Le Crépuscule des chimères

Le Crépuscule des chimères

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Description

Florian et Pierre, frères de lait, passent leur jeunesse à se chamailler, se soutenir, se trahir et se réconcilier. Bien que tout les oppose, de leur condition sociale à leur personnalité, ils suivent la même scolarité, se disputent les mêmes femmes, avant de partir à la guerre. Florian devient pilote de chasse et Pierre est enrôlé chez les fantassins, cette nouvelle expérience finira de sceller leurs discordances. Ils ne le savent pas, mais leur rapport tumultueux s'inscrit dans de sombres secrets qui lient leurs deux familles.


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Date de parution 06 novembre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782812914171
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Couverture
Grand reporter à France 3, auteur de chansons, réalisateur de films documentaires,Philippe Lemairese fait remarquer dès son premier livre,Les Vendanges de Lison. Depuis, son talent ne l’a jamais quitté, il le prou ve une fois de plus dansLe Crépuscule des chimères, son huitième roman aux éditions De Borée.
Du même auteur
Aux éditions De Borée
Compagnons de fortune Gus La Belle Absente La Soureillade Le Chemin de poussière,Terre de poche Le Mas Lucille,Terre de poche Les Vendanges de Lison,Terre de poche
Cévennes au cœur L’Enfant des silences L’Oiseau de passage Rue de la Côte-Chaude
Autres éditeurs
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©De Borée,2014
PHILIPPELEMAIRE LECRÉPUSCULE DES CHIMÈRES
Remerciements
Merci avant tout à Muriel Lemaire pour son aide pré cieuse tout au long de l’écriture de ce roman, pour sa capacité à débusquer la moindr e longueur et enfin pour son stoïcisme devant les orages. Merci à Clarisse Enaudeau pour sa confiance et ce d on si rare de l’amitié qui réussit même le prodige de faire croire aux auteurs qu’ils ont parfois quelque talent. Remerciements chaleureux à Maurice Pigneaux et Jame s Adam pour toute la lumière qu’ils m’ont apportée sur les chevaux, indi spensable pour que ce roman puisse franchir les obstacles. Merci à Aymeric de Baudus qui a su perpétuer à Lign y-le-Ribault la briqueterie fondée par son grand-père et dont l’aide précieuse a permis d’enraciner ce roman dans sa terre d’origine. Merci à Jean-Pierre Raviot. Merci enfin à Gilbert Arbonville et au Dr Pultière- Sénac pour leur encouragement et leur soutien constant.
I
’UN CORPS À CORPS tumultueux émergea une jambe qui tenta un croche-p ied. En Dussit à se dégager comme parvain. Puis un bras s’enroula autour d’un cou qui ré miracle, juste avant l’étouffement. C’étaient deux jeunes garçons qui se battaient. Ils pouvaient avoir dans les quatorze ans. Leurs silhou ettes férocement emmêlées évoquaient une espèce de centaure déchaîné qui piaf fait, haletait, crachait, râlait en faisant un bruit de soufflet de forge. Visiblement, plus rien ne comptait que cette étreinte sauvage, ce jeu mortel d’autant plus impre ssionnant que le combat paraissait inégal. En effet, si l’un était massif, râblé, tout en muscles et en puissance, l’autre avait un long corps filiforme, gracile qui donnait l’impr ession qu’il allait se briser à tout instant. Or, curieusement, c’était le plus fort qui avait le visage tuméfié. Un mince filet de sang coulait de ses narines épatées. Il avait un visage épais, des cheveux très noirs, emmêlés en boucles désordonnées, le front ba s. Il y avait en lui quelque chose à la fois de brutal et de naïf. Le plus grand, au con traire, même aux pires moments, conservait un sourire lointain et narquois comme s’ il était certain de l’emporter. C’était sa façon à lui de narguer son adversaire, de lui fa ire perdre son sang-froid. Cependant, un coup plus violent que les précédents le fit grim acer de douleur et ses immenses yeux d’un beau gris bleuté furent traversés d’un br ef éclat d’une dureté glaciale. De la sueur coula dans son cou et sur le débraillé de la poitrine. Ils étaient souffle contre souffle, haine contre haine. Un nouveau coup atteig nit le plus grand au menton qui mit un genou à terre. Il se redressait quand il fut rep ris par la tenaille de deux bras musculeux. Les deux combattants s’arc-boutèrent un instant l’un contre l’autre avant de rouler sur le sol. Leurs godillots soulevèrent u n amas de feuilles mortes. Des fauvettes jaillirent