Le manuscrit inachevé

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Pour qui ne connaît pas la littérature de cette partie du monde "la lecture de cette oeuvre amène un certain nombre de réflexions": sur un fonds commun ancien -l'épopée de Dede Qorqud, récitée oralement depuis le 9ème siècle- remis à jour par des techniques narratives modernes, l'atmosphère orientale archaïque rappelle l'histoire mongole avec sa violence guerrière, les chevaux qui sont plus importants que les hommes, l'absence de figures essentielles de femmes... Se mêlent le passé épique et mythique et le présent récent d'un peuple qui retrouve ses racines et écrit son identité à travers les siècles.

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Date de parution 01 novembre 2005
Nombre de lectures 24
EAN13 9782296421141
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0146€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Le manuscrit inachevé site : www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
e.mail : harmattan 1@wanadoo.fr
© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-9626-5
EAN : 9782747596268 Kamal Ab doulla
Le manuscrit inachevé
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso L'Harmattan Hongrie
1200 logements villa 96 Fardes Sc. Sociales, Pol et Via Degli Artisti, 15 Konyvesbolt
Adm. ; BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260
Kossuth L. u 14-16
Université de Kinshasa — RDC ITALIE Ouagadougou 12
1053 Budapest AU LECTEUR NON AVERTI
Pour un lecteur français qui ne connaît pas la littérature
de cette partie du monde, la lecture de cette oeuvre amène un
certain nombre de réflexions.
On voit bien qu'il s'agit d'un fonds commun ancien —
l'épopée de Dede Qorqud récitée oralement depuis le 9ème
siècle — remis à jour par des techniques narratives modernes:
récits enchassés, narrateurs pluriels, changement d'époques
soudain, reprise d'un même passage que l'on complète plus
tard, adoption de points de vue différents autour d'une meme
situation, travail de compréhension important laissé au
lecteur qui doit construire sa propre interprétation.
L'atmosphère orientale archaîque rappelle à un
Européen l'histoire mongole avec en arrière plan la cruauté,
la ruse, la beauté de cette violence guerrière parfois contenue
mais qui peut éclater sauvagement dans des affrontements et
des chatiments démoniaques.
La lecture fait se lever devant nos yeux des gravures
turko-perso-mongoles où souvent, bien avant l'homme, c'est
le cheval qui est central. On voit bien que, dans ce récit, il
prend parfois la place de l'homme; c'est lui qui dirige la flèche
victorieuse laissant peu de gloire au chasseur dépité et vite
humilié par ses pairs.
L'absence de figure essentielle de femmes correspond
au registre épique d'autant plus que, lorsqu'il y en a une qui
apparaît, elle est le symbole de la ruse. On reconnait
facilement un des topos des mythes épiques avec le meme
mensonge répété à chaque homme qui s'empresse par amour de
répondre au désir de la séduisante intrigante. Lorsqu'il ne peut pas s'accrocher à un lieu commun de
l'épopée, le lecteur européen se perd un peu dans la
nomenclature qui, malgré des liens d'exposition littéraire qui ne sont
pas sans rappeler ceux des Mille et une Nuits, reste parfois un
obstacle à une lecture linéaire. On souhaite dès lors avoir plus
de connaissances pour apprécier pleinement ce roman dont
un des mérites sera sans doute d'attirer de nouveaux lecteurs
vers l'épopée originelle de Dede Qorqud et d'induire une
réflexion plus contemporaine sur l'histoire de l'Azerbaïdjan.
A imaginer pendant la lecture lieux, batailles, armes,
armures, chevaux, palais, sources et jardins, on se prend à
rêver d'une mise en images cinématographiques qui
ajouterait au spectacle de la musique, venue des confins de
l'Europe, et exprimant son envoûtante plainte comme le fit si
bien le cinéaste chinois pour évoquer l'époque Tang dans les
Poignards Volants.
Les grandes épopées du monde — et toutes les grandes
cultures en portent témoignage — souvent formes littéraires
de la mythologie des peuples, ont toujours été la conscience
unificatrice des nations. Elles fédèrent les groupes humains
qui s'en revendiquent et sont la colonne vertébrale, l'axe du
monde et du moins d'une culture, des nations qui y font
retour pour renforcer leur identité. L'occident n'y échappa
point avec l'Iliade et l'Odyssée, Beowulf, les sagas
scandinaves, Roland de Roncevaux. Le monde turc kirghiz eut son
Manas et l'Azerbaïdjan Dede Qorqud.
