Le germe de l
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Le germe de l'étrange

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Description

En quelques nouvelles distrayantes, drôles parfois, troublantes le plus souvent, l'auteur aventure son lecteur sur les chemins que nous tracent des questions immémoriales. Celles du même et de l'autre, de l'un et du multiple, de la poursuite et de la rencontre... Une quête sans issue unique, puisque le germe de l'étrange échappe par nature à toute logique : le germe engendre du même ; l'étrange se développe dans l'arborescence de la diversité. A moins que l'étrange soit à lui-même son propre germe... Alors, quoi de plus approprié que la peinture pour approcher l'imprévisible ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 52
EAN13 9782296691346

Informations légales : prix de location à la page 0,0138€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le germe de l’étrange
ou le plaisir de peindre

Histoires courtes
Du même auteur
(Extraits)


Ouvrages

Pioneers in policing , ouvrage collectif, Editions Patterson Smith, Monterrey, 1977.
Admonester , Editions du CNRS, Paris, 1982. Prix Gabriel Tarde – Ministère de la Justice.

Articles

La représentation picturale du crime de sang , revue de science criminelle et de droit pénal comparé, Editions Sirey, Paris, 1977.
Descartes et Le Brun , les études philosophiques, Presses Universitaires de France, Paris, 1980.
L’institution d’un prince , bulletin de la Diana, revue trimestrielle de la société d’histoire et d’archéologie du Forez, Montbrison, 2006.
Pierre Kropotkine , bulletin de la Diana, revue trimestrielle de la société d’histoire et d’archéologie du Forez, Montbrison, 2007.
Henri Souchon


Le germe de l’étrange
ou
le plaisir de peindre


Histoires courtes


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http:// www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10899-8
EAN : 9782296108998

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
A Victor et Capucine,
qui me liront un jour
et à quelques autres qui ne me liront jamais.
Prélude
I l était une fois, il y a bien longtemps, des hommes en sandales, vêtus de toges plissées, déambulant dans un paysage d’oliviers et de terre rouge sous un ciel inaltérable peint d’azur. En fragments obscurs, en dialogues éblouissants, ils livraient à voix haute les fruits d’une pensée dont l’écho résonne encore en nous. Des questions hors d’âge : l’un et le multiple, le même et l’autre, l’expression et quelques autres nées au hasard d’une rencontre, dans la fièvre d’une poursuite.
C’est de cela que nous parlent ces histoires courtes. Certes pas dans le langage de l’Académie, mais en aperçus fugitifs, en clins d’œil parfois étranges, souvent déroutants. Ceux que nous adressent par dessus une épaule ironique des hommes souvent, quelques femmes aussi, engagés sur des chemins de traverse, dans le dédale d’apparences à déchiffrer. Chacune de ces histoires peut se lire comme un petit tableau naturaliste, une peinture dont les personnages s’évaderaient loin des cadres convenus sur des lignes de fuite imprévisibles. Alors le promeneur en son jardin devient une fleur ; des chats belliqueux s’entretiennent gravement ; un Fra Angelico médusé s’efface devant la plus inattendue des annonces ; tout ceci au terme d’un glissement subreptice qui du même familier fait un autre ou plusieurs démultipliés par un imaginaire d’une impitoyable rigueur.
Dira-t-on de ces histoires qu’elles doivent être lues comme des fables ou interprétées comme des paraboles. Lues peut-être, mais cela ressortit à la liberté du lecteur. Conclues sur une morale ou parcourues de bout en bout par une symbolique édifiante, certainement pas. On pourra choisir d’y voir des fictions réalistes par lesquelles la réalité commune en vient à se dédoubler par le jeu de menus décalages successifs, outils de la transfiguration. Ce sont les chemins multiples du devenir : le même s’exprime comme un autre, s’abandonne dans la rencontre, ruse dans la poursuite avec la solitude pour destin.
L’ange de Fra Angelico
L e calme est revenu dans la grande pièce désertée. L’orage, apaisé, s’éloigne. L’ange de Fra Angelico replie lentement ses ailes multicolores. Il n’a rien à annoncer à Marie qui s’en retourne, fière amazone, montée sur un âne déçu.


Germain était professeur de philosophie. Usant de toutes les ressources d’une voix joliment timbrée, il savait faire chavirer les regards des jeunes filles et s’émouvoir leurs petites culottes. Naturellement, les garçons le détestaient. Les voies du Seigneur, dit-on, seraient impénétrables. Celles de la philosophie engagent sur des chemins que Germain savait tracer avec art, invitant ici dans les allées majestueuses jadis ouvertes par Aristote, guidant là sur les sentes ténébreuses de Nietzsche. Tout cela avec naturel, simplicité même, pour gagner de jeunes esprits à ce que la pensée réserve parfois de surprises raisonnables. Très tôt éveillé à cette discipline, il s’en était écarté sans l’oublier tout à fait. Longtemps ingénieur, il avait contribué au développement d’une ingénieuse mécanique : un variateur de vitesse qui équipait désormais la plupart des machines-outils de sa génération. Un progrès technique dont il partageait le brevet de fabrication et les confortables bénéfices qui en résultaient. C’est alors qu’il avait choisi de renouer avec la philosophie, son étude puis son enseignement en qualité de modeste chargé de cours dans ce que l’on appelait naguère une classe de propédeutique. Un parcours qui étonnait, mais à tort, si l’on veut bien s’attarder sur quelques parentés inaperçues entre la mécanique et le concept, les vitesses et les lenteurs d’un raisonnement, l’architecture d’une machine et celle d’un système. Tel était Germain : un homme dont la quarantaine avouée alliait élégance et distinction d’esprit ; un éveilleur du jugement et de la sensibilité, au charme ravageur, qui excellait à faire d’un concept un objet d’une sensualité torride.
Ainsi de cette notion de découverte que certaines interprétaient hâtivement comme une mise à nu, un dévoilement de l’être – pourquoi pas le mien – alors que Germain pensait mise au jour et invention. Equivoque encore puisqu’inventer s’emploie aussi bien pour évoquer la résurrection d’un passé enfoui que pour signifier ce qui naît parfois du rapprochement inédit d’éléments a priori étrangers. Les fouilles fructueuses de l’archéologue ; la trouvaille du lauréat du concours Lépine jusqu’à celle, pleine d’avenir, du moteur à explosion. C’est alors qu’il se haussait avec une rigueur toute poétique jusqu’à des réconciliations plaisantes. La généalogie du concept par exemple qui, interrogée dans ses origines, évaluée dans ses évolutions sémantiques, ouvrait des perspectives fécondes. Curieuse notion que celle de généalogie qui, d’un vieillard cacochyme, accouchait d’un fringant jeune homme, aimable et entreprenant. Le talent de Germain était de laisser entrevoir sans conclure ; de donner l’outil et de le laisser jouer librement entre des mains inexpertes. Ingénieur encore et toujours même si sa mécanique à lui paraissait germer tel un épi de blé aux flancs d’antiques collines. Il ensemençait, arrosait les jeunes pousses en compensant les vertiges de la pâmoison par de patients rappels à la raison. Diaboliquement efficace. Equivoque, peut-être, mais pour celles-là seules qui, ignorantes des détours de la pédagogie, ne voulaient rien entendre que le chant de ce Pygmalion inventif comme un amant.
Que l’on ne se méprenne cependant pas. Germain avait le respect de ses élèves. Derrière le charme qu’il imprimait à ses cours, il y avait une rigueur incontestable. Doublée d’une logique que bien peu avaient su percevoir. Quoi de plus apparenté en effet que la rencontre amoureuse et celle qui conduit à l’invention ; si ce n’est bien sûr l’apparentement lui-même qui relève d’un processus créatif. Mais cela n’était pas dit ou alors de manière allusive. Ainsi notait-il – se souvenant de Guillaume d’Orange – si l’on dit que deux fois deux font quatre, deux et deux sont quatre, le produit et la somme. Ainsi, d’un homme et d’une femme que le hasard fait se croiser sont deux ; deux individus qui, ajoutés à d’autres, feront nombre. Que cet homme et que cette femme en viennent à se rencontrer, à se plaire, à s’aimer, ils feront deux par l’effet multiplicateur qu’ils se découvrent l’un et l’autre puis l’un par l’autre. L’invention, l’amour naissent d’une rencontre entre deux éléments que rien a priori ne prédisposait à se rapprocher. Peut-être même, précisait Germain, convient-il que ces éléments s’apparaissent mutuellement comme assez étrangers pour que la surprise leur révèle des affinités improbables. Alors, porté par l’enthousiasme – l’intimité des Dieux – Germain citait les poètes, commentait leur très ancien cousinage avec des physiciens, déclinait au présent des rencontres inouïes : celle d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection, par exemple. Gardez intacte en vous la capacité à vous étonner. Ne tenez rien pour acquis. Ne considérez jamais que cela va de soi ou encore que l’ordre apparent des choses est le seul possible suivant les préceptes de la raison ambiante. Tel était l’esprit de ce catéchisme de l’aléatoire ouvert sur l’infini du possible : tout arrive ; ce qui n’est pas arrivé encore ne fait que tarder ; que ce tout se produira un jour au bénéfice de ceux-là seuls qui auront su porter sur ce qui les entoure un regard sans prévention ni retenue d’aucune sorte.
Hélas pour Germain, ce discours de philosophe n’était pas du goût de tous. Des voix s’élevaient ici et là en murmures réprobateurs. Pour beaucoup, l’image du philosophe se limitait à quelques poncifs, comiques ou inoffensifs : Diogène vivant dans son tonneau ; tel autre – Empédocle, croyait-on – dont les sandales seules avaient survécu au bord d’un cratère, quelque part du côté d’Agrigente, pour ne rien dire de ce méchant polisseur de verres de lunettes, reclus dans une sphère trop parfaite pour être honnête. Germain roulait dans un cabriolet Porsche gris acier et manifestait la plus totale indifférence à l’égard des racontars. Au fond, certains lui en voulaient pour ses attitudes jugées ambiguës ; d’autres pour ses discours par trop éloignés des systèmes de pensée recensés, alors que, on l’aura compris, attitudes et discours ne faisaient qu’un. Un discours amoureux, enchanteur, pareil au chant séducteur des antiques sirènes, certes bien éloigné du ressassement lugubre des professeurs. Une pétition circula où l’on demandait sans détour l’éloignement de Germain et son remplacement rapide en vue des échéances de fin d’année. Elle reçu l’écho attendu. Germain fut remercié. L’ordre ancien revint sous la férule d’un homme rassurant qui démontra très vite que l’on pouvait enseigner la philosophie comme d’autres enseignent la couture.


