Le destin ombragé de Mihidu

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Mihidu, dont le nom signifie "persécution", est destiné à devenir juge coutumier. Parti à Massiendjo pour des raisons scolaires, il est témoin de deux affaires de justice mêlant pouvoir et tradition. Plus tard, il décide de partir à Librevile au Gabon, où il fréquente les milieux pentecôtistes pour conjurer le mal.

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Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 34
EAN13 9782296485167
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Le destin ombragé de Mihidu © L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56836-5
EAN : 9782296568365 Euloge Makita-Ikouaya
Le destin ombragé de Mihidu
L’Harmattan A
ma tendre mère, Véronique Bouanga, l'agronome empirique.
A
mon frère et ami de toujours, Yves-Marcel Ibala, le chevalier
au sabre du destin.
A
mes aînés, Joseph Bouaha, Essous-Serges François Magnéhé
et Georges Lao, les martyrs de la famille.
A
mes filles, Ambre et Admire pour leur courage. Avant-propos :
Les Terres Piole et Limogni
au cœur de Massiendjo
Durant l’époque coloniale, le Moyen-Congo avait une
organisation administrative pyramidale et celle de
Massiendjo comprenait plusieurs villages, neuf Terres, un
canton et une sous-préfecture. A la base de cette organisation,
le village était le résultat d’un regroupement de familles,
notamment batsangui, bapunu, téké et bakota, ayant des liens
de sang et de mariage. Chaque village était administré par un
chef nommé par l’administration coloniale, sur proposition
du chef de Terre.
Ce dernier était nommé par le sous-préfet, avec l’approbation
de la population et du chef de canton, afin de superviser
l’ensemble des villages appartenant à une même zone
géographique. Au-dessus de la Terre, il y avait le canton,
constitué de l’ensemble des Terres et dirigé par un chef de
canton. Nommé par le sous-préfet, il jouait le rôle d’interface
entre l’administration coloniale et ses administrés.
Joseph Nzila Lipouma avait été nommé chef de Terre pour la
circonscription de Piole. Né d’une mère tsangui et d’un père
kota, d’où son nom de Lipouma, c’était un homme très grand
et très beau. On disait qu’il avait hérité de ses parents le
totem likengni qui le rendait plus beau chaque minute de sa
vie terrestre. Il avait exercé le métier de commerçant au
Gabon entre Koulamoutou, Pana et Dienga pendant de
nombreuses années, avant qu’on le rappelle de manière
expresse pour occuper ce poste.
71Dépositaire des reliques du clan Lumbu Bâ Mutatu , il avait
été initié pour devenir juge coutumier. Métier qu’il exerçait
avec tant de passion, qu’on lui avait attribué les vertus du
perroquet, parce qu’il avait la capacité de parler des heures et
des jours durant. Dans la contrée de Piole, il n’avait pas son
égal pour administrer les villages de sa juridiction.
Quant à la Terre Limogni, qui portait le nom de sa rivière
principale, elle était dirigée par Daniel Mbehe Iwangou, chef
de Terre tsangui résidant au village Malembo. Il avait été
choisi pour ses compétences de juge coutumier, qui ont
longtemps marqué l’histoire de cette région essentiellement
peuplée de Batsangui. Il y avait aussi quelques Bapunu et
Bakota, venus à la suite de migrations et de mariages.
De son côté, Tombe A Ngomo, avait été investi des pouvoirs
de chef de canton de Massiendjo et avait la lourde
responsabilité de diriger les neuf Terres. Il était né au village
Kibili, à la lisière des villages Kissielé et Mougoundou.
D’origine kota, il avait été adopté et éduqué par les membres
du clan Mululu de l’emblématique Ibouanga Ibooko de la
tribu des Batsangui. Cette adoption lui avait conféré tous les
droits de la famille Mululu et il fut l’un de ses plus grands
héritiers dans le canton de Massiendjo.
Tombe A Ngomo avait besoin des services d’un interprète, en
particulier lorsqu’il devait adresser un rapport à son supérieur
hiérarchique, le sous-préfet de Massiendjo qui était un Blanc.
L’instituteur Antoine Koumba était l’un des premiers lettrés
de la contrée et c’est avec compétence qu’il jouait son rôle
d’interprète auprès du chef de canton.
