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Le lac

De
239 pages
Voilà trois ans que Juliette n’est pas retournée au bord du lac où elle passait chaque été étant enfant. Cette année là elle vient d’avoir treize ans et la vie ne lui semble plus aussi simple. Son corps la trahit et ses peurs d’adolescente la rendent inquiète et maladroite. Autour d’elle tous ses repères disparaissent.Aussi lorsqu’elle retrouve Pierre au bord du lac elle peut croire un moment que son insouciance passée lui est rendue et que rien n’a changé vraiment. Pourtant l’étrange alchimie de cette rencontre va entraîner Juliette dans un monde où, au risque de se perdre, elle n’aura d’autre choix que celui d’affronter ses doutes et ses craintes. Car c’est ainsi qu’on grandit.
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2 Titre
Le lac

3
Titre
Sylvette Rey
Le lac

Roman
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8596-X (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748185966 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8597-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748185973 (livre numérique)

6





À mes parents qui m’ont donné le monde

. .
8 Chapitre I







Les événements les plus riches arrivent en nous bien
avant que l’âme s’en aperçoive. Et quand nous
commençons à ouvrir les yeux sur le visible, déjà nous
étions depuis longtemps adhérents à l’invisible.

D’Annunzio

Il ne faudra qu’un vent du soir pour que l’eau qui
s’était tue nous parle encore… Il ne faudra qu’un rayon
de lune, bien doux, bien pâle, pour que le fantôme
marche à nouveau sur les flots.

G. Bachelard

Alors se fixa solidement en moi l’idée que je devais
vivre au bord d’un lac. Je pensais qu’on ne pouvait
exister qu’au voisinage de l’eau.

C.G. Jung
9 Chapitre I

CHAPITRE I
C’était un lac tranquille, semblable à des
milliers d’autres. Ni plus grand, ni plus beau.
Simplement c’était son lac. Il lui semblait l’avoir
toujours connu. Il faisait, en quelque sorte,
partie de sa vie. Et lorsqu’elle s’en éloignait, elle
pouvait, en fermant les yeux, entendre en elle le
glissement des vagues sur la rive et le doux
froissement des roseaux. Le lac était, sans
qu’elle s’en doute le moins du monde, sa façon
à elle, de faire taire un moment le vacarme
dérangeant de la vie. IL était son île, sa cabane
dans les branches. Elle lui parlait souvent,
parfois même à voix haute et les mots qu’elle
disait la reliaient au ciel. Elle ne savait pas
encore qu’elle priait.
Elle l’avait rencontré la première fois près
d’Annecy. Ses parents l’avaient amenée là pour
les vacances d’été. On arrivait au camping par
un chemin de terre très blanc, très poussiéreux,
dans la chaleur sans fin de ce mois de juillet.
Bien plus tard, dans sa vie de femme, elle
chercha à retrouver cet endroit, mais n’y parvint
11 Le lac
jamais. Il en est ainsi des lieux magiques de
l’enfance. Ils brillent en nous comme des soleils
mais disparaissent de la terre comme s’ils
n’avaient jamais existé. Peut-être est-ce mieux
ainsi, car si parfois, à force d’obstination on en
retrouve la trace, la déception est immense. On
ne reconnaît rien. La plage, la rue ou l’arbre
creux ont perdu leur pouvoir. L’enchantement
est définitivement rompu. Orphée perdit
Eurydice d’un seul regard par-dessus son
épaule.
Mais lorsqu’elle aperçut le lac, en ce mois de
juillet, elle sourit de bonheur. Elle s’en souvient
encore très bien et porte en elle comme un
talisman cette lumineuse vision. Il faisait si
chaud ce jour-là que ses cheveux pourtant
coupés très courts collaient à son front moite.
Elle avait quitté ses chaussures et marchait
pieds nus dans l’herbe qui bordait le chemin, ce
chemin de terre promise qui descendait au lac.
Toute la fatigue de la longue route en voiture se
détachait d’elle comme une ancienne peau. Elle
faisait fuir en riant de grosses sauterelles aux
ailes rouges et le chant des grillons montait en
elle avec la force de la terre retrouvée et lui
faisait battre le cœur, un peu plus fort, un peu
plus vite. Elle avait envie de chanter, elle qui ne
chantait jamais.
Quand elle fut devant lui, elle ne put que se
taire émerveillée et rester là, parfaitement
12 Le lac