De retour à l’automne d’un lointain voyage, Germain se replia dans son prieuré. Il en aimait la froide élégance, l’architecture austère et les longs couloirs où le pas résonnait répercuté par les voûtes. Il y avait sa bibliothèque, son atelier, pour lire le matin, travailler l’après midi penché sur le tour et la fraiseuse rachetés à un artisan. Une vie occupée. Solitaire. De temps à autre, il recevait la visite d’un jeune homme. Un garçon cultivé en rupture d’études dont il appréciait la vision non-conformiste des choses. Tout se passait pour Germain et le jeune homme comme si le passé de l’un, le présent sans avenir prévisible de l’autre, trouvaient à s’exprimer dans une marge aux frontières mouvantes et dessinée pour eux seuls. La vie ordinaire ne réserve que peu d’occasions de cette nature. Que ce soit par adhésion réfléchie à l’ordre des choses ou par l’effet de contraintes acceptées qu’il génère, chacun ici bas aligne les jours comme d’autres enfilent des perles. Le fil en est tendu, comme le serait la trajectoire d’une flèche, suspendue entre un arc débandé et une cible invisible. Une barque au fil de l’eau, aveugle sur son erre. Certes, on lutte contre les orages qui ralentissent le cours des choses, contre les vents contraires, rendu confiant par l’expérience et la capacité à prévoir. Pour autant, ces talents ne sont que de peu de poids au regard du tracé invisible que l’éternité, un jour, nous assigna une fois pour toutes.
Le professeur remercié avait un âne dans son jardin, comme d’autres ont un chien ou un chat ou, plus rarement, un alligator dans la baignoire ou un boa constrictor égaré dans les tuyauteries. C’était une autre sorte de compagnie. L’âne trotte lorsqu’il est attelé, sinon il se contente d’errer dans son enclos, éjaculant sa tristesse supposée en de longs braiements saccadés. Une présence inutile puisque déplacée ; presqu’une insulte à l’ordre du monde pour lequel un animal de ferme ne saurait devenir un animal de compagnie. Peut-être était-il pour Germain le tout premier occupant d’une nouvelle arche ; l’esquisse d’une ambitieuse recomposition qui ferait voisiner ce qu’aucun adepte de métissages audacieux n’aurait osé imaginer. L’alliance de la carpe et du lapin perçu comme une nouvelle catégorie de l’esprit. Métaphore de poils et d’écailles d’un esprit trop inventif pour avoir su se concilier naguère les attentes convenues de l’Université, la mal nommée. Partout et toujours les arches et les tours ont dérouté. Bien à tort, car les naufrages naissent autant de la normalisation des êtres que de leur diversité incomprise.
Bref, Germain, le jeune homme et l’âne vivaient côte à côte. De temps à autre, quelques jeunes filles – anciennes élèves de Germain – lui faisaient visite. Les garçons boudeurs s’excluaient d’eux-mêmes. On parlait de philosophie, bien sûr, en caressant l’âne, en sirotant des jus de fruits que le jeune homme passait dans l’après midi. On s’étonnait de la présence de l’âne : comment peut-on être Persan ailleurs qu’en Perse. Quid encore de ce jeune homme élégant, de son rôle dans ce trio inattendu. Trois : un nombre premier comme onze ou dix sept multiples de un. Parménide patientait sur le seuil, guettant l’instant propice pour faire son entrée. L’un n’était-il que la somme du multiple ; ne serait-il pas plutôt le géniteur de multiples émancipés prompts à renier le père. Si l’on excepte le jargon philosophique, sorte d’argot propre à toutes les sociétés secrètes, le vocabulaire de la discipline n’est au fond rien de plus, ou rien de moins que le langage ordinaire rendu à son innocence première. La philosophie entendue comme une machine à laver des concepts, à laver et à essorer ce que des siècles ont contribué à obscurcir. La Grèce antique, suggérait Germain, fut un monde inventé, un monde dans lequel le mot qui nomme et la chose nommée n’auraient fait qu’un jeu pour peu que l’on sortît de la caverne. A ce monde d’harmonie avait succédé un monde fabriqué, servi par l’ardeur technique de la possession plutôt que par cette intelligence immédiate que l’on nomme l’amour. Chacun venait à comprendre : comment réconcilier ces deux mondes. Inventorier et créer par un jeu sympathique alliant le même et l’autre, l’un et le multiple en se tenant à l’écart de toute polémique. Vaste programme se confiaient d’un hochement de tête les ombres complices, jadis pensionnaires de l’Académie que n’auraient pas renié les anciens occupants du prieuré.


Ces rencontres, plus proches de la causerie que de la leçon s’annonçaient par un long silence. Un silence écouté : attendre pour mieux entendre comme le sportif de compétition qui, un pied sur la ligne, se concentre pour concentrer la somme d’énergie qu’il va libérer. Avec une différence majeure : Germain requérait le silence pour entendre des attentes latentes, pour donner plus tard une forme à la confusion de pensées dispersées, de sentiments flous. Alors, d’une voix lente, il en venait à évoquer les voies qu’empruntent ici la création artistique, là l’innovation technique, voies libératrices qui enlèvent l’individu aux contraintes de la gravité. Que fait le danseur sinon déplacer le centre de gravité de son corps ; l’éprouver dans son déséquilibre pour le convertir en figures expressives. Que font le peintre, le sculpteur, si ce n’est un long travail de recomposition inspiré par le germe invisible de l’étrange. Que dire enfin de l’innovation, de l’invention technique. Les idées et les êtres naissent de l’espoir d’être entendus et vivent de l’écoute qu’ils suscitent.
Et si nul n’est prophète en son pays, c’est que personne n’y est prêt à l’entendre. Les artistes, les inventeurs sont des prophètes, des gens venus d’ailleurs pour faire écho à une attente qu’eux seuls peuvent capter et lui donner forme. Germain proposait quelques exemples empruntés à l’histoire des techniques : les frères Biro, inventeurs du stylo bille étaient des hongrois émigrés en Amérique du sud. Ladislav est peintre, son frère Georges est ingénieur chimiste. Le procédé Kodachrome sera inventé par un musicien, le morse par un peintre et la machine à filer le coton par un barbier associé à un horloger. Tous, chacun à sa façon, étaient des personnes déplacées, décentrées, étrangères à leurs domaines respectifs d’innovation par leurs origines, leur profession, leur statut social et leur culture. Innover, c’est quitter son pays natal, celui que tisse pour chacun de nous un réseau d’appartenances et de références stables. S’en défaire pour écouter ailleurs et répondre à des attentes encore informulées. Naturellement, concluait-il, cela ne va pas sans résistances : celle des docteurs, des gardiens de l’ordre établi, rétifs à l’étrange et qu’une veille soupçonneuse rend imperméables aux rêves. Ne redoutez pas la solitude ; osez affronter l’incrédulité prompte à se muer en une ironie contagieuse. Ainsi parlait Germain.


