Le Cycle Domanial, tome 1
489 pages
Français

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Description

Le Domaine, vieille contrée fictive, est sur le point de faire éclater la révolution qui le verra se transformer en la République Domaniale. Deux femmes de la haute aristocratie déclinante, la Rainette Dulciane et sa première dame de compagnie, la vicomtesse Rosèle Paléologue, s’aiment d’un amour interdit, fort et indissoluble que rien, pas même la conflagration sociale qui approche, ne détruira. Mais la Rainette du Domaine a aussi un amant, torride et terrible, Cégismond Novice, dit “le Thaumaturge”, personnage trouble, vif et brutal.
La terrible soif de cet homme étrange est consommée tandis que la passion envers la suivante reste pudiquement cérébrale et verbale. Mais alors, où donc est l’amour ? Quelle est la nature des sentiments qui motivent des trajectoires et des choix si torves ?
Huit décennies plus tard, une des descendantes de la suivante aimée, une cinéaste du Ministère des Arts Visuels qui s’appelle elle aussi Rosèle Paléologue, cherche à reconstituer, pour un film, ce que fut le contexte social, sentimental et émotionnel de cette torrentielle passion saphique blessée, de portée historique. Il faudra, entre autres, dénicher un comédien trempé pour jouer le fameux Thaumaturge, cette épine au pied, cet insondable mystère masculin. Cela ne se fera pas sans de nouvelles et parfois douloureuses explosions émotionnelles. La compréhension et la perpétuation du drame ambivalent de l’amour peuvent-ils survivre aux changements d’époques ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 mars 2013
Nombre de lectures 15
EAN13 9782923916552
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE THAUMATURGE ET LE COMÉDIEN (Le cycle domanial 1)
PAUL LAURENDEAU
© ÉLP éditeur, 2012 www.elpediteur.com elpediteur@yahoo.ca
ISBN978-2-923916-55-2
Conception de la couverture : Allan E. Berger, par reprise d’un travail de Francesco Hayez :Il bacio, 1859. Révision du manuscrit : Aline Jeannet
Polices libres de droit utilisées pour la composition : Linux Libertine et Libération Sans
ÉLP éditeur, le service d’éditions d’écouter lire penser, un site dédié à la culture Web francophone depuis 2005, vous rappelle que ce fichier est un objet unique destiné à votre usage personnel.
Imaginons un être qui aurait une conscience semblable à la conscience humaine, mais qui serait - si cela peut s’imaginer – entièrement passif, sans activité pratique, sans besoins, sans mouvement, sans pouvoir sur les choses à l’aide de ses membres ou de ses mains ; pour un tel être, ses impressions se dérouleraient comme une sorte de rêve ; il ne pressentirait même pas ce que peut être une connaissance qui pénètre dans les choses et cherche ce qu’elles sont en elles-mêmes.
Henri Lefebvre,Logique formelleLogique dialec-tique. Paris : Éditions sociales, 1947, pp. 15-16.
I. LE THAUMATURGE
Chapitre 1
C’est une histoire assez incroyable que je vais te raconter là, ma petite Rosèle. Une histoire qui a pris forme il y a quatre-vingts ans passés. Mais c’est une histoire vraie. Une histoire qui concerne notre bonne ultime Rainette, dont on se gausse bien de nos jours. C’est que le plus bel exemple de force et de volonté intérieure, il m’est venu de la Rainette. Ah tu souris, tu ricanes, tu te gausses aussi, comme les autres, là, nos historiens vendeurs de mensonges. Quand l’Histoire est racontée par des sociétés par actions, voilà où cela nous mène. Et ils vous la présentent aussi comme une sotte et une vilaine, à l’École domaniale, la Rainette ? C’est ça, hein ! Eh bien, écoute-moi attentivement.
C’était une douzaine d’années avant que la Révolution n’éclate. J’étais jeune et fort jolie à cette époque. Seize printemps, dix-sept peut-être. Je m’adorais moi-même.
Quand je baguenaudais dans le grand Palais domanial, je m’attardais dans la vaste salle des glaces. Je coiffais lentement mes longs cheveux noirs. Je retirais mes petites bésicles, les accrochais à mon corsage, et plongeais mes grands yeux noirs dans leur reflet, en affectant de rajuster ma stricte tenue de première dame de compagnie de la Rainette. Je faisais cela chafouinement pendant de longues minutes, jusqu’à ce que je sois certaine que la salle des glaces fût déserte. Quand elle était complètement vide, j’approchais doucement ma bouche de son reflet dans la plus haute des glaces. Je me faisais la bise à moi-même furtivement, mais sans ambivalence. Ah, si j’avais pu me dédoubler ces moments-là, j’aurais su quoi faire de moi-même, va ! J’étais presque aussi jolie que toi, ma petite Rosèle. Moins pétrie de confort, moins poupette. Je n’étais qu’une fille de ferme, blasonnée à la hâte du statut de Vicomtesse par une camarilla décadente qui ne voyait plus très clair dans le fouillis du lignage et de la roture domaniaux. Dame de compagnie de la onzième heure, j’avais le port resté encombré dans quelque chose de modeste, mais j’étais fort magnétisante. Et la Rainette n’y était pas insensible.