Parallèlement à cette organisation administrative, chaque clan
des Terres Piole et Limogni devait avoir son juge coutumier
pour parler devant les hommes. Une fois choisis dès leur plus
jeune âge, ces juges étaient initiés, généralement avec les
1 Ce clan avait la particularité d’appartenir à la fois aux Batsangui et aux
Bapunu, deux ethnies originaires du sud du Gabon, notamment de la
province de la Ngounié et de Tchibanga.
82totems du kussu ou du litondo , qui leur conféraient la
capacité de parler longtemps. On leur faisait également avaler
de l’huile de palme, pour son pouvoir mystique, et l’initié
devait posséder certains attributs comme l’arc-en-ciel, pour
savoir délimiter le bien et le mal.
La plupart des activités sociales, comme l’agriculture, la
chasse, la danse et la musique, donnaient lieu à diverses
pratiques mystiques, tandis que chaque famille avait ses
totems, capables de protéger ou de faire du mal, selon les
circonstances. Ainsi, dans les Terres Piole et Limogni, aucun
village ni aucune famille n’était innocent.
A propos de totem, le lion est celui du clan Punda et
Muhambu aime raconter comment elle et sa petite belle-sœur
croisent un jour un troupeau d’éléphants en revenant des
plantations. En rage, les pachydermes se mettent à hurler et
se précipitent sur les deux jeunes femmes qui s’enfuient vers
le village. Soudain, un lion apparaît et s’interpose entre elles
et les éléphants qu’il fait fuir à force de rugir. Puis le roi des
animaux accompagne ses protégées jusqu'à l’entrée du
village, avant de disparaître. C’est pourquoi les membres du
clan Punda n’ont pas peur du lion qui veille toujours sur eux
en cas de danger.
Dans les Terres Piole et Limogni, la tradition était aussi
marquée par le mode d’attribution d’un nom. En effet, un
nouveau-né portait le nom de son père, ou de sa mère, à
moins qu’on lui donne celui de son grand-père, de sa
grandmère ou d’un autre membre de la famille méritant ce
privilège. Le nom de l’enfant pouvait également indiquer son
destin. Dans tous les cas, le nom de chacun avait une
signification plus ou moins symbolique. Chez les Batsangui,
outre celui qui figure sur l’acte de naissance, un être humain
porte un nom de malchance, ou ndoho, connu uniquement au
sein du cercle familial. Mais il arrive qu’un enfant ne porte
qu’un seul nom, selon les circonstances de sa naissance.
2 Respectivement perroquet et rossignol, dans la langue des Batsangui.
9Du point de vue traditionnel, il y avait également des interdits
en ce qui concerne les mariages. Ainsi, les Bakota n’avaient
le droit d’épouser ni les Batéké, ni les Batsangui. Quant à ces
derniers, leur complexe de supériorité les empêchait de
marier leurs filles dans d’autres tribus. Mais cette conception
d’autrefois tombait en désuétude, si bien que dans les Terres
Piole et Limogni, il y avait souvent des alliances
interethniques.
Comme les autres Terres de la sous-préfecture de
Massiendjo, celle de Limogni a eu ses premiers
3« intellectuels », dont le célèbre Ngoyi Itongosso, Egaud
pour les intimes. D’après Placide Iballathe, Egaud était un
vrai magicien qui roulait à bicyclette sur les rails du chemin
4de fer de la Compagnie minière de l’Ogooué et changeait de
métier à sa guise. Il avait étudié la science des talismans avec
un certain docteur Salomon et était réputé pour résoudre les
difficultés sociales de ceux qui venaient le consulter.
Quant à Jérôme Mussali, né à Mutsiehe, il fait également ses
études primaires à Madouma, mais n’obtient pas le certificat.
Il devient catéchiste protestant dans la Terre de Limogni, puis
rattrapé par la tradition tsangui, il est initié au métier de juge
coutumier par son oncle Nziengue Imbolo. Après avoir réussi
3 Né à Mavouadi vers 1938, Egaud fait ses études primaires à Madouma,
où il obtient le Certificat d’études primaires élémentaires (CEPE). En
1944, il s’engage dans l’armée française et bénéficie d’une formation
militaire à Madagascar, après un bref passage dans la province du
Kouilou, dans le Mayombe. Sa formation se termine en 1951 et il est
affecté au camp Baraka de Libreville, au Gabon, où il reste deux ans. Puis
il entre dans l’administration générale, où il est affecté à l’Agence
spéciale d’Ouesso, avant de devenir opérateur radio à la Poste. Plus tard,
il devient secrétaire du gouverneur à Dolisie. Après l’indépendance, il est
nommé chef du Poste de Contrôle Administratif (PCA) par intérim de
Banda (Congo-Brazzaville), puis secrétaire principal du district de
Kibangou. Enfin, il revient à Dolisie pour y être greffier comptable.