Et puis un jour ils se retrouvèrent une nouvelle fois. Un jour pendant l’été. Il y avait là Germain dans la posture de l’hôte, le jeune homme aimable et quatre jeunes filles familières des lieux. Vêtues de robes légères, elles allaient et venaient avec cette grâce souriante que la jeunesse seule imprime au mouvement. Qu’ajouter d’autre à cette merveille d’insouciance qu’ils incarnaient ensemble. Rien, si ce n’est, à l’exception d’un seul, l’ignorance où ils se trouvaient du programme tracé pour les heures à venir.
Imaginons une grande pièce voûtée. Au sol, des dalles de pierre disjointes faiblement éclairées par la lumière filtrante de deux ouvertures étroites pratiquées dans l’épaisseur du mur exposé au sud. Les murs blanchis à la chaux sont marqués par endroits de tâches d’humidité. Au fond de la pièce, verticale sur un chevalet à peindre, une toile commencée. Une peinture à l’huile de grand format difficile à décrire : le fond, traité en camaïeux couleur terre de Sienne, s’étale en à-plats de violet profond. Comme plaqué sur ce fond, une forme à la géométrie irrégulière pourrait évoquer le panneton ouvragé d’une clef ancienne. Dit autrement, on pourrait y voir un rectangle dont chacun des quatre côtés aurait été amputé irrégulièrement de quelques centimètres. De même de sa surface, percée de fentes pareilles à des meurtrières de fortifications et de fenêtres carrées ou formant rectangle ouvertes sur un ciel d’azur. La forme décrite a une épaisseur régulière. Les ouvertures aussi sur lesquelles joue la céleste lumière du fond. Telle est la peinture dans son inachèvement provisoire. On s’interroge en silence sur elle, sur sa présence, sur sa destination. La décrire n’est pas la comprendre. Peut-être même sa réduction à des formes connues, sa décomposition, ne sont-elles pas des voies appropriées à la saisie du sens. Sa présence ne saurait elle-même livrer le moindre début d’explication. Quant à la destination, personne à l’exception de Germain ne pourrait la pressentir puisqu’il en est l’auteur. Une peinture d’ingénieur ; une peinture de philosophe : rigoureuse et interrogative.
A l’écart, en retrait du groupe qui s’attarde devant la toile, le jeune homme s’active à déposer sur trois tables tubes de couleurs, pinceaux de martre grise, huiles et essences contenues dans des petits pots ventrus, palettes enfin où l’on disposera le moment venu la gamme des couleurs appropriées à un exercice prémédité de longue main. Germain s’en explique : animer la toile, lui communiquer ce qui lui manque encore, lui donner vie à proportion de l’imagination propre à chacune. Il n’est pire défi que celui qui repose sur la confiance accordée. Les jeunes filles, mi-surprises, mi-amusées le ressentent ainsi lorsque, demeurées seules, elles se mettent en devoir de garnir chacune sa palette respective. Côte à côte devant la toile, elles s’en répartissent l’espace sans esprit de composition comme si l’harmonie du groupe avait par avance prédestiné leurs rôles.
On esquisse ici, en haut à droite, la silhouette d’un toucan aux ailes déployées, au bec disproportionné. Là, en bas à droite, une bicyclette prend forme. Au centre de la toile, c’est un nouvel oiseau de paradis échappé d’une comète de plumes. Et puis, agenouillé dans la pose que lui donna jadis Fra Angelico, un ange vu de profil. Il en va en peinture comme en littérature : l’esquisse, le premier jet brillent parfois d’une vigueur qui suspend le geste ; une sorte de perfection que l’on redoute de gâcher et qu’il faut préserver à tout prix. Le dessin est la probité de l’art : l’honnêteté du trait juste contre le trompe l’œil flatteur de la couleur. Absorbées, les jeunes filles s’ignorent. Les heures passent. Les formes se précisent, s’étirent, se densifient, s’enrichissent. Le toucan doté d’un majestueux bec vermillon porte sur le cou la silhouette d’un enfant, bras écartés, jambes repliées dans une posture d’équilibriste vainqueur. La bicyclette paraît vouloir s’échapper du tableau : les rayons de ses deux roues sont faits de pétales blancs, un buste de femme décapitée invoque le ciel de ses bras amputés. L’oiseau de paradis pose dans le luxe de ses milliers de rubans, surmonté d’un enfant qui paraît le guider d’une main altière vers une destination connue de lui seul. Plus haut, l’ange veille à sa fenêtre. Les ailes déployées, composées en bandes souples d’épaisseurs décroissantes, juxtaposent avec audace rouge vermillon, bleu outremer, noir de suie, puis en étroits rubans, jaune citronné et violet qui s’opposent aux silhouettes cavalières couleur de craie dans la pâle lumière d’une lune rouge que traverse un croissant noir.
Les jeunes filles s’interrogent, assises à même le sol. De ce qu’elles voient maintenant, en sont-elles les artisans. Ont-elles, chacune à sa façon, voulu ce qu’elles découvrent. N’ont-elles été que l’instrument de quelque puissance. Elles en ressentent comme un malaise. Celui que procure ce sentiment d’usurpation par lequel ce qui vous échoit ne parait pas mérité ; un sentiment d’innocence aussi face à cette beauté révélée. Qu’importe si l’œuvre est harmonieuse et belle, car elle l’est indiscutablement. Qu’importent les éloges qu’elle vous vaudra si l’on doit à jamais rester le prisonnier du sentiment d’avoir été joué. La création ne serait-elle rien d’autre que le fruit amer d’une prise de possession, un prodige orchestré à notre insu.
Des pas légers se font entendre et l’air soudain en mouvement balaie la vaste pièce, la parcourt en tourbillons invisibles qui décoiffent, bousculent et couchent les tables. Et puis du tableau s’envolent des oiseaux fureteurs, les toucans et d’innombrables oiseaux de paradis : irréels, magnifiques sous leurs petits cavaliers qui, de main de maître, les emportent en volutes gracieuses sous les voûtes. Stupéfaites, éblouies, les jeunes filles, genoux serrés, pressent contre elles leurs robes soulevées. Depuis le seuil d’où parvient le grondement de l’orage, Germain, le jeune homme s’avancent droits et calmes, comme épargnés par le tumulte. Indifférents aux vols emportés dans la ronde qui froisse l’air, ils se tiennent là, portant sur le visage un air inconnu. Maîtres hiératiques du ballet inouï qui s’ordonne autour d’eux ; souverains sans âge d’un monde de couleurs sans ombres, de rires sans éclats, semblable à un manège forain porté par un tourbillon ivre. Et puis le sol qui se dérobe sous le pied ; le tableau vide qui s’ouvre sur un azur intense ; les oiseaux empanachés qui montrent le chemin, s’y engouffrent bientôt suivis de l’envol des acteurs du prodige, flottant main dans la main sur les pas d’un ballet amoureux réglé par Chagall.


