Le fils du pauvre
171 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Le fils du pauvre

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
171 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Mouloud Feraoun commence à écrire "Le Fils du pauvre" dès 1939, l'achève en 1948, mais ne réussit à publier ce récit pour la première fois qu'en 1950. Parmi les littératures du Maghreb et, plus largement, les littératures francophones, l'oeuvre a acquis un statut de classique, notamment auprès de la critique et de l'institution scolaire, qui reconnaît ce texte comme un témoignage ethnographique. Le présent ouvrage propose une lecture plus littéraire de l'oeuvre, qui met en perspective son histoire et sa poétique, et cherche à comprendre pourquoi elle est l'emblème d'une certaine littérature francophone.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2007
Nombre de lectures 158
EAN13 9782336258454
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun

Martine Mathieu Job
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Introduction -I- - Un texte ou des textes ? -II- - Réalisme ou effets de fiction ? -III- - Un narrateur ou des narrateurs ? Conclusion Annexes
Ouvrages du même auteur:
L’Entredire francophone (dir.), Bordeaux, CELFA- Presses Universitaires de Bordeaux, 2004.
L ’ Intextexte à l’œuvre dans les littératures francophones (dir.), Bordeaux, CELFA- Presses Universitaires de Bordeaux, 2002.
Mouloud Feraoun ou l’émergence d’une littérature, en collaboration avec Robert Elbaz, Karthala, 2001.
Littératures francophones. III- Afrique noire, océan Indien, en collaboration avec Michel Hausser, Belin, 1998.
Littératures autobiographiques de la francophonie (dir.), L’Harmattan, 1996.
© L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296030916
EAN : 9782296030916
Introduction
On a lu, on lit, on lira Le Fils du pauvre, ce roman que Mouloud Feraoun commence à écrire dès 1939 mais n’achève qu’en 1948 et ne réussit à publier pour la première fois qu’en 1950.
Au fil du demi-siècle d’existence des littératures du Maghreb, ou plus largement encore des littératures francophones - entendues comme littératures en français produites par des écrivains dont l’univers créatif se déploie entre plusieurs langues et plusieurs cultures - l’œuvre a acquis un statut de classique. Quelques statistiques en témoignent de façon éloquente. Si la première édition du texte a été l’occasion d’un tirage à 1000 exemplaires, les tirages des éditions ultérieures au Seuil (par vagues de 3000 puis de 5000 ou même de 10 000 pour la collection de poche) sont de l’ordre de 700 000 exemplaires. Aux éditions en français, il faut encore ajouter celles auxquelles ont donné lieu les différentes traductions (avec quelquefois des tirages très importants comme par exemple en langue russe et dans les pays de l’Est), dès 1959 — et par ordre chronologique — en Allemagne, URSS, Pologne, Hongrie, Bulgarie, Tchécoslovaquie, à Cuba, aux USA, au Royaume-Uni, en Espagne. Il existe trois traductions en arabe : deux en Égypte et une en Tunisie, ainsi qu’une traduction en langue amazigh. Des traductions en italien et en japonais sont en cours. Une adaptation dramatique pour la radio a été réalisée pour Radio-Alger chaîne kabyle dès 1951, puis pour France-Culture en 1967 (par Driss Chraïbi), une autre envisagée pour la télévision, et à l’heure actuelle, pour le cinéma. 1
La reconnaissance de la critique, qui contribue aussi pour sa part à légitimer le nouveau champ littéraire maghrébin, se double d’une reconnaissance de l’institution scolaire ou universitaire: lorsque celle-ci accorde une place dans les programmes d’enseignement aux nouvelles écritures que constituent ces littératures francophones (souvent aujourd’hui aussi considérées au titre des littératures postcoloniales), se trouve fréquemment sélectionné ce texte pionnier.
Cette popularité ne va cependant pas sans quelques paradoxes.
Si Le Fils du pauvre peut être cité et étudié ici et là en Algérie, cela ne relève pas d’une politique délibérée d’enseignement d’une littérature nationale tant reste encore problématique localement, comme à des degrés divers dans tout le Maghreb, le rapport à cette production littéraire écrite en français 2 . C’est donc fort souvent aujourd’hui à l’extérieur, de l’Afrique sub-saharienne au Québec en passant par l’océan Indien et l’Europe, que l’œuvre est le plus lue. Sans doute parce qu’elle est considérée comme œuvre maghrébine par excellence en même temps que comme une sorte de prototype de l’œuvre francophone; ce qui n’empêche pas aussi qu’elle puisse être perçue comme un archétype universel du récit d’enfance.
Les nombreux discours anthologiques et critiques aident-ils à comprendre ces mouvements contraires et aident-ils surtout à appréhender le texte dans toute sa dimension littéraire? Rien n’est moins sûr car leur multiplication ne va pas sans une certaine stéréotypie : c’est en effet un second paradoxe que la reconnaissance relativement précoce du texte l’ait aussi fixé dans une lecture trop souvent restrictive.
Certes, il y a des nuances dans les positions critiques, quelques évolutions, mais aussi beaucoup de piétinements et d’ a priori qui font obstacle à une approche ouverte et vraiment attentive au texte. Avant même d’en exposer un échantillon représentatif (en annexe de cet ouvrage), remettons en mémoire quelques étapes qui expliquent la cristallisation des discours critiques sur certains leitmotive.

