Le désenfantement

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L’HISTOIRE DE CES TEXTES ET DE LEUR CONTRADICTION OU RÉAFFIRMATION EST SIMPLE. ELLE EST L’ÉMANATION D’UNE TERRIBLE DOULEUR QUI AFFECTE L’AUTEUR ET A CHANGÉ JUSQU’À SES MODES D’ÉCRITURES.

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Date de parution 03 septembre 2018
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Langue Français

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le désenfantement
(Textes et Contre-Textes)
Le noir du Néant
La Beauté du Diable
Mort programmée
Les poubelles de cimetière
Job
Job et les poètes
12 Septembre 1998
Après septembre 1998
Les Éléments
Contre les Éléments
Le Temps des Larmes
Même les hommes pleurent
De la Consolation
De la Complaisance
Bruits
L’Ensilencement
La Larme Séchée
La souffrance n’est pas partageable
De l’énergie du désespoir
De la fatalité du désespoir
Les Gospels et le chant de Dieu
IL N’Y A PAS DE CONTRE-TEXTE XI...
L’Oeil hurlant de la nuit
L’Oeil crevé du Jour
La Parabole de la Brisure
Consolidation de l’Éclopée
La Mort tranquille
Morts impossibles
Ce qui n’est plus possible
Ce qui reste à faire
IL N’Y A PAS DE TEXTE XVI, LA VIE S’EST ARRÊTEE AVANT SEIZE ANS...
L’HISTOIRE DE CES TEXTES ET DE LEUR CONTRADICTION OU RÉAFFIRMATION EST SIMPLE. ELLE EST L’ÉMANATION D’UNE TERRIBLE DOULEUR QUI AFFECTE L’AUTEUR ET A CHANGÉ JUSQU’À SES MODES D’ÉCRITURES.
CES TEXTES SONT DES DÉCOUPURES DANS LA DOULEUR SANS CESSE ENVAHISSANTE, INTRAITABLE ET ODIEUSE.ILS RACONTERONT PAR BOUFFÉES ET PAR RÉVOLTES CE QUE SONT LA VIE, LA MORT, LA BEAUTÉ, LA JEUNESSE, LES PLEURS, LA CONSOLATION, LA SÉPARATION. TOUTES CHOSES ORGANISANT LA VIE. MAIS SURTOUT LA MORT.
L’AGONIE COMMENCE DÈS LA NAISSANCE CAR LE TERME DE TOUTE VIE C’EST LA MORT ET ELLE ÉCLÔT ENTRE MÉLANCOLIE, AGONISTE, ET POURRAIT S’APPELER L’AGOVIE, SON ANTAGONISTE ÉTANT LE PRINCIPE DE NÉANT. CELUI AUQUEL NOUS RETOURNONS ET DUQUEL NOUS PROVENONS ; QUI SE SOUVIENT DE CE QUI FÛT ? MAIS SURTOUT QUI A RAPPORTÉ DE L’AU-DELÀ UN MOT-DE-VIE ? L’EFFAREMENT RÉSIDE DANS LA CHOSE DITE ET SON CONTRAIRE. ÉROS A FINI SON RÈGNE. S’EST ÉTENDU CELUI DE THANATOS, SEC ET NOIR.
À AÏNI * BENNAÏ,
Kindertotenlieder: Chants pour les Enfants Morts ; poème de Friedrich Rückert,
(Mis en musique par Gustav Mahler.)
Je sais maintenant pourquoi de si sombres flammes
Jaillissaient parfois de vos regards,
Ô Yeux, ô yeux
Vous vouliez en un seul éclair
Rassembler toute votre force.
Je ne savais pas, car le brouillard m’aveuglait,
Que, tissée d’une main divine,
La lumière de ce regard s’en retournait déjà
Vers le lieu où toute lumière a sa source.
Vous vouliez me dire avec votre éclat :
Nous aimerions demeurer à tes côtés,
Mais le destin ne nous le permet pas,
Regarde-nous, car bientôt nous serons loin!
Ce ne sont que des yeux pour toi en ces jours,
En d’autres nuits, ce ne seront que des étoiles.
* AÏNI, signifie en arabe, mon œil, ma prunelle, ma source et ma fontaine. Mais dans toutes les chansons où la voix se déploie, le mot “ Aïni ” prend son sens véritable et veut dire : “ Mon Amour ”. ce prénom donc exige la traduction pleine de ce que j’ai de plus précieux, de ce que nous avons tous de plus précieux, Mon Amour...
LE NOIR DU NÉANT.
JE SUIS SEULE AU MONDE.
J’anticipe ce qui me reste à vivre. La vieillesse. La maladie.
La mort. C’est irrémédiable et inéluctable. Comment vais-je accomplir les derniers actes, avancer dans l’âge et trouver les causes de ma disparition ? Puisque j’ai survécu à mon enfant, je dois entrer dans des processus que je n’avais pas ainsi prévus. Ma décrépitude va être accélérée par ce broiement constant dans ma poitrine. Je vivrai moins longtemps que si tout s’était passé dans l’ordre naturel du monde. J’ai pris en un an dix ans sur mon visage et mon corps pour reprendre les mots simples de mes amis, ordinaires. Flétrissures et marques diverses se sont longuement et lentement inscrites dans mon être et se rappellent à moi à la moindre évocation.
J’ai donc perdu dix ans de ma longévité possible ou programmée. Et c’est tant mieux puisque cela m’évitera dix ans de plus à souffrir, cellule par cellule, atome dans molécule. Je sais même de quoi je vais mourir. Mon cœur va lâcher. Je le sens parfois cogner très vite contre les côtes. Il réagit en cheval fou à l’inondation intérieure par des souvenirs et des images. Il veut fuir, sauvage, entre les rocs de mon poitrail.