d’un buisson d’églantier en po ussant de petits cris effrayés. Pour éviter d’être mis définitivement hors de comba t, le plus grand se déroba avec une agilité d’anguille. L’autre bondit, essayant de l’attraper par les jambes, mais manqua la prise et s’étala de tout son long. – T’as l’air complètement idiot, mon pauvre vieux, persifla le plus grand. Le poing qui fendit l’air le manqua de peu. On ente ndit alors un bruit de tissu qui se déchire. – Merde, ma chemise ! fit le plus grand qui s’appel ait Florian. Il essaya tant bien que mal de la décrocher des ron ces, mais il ne réussit qu’à agrandir la déchirure. – Je m’en fous, je dirai que c’est de ta faute et m a mère te flanquera une rouste. Parler était une erreur. L’autre se rua sur lui ave c une force de taureau et, de nouveau, ils se retrouvèrent à terre. Ils glissèren t au fond d’un fossé où coulait un ruisseau. Autour d’eux jaillit une gerbe d’écume et de vase. Comme si le contact de l’eau les avait purgés d’un coup de toute leur agre ssivité, ils éclatèrent de rire en même temps. Florian se rejeta en arrière, le dos sur le talus, les yeux mi-clos tournés vers le ciel, laissant filtrer une lueur espiègle et enjoué e. Comme une scène soigneusement répétée, le plus petit, Pierre, lui écrasa la poitr ine de ses deux genoux tout en lui clouant les épaules au sol. – Alors, t’es satisfait ? demanda Pierre. – C’est bon, t’as gagné petit frère. Tu es le plus fort, mais moi je suis le plus intelligent, tête de pioche… Enlève-toi, j’étouffe. Pierre ne paraissait guère décidé à relâcher son ét reinte. Au contraire, il pesait de
tout son poids sur la poitrine de Florian. Depuis b elle lurette, ils avaient oublié pourquoi ils se battaient. Il suffisait d’un mot de travers, d’un accroc dans la belle ordonnance de la journée, que l’un décide d’aller dénicher des ni ds d’hirondelle et que l’autre refuse, et ils se foutaient sur la gueule avec des voluptés de jeunes mariés. Cela durait depuis des années, depuis l’époque de la photographie posé e sur le piano d’Ariane, la sœur de Florian, où on les voyait curieusement affublés de ridicules robes de filles à carreaux comme en portaient tous les garçons en bas âge. Ils avaient quatre ans. – J’ai les pieds trempés, laisse-moi me relever sin on je vais attraper la mort ! Les brodequins de Florian étaient incrustés dans la vase du ruisseau tandis que l’eau clapotait autour de ses mollets. C’était un r uisseau à cresson qui alimentait le lavoir avant de se jeter plus loin, en aval, dans l a Sauldre. Pierre libéra Florian à contrecœur. Il y avait en lui une forme secrète de jubilation à affirmer sa force. Tous les deux se débarrassèrent des feuilles et des brins de fougère qui collaient à leurs vêtements. Ils sursautèrent quand ils entendirent l e cri d’un geai niché dans le creux d’un chêne. – Si on rentre comme ça, on va se faire sonner les cloches, dit Florian. – Pour se récurer, rien de tel que le lavoir, propo sa Pierre. – Excellente idée ! Parfois, tu sais te servir de ta tête. Pierre montra ses deux poings. Florian fit celui qu i n’avait rien vu. Ils s’éloignèrent en pataugeant dans l’humus spongieux, faisant craqu er des branches mortes à leur passage. Qui aurait pu imaginer que, quelques insta nts auparavant, ces deux-là cherchaient à se briser les os ? Comme par enchante ment et d’une façon totalement incompréhensible, ils avaient effacé la moindre tra ce d’hostilité entre eux. Même si Pierre, conservant son air d’animal aux abois, donn ait l’impression qu’il n’avait pas tout à fait jeté sa rancune aux orties. Il avait dit inn ocemment à Florian que sa mère était partie chez le boucher acheter du mou de porc pour faire un ragoût. L’autre l’avait regardé d’un air effaré avant de s’esclaffer : « Vo us mangez du mou chez vous, d’habitude c’est pour les chats ! » Pierre s’était senti humilié comme souvent avec Florian. C’est sûr que ces messieurs-dames du châte au ignoraient les bas morceaux. Ils pouvaient se payer les meilleurs en faisant tri mer les autres. Le mou était un plat de pauvre. Alors Pierre s’était rué sur Florian. La dernière fois qu’ils s’étaient battus, c’était à la suite d’une remarque de Florian sur sa chemise décousue. « Regarde, elle a l’air d’ une loque, ta mère n’a donc pas de quoi acheter du fil ? » « C’est ton nez qui va être en loques ! » Cette fois-là, ça avait carrément tourné au vinaigre. Florian