À sa publication en 1950, le livre obtient le Grand Prix littéraire de la ville d’Alger, ce qui installe d’emblée une première source d’équivoque : distingué et même récompensé par une instance française (qui en fait certainement une lecture myope et univoque), il est, dans un contexte politique qui voit monter la prise de conscience nationaliste algérienne, plutôt suspecté par ses compatriotes (qui interprètent à leur tour de façon hâtive et idéologique) d’avoir été conçu à l’usage du colonisateur. Un procès similaire sera fait deux ans tard à Mouloud Mammeri, et La Colline oubliée décriée elle aussi sous le motif qu’elle pouvait faire le jeu de la politique coloniale par son aptitude à mettre en avant un particularisme kabyle facile à récupérer dans une stratégie de divisions.
Cependant, même si, selon les dires de Michel Puche rapportés par Charles Bonn, le stock invendu de cette première édition à compte d’auteur fut racheté et commercialisé par l’éditeur algérois Charlot, il faut bien dire que c’est surtout à partir de sa deuxième édition, dans la collection « Méditerranée » du Seuil en 1954 (soit, après la publication l’année précédente par cette maison d’édition du second roman de Feraoun, La Terre et le sang ), que cette première œuvre fut vraiment diffusée, connue et désormais perçue comme instaurant une parole autochtone distincte des écrits français (quelle qu’en ait été la mouvance: textes orientalistes, textes coloniaux, et même textes d’écrivains de l’école d’Alger) ou des premiers textes d’écrivains indigènes (pour user de la terminologie d’époque) qui s’étaient effectivement dans un premier temps placés sous le signe du mimétisme. Comme l’explique l’écrivain et essayiste marocain Abdelkebir Khatibi dans son étude sur Le Roman maghrébin 3 , l’impact de l’édition parisienne fut en effet déterminant pour cette perception de l’avènement d’un nouveau mouvement ou, plus exactement, d’un nouveau champ littéraire : sous la direction d’Emmanuel Roblès, la collection « Méditerranée », en éditant et regroupant plusieurs auteurs maghrébins de ce que l’on appellera par la suite la première génération, œuvra beaucoup pour la lisibilité de leur avènement sur la scène littéraire. Cette reconnaissance, parce qu’elle vint en France d’un public sensibilisé à la mise en question du système colonial, put donc rejaillir ensuite localement.
Elle ne leva pourtant pas définitivement l’ambiguïté des positions à son égard, et plane toujours peu ou prou sur l’œuvre sinon le soupçon d’acculturation du moins le reproche implicite d’avoir été conçue pour l’autre. À preuve, répète-t-on à satiété, la prévalence manifeste de la description. Et l’œuvre d’être vue comme essentiellement documentaire, voire ethnographique. La matière romanesque elle-même ne semble relever pour certains que du réel biographique de l’auteur. Dans les meilleurs (qui peuvent s’avérer les pires) des cas, c’est avec une manière d’attendrissement qu’on parle de ce récit d’enfance qui illustrerait l’enfance de la littérature maghrébine francophone.
Des jalons ont cependant progressivement été plantés par quelques critiques pour sortir de ces jugements hâtifs et répétitifs. Non qu’il faille rejeter ceux-ci en bloc. Ils cernent des aspects effectifs de l’œuvre: l’importance du discours descriptif, l’éthique humaniste qui la sous-tend, par exemple. Mais ces traits eux-mêmes doivent être évalués au sein de la poétique d’ensemble de ce texte qui est non pas un ethnotexte ni une profession de foi, non un texte transparent ni un simple témoignage mais bel et bien une mise en oeuvre littéraire.
Même si c’est la prise en compte de l’ensemble de la production littéraire qui, du fait même de ses effets de retour, d’échos, d’emboîtements, de brouillages génériques, nous semble permettre de bien évaluer chaque œuvre de Mouloud Feraoun, nous nous intéresserons ici exclusivement à la première, suffisamment riche en elle-même, en nous attachant à la lire dans son histoire, son écriture et sa portée littéraires, en cherchant aussi de ce fait à comprendre comment et pourquoi, en dépit de sa pseudo-simplicité, elle est l’emblème d’une certaine littérature francophone.
-I-
Un texte ou des textes ?
Lorsqu’on évoque Le Fils du pauvre , on croit parler d’un texte exclusif, précisément désigné par ce titre. En fait, on se réfère le plus souvent à la version publiée en 1954 par les éditions du Seuil dans la collection « Méditerranée ». Or celle-ci ne donne ni l’état initial du texte de Mouloud Feraoun - pas même celui de la première publication, faite à compte d’auteur en 1950 - ni son état définitif, tel qu’envisagé par l’auteur lui-même puisqu’à la veille de sa mort, il retravaillait encore la suite de ce récit, intégrée dans l’édition originelle, retranchée de l’édition parisienne, mais jugée par lui toujours nécessaire à la cohérence de son œuvre.
Pour respecter autant que faire se pouvait la volonté de l’écrivain, les éditions du Seuil ont, dans un recueil posthume de 1972 publié quelque 10 ans après sa disparition et intitulé L’Anniversaire , regroupé divers écrits jusque là épars et peu accessibles parmi lesquels figure ce qui est donné pour le brouillon de cette dernière partie remise sur le métier, présenté par l’éditeur sous le chapeau : « Fouroulou Menrad », en rappel du nom du héros de l’histoire. On devrait donc prolonger la lecture du texte établi en 1954 de cette extension permise par la seconde publication parisienne. On le fait rarement, tant s’est installée une représentation du texte bornée à l’édition de 1954 qui en a assuré la diffusion et la popularité.
On pourrait aussi — mais là encore, on ne le fait guère - lire le texte dans d’autres éditions, en particulier celles réalisées en Algérie par ENAG : une première en 1992, avec préface de Christiane Chaulet-Achour; une dernière surtout, parue en 2002, qui, bien qu’intitulée simplement comme les précédentes Le Fils du pauvre , donne une version des plus intéressantes car elle reproduit, à partir d’un manuscrit de l’auteur (un cahier d’écolier tel qu’évoqué dans le roman même, recouvert de la belle écriture régulière de l’instituteur qu’était Mouloud Feraoun) fourni par son fils aîné, Ali Feraoun, un récit composé de trois parties qui ne correspondent qu’imparfaitement à l’addition des parties des éditions du Seuil. C’est là, très vraisemblablement, le texte le plus proche de l’état initial conçu par Mouloud Feraoun : il présente donc un intérêt capital pour l’appréhension de l’œuvre.
Sans viser à une étude génétique systématique, il nous semble en effet indispensable de rappeler l’histoire du texte et de ses variantes. La confrontation du texte de référence le plus répandu (celui de l’édition du Seuil de 1954, aux nombreux retirages, en particulier à partir de ses rééditions en collection « Points » une première fois en 1982, une seconde en 1995) avec l’ajout de 1972 d’une part, mais surtout avec la version ENAG de 2002 d’autre part, permettra de voir l’incidence énorme du formatage éditorial dans la réception de l’œuvre. En utilisant ce mot de « formatage », nous n’entendons faire aucun procès. Tout soupçon de manipulation idéologique du texte doit être exclu: aux éditions du Seuil, Feraoun n’a trouvé qu’amitié et conseils bienveillants, aussi bien en la personne d’Emmanuel Roblès, directeur de la collection Méditerranée » qui l’accueille chaleureusement (aux côtés de Mohammed Dib, Mouloud Mammeri et Kateb Yacine entre autres) qu’en celle de Paul Flamand, mais leurs avis fondés sur des critères esthétiques occidentaux autant que les autocorrections de Feraoun même (certainement pétri de doutes et d’insécurité du fait de son entrée en littérature, et qui plus est dans une littérature qu’il percevait lui-même comme émergente) ont tendu à rapprocher le texte d’oeuvres occidentales ressenties comme similaires, en particulier des romans de formation, et par conséquent ont pour partie estompé la nouveauté, l’étrangeté des caractéristiques initiales. On pourra en juger à partir de l’analyse d’un éventail des principales divergences entre les différentes éditions.