immobile, parfaitement heureuse aussi. C’était
comme si le monde lui était offert et qu’on lui
dévoilait un peu de son mystère. Elle dut
s’asseoir. Ses jambes ne la portaient plus.
L’émotion la prenait toute entière, en vagues
immenses, une émotion trop forte pour elle et
dont elle ne savait que faire. Rien ni personne
ne l’avait préparée à cette étonnante
communion avec l’univers. Cela lui fit penser au
délicieux vertige des nuits de Noël lorsqu’elle
était sûre encore qu’Il viendrait.
Elle s’allongea dans l’herbe, les yeux grands
ouverts, offerte entre ciel et terre à la lente
caresse des nuages. Il flottait dans l’air une
légère odeur de vase qu’elle retrouve encore
parfois, invisible chemin à travers le temps et
l’espace vers la ferveur éblouie de cet été là. Ses
parents la découvrirent endormie au bord du
lac. Ils ne surent jamais qu’un sortilège s’était
emparé d’elle et qu’elle n’en guérirait jamais.
Ces vacances-là furent parfaites. Elle passa
chaque instant de chaque jour près du lac, le
quittant seulement lorsque ses parents la
rappelaient, ne voulant pas la laisser seule trop
longtemps. Elle n’avait que dix ans. Ils avaient
peur pour elle. Elle qui aurait pu sans crainte
dormir à la belle étoile, bercée par la flûte aiguë
des crapauds. Le lac la protégeait. Elle n’aurait
pu le mettre en mots, mais elle en avait la
certitude. Les grandes personnes s’inquiètent
13 Le lac
souvent à contre temps, à contre sens et cela
l’amusait ou l’irritait parfois. Ainsi, lorsqu’elle
plongeait au bout du ponton, après avoir senti
sous ses pieds l’agréable brûlure du bois, elle
descendait si loin qu’elle aurait pu ne jamais
remonter. Des tiges de nénuphars la frôlaient,
lisses et froides, encerclant ses chevilles,
l’emprisonnant, le temps de quelques
respirations. Elle s’en délivrait à coups de pieds
rageurs et retrouvait en riant le ciel au-dessus de
sa tête. Elle se hissait alors très vite hors de
l’eau, la peau encore hérissée de délicieux
frissons et observait le lac. Dans la vase, là où
nulle lumière n’arrive, vivent des créatures de
l’ombre et chacune de ses victoires sur elles la
rendait plus forte mais plus proche d’elles aussi.
D’autres fois encore, en nageant
silencieusement entre les roseaux, elle se
trouvait nez à nez avec un serpent doré glissant
à la surface de l’eau et elle lui souriait, persuadée
qu’il suffirait de bien peu de chose pour qu’ils
deviennent amis. Elle imaginait sa main tendue
et l’animal offrant l’humide caresse de sa tête
plate.
Que peuvent les parents contre l’apparente
innocence d’un jeu où tout peu arriver ? En
ont-ils perdu le souvenir ou font-ils seulement
semblant pour laisser grandir les enfants ?
14 Chapitre II

CHAPITRE II
Elle n’était pas toujours seule. D’autres
enfants couraient avec elle sur la rive. Elle les
avait choisis. Ils savaient tous rester assis, en
grand silence et regarder devant eux, attendant
un invisible signe. Elle ne se souvient pourtant
d’aucun d’entre eux. Elle ne revoit qu’un
groupe indistinct d’êtres à moitié nus, le corps
lisse et doré, les cheveux dans les yeux. Mais
elle entend encore leurs rires, les bruits de leurs
courses sur le ponton mouillé, celui de l’eau que
l’on déchire en des plongeons sans fin. L’odeur
du lac leur collait à la peau. Ils devenaient
poissons. Ils ne rentraient que pour manger, en
retard très souvent et revenaient presque
aussitôt, délivrés de l’inutile moment qu’on leur
volait. Ses parents à elle ne lui imposaient pas
d’horaire. Elle pouvait à son gré aller et venir,
prenant au passage une tartine beurrée ou
quelques fruits et repartait très vite, heureuse
qu’on ne lui pose aucune question et qu’on ne
la retienne pas plus longtemps. Elle racontait
peu de choses de ses jeux, quelques mots
15 Le lac