s’était retro uvé avec un superbe arc-en-ciel autour de l’œil, la jarretière des anges comme on l ’appelait en Sologne. Le soir, quand il avait dû expliquer à sa mère pourquoi ils s’étai ent battus, elle s’était mise en colère et elle l’avait obligé à aller présenter ses excuses. Malgré cela, ils donnaient l’impression de ne pouvoir se passer l’un de l’autre et Pierre r edoutait le jour prochain où Florian partirait en pension au lycée d’Orléans. Son avenir à lui était déjà tout tracé. S’il obtenait son certificat d’études, il partirait en a pprentissage à la briqueterie de Ligny-le-Ribault. Tandis qu’ils marchaient en silence sur un chemin e mpierré, Florian avait retrouvé cette élégance naturelle qui le rendait si séduisan t aux yeux d’une mère qui le couvait. Il fallait le voir encore aujourd’hui s’asseoir sur ses genoux, lui entourer les épaules de ses deux bras avant de se pelotonner contre son lon g cou de cygne. Florian ressemblait à sa mère, il n’y avait aucun doute qua nd on les voyait l’un contre l’autre. Même visage aux lignes fluides, même bouche large, mêmes longs cils recourbés qui donnaient du velours à leurs regards. « Tiens, mon grand dadais a encore un gros
chagrin, il a besoin de se faire consoler », disait sa mère. Lorsque Pierre assistait à ces démonstrations d’affection, il était gêné et détour nait la tête. Il les trouvait impudiques, surtout quand la mère de Florian éprouvait le besoi n de le prendre à témoin et de lui poser des questions : « Toi, Pierre, tu dois savoir ce qu’il a mon petit. Dis-moi ce qui le chagrine. » Et quand le fils commençait à caresser les cheveux de sa mère, Pierre était mal à l’aise et il lui était arrivé plus d’une fois de rougir devant ces démonstrations de tendresse. Un jour, Yveline Maffre d’Harencourt sou pira : « Tu es ma consolation, mon chéri », avant de se mettre à mordiller l’oreille d e son fils. Elle luit passait tout. Quand ils étaient ensemble, le monde extérieur cessait d’ exister pour eux. Florian profitait de la situation. La tendresse de sa mère ne pouvait ri en lui refuser. Elle venait de lui offrir un splendide pur-sang. Il l’avait baptisé Ouragan. Pierre ne s’approchait de l’animal qu’avec crainte. Et, derrière les faux airs de chat temite d’Yveline, ce n’était pas difficile de deviner déjà la tigresse jalouse qui sortirait l es griffes dès qu’une autre femelle s’approcherait de trop près de son petit. « Petit » , façon de parler, Florian la dépassait déjà d’une bonne tête.
À l’approche de Brinon, le ruisseau prenait ses ais es avant de se jeter dans la Sauldre, en amont du lavoir dont les murs en brique s rouges étaient couverts de vigne vierge. Le lavoir était vide. C’était surprenant ca r d’habitude il y avait toujours une ou deux femmes agenouillées, en train de savonner un c araco, de battre un drap ou de rincer un jupon. Ces vêtements portaient souvent de s traces de reprise car on les usait jusqu’à la corde, mais personne n’en avait honte. E n lavant son linge au vu et au su de tous, c’était une partie de son intimité qu’on aban donnait aux autres. On avait surnommé le lavoir « la volière » car on y mordait le cancan à pleines et belles dents. Sans méchanceté. Celle qui en faisait les frais ava it le seul tort de ne pas être là. On y riait aussi beaucoup entre deux coups de battoir. O n s’y disputait parfois à cause d’un morceau de savon ou d’une boule de bleu. Surtout, o n vous y consolait quand un mari rentré un peu trop soûl, un soir de paye à la briqu eterie, avait gueulé trop fort et que ça se voyait sur votre figure. Quelquefois, il y avait aussi un amoureux qui attendait dehors une servante en bourrant une pipe de tabac o u en roulant une cigarette. Jamais, il n’aurait osé entrer dans la volière, il aurait eu bien trop peur de se faire écharper. Pierre savait que c’était de cette façon que Léon Fauconnier, son père, avait fait la cour à Louise Vignon, sa mère. Un jour qu’i l avait les yeux plus brillants que d’habitude parce qu’il venait de fêter la Saint-Hon oré, le patron des boulangers, avec des copains, il avait lancé à table : – T’as pas idée comme ta mère était jolie avec ses grands yeux noisette, pleins de paille d’or et sa taille de guêpe. C’est bien simpl e, c’était la plus jolie fille de Brinon. Tous les garçons lui faisaient des mines… – Arrête donc de dire des bêtises ! Mais Pierre avait bien vu que ces