Le calme est revenu dans la grande pièce désertée. L’orage, apaisé, s’éloigne. L’ange de Fra Angelico replie lentement ses ailes multicolores. Il n’a rien à annoncer à Marie qui s’en retourne, fière amazone, montée sur un âne déçu.
La collection
A u village, chacun le connaissait. Vers onze heures, mais jamais beaucoup plus tard, il franchissait le seuil de l’unique café, le Figaro du jour calé sous le bras gauche. Tout aussi habituellement, il rejoignait la banquette de moleskine rouge pour son heure de lecture matinale. Et puis, sans qu’il lui fut nécessaire d’en passer la commande, le patron déposait une tasse de café – bien chaud, avait-il précisé il y avait longtemps – assortie d’une gourmandise et de deux sucres pliés. Un rituel qui n’étonnait plus personne, venant de cet homme déjà âgé, vêtu avec soin, la pochette blanche portée sans ostentation sur un invariable costume sombre. Personne, parmi les clients présents, ne se serait avisé de venir troubler sa lecture silencieuse. Furtivement, son pâle regard allait du journal au poste de télévision installé à bonne hauteur dans un angle de la pièce. C’était sa manière à lui de donner des visages à l’actualité, de la couleur aux épisodes sombres de la vie du monde.
Comme portés à l’obéissance par ce rituel, midi sonnant, quelques clients se retournaient pour saluer Monsieur le Baron. D’un ton qui pouvait laisser croire qu’ils avaient à eux seuls renversé le cours de l’histoire, deux ou trois esprits forts lui donnaient son titre avec ironie comme pour exorciser un mal ancien. D’autres, plus âgés, qui avaient connu Monsieur Jean dans leur enfance commune, disaient sans effort Monsieur le Baron à celui qui désormais leur louait ses terres. Et puis, tous ceux qui ne disaient rien, par indifférence ou exonérés à leurs yeux d’une politesse qu’ils estimaient n’être plus de mise. Ainsi allaient les jours dans ce village peuplé de quelques dizaines de familles. Un village ancien. Une rue pavée, plutôt large, bordée de maisons de caractère et de quatre boutiques, conduisait à l’église d’époque romane. En retrait, serpentaient des ruelles étroites, sombres et humides. Alentour, dans la campagne toute proche, des pavillons récents posés sur des monticules agrémentés de maigres arbustes illustraient avec une prétention contagieuse l’accession à la propriété des enfants qui avaient quitté la terre pour la ville.
Monsieur le Baron n’avait évidemment plus d’équipage. Il avait même renoncé à remplacer son antique voiture et ne se déplaçait depuis qu’à pied ou monté sur un vélo Solex que son âge apparentait à une pièce de collection. Il n’avait guère plus de quinze cents mètres à parcourir pour rejoindre le château. Il y retrouvait sa fille Marie. La trentaine passée, elle faisait office de gouvernante, veillant à tout et particulièrement aux agissements de leur unique femme de ménage qu’elle soupçonnait bien à tort de repartir chaque soir le panier plein. Marie était née simplette. Certains disaient dérangée. D’autres, forts d’une culture de magazine, diagnostiquaient une débilité légère. Pas très futée, c’est sûr. Mais qu’importait au Baron dont la lignée en avait vu bien d’autres. Marie avait une passion : elle avait l’âme collectionneuse. De tout et surtout de rien si l’on avait pu déceler ce que recélaient les innombrables cartons à chaussures qu’elle entassait avec méthode dans le placard mural de sa chambre à coucher. Il y avait de tout. Des tickets de métro datant d’un lointain voyage à Paris ; des tickets d’alimentation rescapés de la guerre ; des cartes postales, des porte-clefs et des boîtes, un nombre incalculable de boîtes. De toutes les tailles, petites, grandes ou moyennes qui ne contenaient rien sinon elles-mêmes par emboîtements successifs. Ce n’était pas un jeu pour Marie. Une activité sérieuse, conduite avec un soin maniaque. Monsieur Jean savait et n’en pensait rien. Un plaisir innocent inventé par une innocente, se disait-il, le regard bleu porté sur les collines couronnées d’ombres crépusculaires.