Et s’il arrivait à tenir, je ferai une démence, ce gâtisme qui arrache les plombs et les fils électriques du cerveau, rompant les circuits électroniques des souvenirs qui ne peuvent plus se lever afin de ne pas recréer de la souffrance à leur évocation. J’ai mis au point une méthode de discrimination dans les démences méprisant les échelles d’évaluation des scientifiques américains laborieux. Quand mes analphabètes oublient les prénoms de leurs enfants, ils sont sauvés. Ils ne sont plus parents. Ils n’ont plus d’enfants. Ils font des efforts qui leur coûtent beaucoup pour me mentir et appliquent le plus souvent n’importe quel prénom encore traînant dans leur mémoire à la fille ou au fils qu’ils ont adorés et qui ont les yeux pleins de larmes au spectacle du parent qui vient de dissoudre ainsi leur parenté. Je suis restée psychiatre.
Qu’aurait ressenti ma fille à la vue de la mère adorée devenue un détritus humain ?
Moi, je n’aurai à oublier qu’une personne. La seule que j’ai aimée, plus que mon père, plus que ma mère, plus que mes frères et sœurs réunis, plus que son père, plus que l’idée même d’humanité. Plus que l’eau et plus que la pluie. C’est-à-dire plus que moi-même.
Mon cerveau s’est envolé le samedi 15 février 1997 par une calotte ouverte vers le ciel. J’ai tout oublié après. Salima a eu le courage un an plus tard de m’avouer que j’ai, peu après cette sensation qu’elle n’a pas vue, perdu conscience. J’ai fait non pas une crise d’hystérie mais une syncope dont j’ai perdu tout souvenir. J’ai cherché pendant une année entière à retranscrire cette période séquentiellement. C’était impossible. Plus qu’une crise d’hystérie, connards de médecins et de psychiatres venus me perforer les fesses de drogues à la con pour m’enlever mes défenses et mon droit à me donner la mort si j’avais voulu, j’aurais dû tuer. Le père. Tous les médecins-tocards qui l’avaient prise en charge dès le premier jour et qui l’ont tous massacrée accumulant leurs foutaises et leurs énormités.
Je suis avant l’événement. Et il y a un trou noir. J’avais disparu du cosmos. J’ai longuement essayé de réhabiliter cette élision après avoir recomposé ce qui était arrivé. Je ne trouve qu’un néant absolu. Toutes les expériences de quitter son corps sont des fables. L’anesthésie laisse quelques secondes jouissives avant le sommeil. Je ne suis jamais allée dans le coma. Je ne peux comparer cette syncope qu’à la mort. Et dans la mort, il n’y a rien. On est avant. On n’est rien après. La dépouille ne sent rien et ne sert à rien. Et l’instantanéité est fantastique.
La mort ce n’est pas rien comme on l’a écrit dans les poèmes. La mort est l’engloutissement instantané dans le néant. Ce n’est pas noir. Ce n’est pas qualifiable. Tout ce qu’on a toujours écrit sur la mort est faux.
Je le sais.
Je suis morte.
Et j’ai mouru, activement, pour retrouver ma langue, l’arabe.
Quand le sang, désamorçant mon cœur et ne montant plus dans mon cerveau car, assise, il s’est déversé dans mes jambes vers la partie déclive de mon corps, s’est remis à circuler, quand ils me “ réanimèrent ”, j’étais définitivement morte.
Je n’aime plus rien. Il paraît que votre monde est beau. Je ne suis pas concernée. N’importe quelle personne peut mourir sans qu’une particule bouge en moi. Je ne souffrirai pas à la mort de ma mère, de mes frères et sœurs, de mes amis et parmi eux ceux qui m’ont mise en demeure de vivre. Je leur en veux de toutes mes forces.
J’avais trouvé la solution. Si j’avais eu ma syncope, assise devant ma fille immobile, sans secours, je serais morte.
Ils ont préféré me voir traîner sombre détresse et vide glauque sous leur regard qui ne jouit pas de me voir mais caresse leurs petits-enfants nouveau-nés et
s’illumine quand ils regardent les reportages filmés des mariages de leurs enfants.
J’ai toujours le cœur davantage arraché par les morts d’enfants et d’adolescents. Je ris quand j’apprends celle des gens de trente ans. J’ai envie de tuer ceux qui pleurent un cadavre de quatre vingts ans. Et ceux qui veulent se faire des liftings à soixante-dix, hommes ventrus, les cheveux teints qui espèrent garder des femmes quadragénaires.
Je suis morte.
Et seule.
La nuit je ne suis plus dupe de l’océan et du ciel. Les poètes et les écrivains m’ont bernée sur ces éléments. L’océan est un champ de particules obéissant aux lois des fluides. Le ciel est muet. S’y entre-dévorent des masses colossales d’atomes qui meurent avec l’émission d’un peu de lumière. Et la terre est une chienne dont le vagin happe, constricte et ne relâche plus celui qui y est fourré.
Je suis seule. Je suis morte.
Et à celui qui lit ces mots où il ne manque que le “ r ” du râle, je dis ce qu’il a compris : j’ai terriblement raison. Il n’y a rien.
Oualidia, dimanche 8 novembre 1998.
LA BEAUTÉ DU DIABLE