Le beau texte de Kamal Abdoulla arrive en un temps
où la nation azerbaïdjanaise retrouve son identité profonde.
Il apparaît clairement qu'il articule ici le passé épique et
mythique avec le présent récent d'un peuple qui retrouve ses
racines et écrit son identité à travers les siècles. Ce roman
peut donc etre lu comme un livre d'histoire culturelle qui
débouche sur un présent s'enracinant dans un glorieux passé.
8 Kamal Abdoulla est né en 1950 à Bakou. Ecrivain de
renommée nationale, auteur de pièces de théatre à succès
telles "There is nobody to forget" et "Spirit" jouées aussi bien
en Azerbaïdjan qu'à l'étranger, universitaire de renom,
linguiste spécialiste de philologie turque, il est aujourd'hui
recteur de l'Université Slave de Bakou depuis 2000. Il est
également membre de l'Académie Internationale d'Ulçraïne.
Claude Allibert
professeur des Universités
INALCO
9 PRÉFACE
ou un tout inachevé Le nouveau manuscrit, numéroté A 21/ 733 extrait du
catalogue situé dans le troisième rayon de la section des
oeuvres médiévales de l'Institut (du Fonds) des Manuscrits
Nationaux avait particulièrement attiré mon attention, car
d'après la bibliothécaire, ce type de manuscrit — très facile à
lire - ne suscite pourtant pas un grand intérêt. La
bibliothécaire qui avait bien senti mon étonnement a patiemment
tenté de m'expliquer: «Ce manuscrit ne diffère aucunement
des autres. Mais pour l'instant, il n'a pas encore été bien
étudié. Toutefois, on suppose qu'il s'agit d'une oeuvre du
XIIème siècle qui relate le tremblement de terre de Gandja,
événement bien connu dans l'Histoire, les sciences et parmi
le peuple. La langue de l'auteur, de même que son style sont
clairs, simples et faciles à comprendre. Pourtant... il y a un
problème... car nous sommes ici en présence d'un manuscrit
inachevé. Il n'a ni début, ni fin. Peut-être est-ce aussi à cause
du tremblement de terre: il est passé de mains en mains, il est
rescapé des flammes et il est tombé sous les pierres..., en un
mot, il était devenu illisible. Certaines pages sont
complètement déchirées, certaines autres le sont partiellement,
certaines ont même complètement disparu et certaines enfin
sont brûlées. Mais tout cela ne vous intéressera pas».
Après être passé entre les rayons alignés les uns à côté
des autres, dans la section aux larges étagères où s'est accu-
13 mulée la poussière et où reposaient tous les nombreux
nouveaux manuscrits, puis avoir emprunté les escaliers de
marbre, à la question «Peut-on voir ce manuscrit?», voici la
réponse que j'ai reçue de la bibliothécaire qui
m'accompagnait: «Cela ne vous intéressera pas».
Comme elle avait perçu le sourire interrogatif sur mon
visage, elle a poursuivi sur un ton un peu indifférent:
- Ils ont été introduits récemment dans le Fonds,
quelqu'un les a laissés sur la table du gardien et a disparu sans
laisser de traces. Nous avons même diffusé une annonce dans
le «journal 525»: Eh vous, qui êtes vous, faîtes-vous donc
connaître! Où l'avez-vous donc trouvé? Une récompense
vous attend, savez-vous que le Fonds accorde une
récompense à ceux qui découvrent des manuscrits anciens? Mais
cette personne n'a jamais donné signe de vie. Le gardien? Ce
n'est qu'un gardien, il ne se souvient de rien.
J'ai alors répété ma question:
- Peut-on voir ce manuscrit?
- C'est possible, pourquoi ne le serait-ce pas? Mais il est
actuellement en restauration. En fait, il me semble que ce
manuscrit décrit le tremblement de terre de Gandja. Elle s'est
tue, puis, sans le vouloir vraiment, elle a poursuivi: certains
pensent que le thème du tremblement de terre de Gandja
n'est qu'une façade, car les écrits du Manuscrit évoquent une
tout autre chose. Et vous, qu'en pensez-vous?
Cette femme m'a donné une réponse qui m'a paru bien
étrange. Voyez donc ce qu'elle m'a dit: «Comment le
savezvous?» Je me suis tu à mon tour, et je n'ai plus rien dit. Mais
cette question était belle et bien étrange.