Amplitudes du récit

Composition et effets de sens
La composition du roman diffère considérablement selon l’édition dans laquelle on le lit.
Le récit établi par l’édition du Seuil de 1954 (désormais le plus souvent uniquement désignée par l’abréviation: Seuil 1954 4 ) est constitué de deux parties. La première, intitulée « La famille », se compose de 11 chapitres qui évoquent l’environnement et les événements de l’enfance de Fouroulou Menrad, le personnage principal. La deuxième, intitulée « Le fils aîné », développe sur 7 chapitres les péripéties de son adolescence et en particulier de son parcours scolaire, pour s’achever sur son projet d’intégration à l’École Normale avec la présentation du concours d’entrée dont l’issue heureuse n’est qu’implicite (dans la mesure où le chapitre préfaciel de la première partie présente d’emblée Fouroulou Menrad comme instituteur). C’est dire que, tout en donnant une perspective finale d’ouverture, ce récit de vie s’interrompt au seuil de l’âge d’homme du protagoniste, dans la tradition du bildungsroman, du récit de formation. Comme dans Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe qui constitue la référence du genre, le roman se focalise sur la formation de la personnalité du héros, faite d’expériences successives et d’acquisition progressive de valeurs aptes à en faire un homme accompli.
L’impression d’équilibre, d’harmonie même qui se dégage de cette composition binaire repose en outre sur des effets de symétrie tout à fait élaborés. La fin de l’ère merveilleuse de l’enfance est balisée par les deux derniers chapitres de la première partie qui narrent les événements tragiques de la mort et de la folie des tantes auprès desquelles le jeune Fouroulou trouvait plénitude et affection. Avec elles, comme nous le verrons plus en détails plus loin, c’est tout un monde traditionnel rassurant et cohérent qui semble disparaître pour laisser le personnage en proie à un sentiment de déréliction, sur l’aveu poignant duquel se clôt le premier ensemble (p. 102) :

« Nous n’eûmes plus alors notre bon refuge, notre cher nid, personne à aimer en dehors de nos parents, personne qui s’intéressât à nous. Nous n’avions plus qu’à nous serrer peureusement autour du père et de la mère. »
La deuxième partie présente au contraire une clausule tout en optimisme. Le fait même que la réussite au concours d’entrée à l’École Normale ne soit pas annoncée comme avérée, mais posée à l’horizon du récit, confère à celle-ci non une butée mais un élan, une tension exaltante que ponctue le sobre dialogue final entre le père et le fils dont les chemins se séparent désormais (p. 146) :

« - [...] Maintenant je remonte au village. Ta mère saura que je t’ai parlé. Je dirai que tu n’as pas eu peur.
- Oui, tu diras là-haut que je n’ai pas peur. » À l’attitude peureuse de l’enfant s’oppose la ferme assurance de l’adolescent. C’est bien une marque d’évolution vers la maturité.
Mais au-delà de cette progression naturelle, cette symétrie peut induire une autre lecture symbolique: à une sortie du monde kabyle traditionnel mortifère ou moribond succède une entrée dans la société occidentale, représentée par l’École Normale, temple des valeurs républicaines françaises. On comprend alors pourquoi le roman a pu être lu comme un roman de l’acculturation, montrant le bonheur et la promotion offerts aux « indigènes » par des parcours semblablement vectorisés.
En fait, une lecture qui ne s’en tient pas à cette architecture générale mais s’attache à toutes les nuances et oppositions — délibérées - du récit contredit sans mal cette conclusion hâtive, mais l’infirmation est encore plus aisée à partir du texte reproduit dans l’édition algérienne de 2002 (désormais mentionnée par l’abréviation: ENAG 2002), donnant de tout autres dimensions. Dans cette version, en effet, si la première partie est assez identiquement composée (avec ses 11 chapitres liés au monde de l’enfance et de la tradition kabyle), la deuxième présente de notables différences. Elle inclut dans ses six premiers chapitres grosso modo le texte des sept chapitres de Seuil 1954, mais elle ne se clôt pas du tout sur cette fin optimiste et ascensionnelle. Non seulement les répliques lourdes de détermination : « Je dirai que tu n’as pas eu peur/je n’ai pas peur » ne se retrouvent pas (elles n’avaient donc pas été prévues d’emblée comme un contre-poids à la peur enfantine) mais au demeurant, cette partie se prolonge de 3 chapitres. Ceux-ci insistent sur la fierté d’être instituteur, et même sur le bonheur sans mesure vécu pendant les années de formation au métier d’instituteur. Mais cela ne fait pas du roman un récit idéalisant ou même épargnant la société coloniale. Les trois belles années passées à l’École Normale d’Alger-Bouzaréa sont en effet décrites comme une sorte de parenthèse sinon utopique du moins se rapprochant le plus près possible de l’idéal républicain français d’égalité et de fraternité : belle parenthèse, mais justement ressentie comme telle pendant et après son déroulement, par contraste avec la réalité sociale inégalitaire et discriminante. Le chapitre 6 développe en effet une louange de la vie à Bouzaréa qui, par son enthousiasme même, en dit long sur la rareté de tels rapports sociaux, respectueux et ouverts (ENAG 2002, p. 128-129) :