compliments faisa ient plaisir à sa mère. Son père avait poursuivi, parce qu’une fois qu’il était lanc é c’était impossible de le faire taire. – J’allais l’attendre au lavoir… Je m’en suis colti né des brouettes de linge rien que pour avoir le droit de poser un œil sur elle. À l’é poque, ta mère était si timide qu’elle regardait la vie par en dessous. Pierre n’avait jamais compris ce qu’il entendait ex actement par là mais sa mère avait fait les yeux ronds à son père en rougissant. – Tais-toi donc, grand imbécile, il y a des choses que les enfants ne doivent pas savoir, avait-elle dit. Pierre se souvenait qu’à ce moment-là l’éclat qui b rillait dans les yeux de son père
un instant auparavant s’était brusquement éteint co mme si une autre idée lui était passée par la tête, et un silence gêné s’était installé autour de la table. Le lavoir était la gazette de Brinon. En ce début de printemps 1912 qui jusqu’ici avait é té morose et pluvieux, c’était la première fois que le ciel était vraiment limpide. S ans le moindre nuage.
Si Pierre et Florian avaient été plus attentifs en se précipitant à l’intérieur du lavoir, ils auraient remarqué la caisse à laver abandonnée contre la margelle du bac. Un simple coup d’œil leur aurait suffi pour se rendre compte que le chandail de laine posé sur de vieux journaux au fond de la caisse conserva it l’empreinte de deux genoux osseux, ce qui signifiait que la propriétaire ne de vait pas être loin. Il ne leur fallut que quelques secondes pour se retrouver nus comme des v ers et pour se glisser dans l’eau du bassin. La tentation était trop grande. Il s se mirent à se poursuivre en courant comme des fous au milieu de l’eau qui leur arrivait aux genoux. Quand ils en eurent assez, ils se servirent de leurs mains comme de bat toirs pour s’arroser copieusement en poussant des cris aigus qui résonnaient dans le lavoir. Au milieu de ce vacarme, ils n’entendirent pas la vieille Ida Lacordière arriver . Elle mit ses mains en porte-voix pour hurler : – Dieu du ciel, regardez-moi ces vauriens avec leur s engins ridicules qui ballottent dans tous les sens ! J’ai jamais rien vu d’aussi la id, c’est à vous dégoûter des hommes pour le restant de vos jours. Elle partit d’un grand rire qui réussit à secouer s a maigre poitrine. Les deux garçons restaient pétrifiés sur place en essayant tant bien que mal de masquer leur impudeur avec leurs mains croisées, ce qui ne fit que redoub ler le rire de la femme. – Allez ouste, sortez-moi de là, vous allez finir p ar empoisonner l’eau du lavoir. Elle leur lança leur chemise. Ils étaient furieux c ontre eux-mêmes. Surtout Pierre, car Florian affichait en toutes circonstances un détach ement qui l’irritait au plus haut point. Ida Lacordière lavait le linge des autres. À force de battre, de tordre, de laver, de rincer dans l’eau glacée, les articulations de ses doigts étaient toutes déformées. Elle remit une épingle dans ses cheveux gris. – Dis, Ida ? fit Pierre. – Oui, gamin ? – Tu ne le raconteras à personne, hein ? – Ne t’inquiète pas, tu sais qu’avec moi c’est motu s et bouche cousue. Justement, il savait et n’était qu’à demi rassuré. Il savait que la langue de la vieille Ida courait plus vite qu’un cheval au galop. Sous l e regard ironique de Florian, il se sentit encore plus mal à l’aise. Pour un peu, il se serait jeté sur lui pour lui faire ravaler sa morgue. Son corps fut parcouru d’un frisson. – Tu ferais mieux de te rhabiller, dit Florian, qui en était déjà à lacer ses chaussures. Pourquoi avait-il fallu qu’ils tombent sur la vieil le Ida ! Depuis quelque temps, les filles absorbaient toutes les pensées de Pierre. De puis qu’il avait renoncé à croire à l’immortalité de l’âme et s’était plongé dans la le cture deNotre-Dame de Paris que lui avait prêté Florian en lui faisant jurer de ne fair e aucune tache sur le livre. Si jamais, si jamais la vieille Ida racontait ce qu’elle avait vu , il n’oserait plus jamais regarder une fille en face. Il se vit en une espèce de Quasimodo qui tombait amoureux de toutes les Esmeralda qui avaient éclos autour de lui comme aut ant de boutons-d’or dans les champs alors que retentissait l’écho infini de leur s rires moqueurs. Non, il ne pourrait jamais le supporter. Il préférait encore se jeter d ans la Sauldre. Il entendait d’ici son père lui dire « personne n’obtient jamais d’eau lim pide en pataugeant dans une mare ».