4 La Comilog exploite les mines de manganèse à Moanda, dans le sud-est
du Gabon.
10son initiation, Mussali obtient la permission de porter le
5 6kumbu de Mwana ha Maya .
Un autre « lettré » va se distinguer dans la Terre Limogni :
Placide Iballathe ou Daouda. En 1963, il a été le tout premier
7certifié de l’école de Mutsiehe avant d’être reçu quatrième
au concours d’entrée du Centre de formation des techniciens
8du Chemin de Fer Congo Océan. Lorsqu’il reçoit sa
convocation par la poste, il la présente au commandant du
district qui le fait partir à Nzinzi.
Il y est accueilli par son frère aîné, Bayondo, qui occupe déjà
la fonction d’agent du chemin de fer. Le premier trimestre se
passe sans problème. Mais au moment de commencer le
second, Daouda est déclaré élève inconnu et renvoyé, malgré
le télégramme officiel de son admission et ses notes du
premier trimestre.
Pour protester et tenter de régler cette affaire, un de ses
oncles paternels se déplace jusqu’à Massiendjo. Mais rien n’y
fait et chacun de conclure que Bayondo s’est opposé à
l’entrée de son jeune frère au CFCO. Il aurait agi de manière
mystique, puisque personne ne peut expliquer comment un
simple technicien peut ainsi influencer la direction de l’école
du chemin de fer…
Du côté de la Terre Piole, on compte aussi quelques lettrés
pendant la même période. Albert Bamani en est l’un des tout
premiers. Il fréquente l’école primaire de Madouma, obtient
son certificat et s’engage dans l’armée française, qui l’envoie
à Madagascar, en Indonésie puis au Maroc. En 1957, il est
caporal et en 1961, caporal-chef.
En congé à Massiendjo cette année-là, il se trouve mêlé à la
révolte du clan Mingombé, lors de la mort de Ndouda.
Appuyée par l’armée française, l’armée congolaise intervient
5 Sobriquet.
6 La petite pierre qui ne disparaît pas dans le fleuve en furie.
7 L’école avait ouvert ses portes en 1957.
8 Le CFCO.
11en 1961. Bamani est arrêté et mis en prison pendant trois ans.
A sa sortie, il est naturellement rendu à la vie civile, sans
grade ni pension.
Le deuxième militaire de la Terre Piole s’appelle Gaston
Nzinga. Reçu au concours d’entrée de l’école militaire
général Leclerc à Tadaala, il y entre comme enfant de troupe.
Par la suite, il mène une carrière discrète dans l’armée
congolaise et obtient le grade de colonel, avant de prendre sa
retraite.
Sur le plan musical, les anciens se souviennent de Diakassa et
de sa voix d’or, qui provoquait disputes et divorces partout
sur son passage. Issu du clan Issaha, il est originaire de
Lihahi et neveu du chef du village. Il crée la danse libungu,
qui enflamme la population des Terres Piole et Limogni,
notamment pendant les cérémonies de l’Indépendance.
Quant à Mombo Makouanguila, c’est un joueur de tam-tam
remarquable et sans égal. Assis sur son instrument, il le bat
avec l’énergie du lion et les sons transgressent l’horizon. A
l’époque, lorsque le tandem Diakassa - Mombo anime une
soirée dansante dans un village, il fait un « malheur » !
Mais on ne peut guère parler des Terres Piole et Limogni,
sans évoquer Mitsima, originaire lui aussi de Lihahi et
champion incontesté de la course à pied. Il aurait pu être un
grand marathonien, car il était capable de se déplacer sur de
longues distances en des temps records. Il n’empruntait
jamais de voiture et personne n’a réussi à percer son secret.
Voilà pour ce qui est du décor, sachant que notre héros
Mihidu est originaire de la Terre Limogni, par son père, et de
celle de Piole, par sa mère. C’est un homme au destin
ombragé par les vicissitudes de la vie terrestre.