« Le premier et superbe cadeau que lui firent ses maîtres à l’École normale, ce fut de lui rendre sa dignité. Comment donc les oubliera-t-il? Là-bas, plus de barrières, il n’y trouva ni des Français, ni des Indigènes, mais seulement des élèves-maîtres et des maîtres qui veillaient à leur formation avec un soin jaloux [...] La première tâche des professeurs, le directeur en tête, fut d’abolir dans l’esprit de leurs élèves indigènes toute idée de méfiance, de crainte, d’infériorité. Ils les placèrent d’emblée, d’un commun accord, sur le même plan que les autres. »
Le chapitre 7 (qui sera fondu pour partie dans le chapitre précédent dans la suite, telle que produite par l’édition du Seuil de 1972 - qui pourra désormais être présentée sous l’abréviation : Seuil 1972) prend cependant quelque distance avec le tableau remarquable de l’entente et de la proximité des normaliens (en rappelant que de spontanées distinctions sociales et même communautaires y subsistaient immanquablement) et insiste sur l’exception qu’il constituait de toute façon dans l’Algérie coloniale. En voici en effet l’incipit (ENAG 2002, p. 132) :

« Les années d’École normale constituent pour Fouroulou une période de son existence tout à fait à part, extraordinaire pour tout dire. En dehors des affections dont elle fut remplie, mise à part son exceptionnelle fécondité intellectuelle et morale, ce qui fait encore son prix aux yeux du jeune homme, c’est que ce fut la seule qu’il vécut avec des Français : avant l’École normale, il ne les connaissait guère ; les trois années écoulées, il ne les voit plus que de loin. Il retourne dans son bled avec son bagage primaire, une foule de souvenirs et de belles émotions. »
Au bout du compte, le bilan de la formation reçue à Bouzaréa demeure à ses yeux une étape lumineuse et privilégiée, mais celle-ci fait aussi nettement ressortir les ombres du tableau algérien et les exclusions tenaces qui cloisonnent en général la société coloniale. Cela dit, le constat ne tend pas à la revendication explicite et tranchée car Mouloud Feraoun n’est jamais manichéen (ce sont justement la mesure ou la subtilité de son positionnement qui ont souvent conduit ses lecteurs — les contemporains immédiats surtout — à des interprétations à charge qu’il faut réviser). Ainsi, dans le passage précédemment cité, il est vrai qu’il ne renonce pas à une forme de gratitude à l’égard de la conjoncture coloniale: elle lui a permis l’accès à la culture et à la littérature françaises envers lesquelles il ne cessera de professer son attachement, quelles que soient l’époque traversée et l’œuvre qu’il écrit, y compris par exemple dans le bouleversant Journal 1955-1962 rédigé dans la tourmente de la Guerre de Libération. Mais cela ne le conduit jamais à l’acculturation pure et simple ni même à un désir d’assimilation, tant son amour de la Kabylie, ses références et son identité kabyles restent irréfragables. Un passage ultérieur du même chapitre 7 l’énonce de façon claire et posée (p. 134) :

« Il passa ses années de ville en observateur intéressé mais non séduit, décrocha ses diplômes et revint dans son pays sans amertume et sans colère. »
L’absence de colère ne signifie pas pour autant absence d’esprit critique, et les chapitres 7, 8 et 9 qui complètent la deuxième partie (d’ENAG 2002) sont sans cesse émaillés de mentions des difficultés matérielles rencontrées par les délaissés du système colonial que constituent les populations indigènes. Le relatif confort de son traitement de fonctionnaire n’épargne même pas à Menrad Fouroulou les soucis du quotidien: comme le romancier qui le conçoit en bien des points à son image, le personnage doit, il est vrai, faire face à des responsabilités écrasantes (jusqu’à une douzaine de personnes à charge) tant les ressources au village (ou dans l’émigration pour nombre d’hommes) sont rares et insuffisantes pour survivre. L’édition Seuil 1972, lors même qu’elle reprendra (en les proposant comme relevant d’une troisième partie) certains éléments de ces chapitres, les allégera (processus que l’on analysera plus en détail plus bas) de quantités de développements liés à l’exposé des difficultés familiales: mariages pauvres des sœurs qui appauvrissent encore la famille ; usure prématurée de l’oncle Lounis laissant femme et filles dans la misère ; lassitude des parents se reposant entièrement sur le soutien que devient le fils aîné.
Voilà qui leste le titre de la seconde partie de connotations sensiblement différentes de celles qu’on lui accorderait à lire la seule édition Seuil 1954 : il s’agit peut-être moins d’exalter la distinction que confère le rang d’aîné que de souligner en fait les obligations qui lui sont liées dans le mode de vie communautaire kabyle. Certes, ces passages digressent quelque peu en s’attardant sur des figures secondaires ; leur élimination rend le récit plus linéaire et plus directement focalisé sur le personnage principal, comme de rigueur dans un roman d’analyse occidental, mais elle évacue aussi justement le caractère de chronique auquel le récit tendait initialement. On peut d’ailleurs remarquer que l’épigraphe sous l’égide de laquelle s’ouvre la deuxième partie change d’une édition à l’autre. Dans Seuil 1954, on le sait, c’est une citation d’un texte de Michelet qui constitue un seuil d’entrée dans la deuxième partie. Elle semble annoncer un éloge, voire une glorification mythique de la pauvreté :