Les deux fils avaient quitté la maison au lendemain de la mort de leur mère. Une mère qu’ils avaient peu connue. Très tôt inscrits dans le même pensionnat religieux, Maurice et Gabriel, son cadet de deux ans, ne revenaient guère auprès de leur père qu’à la faveur des vacances scolaires. Au début de leur scolarité, puis plus rarement, prétexte pris de camps scouts ou de voyages qui les tenaient éloignés parfois plus de six mois. Ils rêvaient de devenir officiers, à l’exemple proche de leur grand père ou d’ancêtres plus lointains. Hélas, s’ils avaient en commun le goût du scoutisme, des bivouacs et des marches de nuit à la boussole, ils manifestaient un dédain égal pour les études. On doit cependant à la vérité de dire que ce dédain affiché s’exprimait sur fond de médiocres aptitudes. Le latin mis à part, dans lequel ils baignaient de vêpres en complies, les autres matières demeuraient douloureusement étrangères à ces esprits de plein air. Comme pour Marie, le baron savait et n’en pensait rien. Ou plutôt, en homme de condition – de rurale condition – il considérait que la culture de leur milieu était bien suffisante pour tenir son rang dans le monde. Pour les enfants de ses métayers, en revanche, tout devait passer par la connaissance. Un bon élève pouvait s’élever, devenir prêtre ou instituteur et, s’il savait y faire, maire de son village.
Les deux frères présentaient les mêmes dispositions pour les collections que leur jeune sœur Marie. Un penchant demeuré à l’état virtuel durant leur adolescence et qui ne devait se dessiner que plus tard lorsque, de retour au château auprès de leur père, ils partageaient avec lui conversations et promenades. Pour le baron, tout était prétexte à de longues évocations du passé de la famille. Que ce fut le soir, en parcourant les pièces du château, ou le long des chemins courant dans la propriété, Maurice et Gabriel écoutaient leur père s’attarder sur les dessins, les gravures et les tableaux qui ornaient les murs. Il en parlait bien. Précis sur l’œuvre qu’il savait analyser dans sa composition, remontant aux sources de l’inspiration de l’artiste et à la période de sa création dans l’histoire de l’art, il se faisait avec naturel le plus adroit pédagogue des choses de l’esprit. Il y réussissait sans effort avec une élégance d’expression que ses évocations ravivaient en lui. Maurice était fasciné. Voilà, aurait-il pu se dire, le maître qui m’a manqué ; quelqu’un qui sait mettre de la vie, des émotions, des passions parfois dans ces figures immobiles. Gabriel n’était pas moins intéressé quoiqu’autrement. Les portraits de famille éveillaient au fil des jours le sentiment de la pérennité du souvenir. Il sentait ce que l’après devait à l’avant et que cet avant avait une profondeur faite de continuités et de mystérieuses ruptures. Des hommes et des femmes avaient vécu ici qui portaient son nom, qui avaient laissé leur regard errer sur les mêmes choses et ressenti des sentiments identiques à ceux que procurait aujourd’hui le spectacle des paysages de la terre. Comme Maurice avec les œuvres d’art, Gabriel sentait naître en lui sa vocation. Un appel venu de loin auquel répondre pour devenir soi-même, sans reniement ni fausse route. Une vocation qui ne devrait jamais devenir un métier au risque de la voir se diluer en préoccupations étrangères. Une vocation autour de laquelle organiser sa vie, en partager les incertitudes et les joies à la manière de ces passions dévorantes dont le baron évoquait à mots crus les vigueurs torrides.
Un jour, le baron mourut. Avec élégance et bonne grâce, il remit comme il convenait son âme à Dieu au terme d’une existence dont l’utilité n’était pas établie. Il laissait trois enfants au seuil de leur vie d’adultes, inégalement préparés à en affronter les vicissitudes. Marie n’avait évidemment d’autre avenir qu’au château où elle poursuivrait ses mystérieuses collections. La fidèle femme de ménage veillerait discrètement sur ses allées et venues, laissant intacte l’apparence d’autorité que Marie était censée exercer. Il fut convenu entre les deux frères que la gestion des terres du domaine leur reviendrait à parts égales et, qu’ignorants des choses de l’agriculture, ils abandonneraient aux métayers le soin d’orienter les cultures suivant ce que leur dicteraient les lois du marché. Chacun y trouvait son compte : stabilité pour les métayers qui avaient un temps redouté la vente des terres ; tranquillité d’esprit et revenus réguliers pour Maurice et Gabriel, désormais libres de leurs choix. L’un pas plus que l’autre n’envisageait un instant de vivre au château le restant de ses jours. Ils ressentaient confusément que la vieille demeure nourrirait plus sûrement leurs rêves de loin qu’en y résidant. Mais que faire nanti d’un maigre bagage. Comment affronter une société à laquelle rien dans leurs années de jeunesse ne les avait préparés. Ils ne pouvaient guère se prévaloir que de leur éducation et de quelques relations familiales pour orienter leurs recherches. La Providence, à défaut de servir un dessein précis, se manifesta sous la forme de deux opportunités : la banque pour Maurice, l’administration pour Gabriel. Du moins, cela leur apporterait-il une position dans le monde.
Après quelques mois passés au guichet d’où il orientait les clients plus qu’il ne les conseillait encore, Maurice se découvrit – à moins qu’il ne le dut à la perspicacité du directeur – un talent pour la négociation de prêts aux particuliers. Il avait la manière, la prudence, et l’autorité naturelle qui convenaient à cette mission stratégique. Le nom qu’il portait avec une simplicité de bon aloi flattait la banque autant qu’il impressionnait le client. Dans la petite ville où il résidait maintenant, il était rapidement passé du statut de modeste employé de banque à celui respectable de banquier. Et pourtant, malgré ou au-delà de ce métier prometteur, il caressait secrètement son projet, rêvant de lui donner le corps et la place qu’il devrait prendre dans sa vie. Il s’était naguère découvert du goût pour les œuvres d’art. Il les collectionnerait désormais. Ce qu’il fit, se souvenant des commentaires de son père et se laissant guider par ses propres intuitions. Elles devaient être sûres, car il réunit bientôt, en un peu plus de dix années, une collection reconnue de dessins et de gravures des XVIIème et XVIIIème siècles. Encadrés avec soin, beaucoup regagnèrent les murs du château de famille alors que d’autres, vite revendus lui procuraient les subsides nécessaires à de nouveaux achats. On le consultait. Souvent de fort loin, des amateurs s’en remettaient à lui du soin de les guider dans leurs acquisitions. Un expert. Il était devenu un expert écouté. Les moyens tirés de ses propres transactions, ajoutés à ceux qui lui venaient du métayage de ses terres, favorisèrent des placements heureux et lui permirent même de gravir de nouveaux échelons dans la banque qui l’employait. Sa vie suivait un cours qu’il n’avait pas prémédité. A un petit talent découvert par hasard s’ajoutait désormais une activité gouvernée par le goût. Gravures, eaux fortes, dessins au crayon gras ou à la sanguine se succédaient comme les jours d’une vie déliée d’attaches durables. Quelques aventures, bien entendu, qu’il laissait s’éteindre un peu à la manière de ces œuvres qui lui passaient entre les mains. Il reçut un jour une proposition : établir le catalogue raisonné de ses collections. Des œuvres qu’il avait gardées, de celles dont il n’avait fait que conserver la trace. La quarantaine atteinte, le projet le séduisit. C’est l’âge, se dit-il, de la mise en ordre et du retour sur soi. Le catalogue vit le jour à la manière d’un testament inattendu : Maurice ne survécut pas à une agression commise sur la voie publique. L’auteur avoua ne pas connaître sa victime et que le vol était son unique mobile. Maurice abandonnait une vie laissée en ordre.
L’orientation de Gabriel mit un plus de temps à se concrétiser. Six mois après le départ de Maurice, des mois qu’il avait passés au côté de Marie, il fut prié par lettre de se présenter à la sous-préfecture voisine d’une trentaine de kilomètres. Sa candidature à un emploi de contractuel était acceptée. La précarité de cette position ne l’inquiétait pas. Il lui fut cependant demandé de se présenter au prochain concours ouvert pour le recrutement d’un agent de bureau. Il s’y prépara, fut reçu et rapidement titularisé dans ses fonctions. Son chef de bureau n’était pas insensible à ses qualités d’ordre, de méticulosité même, doublées d’une excellente mémoire. Il chargea Gabriel de suivre les dossiers des associations : enregistrer les nouvelles créations, actualiser des bureaux remaniés après élection et d’autres tâches afférentes. Ponctuel, d’une inaltérable courtoisie dans ses relations avec le public, il reçut bientôt de nouvelles responsabilités qui lui permirent de connaître, de se lier d’amitié parfois, avec tout ce qui comptait dans l’arrondissement. Le spectacle quotidien de ces gens qui allaient et venaient, se croisaient, s’apparentaient suivant de discrètes affinités réveilla en lui sa vocation pour la généalogie. Relier ce que le temps avait dissous dans l’indifférence de la mémoire : un programme délectable. Il s’en ouvrit au président de la petite société savante de la ville qui l’accueillit à bras ouverts et lui dévoila ses archives. Désormais, hormis quelques jours passés au château – tous les deux mois – pour s’enquérir de Marie et recevoir ses métayers, il consacrait ses week-ends à la recherche. Dépouiller les registres paroissiaux, les dossiers d’état civil, classer chaque document suivant ses hypothèses de travail, tout cela s’apparentait à une traque délicieuse, à mi-chemin de la chasse et de l’enquête de police. Sa notoriété croissait au sein de la société. A telle enseigne, qu’un peu à la manière de Maurice mais pour d’autres objets, il était régulièrement consulté par des particuliers impatients ou dépourvus de méthode. Une jeune femme se montrait cependant plus assidue que d’autres consultants. Gabriel en vint à conclure que l’application qu’elle mettait à l’écouter tenait peut-être plus à sa personne qu’à l’attrait exercé par sa discipline. Il s’en montrait tour à tour agacé et flatté. Le charme de la voix, la finesse des propos de l’inconnue alliés à sa mise d’une sobre élégance détournaient subrepticement Gabriel de sa tâche. Alors qu’elle venait de s’éloigner, il découvrit avec horreur qu’il avait distraitement fait cousins deux individus ressortant à des lignées étrangères. Son goût de l’ordre pris en défaut, la répétition d’errements aussi monstrueux pourraient nuire à son crédit. Il fallait choisir. Ce qui, hélas, n’était pas dans sa nature.
Désormais, on ne voyait plus Gabriel sans elle. Qu’elle fût en retard devenait un sujet de préoccupation. Qu’elle s’en fît excuser par un tiers le mettait au comble de la confusion. D’autres que Gabriel s’en seraient amusé comme ils auraient accueilli avec humour les allusions appuyées, dont certaines franchement égrillardes, sur l’avenir d’une relation devenue de notoriété publique. Que faire, se demandait-il le soir venu, dans la journée au bureau ou en présence de la caissière de l’épicerie au regard appuyé. Les méandres du cœur se révélaient autrement plus complexes à démêler que la filiation la plus incertaine. Que faire. Disparaître un temps ; rompre avec la généalogie et ces rendez-vous obligés ou ne rien faire, ou fuir, disparaître. Pour qui s’est construit une vie organisée ; qui a dressé d’invisibles barrières entre une passion exclusive et tout dérivatif possible, toute intrusion évolue très vite de l’indésirable au menaçant. Et puis, sans crier gare, elle déserta la vie de Gabriel. Personne ne la revit, ici ou ailleurs. Evaporée, elle s’était évaporée, ne laissant pour toute trace que la perplexité des uns, l’interrogation des autres. Personne ne l’ayant vraiment connue, on passa à autre chose. Gabriel retrouva avec délice parchemins et après midi réglées. Enfin presque, car au fond de lui-même il ressentait en courtes bouffées furtives comme un manque, un vide que le soulagement des premiers jours ne parvenait plus à combler. Mais qu’avait-elle donc semé en lui, quel besoin secret avait-elle révélé que rien ni personne ne pouvait maintenant remplacer. Peut-on à ce point souffrir d’un sentiment que l’on a repoussé. Par peur de l’inconnu, par faiblesse et d’autres traits de caractère que Gabriel découvrait soudain avec effroi. Il ne devait pas s’en remettre. Son travail à la sous-préfecture en souffrit. La généalogie perdit jour après jour un serviteur zélé. Un soir, Marie le recueillit au château. Il monta se coucher et ne redescendit jamais. Personne ne pouvait deviner que Gabriel était mort d’amour. Plus simplement de la conscience aiguë d’une existence égarée.
Marie se retrouva seule. En apparence seulement. Ses frères n’avaient que peu compté pour elle, elle dont l’esprit s’évadait maintenant dans des contrées connues d’elle seule. On la croisait quelquefois au village, seule le plus souvent ou accompagnée de sa fidèle servante. Le temps avait passé et peu de gens, à l’exception des plus âgés, savaient encore qui elle était. Vêtue d’un inaltérable manteau noir, elle allait et venait en trottinant d’un pas alerte, le regard perdu et comme retourné sur lui-même. C’est la dame aux cartons, souriait-on avec indulgence sur son passage. La caissière de l’épicerie devenue superette, mettait de côté pour elle des cartons d’emballage. Des grands, des moyens et des petits destinés, pensait-on, aux rangements consécutifs à la disparition de ses frères. Et l’on pensait juste. Les collections de dessins de Maurice, les dossiers généalogiques de Gabriel s’entassaient dans le grand salon. Marie n’aurait pu rêver de providence plus prévenante : contenants et contenus en attente voisinaient, n’attendant plus que les diligences, hélas distraites, de Marie. Un travail de titan qui l’occupait totalement. Une fois remplis, clos et dûment étiquetés, les cartons rejoignaient la chambre de Marie, portés par la domestique compatissante. Alignés le long des quatre murs de la vaste pièce, puis entassés, les plus haut placés touchaient le plafond. D’autres gagnaient encore sur l’espace disponible, ne laissant guère de place que pour le lit de Marie et l’étroit passage pour y accéder.
En toute chose, fut-elle la plus imprévisible, la plus dérangeante pour l’esprit, il y a une logique secrète à découvrir. Hélas, les explications proposées ne sont souvent que le fruit de logiques étrangères superposées ou substituées à ce qui anime des comportements déroutants pour la raison ordinaire. Un pathologiste aurait vu là le syndrome du collectionnisme, la conséquence d’un besoin névrotique de surprotection voire quelqu’autre ingénieuse explication. Diagnostics, au mieux inoffensifs s’ils ne conduisaient de temps à autre à enfermer plutôt qu’à libérer l’infortuné sujet de son affection. Pire, à prétendre soigner sur fond d’interprétation erronée. Pouvait-on dire de Marie, elle la débile légère, qu’elle était plus folle que ses deux frères, plus dérangée que Maurice l’amateur d’art guidé par un goût insatiable, plus sotte que Gabriel, le généalogiste solitaire, gourmand de registres et de lignées. Une collection, quel qu’en soit l’objet, a valeur de métaphore : épuiser l’infini du possible ; réunir, poussé par une impatience croissante, jusqu’à atteindre l’extase de l’extinction absolue du possible. Expérience vouée par nature à l’échec : il manquera toujours une pièce, un nom, un lien inaperçu pour clore enfin le cycle et s’exclamer : « c’est terminé ! ». Maurice et Gabriel avaient été chassés du temps par l’ironie du sort : un sort aléatoire pour l’un ; un sort orphelin pour l’autre. Deux sorts qui ne relevaient pas de leur ordre, celui dans lequel ils s’étaient laissés enfermer par manque de fantaisie et crainte de l’imprévu.
La chose arriva par une journée d’automne. Une saison qui faisait belle la campagne et le parc apaisant. Les alignements de châtaigniers roux ; plus loin, les tilleuls disposés en quinconce, et les massifs, les massifs surtout aux fleurs jaunissantes le long des pelouses. Absente pour quelques jours pour cause de grippe, la femme de ménage revenait ce jour-là au château. Comme à l’ordinaire, suivant un rituel consacré, elle appela « Madame Marie » depuis l’office. Elle répéta l’appel, puis deux fois encore sans obtenir la réponse tout aussi rituelle : « le café est en route sur le fourneau ». Pas vraiment inquiète, elle s’avança jusqu’au salon. Rien. Personne non plus dans la serre où Marie se réservait d’arroser seule ses chers géraniums. A l’étage, la chambre de Marie, porte entrouverte. Derrière, sous un amas d’emballages défaits dans leur chute, Marie gît, accroupie dans un grand carton, morte, sans doute étouffée par l’amoncellement hétéroclite de dossiers éventrés, de gravures froissées, de porte-clefs brillants et de timbres éparpillés en flocons malicieux sur ses cheveux en désordre. Peu de choses avaient survécu intactes à l’effondrement de la Pétra cartonnière. Les yeux encore ouverts, quel rêve étrange pouvait encore poursuivre la bienheureuse Marie au creux de son cercueil siglé d’une marque de lessive. Elle dialoguait avec l’auteur de cette mort poétique, donnée avec art, comme l’on rend à sa liberté l’oiseau en cage ou que l’on redonne vie à ce que d’autres avaient soustrait, catalogué, unis dans le même refus obstiné des chemins indécis de la rencontre qui sont aussi ceux de l’aventure.
Reflets
I ls se nommaient Roger ou Raymond, Emmanuel ou Jean-Christophe. Leurs enfants, Steven, David, Ombeline ou Thibault. Ils aimaient leur petite ville blottie, se réjouissaient-ils, à l’abri des turbulences du monde. Ils aimaient ensemble leur vie simple et cultivaient cet art de vivre que procure le confort de certitudes éprouvées. Le dimanche matin, Raymond sortait son auto devant le pavillon. En maillot de corps et sandalettes aux pieds, il en caressait amoureusement les formes d’une éponge mousseuse puis, après rinçage, s’activait avec sa peau de chamois jusqu’à obtenir un lustre éclatant. C’était invariablement l’heure choisie par Jean-Christophe, Stéphanie et les enfants pour leur jogging matinal. A petites foulées, les oreilles coiffées d’écouteurs, ils saluaient Roger, le pouce levé en direction de l’auto rutilante sous le soleil. Parfois, le café de la place les faisait se retrouver pour l’apéritif et le tiercé.
Ainsi allaient les choses, joliment rythmées une ou deux fois l’an par un voyage et de petites vacances à contre-saison, au bord de la mer. En car, presque toujours, pour rester entre soi autant que par souci d’économie. A tour de rôle, quelques-uns restaient à quai pour veiller sur chiens et chats, garnir les écuelles et leur épargner les affres du stress qui, chacun le sait, saisit aussi les meilleurs amis de l’homme. On se recevait régulièrement, par affinités, certes, mais avec le souci de n’oublier personne et de maintenir un précieux lien social entre générations. Noël se célébrait avec ferveur au pied du sapin enguirlandé avec cadeaux échangés et chansons après boire pour partager un inaltérable bonheur de vivre.
Le tableau serait incomplet si l’on omettait de souligner ici le dynamisme du tissu associatif. N’était-il pas reconnu pour la diversité de ses ressources, la variété des talents qui s’y côtoyaient. De fait, sports, peinture, poterie et art du feu, généalogie, philatélie et bien d’autres, étaient à l’égal d’un maillage serré d’initiatives où chacun pouvait trouver sa place. Le croira-t-on ? Ce n’était que présidents, secrétaires, trésoriers, membres actifs et honoraires, également dévoués à partager leurs passions. Et s’il est établi qu’un intérêt titré apporte une satisfaction supplémentaire, bien rares étaient ceux qui ne pouvaient s’en prévaloir. On objectera peut-être qu’une telle communauté est imaginaire. Choisissons plutôt d’y voir un idéal ou, ce qui revient au même, l’expression achevée de bonnes volontés en action.