12Chapitre 1 :
Naissance à Mutsiehe
Un an avant l’accession de son pays à l’indépendance,
Mihidu voit le jour à Mutsiehe, village de deux cents âmes,
sur la Terre Limogni, district de Massiendjo et préfecture de
la Nyanga-Louessé. Son père est mort deux mois plus tôt,
terrassé par une hépatite virale foudroyante, malgré les soins
9prodigués par un nganga puis à l’hôpital de Dolisie, où il
finit par s’éteindre.
10Le frère aîné de Mihidu raconte que Bodu, leur père, a été
victime d’un sort maléfique lancé par son oncle paternel.
D’autres ont pensé qu’il fallait plutôt chercher la cause du
côté de l’une de ses sœurs. Car depuis qu’une nuit, il avait
voulu se rendre chez elle de manière mystique, pour ôter la
vie à l’un de ses neveux, le sort de Bodu était scellé.
Dans sa contrée, Bodu était un chasseur réputé. Son frère
cadet, Ngoma A Mbundu, alias Mobile de santé, raconte qu’il
tuait toutes sortes d’animaux, y compris des éléphants. Mais
il préférait débusquer les porcs-épics et les buffles. Or, seuls
les excellents chasseurs peuvent s’attaquer aux buffles.
L’administrateur colonial lui faisait d’ailleurs confiance pour
cela.
En Afrique, celui qui excelle dans un domaine est toujours
soupçonné de pratiques fétichistes. Ainsi, la mort successive
de plusieurs de ses neveux était souvent attribuée à Bodu,
dont la chasse était presque toujours fructueuse et qui
entretenait de bons rapports avec l’administration coloniale.
9 Médecin ou sorcier traditionnel.
10 Il y a le frère, même père même mère, ainsi que le demi-frère et le
cousin. Ici : demi-frère.
13Puis deux jours avant la naissance de Mihidu, c’est sa marâtre
qui disparaît, alors qu’elle est en train d’accoucher.
Malheureux accident, ou bien son père a-t-il besoin de l’une
de ses épouses dans le monde invisible ? De nombreuses
interprétations sont possibles. Toujours est-il que la naissance
de l’enfant est fort attendue. Non seulement par Muhambu, sa
génitrice, mais également par tous les membres de la famille,
ainsi que par les sages de la contrée, qui s’attendent à un
événement extraordinaire chez les Batsangui.
En effet, à cette époque, les pratiques ancestrales sont encore
très observées dans la localité. Mais jamais la naissance d’un
enfant n’a suscité autant d’angoisse, de méditation et
d’incantations. Les choses se dénouent le troisième jour de la
semaine, ou hibitatu en tsangui. Ce jour-là, le soleil est au
zénith lorsque Muhambu perd les eaux.
Par respect pour la coutume, seuls les proches parents sont
informés de ce qui se passe. Mais en réalité, tous les habitants
du village attendent la délivrance avec impatience. De son
côté, bien qu’elle ait déjà mis deux enfants au monde,
Muhambu est hantée par l’idée de la mort. Heureusement,
elle est assistée par sa mère, Nzaba A Nguengue, qui est une
accoucheuse traditionnelle.
Anxieuse, Muhambu passe près de cinq heures en travail, les
contractions provoquant des douleurs plus atroces que lors de
ses précédents accouchements. Signes précurseurs de la
naissance d’un garçon, dit-on. Comme si ses deux enfants
n’étaient pas de beaux et solides garçons ! Enfin, au moment
où le soleil commence à descendre vers l’horizon, celui qui
tardait à venir est expulsé de la matrice maternelle.
11Nzambi A Pungu , a eu pitié des souffrances de Muhambu
qui se débattait comme une lionne. Puis au cri strident de
Mihidu, l’espoir renaît et la joie est grande, non seulement
dans le cœur de sa mère et de sa grand-mère, mais également
11 Dieu tout puissant.
14parmi ceux qui l’entendent derrière les petits bananiers.
L’heureux événement tant attendu s’est produit.
Malgré la peur que Muhambu avait de mourir en couches
comme sa rivale et malgré la disparition prématurée de son
père… Décidément, jamais l’attente n’avait paru aussi longue
et pénible pour toute la famille et le village alentour. Soudain,
des coups de fusils de chasse éclatent çà et là, de sorte que les
bourgs environnants sont rapidement alertés et que la
nouvelle se propage comme une traînée de poudre dans
l’ensemble des terres Limogni et Piole.