Paul Laurendeau –Le thaumaturge et le comédien / 6
Comment te la décrire ? Elle ressemblait à ses photos officielles, et en même temps elle ne ressemblait à rien de connu ou de compréhensible. Il y avait en elle une langueur, une apathie indéfinissable. Ah, elle n’était pas bête ou demeurée. Il s’en fallait de beaucoup. Elle pouvait être vive par moments, fulgurante même. Mais, en même temps, il semblait lui manquer les raccords les plus ordinaires à l’existence. C’est comme si elle vivait à côté de sa vie. Sans perruque, ses cheveux, d’un roux éteint, étaient toujours très courts, coupés presque ras. Sans fard, sa peau était d’une troublante blancheur crayeuse et veinée de bleu. Elle avait les yeux d’un vert acide, très vifs. Ses lèvres étaient d’un rose fascinant. Je n’aurais pas dédaigné presser les miennes tout contre. Nous étions à peu près de la même taille, mais elle était mon aînée d’une bonne dizaine d’années. Elle était plus maigre que moi, et elle avait le long nez des femmes centriotes, c’est-à-dire originaires des Tribus du Centre domanial. Je te le dis sans rougir, Rosèle : la Rainette est probablement la femme la plus attirante que j’aie jamais vue. Et je ne mentais à personne à l’époque sur le trouble qu’elle suscitait en moi. Et pourtant, dans ce temps-là, ma belle Rosèle, le saphisme était puni de mort. Je m’en moquais bien. C’était déjà la révolte contre l’ordre ancien pour nous. Et quand je disnous, j’entends la Rainette et moi.
Paul Laurendeau –Le thaumaturge et le comédien7 /
Elle m’appelaitServilla. Elle prétendait que cela me rendait docile comme il le fallait. Combien cela peut-il être mièvre et dérisoire quand on y pense. Affubler leur entourage immédiat de surnoms ridicules et vexatoires était leur manière à eux de prétendre tenir la bride domaniale sous bonne tension. Ah, ça ne les a pas empêchés de tous finir dans une boue de sang. Et ils ont eu ce qu’ils méritaient, ça c’est sûr. Sauf peut-être la Rainette. Tu souris, Rosèle. Tu me prends pour une vieille soubrette racornie dans ses convulsions serviles de jadis. Tu as tort, mignonnette. Grand tort. J’ai embrassé les idées de la Révolution. J’ai animé des comités citoyens. J’ai tiré au fusil, et fort tôt, et fort haut, et fort juste. J’ai détruit l’ordre ancien en moi et autour de moi. J’endosse nos valeurs. Mais je te le dis Rosèle, il est arrivé des choses avec la Rainette que nos historiens corporatifs comprennent mal, et décrivent bien plus mal encore.Servilla qu’elle m’appelait. Tu te rends compte ! Et elle me vouvoyait par à-coups. Je l’entends encore :
« Mais rajustez ces bésicles, ma pauvre Servilla ! Sur le bout du nez ! Il faut que vous puissiez regarder au-dessus et montrer ces beaux yeux d’anthracite à tout moment. Vous gâchez vos charmes, ma petite. Sur le bout de ce petit nez fouineur, les bésicles. »
Paul Laurendeau –Le thaumaturge et le comédien8 /
Je dis que c’est par à-coups qu’elle me vouvoyait, parce que le soir, devant sa coiffeuse quand, à sa demande, je massais longuement son cou pâle et sa fine nuque dénudée, il finissait bien par jaillir le petittufiévreusement intime, chuchoté :
« Tu as les mains si douces, ma Servilla. Douces et fermes en même temps. Voilà des mains qui, un jour, accompliront de grandes choses pour notre Domaine. Mais je ne serai plus là. »
Si, si, Rosèle, elle disait ça. Ça t’étonne ? Ah, elle avait du nez notre ultime Rainette, Dulciane, épouse discrète et effacée de Ludovor VII, dernier Rainet domanial et tyran dézingué pendant les dix mois qui ébranlèrent notre monde. On en fait une conne sans envergure dans nos bandes passantes historiques, et franchement, moi qui l’ai intimement côtoyée, ça me vexe quand même. Non, Rosèle, je n’ai jamaisfait l’amour avec Dulciane. Du moins pas au sens où l’entendent les petites filles de ton rythme moderne. Ça ne fonctionnait pas comme cela en ce temps-là. J’en ai peut-être eu envie quelquefois, mais moins souvent que tu ne le penses. C’est moi-même que j’aimais. Et je méprisais discrètement Dulciane, comme tous ceux de sa classe. Jusqu’à ces événements enclenchés douze ans presque jour
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pour jour avant la Révolution, et qui, dans des conditions aussi douloureuses qu’incroyables, allaient faire de Dulciane mon icône pour toujours.
Ce Palais domanial, ma Rosèle, était un foutoir innommable, et là-dessus, par contre, nos historiens colporteurs n’ont rien exagéré. En plus d’être un lupanar à décadents, c’était un local parfaitement insalubre. C’est très ironique qu’il soit devenu aujourd’hui le plus gros hôpital du Domaine, car à l’époque, on y crevait plus qu’on n’y guérissait. Y vivre était une souffrance constante. On s’y trouvait à tout moment saisi de quelque malaise, et il fallait avoir une santé solide et le coeur bien accroché pour y circuler, même temporairement. De plus, tu n’es pas sans savoir que Dulciane et Ludovor VII avaient un fils unique, le petit Cyprien, qui allait finir, à dix-huit ans, criblé de balles par le peloton d’exécution de la Garde citoyenne. Cyprien, Roitelet du Domaine, héritier du heaume, voué par l’histoire à finir les fesses par terre, avait six ans au moment des événements étranges que je te raconte. C’était un enfant assez mièvre, calme, mais peu attachant. C’était aussi un petit sauvageon qui ne profitait pas beaucoup de l’air des Jardins domaniaux. Il restait constamment confiné dans les salles du palais, y fouinant, y fouissant comme un méchant petit rat à fraise.
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