Son arrivée fut à peine remarquée. Tout au plus savait-on que le nouveau pigiste recruté par le journal local avait été tour à tour marin au long cours, instituteur, marchand des quatre saisons. Et sans doute quelques autres emplois dont personne ne songeait à se préoccuper. Un physique quelconque que rien de marquant ne caractérisait ajoutait à la discrétion d’un inconnu dont les références disparates égaraient le jugement. Une vie de nomade, en somme, guidée par la curiosité pour les uns, l’insatisfaction ou l’instabilité pour les autres. Le pigiste n’en avait cure. Il chevauchait le temps comme d’autres occupent l’espace. Dans la chambre de l’hôtel de tourisme où il avait élu domicile, des carnets de voyages, un livre inachevé, des recueils d’articles de presse témoignaient d’une existence partagée entre l’aventure et l’écriture. Domaines apparentés ou deux faces d’un art de vivre à l’abri des conventions qu’impose la sédentarité.
Le hasard seul l’avait conduit jusqu’ici. Il s’y savait, il s’y voulait de passage, se faisant l’observateur des usages et des événements locaux lus dans l’édition du lendemain. Toujours précis sur le fond, la forme soignée de ses articles les distinguait d’emblée. Aucune de ces facilités d’un langage trivial auxquelles ses confrères cédaient trop souvent. Aucun des tics empruntés à la mode. Jamais il ne concluait une phrase par ces « etc » commodes qui donnent à penser en dispensant de réfléchir ; ni ces « quelque part » lancés pour évader la pensée vers des ailleurs inaccessibles ; ni ces « au niveau de » par lesquels hommes et faits s’étagent, pareils à des poules sur leur perchoir. Et bien d’autres facilités qui naissent naturellement de la paresse et du relâchement quand ce n’est pas d’une franche indigence d’esprit. Quelques lecteurs l’avaient remarqué pour s’en réjouir ; l’immense majorité s’évertuant à débusquer page après page des silhouettes, la leur ou celle du voisin, dans des clichés d’une invariable médiocrité.
Peut-on écrire que l’art du journaliste consiste tout entier dans l’art du reflet. Rendre compte, certes ; commenter bien sûr, pour retourner à la communauté disparate des lecteurs une image de ce qu’ils font, le portrait implicite de ce qu’ils sont, acteurs d’un jour de l’actualité. Les reflets d’ordinaire se lisent dans les miroirs. Il s’en trouve de compatissants ; il en est de déformants. Le panégyrique, la critique – et leurs nuances – registres alternés de la recomposition d’une réalité factuelle appelée à s’effacer au profit, durable, de l’un ou de l’autre des échos publiés. Le pigiste versait volontiers dans le portrait. Il avait du reflet la conception que s’en donnent les peintres : ce qui est éclairé dans les ombres par la lumière que renvoient les objets voisins et éclairés. L’événement à relater ne valait guère que comme prétexte. Il en faisait la lumière qui dévoile, qui unifie par ricochet tout ce qui la reflète. Hélas, son journal pensait autrement : priorité devait être donnée aux faits, ceux par lesquels le talent individuel s’efface derrière le rôle. C’est ce que l’on attendait de lui. Il s’y prêtait de bonne grâce, se réservant de souligner à l’occasion l’excellence de tel ou tel pour en tracer un portrait généralement flatteur. La notoriété ignorée s’incruste dans la mémoire collective, procure un statut, une place reconnue au cœur de l’anonymat. Le pigiste tenait secrète sa véritable intention. Un tableau naît de touches successives dont le sens général se révèle peu à peu. Le pigiste était peintre. Un peintre espiègle.