A peine quatre jours plus tard, en pleine Terre Piole, Joseph
Nzila Lipouma, Licuti-Pan pour les intimes, apprend la
naissance du fils de sa fille. Il s’organise bientôt pour quitter
son village de Birouhou, pour rejoindre Mutsiehe, en Terre
Limogni. Il sait qu’il a le temps d’arriver, car le nouveau-né
doit rester deux semaines sans sortir de la maison, aux bons
soins de sa mère.
A la fin de cette période, la cérémonie de sortie de l’enfant
réunit généralement les parents proches et les habitants du
village. Licuti-Pan a donc bien l’intention d’être de la fête.
12Dans sa gibecière, il met une kola , des plumes de perroquet
et une petite calebasse d’huile de palme. Puis il s’en va,
accompagné de sept gardes du corps, des miliciens Bulu
Bulu.
En route, le vieux chef pense au nom qu’il va donner à son
petit-fils. Comme lui, il s’appellera Nzila, c’est-à-dire le
chemin en tsangui. Il aura l’honneur d’être son successeur et
le dépositaire de la tradition des Balumbu Bâ Mutatu. Quelle
fierté pour son grand-père !
Dès leur arrivée à Mutsiehe, les sept Bulu Bulu se mettent à
tirer des coups de fusil en l’air, comme on fait souvent pour
12 Très prisé par les Africains, le fruit du kolatier contient des alcaloïdes
stimulants.
1513célébrer un événement important . Puis les gardes de
LicutiPan entonnent des chants de victoire en langue punu et
tsangui. Si les villageois ont oublié l’importance de la
naissance qui vient d’avoir lieu chez le défunt Bodu, il est
clair que le vieux chef de Terre tient à faire une entrée
solennelle.
14Bel homme grand et altier, sa canne à la main, ce dernier se
dirige calmement vers le domicile de sa fille, accompagné par
tout le village qui l’applaudit. Sa seule présence rehausse déjà
la fête, orchestrée par les tam-tams sortis des quatre coins du
village. Les hommes, les femmes et les enfants se massent
dehors, en scandant des cris et des chants de réjouissance.
Pour la circonstance, Diakassa et Mombo sont venus de
Lihahi et entament la célèbre danse libungu devant le
domicile des parents du nouveau-né. Le chanteur enchante
tout le monde de sa voix chaude et de ses pas endiablés,
lançant Mudelepaku a tiba ubueye ye he, comme pour clamer
haut et fort, combien est heureux l’événement tant attendu.
Nzaba A Nguengué profite du tumulte pour récupérer le
placenta de son petit-fils. Juste après la naissance, elle a
caché la poche nourricière quelque part, derrière les
bananiers. Mais à présent, il faut l’enterrer discrètement et
elle s’en va, accompagnée de l’une de ses filles, venue
assister sa sœur aînée. Au cours de cette cérémonie secrète, la
grand-mère invoque les différents totems du clan Punda.
Notamment le lion, pour qu’il protège son petit-fils, car
chaque fois que l’un des membres de la famille est en danger,
le roi des animaux apparaît.
Muhambu caresse doucement son enfant, tandis que les
voisins envahissent la maison familiale. Puis Licuti-Pan fait
son entrée et s’installe à côté du lit du bébé placé dans la salle
13 L’administration coloniale le faisait aussi pour réveiller les villageois
et les enrôler de force pour telle ou telle corvée.
14 Il s’agit d’une grande canne en bois richement sculpté, qui est un
attribut de la chefferie.
16à manger. Le patriarche entonne alors une mélopée de
circonstance, dont le message est axé sur l’héritage
traditionnel. Un peu plus tard, il ouvre sa gibecière et en sort
la kola, les plumes de perroquet et la petite calebasse pleine
d’huile de palme rouge.
Il frictionne le front de l’enfant avec un morceau de tissu
imbibé d’huile, avant de lui en donner quelques gouttes à
boire et commence des incantations destinées à transmettre
son pouvoir à son petit-fils. Ce dernier emploie toute son
énergie à protester bruyamment, jusqu’à ce que son aïeul le
prenne dans ses bras et frotte son front contre celui du
néophyte.
Ensuite, le grand-père pose les plumes de perroquet sur la tête
du bébé et souffle doucement dessus, puis il mâche un peu de
kola et lui insuffle de nouveau son souffle sur la face. Le
petit-fils de Licuti-Pan devient ainsi le dépositaire de toute la
tradition Balumba Bâ Mutatu, car l’huile de palme, les
plumes de perroquet et la kola représentent le pouvoir
mystique dont l’initié dispose en tant que juge coutumier.