« Aujourd’hui cette indigence, fièrement, noblement supportée par les miens fait ma gloire. [...] »
Dans l’édition ENAG 2002, c’est sur une phrase de Rousseau que s’engage cette partie, phrase proche par la thématique, mais distincte par le ton : on y lit moins d’exaltation et plus de pragmatisme dans l’évocation du réel de la vie des humbles :

« La continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne demande pas moins de force que les actions héroïques [...] »
Le texte restitué par l’édition ENAG 2002 comporte en outre une troisième partie, non équivalente dans la composition et les dimensions à celle que délimite l’édition Seuil 1972. Dans cette édition ENAG en effet, la troisième partie trouve sa cohérence dans l’évocation, en quatre chapitres et un épilogue (qui, bien que repris pour l’essentiel, ne sont pas ainsi dissociés des deux premières parties, dans l’édition Seuil 1972) de la Seconde Guerre mondiale, sous le titre explicite : « La guerre ». C’est cette partie qui fait le plus écart par rapport à l’atmosphère irénique que peut sembler dégager le récit de l’édition Seuil 1954. Elle assombrit sensiblement la narration car elle décrit l’isolement de la colonie par rapport à la métropole durant le conflit mondial, entraînant des difficultés d’approvisionnement qui rendent la vie sans doute plus difficile pour tous, mais de façon particulièrement aiguë pour les Kabyles, vu l’incurie inouïe de l’administration française envers les populations indigènes. Ces chapitres disent souvent sans fard les doutes et les déceptions, sinon la perte de foi générale à l’égard de la puissance coloniale française. L’indignation du narrateur feraounien trouve alors des formules mordantes (Seuil 1972, p. 134 ; ENAG 2002, p. 156) :

« Les journaux de Vichy, que les Kabyles ne lisent jamais parce qu’ils ne savent pas lire, disent que le marché noir est immoral. Quelle sinistre plaisanterie ! Les gens crèvent de faim dans un pays qui possède la Mitidja et on leur dit qu’ils commettent un pêché en ne crevant pas plus vite ! »
Certes, les dernières phrases prospectives du chapitre 4 (datées d’octobre 1944) tentent de colmater les brèches ouvertes en expliquant l’attitude des Kabyles :

« S’ils ont commis des petits péchés en doutant quelquefois de la France, ils ne s’en souviendront plus. Leur conscience ne leur reprochera jamais rien car leur cœur simple n’a jamais varié, même quand leur langue a suivi une mode. »
Mais il faut savoir lire ici aussi bien l’implicite (si les « péchés » des Kabyles sont minces et n’ont guère fait d’entaille à leur conscience, sans doute faut-il incriminer d’autres responsabilités pour justifier les critiques émises...) que l’explicite (l’espoir de voir une page se tourner qui fasse advenir une confiance entre communautés française et indigènes). Et si l’on trouve à nouveau en cet endroit un propos consensuel et bon enfant, il faut aller jusqu’au bout de la lecture du texte, qui se prolonge encore d’un épilogue (daté pour sa part de l’année 1948). Une tonalité amère et un discours plutôt désabusé s’y font jour d’emblée, malgré l’épigraphe camusienne rassérénante (« Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. ») :

« L’Armistice est signé depuis de longs mois. La guerre est terminée. Les Français, les Kabyles les Arabes, tous les peuples ont souffert. Il faut réparer, rebâtir, remonter de l’abîme puis enfin oublier. C’est ainsi que les choses doivent se passer normalement. Et pourtant rien de fait. L’aube qui doit dissiper les ténèbres ne veut pas encore poindre. La confusion et le désordre brouillent toutes les notions. Des millions de braves gens ne comprennent plus. »
Quant à la phrase ultime de cette troisième partie : « Ainsi tu ne vivras pas sans soucis, mais tu mourras sans remords et tu seras bien reçu dans l’au-delà. », on voit qu’elle donne à réévaluer l’architecture d’ensemble du récit puisqu’elle renoue en boucle avec l’isotopie de la mort qui bordait la première partie ; sans atteindre le tragique de la disparition des deux tantes, l’annonce - somme toute sereine - de la mort du protagoniste donne une sortie hors du récit à consonance grave qui fait contrepoint à l’allégresse du finale de la deuxième partie. Cette composition tripartite n’autorise plus du tout à donner au roman la portée d’une adhésion pleine et fervente au discours de progrès et de marche vers le bonheur véhiculé par l’idéologie coloniale ; tout au plus porte-t-elle trace d’une nostalgie de cette illusion.
Le texte se positionne donc de façon nuancée (en tout cas rien moins que manichéenne) à l’égard du discours politique français dominant ; il se positionne également de façon nuancée à l’égard de l’espace géographique et culturel kabyle. Cela tient à la complexité de son dispositif énonciatif, comme nous le verrons dans notre troisième partie. Pour en rester aux questions de composition qui fondent la portée sémantique et idéologique du roman, voyons combien le chapitre VIII de la deuxième partie de ENAG 2002, qui ne se retrouve que dans le chapitre « Bouzaréa » de l’édition Seuil 1972, fait lui aussi contrepoint au chapitre 2 de la première partie. Dans ce chapitre 2 qui constitue la véritable entrée dans le récit, on sait combien le cadre de l’histoire est présenté de façon dépréciative (Seuil 1954, p. 11 et sq. ) puisqu’il est question de « l’impression insignifiante » que laisse la vue des « pauvres villages » kabyles, impression que la description détaillée qui suit justifie tout à fait. Il faut attendre l’extension tardive que nous avons signalée (donc occultée de Seuil 1954) pour que l’impression se renverse et se réécrive sous un jour (un charme, pour reprendre la caractérisation même du texte) autrement subtil et prenant (ENAG, p. 135-136 ; Seuil 1972, p. 114) :