La face lumineuse que s’offrait la petite communauté enjouée avait son envers, ses brumes et son hermétisme. Une société moins ouverte qu’il y paraissait à un regard superficiel. Le spectacle qu’elle se donnait d’elle-même, d’égalité apparente, de fraternité proclamée ne mystifiait que ceux qui s’y laissaient prendre, servant les intentions cachées de ses plus ardents zélateurs. A-t-on jamais vu une communauté d’hommes épargnée par la convoitise, préservée de l’envie et de la jalousie. Nulle part, jamais et pour longtemps encore, ces sentiments délétères n’ont été absents, quelqu’effort que l’on ait pu déployer pour égaliser ce que la Nature aurait un jour déclaré inégal. L’harmonie n’était donc que de façade, bien que tout se passât comme si, par l’effet d’un contrat tacite, tous avaient décidé d’exorciser ces maux mais sans vouloir y parvenir tout à fait. C’était sage et parfaitement hypocrite. Et c’était tant mieux, puisque le mensonge et ses faux-semblants sont plus confortables à vivre qu’une vérité implacable.
C’est ainsi que fonctionnait l’inter-monde – comme l’on parlait jadis d’une demi-mondaine – fait de signes de reconnaissance qui, sans entraver la marche vers le meilleur ni protéger du pire, maintenait chacun à sa place. Si l’on pouvait sympathiser, se découvrir des affinités, il subsistait dans l’ombre une frontière infranchissable, tissée d’interdits non négociables. Se connaître est une chose ; se reconnaître en est une autre. Proches sans doute mais à jamais différents. Le bon ordre est à ce prix, affirmait-on ici ; cependant qu’ailleurs d’autres vivaient dans l’illusion de ces relations qui, loin d’atténuer les différences, finissaient par en démontrer la nécessité. Les naïfs ignoraient aussi que plus l’écart est faible, plus impitoyable est l’affirmation de ce qui distingue.
Mais on pourrait dire cela autrement. Marcel et Raymond vivaient en état d’aveu permanent. Emmanuel et Jean Christophe donnaient des signes. L’aveu est honnête, involontaire. Il est ce qui vous trahit de bonne foi, puisque non calculé. Il ne fait que rendre manifeste un goût, un penchant, une préférence vécue avec naturel. L’aveu a un accent de vérité. Le signe, c’est autre chose et peut-être même l’inverse. Sournois, il donne à entendre. Il est le moyen de se situer là où par ambition, par vanité, on estime devoir être reconnu. Le signe est l’outil de la manipulation. Ainsi, là où Marcel, Roger ou Raymond proclamaient leur amour de l’accordéon, des tournesols de Van Gogh en reproduction et des figurines en verre soufflé, d’autres laissaient filtrer les accords de Purcell par la fenêtre entrouverte, déclaraient leur légère préférence pour les œuvres du Quattrocento et s’amusaient de se retrouver, par hasard, chez le même antiquaire. Tel fonctionnait l’inter-monde : lieu de rencontres et de divisions. Il faut pouvoir se croiser pour se sentir différent et l’afficher un peu, mais pas trop car si, à en croire le philosophe, être et être perçu sont une seule et même chose, tout reste affaire d’induction et de déduction.


L’attention portée aux articles du pigiste ne cessait de croître. Lu, relu, commenté, naguère installé presque à l’insu de tous, il suscitait chaque jour un peu plus curiosité et attente. Le journal en avait pris son parti. De mauvaise grâce, sans doute, mais que faire lorsque le tirage augmente ; lorsque suprême offense, certains en venaient à exiger que ce fut le pigiste et lui seul qui serait appelé à couvrir l’événement. Désormais élu peintre officiel de l’inter-monde, il donnait libre cours à son art. Raymond, brillant vainqueur du tournoi de boules ; Jean Christophe, remarqué pour sa dernière performance tennistique, bénéficiaient d’une ferveur égale. Rien ne manquait à ces portraits, augmentés de références toujours flatteuses. Que l’organiste en vint à se produire, son talent était loué à l’égal des plus prestigieux maîtres de chapelle. Son toucher reflétait une sensibilité, une maîtrise technique du clavier que bien des titulaires d’orgues en ce monde auraient pu lui envier. Que la galerie d’art accueillit deux ou trois peintres du canton, le lecteur était pressé de rendre hommage à ces virtuoses de la palette. Suivaient naturellement quelques références choisies, propres à suggérer des parentés enviables. Excessif, sans aucun doute mais toujours apprécié, tant il est vrai que l’excès d’honneur ne froisse que ceux qui en sont exclus. Or, personne, de l’accordéoniste à l’organiste, du peintre au joueur de boules, de l’auteur au glorieux vainqueur d’une course en sac, ne voyait son talent négligé. Tous étaient loués avec la même ardeur lyrique au point que certains, doutant de se surpasser un jour, songeaient à trépasser dans un bouche à bouche ultime avec les anges.
C’est que le pigiste avait choisi de s’installer là où peu de chroniqueurs trouvent leur angle de vue. Très exactement au delà de l’aveu et du signe. Ignorant délibérément le pathétique de l’un, les tortueuses prétentions de l’autre, il prenait chacun au mot, sans ajouter ni retrancher à ce qu’il voyait ou entendait, se réservant de magnifier avec équité le médiocre et l’excellent, le dérisoire et le prometteur. C’était comme si l’art de chacun s’augmentait du mérite de tous les autres, reflet démultiplié à l’infini à partir d’une source unique de lumière généreusement dispensée par le pigiste. Ses articles échappaient donc à toute critique. Ils étaient le miroir par lequel chacun dépasse ou fuit l’image littérale de soi pour, une complaisance complice aidant, n’accepter de se reconnaître que dans l’image reconstruite qu’il s’efforce d’ordinaire d’imposer à autrui. Chaque œuvre, chaque interprétation, chaque performance, désormais au delà du signe et de l’aveu, exprimait aux yeux du monde l’excellence que chacun se décerne et qui, par une plume étrangère, passait enfin de l’ombre à la lumière.
Au fil du temps – notion somme toute nouvelle – l’inter-monde sournois le cédait à une touchante réconciliation. L’idéal rêvé devenait réalité. Plus de dedans et de dehors, de doubles ingénieux, d’apparences trompeuses. Quoi qu’on fît, la perfection était de ce monde, également partagée et célébrée. De l’égalité des talents renaissait la fraternité des âmes. Qu’étions-nous stupides, en venait-on à se dire, à nous diviser ainsi au nom de mauvaises raisons, aussitôt ravalées au rang de maladies infantiles. Tous renaissaient à la vie, extraits d’un enfer qu’ils ne devaient qu’à eux-mêmes, par la grâce d’une plume magicienne.


