Le coming in

Le coming in

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205 pages

Description

À seize ans, Sébastien prend conscience de son homosexualité. Une succession d'événements, qui vont s'enchaîner avec une implacable rigueur, mène un ado (formaté pour draguer la minette) à l'appréhension de sa vérité profonde. Le fameux "coming out" consiste en une confession publique. Le "coming in" ne concerne que soi-même. Sébastien va vivre un duel intérieur à l'issue duquel celui en qui il avait toujours crû restera sur le carreau. Ses souffrances, mêmes racontées sur le mode de l'humour, nous rappellent qu'il est certainement moins pénible d'être confronté aux autres qu'à soi.

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Ajouté le 14 juin 2011
Nombre de lectures 119
EAN13 9782748130188
Langue Français
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Le coming in
Sébastien Ereis
Le coming in
ROMAN
© Editions Le Manuscrit, 2003 ISBN: 2748130197 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748130189 (pour le livre imprimé)
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Je m’appelle Sébastien Ereis et j’ai eu seize ans.
Je sais que je ne suis pas tout à fait seul au monde dans ce cas, mais c’est comme ça que je tiens à dé marrer mon histoire. Et puis mes seize ans à moi, si je m’en vante, c’est qu’ils m’ont pour ainsi dire vu naître. Et d’ailleurs, si ! Je suis en vérité le seul au monde à avoir eu seize ans parce qu’après tout, ces seize ans, c’étaient les miens.
C’est quand un signe a engagé le processus que j’ai commencé à creuser la questionla question qui avait été Sébastien Ereis pendant ces seize ans. J’ai entrepris la vie comme on prend un train. Pour faire bref : à seize ans, la vie m’est tombée dessus. Tant qu’on parle de vie, je dois dire tout de suite qu’elle a, aussitôt après, figé un secteur de mon pe tit territoire intimeFermé pour cause de pétrifica tion ! Cela s’est transformé petit à petit en une sorte de nostalgie aux contours un peu flous Tenez, je vais vous donner une idée. J’ai une marque, à la base de l’index. En glissant la main dans ma poche — ça devait être à cette époque —, je me suis piqué à une plume à dessin. Un peu d’encre de Chine a laissé un point tatoué. Net.
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Le coming in
Eh bien, comme ma nostalgie, le point a diffusé, peu à peu. Ses contours se sont estompés. De la même manière : à la longue.
Et c’est de la même manière que le point est resté sous la peaupardi !
Cette nostalgie, quoi que floutée, est sans doute ce qui m’est demeuré, de tout, le plus parfaitement fidèle. Elle s’attise souvent, un peu comme une ci catrice familière qui indique le temps qu’il va faire. Ses pulsations se sont récemment accélérées. Elles me signifient qu’il est grand temps de raconter.
J’avais seize ans quand Frédéric m’a fait décou vrir que l’art peut être bien davantage qu’un passe temps. Une voie s’est tracée, au fil des circonstances, qui s’est imposée naturellement, dont j’avais la pro fonde conviction qu’elle était la seule. Une direction que j’avais prise avec toute l’énergie de ces seize ans uniques au monde, et qui m’a mis où je suis. Dans cet atelier.
Il est calme, mon atelier. Les toiles sèchent, at tendent un glacis de plus ou un dernier vernis. Cette immobilité rituelle d’après le labeur est le moment du “ouf” ; le sas entre la période peinture et celle d’imaginer la peinture du lendemain. Cette immobi lité rituelle palpite toutefois sur un rythme différent depuis deux jours, depuis que c’est loin d’être uni quement à la peinture que je pense.
Ce soir comme tous les soirs, les livres et les ou tils, les cartons, les châssis et les objets sont remisés derrière les panneaux coulissants. Elle est vide, cette pièce. Il n’y a pas le distrayant bazar qu’on attribue d’office aux artistes.
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Sébastien Ereis
Mais au moment où je vous parle, ce dépouille ment ne fait plus partie du rituel ; ce n’est plus rien d’autre qu’une évocation : le vide du studio de l’ave nue des Platanes. Cela me revient avec la force du tiraillement de la crampe. La rencontre qui s’est en grande partie déroulée dans ce studio vide m’a déterminé aussi radicalement que le spin du boson gouverne son destin. Une his toire qui a fini par percuter le mur de l’absurdité tan dis que Frédéric s’éloignait en secouant la poussière de ses sandaleset me laissant ma nostalgie.
Si nos existences sont des théâtres, le mien s’est animé de beaucoup de silhouettes, graves ou flam boyantes, burlesques, indifférentes ; de pas mal de seconds rôles et d’une foule d’indispensables “utili tés” ; mais de héros : un seul. Il reparaissait souvent, son visage, son regard changeant, sa bouche décidée. Visions qui se pla quaient sur le blanc des toiles ou des murs, sur l’obscurité de mes chambres d’insomnies parmi les peintures que j’y composais. Son visage de seize ans. Libre Frédéric ! Hélas c’est couru : celui qui est libre en paie le prix. Quand j’ai suivi la trace de sa vérité, il avait déjà acquitté la facture. Ma cicatrice familière a tout de la dette que j’ai envers lui. Pourraije enfin la lui régler en racontant cette histoire ?
On verra.
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