« Fouroulou, pendant les vacances, s’amuse avec les jeunes gens de chez lui. Il aime les écouter chanter, jouer de la flûte ou réciter les émouvantes poésies du pitoyable Si Mohand. Ils sortent la nuit loin du village. La nuit noie dans sa lumière indécise les flancs des coteaux dont on distingue vaguement les sommets. Sur les vallées plane une ombre de vapeurs qui dissimule le paysage, donne aux grands arbres des allures gigantesques, réunit au loin les collines en une masse sombre et grise. Le ciel scintillant d’étoiles brille d’une lumière sans chaleur, irréelle et pâle comme le rêve. La mélancolie de la pénombre, l’harmonie de la voix, la douceur de la flûte, la forme imagée des poèmes au rythme musical, attendrissent le cœur, emplissent la tête d’images et le corps d’une douce ivresse. Elles ont leurs charmes ces nuits. Il y en a que Fouroulou ne changerait pas contre des nuits trépidantes de bal et de surexcitation. »
Le passage mérite d’être considéré pour la sensibilité et la grâce poétiques qu’il déploie (échos de la musique mélancolique des vers du grand poète kabyle Si Mohand dont la référence est ostensiblement mentionnée 5 ) et le renversement qu’il procure : loin d’être dénigré ou banalisé, l’espace kabyle, appréhendé dans cette focalisation interne avec le personnage principal, se pare d’une originalité et d’une beauté qui résistent même à la comparaison implicite avec l’espace européen. L’attraction de ce dernier se trouve donc considérablement écorné, mais encore faut-il avoir accès à ce texte pour bien le percevoir.
Au-delà des fluctuations d’opinions qu’il charrie (foi dans l’avenir et dans un certain modèle français ; doutes et désillusions; sagesse quelque peu désabusée...), ou peut-être justement grâce à elles, cette narration donne à éprouver l’épaisseur du temps pris en considération. Les différences d’amplitude du récit ont donc tout leur poids, d’abord pour la perception du personnage principal, ensuite pour l’appréhension de la nature même du récit et de la position de l’instance narrative qui le conduit.

Composition et poétique romanesque
Outre ces implications dans la signification de l’histoire racontée, la longueur plus ou moins importante du récit fait varier un autre critère, cette fois d’ordre esthétique et culturel. Arrêté à la fin de l’adolescence du héros, le récit marque clairement la distance séparant le temps de l’histoire racontée du temps de la narration: puisque le chapitre 1 qui tient lieu de préface évoque un Fouroulou Menrad devenu depuis longtemps instituteur, les événements de l’enfance et de la scolarité évoqués remontent à une époque bien antérieure, distincte du moment de la rédaction ; c’est là une situation type de la narration occidentale, élaborant un récit rétrospectif vis-à-vis duquel le narrateur peut acquérir une position de surplomb. Mais étalé sur un grand nombre d’années qui mène quasiment à la coïncidence du temps de l’histoire et du temps de la narration (rappelons que l’épilogue de la troisième partie est rédigé en 1948 et que l’édition initiale du texte est réalisée, après quelques démarches antérieures infructueuses, en 1950), le récit devient en quelque sorte une chronique faite au fil des jours, à la clôture toute relative, le narrateur se tenant au plus près des personnages et de l’époque qu’ils vivent. Nous reviendrons sur les caractéristiques génériques du texte, plus complexes et originales qu’il n’y paraît au premier abord, mais soulignons d’ores et déjà combien l’envergure extensible du récit relève d’un goût et d’un trait culturels de Mouloud Feraoun, que l’éditeur parisien a quelque peu réfrénés. Les histoires qu’il raconte naturellement sont moins celles d’individus que d’enchaînements de générations, et l’actant principal moins tel ou tel personnage que le temps lui-même, à la fois continu et cyclique. Rappelons que ses deux autres romans, La Terre et le sang et Les Chemins qui montent, qui forment un cycle narrant d’abord la vie d’Amer-ou-Kaci puis celle de son fils, Amer n’Amer (qui semblent bien relever du même çof que Boussad n’Amer, personnage apparaissant avec son clan au chapitre 5 de la première partie du Fils du pauvre, intriqué subtilement de ce fait dans un grand ensemble romanesque), avaient eux-mêmes laissé l’écrivain inassouvi, puisqu’il déclarait à son ami Emmanuel Roblès (lettre du 15 juillet 1951, reproduite dans Lettres à ses amis, Le Seuil, 1969, p. 55) :

« J’avais l’intention d’écrire une chronique allant de 1910 à 1950. Les 300 pages ne concerneront que vingt ans. Je m’arrête à 1930, la suite sera pour le prochain numéro. Le titre est prêt ainsi que les idées. Je n’aurai qu’à continuer l’histoire. »
Le récit n’étant pas pensé par Feraoun comme une structure close, il pouvait donc l’interrompre selon les limites de l’édition Seuil 1954 (mais toujours provisoirement, semble-t-il, comme le montre la remise sur le métier des parties retranchées du Fils du pauvre ) ou le poursuivre jusqu’aux limites ultimes des possibilités d’écriture. 6