Quelques jours avaient passé. C'était comme si quelque
chose m'attirait à nouveau vers le Fonds des Manuscrits. Mais
cette fois, mon objectif était clair. J'avais besoin d'une aide
concrète. Je savais que les manuscrits renferment leurs
propres secrets, dans l'écriture même. Cependant, même pour
ceux qui connaissaient parfaitement la graphie arabe, c'était
également impossible à déchiffrer.
14 ... C'était une fille mince et frêle. A son expression, j'ai
tout de suite compris que ce travail ne l'enchantait guère,
autrement dit, qu'on la forçait.
Quand j'avais demandé au directeur de la bibliothèque
de mettre un traducteur à ma disposition, il m'avait alors
répondu: «Mais bien sûr, quand tu veux, je t'enverrai une
personne expérimentée afin qu'elle te traduise.» Ces belles
paroles ne s'accordaient maintenant plus du tout avec le refus
muet de cette fille. Finalement, je l'ai regardée et moi aussi, je
me suis mis à l'ouvrage, un peu désenchanté.
Tout au début, on a mis à notre disposition une petite
salle. Cette orientaliste a rempli les feuilles de commande Le
Manuscrit numéroté A21 / 733 est arrivé dans une boîte en
carton. Les pages étaient comme celles des vrais manuscrits
anciens, jaunies, fanées. A quelques endroits, les pages étaient
même déchirées, tandis que d'autres étaient noircies. Cette
fille fragile dont le visage semblait exprimer un refus muet
s'est mise au travail, sans me porter la moindre attention,
et... vous savez quoi? Elle a fini la lecture du texte en
seulement trois jours. Vous vous rendez compte?! Elle a non
seulement terminé la lecture, mais elle m'a également dit,
d'une manière inattendue: «Si vous le souhaitez, je peux
transcrire ce que j'ai lu en caractères latins et je vous rendrai
mon travail dans deux ou trois jours. N'était-ce pas ce que je
lui avais demandé?
En fin de compte, elle est arrivée le jour que nous
avions convenu, et je suis resté seul face à la transcription du
Manuscrit, en caractères latins. A vrai dire, à la lecture du
Manuscrit, je n'ai pas pu suivre jusqu'à la fin, et alors que je
la remerciais «Je vous remercie beaucoup», elle a marmonné
quelque chose que j'ai pris pour un reproche. Puis, elle s'est
retournée d'une façon étrange et m'a dit d'une voix claire les
mots suivants: «Si vous vous intéressez au tremblement de
terre de Gandja, on ne trouve rien, ici, à ce sujet, il s'agit de
tout autre chose». Ensuite, sans même attendre de réponse,
elle s'est éloignée rapidement en frappant le sol de ses talons.
15 Je suis resté seul dans la pièce. Nous nous étions déjà
mis d'accord. Je prendrais connaissance de ce texte dans cette
petite pièce et, pendant ce temps, le Manuscrit Inachevé
resterait avec moi. J'ai pensé qu'il serait peut-être bon de
comparer les deux textes.
Par la suite, à mesure que je prenais connaissance du
texte, j'ai quelques fois jeté un oeil aux pages jaunies, comme
s'il s'agissait d'un témoin vivant.
«Il s'agit de tout autre chose...» C'est ce qu'elle avait
dit. Et pourquoi le sujet avait-il ainsi changé?
J'ai cependant eu le sentiment que j'allais faire une
découverte historique relative à Gandja, sans grande
importance (dans le sens où maintenant tout le monde sait que —
par exemple: les forces armées géorgiennes, après le
tremblement de terre sont entrées dans la ville et l'ont pillée), mais
allais-je trouver de nouveaux éléments? Peut-être aussi ces
chercheurs étaient-ils tout à fait comme cette fille, cette
orientaliste, et pensaient-ils qu'un intéressant thème de
recherche leur échappait. Il se peut qu'ils me voyaient aussi
comme un concurrent?! Quoi qu'il en soit, j'étais un inconnu
pour eux. Je n'arrivais pas à chasser ces pensées de mon
esprit.
Après avoir écouté les paroles de l'orientaliste, il m'a
semblé, un moment, que je me trouvais face à une porte
mystérieuse. J'ai senti qu'une émotion étrange s'emparait de moi.
J'ai essayé de me maîtriser: ce n'est rien, ça passera, ils
verront bien que ce n'est qu'une recherche désintéressée de ma
part. Je vais lire un peu à droite, à gauche, puis je m'en irai car
j'ai du travail. Je ne suis ni écrivain, ni historien, et encore
moins sismologue. Alors qui suis-je donc? Oh mon Dieu,
pourquoi suis-je tant curieux?
