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Le corps des bêtes

De
200 pages
Dans un paysage de roches, de glace et d’eau, au sommet d’un phare longeant une plage désertique, Mie attend que son oncle vienne l’initier aux mystères du corps. Mais Osip l’ignore ; il préfère passer ses journées à scruter les bateaux qui arrivent du large et à observer la mère de Mie, cette étrangère que son frère a ramenée de la forêt et qui le fascine. Sauvage, énigmatique, elle vit à l’écart de la famille. Son chant seul perce parfois le roulis des vagues. C’est elle qu’Osip désire. Alors, en attendant que son oncle accepte de la rejoindre, Mie imagine : elle emprunte par la pensée le corps des bêtes qui l’entourent, là un ours, ici une grue, pour comprendre de quelle lignée elle est issue. Seule dans sa chambre, elle tâche de percer l’énigme de  sa  chair. Osip daignera-t-il venir la retrouver ?
 
Après un premier roman très remarqué,  Les  Sangs (Grasset, Prix Sade 2015), Audrée Wilhelmy nous plonge dans un univers fantasmagorique, à la lisière de la légende et du mythe. D’une langue puissante, envoûtante, elle explore la part animale que chacun porte en soi.
 
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À Simon, Jean, Colombe, Rose-Anne: les branches solides sur lesquelles croissent nos ramures.
ton silence sera partout et semblable à celui-là tout ce qui se tait ici parle de toi je crois te retrouver avant la nuit je cherche des cailloux dans mes poches à chaque cri ou craquement du bois qui est toi entier
ALEXIEMORIN
– I –
Quai de grand large. Les vagues grondent dessous, l ’écume jaillit entre les planches ajourées. Des hommes pêchent au leurre des thons et des raies. Ils lancent leur ligne depuis la plate-forme tout au bout du trottoir, là où la mer est déjà profonde, et arrachent à l’océan des bêtes énormes qui les éclab oussent d’eau salée en se tordant dans l’air puis sur les lattes de bois. Le vent cha ud descend des terres, fait claquer les vêtements contre le corps des promeneurs et emplit leurs oreilles de bruit. Grimpés sur les rambardes ou les traverses des bancs, des enfan ts mangent des glaces qui dégoulinent entre leurs doigts et jusque sur leur v entre découvert. La chaleur de la plage ne ressemble à rien d’autre, elle se porte co mme un habit. Différents dans leurs chemises longues, les frères Borya forment la garde rapprochée de leur mère. Elle tient sur sa hanche l e cadet et marche vers les pêcheurs, ses jupes gonflées contre ses jambes. Dan s sa poche, trois pièces s’entrechoquent : leur cliquetis se mêle aux claque ments des talons qui martèlent le quai. Les bêtes les plus grosses sont à négocier du r, alors le père a envoyé sa femme. Il lui a dit de mettre sa robe grise, celle avec le décolleté carré qui révèle ses seins ronds de lait. Elle avance vers les hommes dans une tentative de sensualité un peu gâchée par ses fils. L’aîné va devant, il pousse un e brouette trois fois lourde comme lui pour charrier l’animal quand il aura été marchandé. Les plus jeunes courent pour suivre la marche chaloupée de leur mère. Elle, ne v oit rien d’autre que les poissons énormes accrochés au centre de la plate-forme, les corps solides des pêcheurs, l’eau bleue et la lumière qui miroite dessus. Osip Borya a pourchassé une salamandre, il est rest é derrière. Quand il perd la bestiole dans les grands foins, la mère et les frèr es sont partis. Il ne les trouve nulle part. Au-dessus de sa tête, tout près, les goélands tournoient comme des éperviers. Un pélican pique vers la plage, la gorge tendue par un e prise, et se perche sur un pieu tout à côté du garçon. Il dégouline encore de sa pl ongée. Il regarde l’enfant, bascule le crâne, avale sa proie en une seule majestueuse bouc hée, ouvre ses ailes. À ce moment précis, différentes choses se produisent. D’ abord, le pélican s’élève et retourne se poser sur les vagues. Ensuite, tandis q u’il observe l’envol de la bête, Osip repère sa mère qui a reparu au bout de la plate-for me et saisit d’elle un infime mouvement : son pied droit qui se soulève, déchauss é, et qu’elle frotte avec sa main pour décoller le sable, dessous. Enfin, juste derri ère elle, au même instant, un pêcheur extirpe en criant un espadon de cinq pieds qui se d ébat comme un diable. Trois hommes le harponnent pour l’épuiser. Osip mémorise tout. Le duvet frisé sur la nuque de l’oiseau, l’eau en perles sur les plumes, la poche extensible sous le bec, la forme e xacte du poisson, vivant, qui glisse le long de l’œsophage – de la gorge au gésier –, le silence de cette disparition-là dans le vacarme continu de la plage, la main bronzée de la mère qui frotte le pied blanc, la cheville de la mère, jamais remarquée jusqu’alors, la poitrine de la mère penchée, le rostre tendu de l’espadon, son agonie, la lumière q ui frappe la pointe métallique des harpons, le sang qui se mêle à l’eau salée, se répa nd dans l’océan puis sur le quai, éclabousse un peu la robe de la mère et sa main bru ne, mais pas son pied, déjà retourné sous les jupons. Le petit sexe d’Osip durcit d’un coup. Le phénomène est incontrôlable : le bâtonnet se dresse, étranger à l’enfant. Une partie secrète de son corps s’anime et tout de suite, la crainte d’être découvert – par les frères, par l es pêcheurs, les hommes faits –