Cohérence/profusion thématique

Topiques
Les coupes de l’édition Seuil 1954 ne portent pas seulement sur le nombre de parties et de chapitres, bref, sur la composition d’ensemble du récit ; elles touchent aussi des éléments internes aux chapitres. Plusieurs passages de la version initiale, de longueur variable, ont été supprimés pour donner plus de concision et d’homogénéité au récit. Dans la version la plus ancienne en effet, le récit relate bien l’histoire de Fouroulou Menrad, mais il digresse à l’occasion pour s’attarder sur tel ou tel autre personnage à propos duquel sont développées une anecdote, voire une rapide biographie ; la trame événementielle peut aussi piétiner, le temps d’une réflexion sociologique, politique, philosophique générale : vu sous cet angle-là aussi, le roman initial apparaît donc bien confiner davantage à la fresque qu’au portrait individuel. Il reste encore quelques éléments de cette nature dans Seuil 1954, mais nombre de ces excroissances et bifurcations du récit ont été ultérieurement biffées pour donner plus de lisibilité, plus de cohérence thématique.
Plusieurs pages ont ainsi été retranchées du chapitre 6 de la deuxième partie de l’édition ENAG (redistribué en fait en deux chapitres dans Seuil 1954). Les pages 122-125 interrompent en effet - longuement - l’évocation des études de Fouroulou, la bifurcation thématique se faisant autour de l’idée que cette formation scolaire allait entraîner pour lui un statut et des revenus qui le contraindraient à devenir le soutien d’une famille très nombreuse. Elles s’attachent principalement à mentionner le sort et le devenir des deux sœurs, Baya et Titi : la première mariée à un homme pauvre, déjà polygame, qui décide de s’exiler en France en abandonnant femmes et enfants ; la seconde mariée à Belaïd, un Kabyle de retour de France, tout aussi pauvre et démuni que lorsqu’il avait émigré. Au fil des dépliements narratifs, le lien avec le thème premier du récit se fait moins patent. On est détourné du sort du seul Fouroulou pour appréhender une fratrie, assez représentative, on le devine, de toute une génération déstabilisée par le basculement colonial entre tradition et occidentalisation, entre auto-suffisance et misère. La suppression de ces quatre pages enlève des pans de cet arrière-plan historique pour resserrer en effet plus continûment le propos sur le personnage focal et le projet biographique.
Certaines excroissances restaient seulement en puissance d’un développement à venir - que l’auteur, dans la poétique narrative initiale qu’il entendait mettre en oeuvre, souhaitait englober au tissu romanesque d’ensemble ; ces annonces portant trace d’un désir de prolifération insatiable du récit ont bien entendu été effacées, dès lors que la trame se resserrait sur l’histoire individuelle. On peut en citer un exemple éloquent (ENAG 2002, p. 76) :

« Mon atavique aversion pour les filles m’a fait négliger de parler de ma petite sœur Zazou. Je parlerai d’elle lorsqu’elle commencera à tenir son petit rôle dans la famille. Mais je ne l’ai jamais gâtée, ma cadette. »
Le rythme du récit gagne à cette suppression : il conduit plus nerveusement aux événements touchant de près Fouroulou Menrad. La narration y perd en revanche, et de ce fait, change de nature : elle perd en humour (qui heureusement apparaît, comme nous le verrons ultérieurement, ailleurs que dans ce trait initial d’autodérision), elle perd en effets d’oralité (avec cette adresse directe du conteur à son auditoire), elle perd surtout en extension thématique car cette remarque apparemment anodine et enjouée associait au sort pathétique des deux tantes, développé dans ce chapitre X de la première partie, celui, tout aussi peu enviable, de la dernière fille d’une famille kabyle pauvre. C’est dire que le chapitre portait potentiellement tout ce poids d’observations sociologiques liées aux femmes, ce qui, effectivement, digressait par rapport au récit d’analyse de la vie affective du héros masculin et donnait au texte, comme déjà remarqué, les dimensions d’une fresque, en l’occurrence d’une fresque sociale.
Une portée similaire motive un autre développement, greffé initialement sur le récit principal, élagué dans la version Seuil 1954, puisque faisant partie de la troisième partie entièrement évacuée, même dans la version Seuil 1972, ce qui doit dans ce cas relever de motivations complexes. On peut en effet postuler que les pages éditées de façon posthume par l’éditeur parisien sont restées en l’état où l’écrivain les retravaillait : les corrections par rapport à la version originelle, que semble décidément bien produire l’édition algérienne de 2002, sont donc de Mouloud Feraoun lui-même. On ne peut dans cette conjoncture mettre en cause la pression d’aucun éditeur. Comment interpréter alors le retrait du texte ? Il se pourrait que l’écrivain ait intériorisé les réticences éditoriales et esthétiques françaises à laisser un récit thématiquement proliférer de façon tentaculaire (on pourrait quasiment alors parler du « surmoi français » de l’auteur). Il se pourrait aussi qu’il ait éprouvé à la relecture des hésitations à parler aussi librement de sujets touchant à l’intimité (ces réticences seraient alors à mettre sur le compte d’un « surmoi kabyle »), comme le narrateur le suggère plus haut dans le texte, dans un commentaire qui ne s’énonce pas aussi explicitement dans Seuil 1972, p. 119, que dans l’édition l’ENAG 2002, p. 140, tel que voici:

«Il se maria exactement comme on se marie chez lui [...] Inutile de le raconter. [...] Il ne parlera pas non plus de sa femme, ni de sa lune de miel, ou de son amour. Il faut le répéter, les Kabyles regardent ces choses comme strictement personnelles. »
Déclaration qui n’empêchait pas le récit de proposer, presque aussitôt, le détour que nous évoquions: passage concernant l’épouse de Fouroulou Menrad qui ne contrevenait qu’en surface au principe de pudeur du code kabyle car, en profondeur, le développement portait plus sur l’impérieuse - et souvent douloureuse - sujétion à la famille du mari de toutes les épouses kabyles dans les configurations traditionnelles. Mais, évidemment, la digression différait la suite du récit axé sur l’évolution et le destin du héros masculin ; sera donc supprimée cette excroissance narrative portant sur la dure condition de l’épouse, en fait emblématique plus qu’individualisée, comme on peut s’en rendre compte dès les premières lignes qui élargissent l’approche psychologique en analyse sociologique (ENAG 2002, p. 141) :

« À partir de ce jour, la pauvre fille fut détestée et haïe. Lorsqu’on vivait en commun à Tizi, on s’ingéniait à lui rendre la vie dure, on l’écartait, on l’humiliait, on la privait quelquefois. Quand plusieurs femmes s’acharnent contre une seule, il leur est très facile de la faire souffrir en silence et de s’arranger pour faire tomber tous les torts de son côté si elle essaie de se défendre. [...] »