En quittant le lavoir, ils traversèrent une saulaie , puis un petit bois de bouleaux et de charmes avant d’arriver sur le pont qui enjambait l a rivière. Pierre fit sonner ses brodequins sur le tablier du pont car il aimait l’é cho qui se répercutait sous les arches, ce qui fit sursauter les quelques brebis qui paissa ient en contrebas sur la rive de la Sauldre formant un coude à cet endroit. Ils se rend irent compte que le jour tombait quand ils croisèrent Sylvain Rondeaux, le métayer d e la Boulinière, qui transportait ses ruches dans une charrette pour les conduire dans le bois d’acacias le plus proche. Il avait la réputation de réussir ses miellées grâce à sa passion pour les abeilles. Il vendait son miel jusqu’à Orléans. – Bonjour monsieur, dit-il, une fois arrivé à la ha uteur de Florian. Il porta deux doigts respectueux à sa casquette ava nt de tirer un coup sur les rênes du cheval qui allongea le trot. À Florian, on donna it du monsieur long comme le bras. Pierre, lui, n’existait pas. La Boulinière était un e ferme qui appartenait à la famille Maffre d’Harencourt. D’un commun accord, ils décidè rent de faire un détour pour éviter de passer devant la métairie et de voir débouler la Grivette avec ses sabots pour les suivre. Quand ils étaient de bonne humeur, il leur arrivait de la tolérer. Il l’appelait parfois « fleur de bardane » parce que les fleurs d e bardane s’accrochent à vos vêtements et qu’il est impossible de s’en débarrass er. C’était une autre façon de se moquer d’elle. Elle prenait alors un petit air têtu , ses yeux verts s’assombrissaient, elle haussait les épaules et continuait de leur emboîter le pas. C’était la fille des Rondeaux. Elle s’appelait Agathe mais les deux garçons l’avai ent baptisée la Grivette parce que, avec ses jambes et ses bras maigres, sa tête déplum ée, son petit minois criblé de taches de son Florian trouvait qu’elle ressemblait à une petite grive. C’était une mioche de onze ans qui ne présentait aucun intérêt à leurs yeux.
Comme à chaque fois qu’ils menaient une expédition dans les bois entre Brinon et Souvigny, Pierre raccompagna Florian jusqu’à l’entr ée du château de Montfranc. « Dans notre famille depuis trois siècles », avait précisé Ariane, une des rares fois où la sœur de Florian avait condescendu à lui adresser la parole. C’était une grande bâtisse de briques rouges qui fu yait les regards à l’extrémité d’une allée sinueuse, bordée de pins sombres. Deux tours carrées et une grande terrasse lui donnaient des allures de manoir anglai s. Les deux garçons échangèrent une poignée de main virile. Pierre rebroussa chemin en se jurant que c’était la dernière fois qu’il raccompagnait Florian. Il faisait le mêm e serment depuis des années. Il allongea le pas, contrarié, car il était sûr que so n père serait déjà couché quand il arriverait chez lui. Florian pénétra dans le vestibule orné d’un tableau ancien représentant un vieux marquis poudré et perruqué que sa grand-mère Consta nce prétendait être son aïeul. Sa mère l’attendait, les poings sur les hanches. El le mit de l’orage dans ses yeux pour lui dire : – C’est à cette heure-ci que tu rentres ? Et tu as vu dans quel état ! Mon Dieu, où ont-ils encore été traîner ces deux-là ? Il arrivait de temps en temps à Yveline Maffre d’Ha rencourt de jouer à sortir ses griffes. – Mam, ça ne te va pas ! – Quoi ? – La colère ne te va pas, t’es moins belle. Il vit aussitôt les traits de sa mère se détendre. Elle ne pouvait rester plus de une minute en colère contre lui. Jusqu’à l’âge de huit ans, il avait affirmé avec aplomb que