emporte le garçon. Il s’enfonce dans les herbes et attend que ça passe . C’est long. La mère est visible ; de loin, il reconnaît sa robe et ses cheveux tressé s. Il doit détourner son regard d’elle, il l’a compris à la longue, sinon son sexe ne va pa s mollir. Il cherche une chose qui lui permette de fixer son attention ; un coquillage, un crabe sur lequel se concentrer. Des fois, songer très fort à une méduse redonne un peu de souplesse à son membre. Il retrouve la salamandre traquée plus tôt et croise s on œil noir. Elle a deux taches jaunes, en rond sur ses paupières. Il met toute son énergie à les observer. Il essaie de chasser l’idée de la cheville en étudiant le crâne de l’animal. Les ocelles évoquent les seins en cercles de la mère. Il faut parvenir à la balayer de ses pensées. La mère. Son poignet cuivré et le mouvement de son buste comprim é par les dessous, quand elle se coiffe, quand elle mange, quand elle porte le bébé sur son flanc. Il détache un peu son pantalon, recule plus profond ément dans les fourrages. Il lève très vite les yeux vers le quai, un instant à peine , pour ne pas regarder la mère, mais pour la voir quand même. Il pianote sur son bâtonne t, juste sous le gland découvert. La mère négocie, elle bouge son corps comme une femme des rues, elle mesure l’espadon qui vient d’être pêché en balançant les h anches, pose le cadet sur le banc et ébouriffe les cheveux de l’aîné. À cet âge précis de sa vie, il existe quatre certitudes dans l’esprit d’Osip Borya : 1. L’aîné n’est pas puceau. 2. La mère lui a fait la Grande Faveur. 3. Osip aura aussi son tour. (Mais quand ?) 4. Il est prêt.
Quinze ans plus tard, la femme de l’aîné a le même ge ste. Osip la voit depuis le balcon du phare : elle lève son pied et en frotte l a plante, mouvement banal qui ne devrait pas l’émouvoir et qui l’arrête pourtant. Il ne la connaît pas encore, elle arrive tout juste, ramenée de la forêt par Sevastian-Bened ikt en même temps qu’une demi-douzaine de lièvres à dépecer. Elle tient contre se s genoux sa robe ; la traîne pend dans la mer comme un animal mort. Manche bouffante tombée sur le bras, épaule exposée au soleil, corsage lâche sur le ventre, gorge mince visible sous le col. Sa jupe dégringole sur ses cuisses : pas de tournure, pas d e cotillons, pas de formes, rien que le tissu effiloché contre sa peau. epuis que les Borya ont quitté Seiche pour Sitjaq et son phare, Osip, dix-neuf ans, gardien en chef de la lanterne, ne connaît de femme s que sa mère. L’étrangère le trouble. Elle est plus âgée que lui et très libre, elle a des manières de sauvageonne : elle marche pieds nus, ses talons marquent le sable , elle mange avec ses doigts le poisson et le riz, déchire ses robes et ne les repr ise pas. En deux semaines, elle n’a pas dit un mot mais elle a chanté souvent, des chan ts dans une langue pleine d’accents secs. Elle a une façon erratique de meubl er les heures, elle consacre ses journées à des tâches vaines. La voici, par exemple , qui transporte des seaux près des vagues. Elle les remplit des méduses qui se sont éc houées sur la berge, puis les entasse à l’ombre des bouleaux, tout à côté de la m aison. Elle va le menton levé, la tête légèrement basculée vers l’arrière, comme si s on chignon pesait trop lourd sur sa nuque. Son cou est une ligne longue attachée aux om oplates, l’encolure de sa robe tombe bas, pendouille, dévoile sa gorge. Osip n’a j amais vu d’accoutrement semblable, qui montre et cache le corps à la fois. Émotion vive d’enfant. L’étrangère s’est penchée po ur arracher un coquillage planté entre ses orteils : décolleté et chevilles révélées en même temps. Le sexe épaissit et presse contre les coutures du linge. Il n’y a, à vu e, ni la Vieille ni l’aîné. La femme seule occupe la plage, elle marche, et l’eau des ch audières mouille sa jupe, le tissu colle à ses jambes. Osip s’adosse au phare, il voud rait se laisser avaler par la pierre, disparaître, ne plus être que deux yeux et un phall e. Il ouvre son pantalon et déroule sa verge, son pouce et son index fermés sur la chair ; il ne pianote plus, il frotte, ses mouvements sont courts, et son souffle et son plais ir. Il essuie sa main sur sa culotte avant de regagner la lanterne. Tout le jour durant, il reste tapi sur le balcon de veille à guetter l’inconnue.
DE LA MÊME AUTEURE
Oss, Leméac, 2011. Les sangs, Leméac, 2013 ; Grasset, 2015.
Ouvrage édité sous la direction de Pascal Brissette
Leméac Éditeur remercie le Conseil des arts du Cana da, la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) et le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres du Québec (Gestion SODEC) du soutien accordé à son programme de publication.
Tous droits réservés. Toute reproduction de cette œ uvre, en totalité ou en partie, par quelque moyen que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.
Photo de la bande : © Kirill Sakryukin / Trevillon Images
ISBN : 978-2-246-81537-2
© Ottawa 2017 par Leméac Éditeur. © Éditions Grasset & Fasquelle, 2018, pour la prése nte édition.
Ce document numérique a été réalisé parPCA