Portée politique
L’extensibilité du récit-fresque dans la structure initiale peut n’être pas seulement matière à observation sociologique, mais à analyse politique. Certaines pages ou paragraphes de Feraoun exposent une analyse des relations humaines et représentations (de soi, de l’autre) générée par la société coloniale débouchant sur une psychologie du colonisé qui entre remarquablement en consonance avec l’essai sur le sujet qu’écrira quelques années après Albert Memmi 7 . Voici en effet l’état d’esprit (avec son phénomène terriblement pernicieux d’intériorisation du sentiment d’infériorité que soulignera bien l’essayiste d’origine tunisienne) dans lequel est décrit Fouroulou, représentatif, dans cette étape de sa vie, de nombre de Kabyles et Arabes algériens (ENAG 2002, p. 128) :

«[...] Si à leur admiration il ne se mêle que rarement de l’estime ou de l’affection c’est que les Français des petites villes sont fiers et distants. Ils méprisent l’indigène - parfois avec raison - ils veulent à toute force former une caste à part et ne pas voir les autres. Fouroulou, encore jeune, s’est aperçu de ces choses. Il finit par les admettre et par croire qu’une loi naturelle veut qu’il y ait des supérieurs et des inférieurs. Ses professeurs, eux-mêmes, favorisaient ouvertement ses camarades français et certains internes. Il se vit obligé d’être inférieur et détestable. Il se résigna. »
Mais il ne s’agit là que d’une étape (celle de la scolarité au collège), avant que l’École Normale ne fasse recouvrer au jeune Kabyle le sens de l’égalité et de la dignité - et justement son exposé ne donne que plus de poids à la prise de conscience du normalien qu’il devient. On est frappé de la volonté d’objectivité de cet exposé qui n’omet ni la lourde responsabilité de la composante française de la société coloniale ni la part de responsabilité de la composante indigène permettant l’instauration d’un tel déséquilibre. Cette distanciation cependant n’est plus aussi flagrante dans la réécriture du passage: celui-ci se trouve encore en effet dans les brouillons retravaillés plus d’une dizaine d’années après la rédaction première (à l’évidence, non plus dans les années quarante au cours desquelles celle-ci s’est faite, mais au cœur des années de la Guerre de Libération) et publiés dans Seuil 1972, et dans cette version en effet ( cf . p. 106) Feraoun a opéré des corrections qui oblitèrent désormais beaucoup le processus d’interaction pour ne plus mettre ouvertement en cause que la partie française :

« [...] les Français des petites villes sont fiers et distants. Ils méprisent l’indigène, ils veulent à toute force former une caste à part [...] Fouroulou [...] finit [...] par croire qu’une loi naturelle veut qu’il y ait des supérieurs pour détester les inférieurs. [...] »
On ne saurait crier à la palinodie, d’abord, parce que l’essentiel du propos politique de dénonciation était posé dès la première mouture, ensuite parce que l’on voit ainsi, en pénétrant dans la fabrique du texte (en l’occurrence dans les rédactions successives), combien un texte est fonction de l’époque dans laquelle il se crée : la qualité d’un vrai texte littéraire est de refléter le temps historique (avec ses tensions, les engagements et raidissements qu’il dicte, les inhibitions qu’il lève ou suscite) - et d’en être suffisamment dissociable en même temps pour devenir un classique, comme nous chercherons à le montrer pour celui-ci. Àce stade de notre étude, remarquons simplement combien la version datant probablement de la fin des années cinquante, que Seuil 1972 reproduit, efface sensiblement les critiques à l’égard des communautés indigènes : l’heure est au resserrement des rangs.
Cette pudique oblitération s’effectue même sur des critiques hors champ politique, dès lors qu’elles touchent à la communauté d’origine. Sont par exemple purement et simplement effacées dans un deuxième temps les mentions faites dans un premier temps (version ENAG 2002, p. 141-143) du caractère intéressé des visites et attentes des parents de Fouroulou lorsqu’il devient instituteur: « Son argent seul comptait pour eux. [...] ». De telles précisions réalistes auraient pu prêter à équivoque, le romancier se ravise donc et les supprime dans la nouvelle version alors même que la démonstration mettait au jour non un atavisme ou un défaut propres aux parents kabyles mais un endurcissement causé par les conditions de vie éprouvantes. Loi universelle s’il en est, comme le sait bien pour sa part l’observateur sans concession de la nature humaine qu’est Feraoun en bien des occasions.

Visées universelles
D’autres extensions fondées sur cette propension à l’analyse du comportement humain éloignaient encore du fil thématique de départ, car telle précision concernant le principal protagoniste pouvait embrayer sur un exposé général diluant le cas particulier dans des considérations morales atemporelles. Par exemple, dans le chapitre X de la première partie, la phrase : « J’estime que c’est une chance exceptionnelle pour moi d’avoir eu deux tantes comme Khalti et Nana » qui, dans Seuil 1954, p. 81, n’enchaîne que brièvement sur un discours de moraliste pour en arriver assez vite à l’évocation plus précise du privilège affectif de Fouroulou ; cette phrase, dans ENAG 2002, p. 70-71, ouvre à un exposé plus complet des situations affectives fort diverses et inégales permettant ou non à un enfant de s’épanouir. Le narrateur se trouve en l’occurrence débordé, pour ne pas dire suppléé par un pédagogue attentif au sort d’autrui plus qu’au sien propre, attendri par d’autres destins d’enfants pauvres qu’il a visiblement en mémoire ; il enchaîne en effet :

« Je parle de l’enfant ordinaire qui vit avec ses parents, car pour ce qui est des orphelins, c’est à se demander quelle compensation équitable peut bien leur réserver l’existence afin de parvenir un jour à leur faire oublier ce dont ils sont brutalement privés. »

Marques cultur