L’histoire pourrait s’arrêter là. Elle n’aurait été qu’un petit conte moral, une bleuette apaisante propre à alimenter le rêve toujours caressé de lendemains qui chantent. Se pourrait-il qu’en ce monde un subterfuge durât assez longtemps pour changer les hommes. A quel moment, par qui ou par l’effet de quelle cause étrange, le subterfuge, un jour, se révéla pour ce qu’il était. C’est très simple : ou son auteur est découvert, ses motivations mises au jour ; ou le rideau se lève et l’on cesse d’y croire. Que c’est trop beau pour être vrai, en un mot. Nul en revanche ne songe spontanément à ce qu’il révèle : un besoin éperdu de croire. De croire que tous les artistes sont des génies ; que toutes les activités humaines sont de dignité égale ; que la paix est en tout temps et en tout lieu préférable au conflit et bien d’autres chimères rassurantes. C’est le besoin de croire qui crée le subterfuge et qui, un jour, invente un pigiste doué, lui, d’un talent qu’aucun journaliste ne saurait égaler. Moins parce que les journalistes négligent l’écriture que parce que le pigiste n’est pas un pigiste. C’était ici un homme de plume ; ce sera là un peintre ou, il faut le craindre, un talent moins innocent. Comme toujours un homme de passage à qui des hommes malheureux auront un jour prêté une voix conforme à leurs vœux, à leurs espérances, à tout ce qui pourrait les sortir d’eux-mêmes comme l’on sort la nuit pour s’extasier devant un feu d’artifice.
Dans l’avion qui l’emportait, le pigiste s’élevait au-dessus de l’océan. Sous lui, une petite île frangée d’écume, bateau immobile qui rêvait encore d’un équipage sans capitaine. Bientôt dégrisés, les marins à quai retrouveraient le confort et les contraintes de l’homme de barre. Sans doute, grogneraient-ils un peu ; peut-être s’en chercheraient-ils un autre, enclin à leur céder sur quelques caprices ; peut-être enfin trouveraient-ils le salut sous la forme providentielle d’un capitaine qui saurait les faire rêver, à sa manière. Un homme qui donnerait à chacun sa place selon une échelle de valeurs connues de lui seul, à égale distance des mérites avérés et des talents autoproclamés. Une loterie capricieuse qui, tenant pour acquis que chacun est l’égal de tous, tirerait au sort les élus appelés à servir un homme sans visage.
Sous l’avion, la mer aux six cent mille visages jouait de ses reflets en toute insouciance.
Enigmes
A médée était un lecteur insatiable. Romans de tous les genres connus, livres d’aventures, parfois même quelques sévères traités de philosophie occupaient ses jours. Le hasard seul gouvernait ses choix. Qu’un titre lui plut, qu’un résumé parcouru au dos d’un ouvrage retint son attention, c’était suffisant. La bibliothèque publique, la vitrine du libraire le voyaient s’attarder comme il s’attardait enfant devant celle du pâtissier. Certains lisent pour s’instruire, d’autres pour se distraire. Lui, c’était par gourmandise. Mais à une condition : que le livre soit épais, jamais moins de cinq à six cents pages. Fouin de ces nouvelles étiques, de ces histoires courtes qu’on lit comme des brèves de journal, sautant de l’une à l’autre pour les picorer dans la précipitation. Un gros livre est un univers à soi seul, un voyage avec ses haltes, ses étapes programmées avec fantaisie pendant des jours et puis, la fin approchant, l’impatience du dénouement mêlée à la tristesse de le voir se profiler. Les auteurs évoquent parfois l’angoisse de la page blanche. Lui, c’était l’angoisse de la dernière page.
Etait-ce pour cette raison qu’Amédée lisait lentement. Il trouvait plaisir à s’attarder sur un mot, sur une phrase, pour en apprécier le contenu ou la reconstruire à sa guise. C’était la manière qu’il avait d’entrer dans le texte, de s’en pénétrer, de lui communiquer un peu de lui-même dans un dialogue secret avec l’auteur. Cela étant, et quels qu’en fussent et le sujet et le cadre, ce qu’il aimait par-dessus tout dans un livre consistait tout entier dans les apartés de son auteur. Lorsque celui-ci paraît vouloir s’évader de l’histoire en en racontant une autre. Une sorte de délassement sous couvert d’illustration. Pour le lecteur, une échappée habilement ficelée pour le dépayser, le distraire en lui laissant entrevoir autre chose. Quelque chose vue en oblique. Une invitation à déposer le livre ; un soupir comme savent en ménager les musiciens qui, à leur manière, mentent aussi comme ils respirent. Mais qu’importent ici vérité et mensonge. Détourner l’attention, s’engager sur d’autres voies sont affaire de rythme et de respiration. Rien de plus et rien de moins.
Quand on élève à ce degré l’amour de la lecture, comment ne pas s’essayer à l’écriture. Quand on porte si haut le goût des livres, pourquoi ne pas se risquer à en écrire. Par modestie. Par défaut d’imagination ou par la peur de s’en infliger la cuisante démonstration. Ou encore, en choisissant de se priver du plaisir de se voir imprimé pour s’épargner la crainte d’être lu. Donc, Amédée lisait ; il n’écrivait pas. Il recopiait. Pas tout bien entendu. Sur un cahier d’écolier, avec marge et carreaux, il alignait d’une plume appliquée les phrases jugées par lui remarquables. Des longues, des petites qui avaient en commun de concentrer en mots choisis, une pensée, une émotion ou l’évocation d’un paysage de printemps. C’était là son bestiaire, son herbier d’homme fait, enrichi avec patience, en toute innocence. Rien là au fond de bien original. Beaucoup le font, sans le dire, se réservant d’y puiser à l’occasion ces citations d’auteurs qui font l’enchantement des discours de remise de décorations ou de départ à la retraite.
On aura deviné qu’un tel recueil ne peut qu’être disparate. Né d’autres livres, il prospère dans le désordre puisque, comme le tançait autrefois son maître, on n’additionne pas des poireaux et des roues de bicyclette. Est-ce pour cette raison que si Amédée l’enrichissait avec constance, il ne le parcourait pour ainsi dire jamais. Les citations choisies donnent une forme élégante à ce que nous croyons être vrai dans l’instant où nous les découvrons. Concises, économes de moyens, elles sont de beaux vêtements. Quelque chose comme la parure qui embellit et fait paraître. Amédée s’en était peu à peu détourné. Ca ne l’amusait plus. Son recueil évoluait désormais du mot ouvert au mot couvert, de l’évidence à l’énigme.


Mais d’abord, sait-on bien ce qu’est une énigme. Certains répondront, une sorte de devinette. D’autres y verront un mystère à dévoiler, un sens à découvrir. C’est vrai et faux à la fois. Vrai pour les énigmes construites à la manière d’une charade à déchiffrer sous l’œil du sphinx. Faux pour celles qui ne recèlent aucun calcul fait pour égarer la pensée.