L’huile de palme confère à son hôte la capacité de parler des
jours et des nuits durant. Avalée par le néophyte, elle reste
15dans son ventre et se loge dans le fundu . On distingue celui
de jour et celui de nuit, qui permettent de voir le monde
invisible soit pendant la journée, soit pendant la nuit. Mais il
arrive qu’un homme possède les deux fundu ; il est alors
capable de voir de jour comme de nuit ce qui est invisible aux
yeux des simples mortels.
Les plumes de perroquet instillent chez le dépositaire, non
seulement la capacité de parler longtemps, mais aussi la
lucidité et la mémoire requises tout au long d’un jugement
traditionnel. En effet, un juge digne de son rang se doit d’être
à l’abri de l’oubli. Quant à la kola, c’est un médium. Elle joue
le rôle d’intermédiaire entre le monde des vivants et celui des
esprits, en facilitant le transfert des pouvoirs sacrés.
15 Sorte d’organe interne sans équivalent en français.
17Ayant accompli les gestes rituels, Licuti-Pan se tourne vers sa
fille et lui dit :
— Ton enfant vient d’être initié à moitié comme juge
traditionnel. La deuxième étape capitale, déterminante et
ultime consiste à lui donner mon nom de Nzila, car cet enfant
doit être le chemin et la lumière du clan Balumbu Bâ Mutatu
dans les Terres Piole et Limogni.
Licuti-Pan est un excellent juge coutumier, respecté tant par
ses administrés que par ses pairs, car il est capable de
trancher toutes les affaires de sa contrée en prenant de sages
et courageuses décisions. Il est aussi connu comme un
homme intègre et d’une probité morale exemplaire, doublée
d’un sens de l’honneur et du partage. La hiérarchie coloniale
trouve en lui un homme de valeur, qui ne trahit pas son
peuple pour autant.
D’après Muhambu, son père est si rigoureux, qu’un jour, il a
condamné son propre oncle ! Frondeur et paresseux, Nzihou
Mouyaya Hagni Hagni avait désobéi aux ordres de son
neveu, en refusant de participer aux travaux d’aménagement
de la route Birouhou-Mussambu, sous le fallacieux prétexte
qu’il était malade. Licuti-Pan ordonna aux miliciens Bulu
Bulu d’arrêter son oncle Hagni Hagni, qui fut même bastonné
copieusement.
Les chefs hiérarchiques de Joseph Nzila Lipouma le
félicitèrent pour ce cas d’école, mais l’oncle humilié se
vengea et fit en sorte que Licuti-Pan souffre tout à coup
d’éruptions cutanées multiples. Lui qui avait hérité de son
père le totem de l’animal likegni, dont la caractéristique est
d’octroyer une grande beauté, se retrouvait avec le corps
16couvert de mihassa ! La tradition africaine a des règles que
l’administration coloniale semblait faire oublier à
LicutiPan…
Pour revenir au nom que doit porter le nouveau-né, afin que
son initiation soit complète, le grand-père a fait sa déclaration
16 Gales en français.
18solennelle devant sa fille, sa belle-famille et les voisins. Reste
à établir l’acte de naissance officiel auprès de
l’administration, mais Licuti-Pan ne sait ni lire ni écrire. Son
usage du français est même limité, comme lorsqu’il demande
une cuillère à sa plus jeune femme :
— Dianga Dianga, cuillère oui pan ?
L’initiation par le nom étant assujettie au pouvoir de
l’écriture, le chef de Terre doit finalement s’en remettre à un
représentant de l’administration coloniale, un enseignant ou
17bien un homme d’église . Les deux premiers sont des
Blancs, si bien que Licuti-Pan trouve bon de confier à
l’évangéliste Jérôme Mussali la mission de transcrire le nom
de Joseph Nzila sur l’acte de naissance de son héritier.
Il lui recommande aussi de le faire un matin à 6h30 précises,
c’est à dire au moment du dernier chant du coq. Mais c’était
sans compter avec la forte personnalité du frère du
nouveauné…
17 Pendant la période coloniale, ces trois personnalités sont habilitées à
déclarer une naissance à l’état civil, parce qu’elles savent lire et écrire.
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