indispensables pour qu’on la laisse en paix. Les
vacances étaient une parenthèse dans sa vie, une
période où tout devenait possible, où le temps
semblait s’arrêter, se dilater, s’étirer à l’infini.
Ou bien ces jours-là étaient-ils les seuls vrais
moments de son enfance ? Elle se rappelle avoir
pleuré longtemps lorsque venait l’heure de
partir, l’âme en morceaux, arrachée aux autres
et au lac, au lac surtout, qu’elle n’était pas sûre
de retrouver. Elle aurait voulu avoir, en s’en
allant, la certitude que les prochaines vacances
la ramèneraient là, que rien n’aurait changé et
qu’elle pourrait reprendre le fils du dernier jeu
abandonné comme si rien ne s’était passé.
L’impossibilité de ce désir la bouleversait et elle
restait prostrée à l’arrière de la voiture, enroulée
sur elle-même et sur son désespoir. Mais elle
n’en disait rien. Ce chagrin-là aussi appartenait
au lac.
Un jeu lui plaisait plus que tous les autres et
son souvenir pourtant lointain, peut encore
maintenant, apaiser ses colères et ramener en
elle le calme des eaux du lac. En suivant la rive
pour surprendre le nid secret d’une poule d’eau,
en file indienne, en grand silence ils étaient
parvenus au centre d’une étrange forêt de
roseaux. Elle s’était refermée sur eux, les
coupant du monde et leur offrant un abri
magique. Ils se regardaient, étonnés et ravis et
l’un d’entre eux a dit :
16 Le lac

– Ce sera notre cabane.
Le lac à cet endroit était si peu profond qu’ils
étaient allés couper de grands roseaux et
s’entaillant les mains à leurs feuilles, les avaient
installés sur l’eau comme un radeau immense,
immobile et caché. Lorsqu’ils s’y asseyaient en
rond ils n’y faisaient jamais de bruit et leurs jeux
avaient la fervente gravité d’un rituel. En
dessous d’eux vivait le lac et lorsqu’ils
s’allongeaient et fermaient un instant les yeux ils
entendaient le clapotis de l’eau et le chant des
roseaux qui leur cachaient le ciel. Elle n’y allait
jamais seule. Elle n’en avait pas le droit. Aucun
d’entre eux ne pouvait y pénétrer sans les
autres. Elle, pourtant si rebelle à toute loi se
pliait de bonne grâce à celle ci. L’endroit
appartenait au groupe. Si l’un d’entre eux
manquait, ils trouvaient d’autres jeux sans avoir
même besoin d’en discuter. Mais lorsqu’un
chagrin bouleversait sa vie d’enfant, elle
retrouvait tout naturellement le chemin de l’île
dans les roseaux et s’y blottissait en pensée,
seule cette fois-ci.
17 Chapitre III

CHAPITRE III
La première fois que cela s’était produit il
faisait presque nuit. Elle avait échappé à la
surveillance de ses parents dont l’inquiétude
grandissait soudain à la tombée du jour. Cela la
rendait perplexe, elle que le soir apaisait peu à
peu. Mais les adultes sont des êtres bizarres,
souvent incompréhensibles et il faut beaucoup
de patience et d’amour à un enfant pour
accepter de vivre à leur façon. Quelquefois
pourtant, son désir d’être différente d’eux la
poussait à crier sa révolte. Elle sentait alors
s’éveiller au creux de son ventre un petit animal
prêt à mordre et ses poings se serraient. Mais
elle ne pouvait supporter leurs regards blessés
et le silence qui s’installait la laissait honteuse et
désolée. Les adultes ne sont pas vraiment
responsables de leurs peurs. Elle avait compris
que très peu d’entre eux avaient su garder, en
grandissant, leur émerveillement et leur
confiance. Elle se promettait d’être vigilante, de
ne pas laisser s’éteindre le feu qu’elle sentait
vivre en elle.
19 Le lac

Elle avait appris depuis quelques années déjà
à ne plus montrer sa colère. Lorsqu’un cri
incontrôlable la faisait trembler et lui donnait
l’envie de tout détruire autour d’elle, elle fuyait
la maison et descendait en courant l’allée du
jardin. La boule de haine l’empêchait presque
de respirer et lorsqu’elle atteignait l’arbre qu’elle
s’était choisi, elle l’entourait de ses bras
douloureux et lui confiait, dans un mélange de
cris et de larmes, sa terrible impuissance
d’enfant. La force de l’arbre centenaire peu à
peu l’apaisait. Elle se laissait alors glisser à terre,
épuisée, ouvrait les yeux sur le monde et le
bonheur lui revenait, alors que s’espaçaient
doucement ses derniers sanglots. Rien n’avait
changé autour d’elle, le jardin respirait,
tranquille. Une fourmi escaladait sa jambe nue.
En tournant la tête vers la maison elle soupirait
longuement, soulagée. Cette fois encore elle ne
leur avait pas fait de mal. Et au moment où
cette pensée la traversait elle se sentait capable
d’aimer la terre entière.
Quand elle arriva au bord du lac ce soir-là,
les grillons avaient commencé à chanter. Ils se
taisaient pourtant à son approche puis
reprenaient très vite leur entêtante mélodie. Elle
ne parvenait jamais à les surprendre, même
lorsqu’elle marchait pieds nus en s’appliquant à
ne faire aucun bruit. Il y avait toujours ces
quelques minutes de silence qui lui montraient
20 Le lac

qu’ils l’avaient entendue. Cela la désolait. Elle
aurait aimé qu’une habitude s’installe entre eux,
qu’ils la reconnaissent et qu’ils devinent
combien elles les aimaient. Elle n’avait jamais
gratté la terre de leurs fragiles terriers pour
chercher à les voir, ni essayé de les emprisonner
au creux de ses mains pour les sentir frémir et
préparer leur saut. Elle pouvait imaginer tout
cela sans les déranger et cela la chagrinait qu’ils
ne sachent pas faire la différence.
Elle marcha lentement sur le bois encore
tiède du ponton et alla s’asseoir tout au bout,
face à l’immensité du lac. Il n’y avait plus de
vent, les roseaux se taisaient. Le soleil venait de
disparaître et il restait sur l’eau un souvenir de
son passage sur la terre : une fine brume dorée
qui s’étirait, frôlait les fleurs closes des
nénuphars et se perdait au loin. Elle soupira.
Toutes ses tensions, toutes les impatiences de
son corps la quittaient. Sa respiration
s’accordait au lent va et vient d’imperceptibles
vagues. Incapable de résister plus longtemps,
elle toucha l’eau du bout des pieds et entendit
presque aussitôt un bruissement derrière elle,
dans les roseaux. Elle se retourna doucement et
la vit. C’était une minuscule et gracieuse belette,
rousse au ventre blanc. La petite bête confiante
venait vers elle sur le ponton. Quand elle fut si
proche que l’enfant put voir le noir de ses yeux
et le frémissement de ses moustaches, elle se
21 Le lac

mit à danser. Elle tournait sur elle-même, faisait
des bonds incroyablement hauts pour sa taille.
De drôles de cris rythmaient cette sarabande.
L’enfant comprit que ce ballet lui était offert. La
petite créature ne pouvait ignorer sa présence ni
son odeur. Elle dansa longtemps ainsi, si
gracieuse, si pleine de joie que le bruit de ses
pattes sur les planches était comme une
musique au cœur de l’enfant. Quand tout fut
fini, après la dernière cabriole particulièrement
réussie, elle se retourna et toutes deux se
regardèrent en souriant. L’enfant se retint
d’applaudir. Elle tendit la main vers l’animal qui
s’approcha encore un peu et vint y frotter un
instant la douce fourrure de sa tête. Et puis,
aussi mystérieusement qu’elle était venue elle
disparut dans les roseaux. Le silence qui suivit
cette adorable apparition fut celui des réveils
après un rêve particulièrement beau. Elle ne
bougeait pas de peur que le sortilège ne s’efface.
Sur ses lèvres et dans ses yeux brillait une
étrange lumière. Quelque chose venait de se
passer qui ne la quitterait plus jamais.
22 Chapitre IV

CHAPITRE IV
Il ne se produisit plus rien d’étrange cet été-là
et les trois années qui suivirent ne la ramenèrent
pas près du lac. Elle y pensait souvent au début
puis le souvenir de sa rencontre avec la belette
devint moins précis et bientôt, il ne lui resta
plus, en l’évoquant, qu’une très grande
sensation de joie qu’elle ne s’expliquait pas. Elle
n’en parla jamais à personne, se contentant de
griffonner parfois sur ses cahiers la fragile
silhouette.
Quand elle revit le lac, elle venait d’avoir
treize ans et hésitait, maladroite et inquiète
entre l’enfance si proche, si rassurante et le
début d’une vie inconnue où il allait bien falloir
s’aventurer. Du sang avait coulé d’elle par deux
fois déjà, au rythme des lunes et des marées.
Elle en était secrètement fière même si la douce
odeur de métal l’écœurait un peu. Elle n’était
plus sûre de rien sinon que le monde qu’elle
croyait stable s’effritait sous ses pas et c’était
bien la pire chose qui puisse lui arriver. Un
précipice s’ouvrait devant elle et une fois encore
23