Les paroles de la jeune fille se sont révélées vraies.
Même si j'avais tenté de cacher mes émotions, je ne l'aurais
pas pu (mes cheveux se dressaient sur ma tête, ce qui était le
signe que quelque chose d'important allait arriver) J'allais et
venais et en trois jours, j'avais lu le Manuscrit trois fois.
16 Après la première lecture, sans même prêter attention
aux pages déchirées, j'ai pu comprendre le sens général.
Pourquoi l'a-t-on écrit, dans quel but? Qui est l'auteur? A qui
doit-on ce Manuscrit? Tout ceci, je l'ai compris à la première
lecture. Puis, à la deuxième lecture, les nombreux points
obscurs se sont éclaircis.
Quant à la troisième lecture, elle m'a permis d'apaiser
ma soif spirituelle. J'ai à nouveau cru en la grandeur et la
supériorité de l'auteur qui a fait tant pour une grande et
ancienne société et il n'y avait plus de frontière entre mon
étonnement et ma reconnaissance. Cependant la chose qui me
causait le plus de peine, c'était que cette société n'existait
plus. Elle appartenait désormais à un passé lointain et révolu.
Je ne sais pas si on peut dire que cette société était «perdue».
Mais c'était alors la vérité, il aurait été difficile de le nier, c'est
un fait incontestable, ce passé n'a plus beaucoup de rapport
avec le temps présent.
L'orientaliste et moi, nous sommes rapidement
rencontrés dans le couloir. Néanmoins, il subsistait encore une
question à laquelle je n'avais pas pu répondre. En effet, le
texte inachevé qu'elle m'avait fourni se trouvait lui-même
englobé au sein d'un autre texte. Les deux textes se
confondaient. S'il n'en avait pas été ainsi, alors on aurait pu
reconnaître du premier coup d'oeil ce Manuscrit Inachevé.
Mais ce n'était pas le cas. C'était le début du texte qui
trompait tout le monde. La fille a encore dit, d'une façon
indifférente, que le début du texte évoquait bien le
tremblement de terre de Gandja, ou plutôt, qu'il y faisait allusion,
puis que, peu à peu, le texte évoluait pour en arriver à notre
Manuscrit. Ainsi, après deux ou trois pages illisibles, le
Manuscrit commençait enfin, par une phrase incomplète:
«...jour, Bayandir Khan m'a à nouveau convié à
Gunortadja, et moi, je suis allé lui rendre hommage, je l'ai
poliment salué d'un signe de tête.» Il s'agissait en fait ici de la
deuxième phrase du Manuscrit.
Quant à la phrase qui précédait, elle relatait le tremble-
17 ment de terre de Gandja et ce qui était particulièrement
étrange, c'est que cette phrase n'était pas non plus terminée.
«Les sages, après le tremblement de terre, en voyant les
souffrances des populations, ont tout de suite...»
Ainsi, un sujet commençait-il alors que le précédent
n'était même pas terminé. Y avait-il un sens caché derrière
cette évocation du tremblement de terre de Gandja? Un doux
rêve s'empara de moi. Sans résultat. «Bref, ça n'a pas
d'importance. Essayons maintenant de classer les histoires que
nous trouvons» - j'ai essayé de suivre la piste des événements
que nous avions déjà découverts. Où en étais-je donc arrivé?
Nous allons bientôt le découvrir.
Je dois avant tout dire que le sujet principal de notre
Manuscrit Inachevé est rédigé à la première personne. En
fait, on peut nommer ces parties du Manuscrit «les Notes» ou
bien «les Observations». Le fait est qu'il est impossible de ne
pas se rendre compte qu'il s'agit de notes relatives à une
grande épopée qui reste à écrire. Vous vous en êtes
probablement rendus compte, il s'agit sans doute de notre ancien
monument littéraire, l'épopée de «Dede Korkoub>*. Il
n'existe pas d'épopée équivalente à celle-ci, racontant aussi bien
l'histoire ancienne du peuple, son mode de vie, ses joies et ses
peines. Au début de l'oeuvre, on a présenté l'auteur de Dede
Korkout comme un vrai prophète du pays Oghouz. Les
racines spirituelles de cette oeuvre superbe découpée en
douze chapitres remontent à des temps très anciens. Certains
thèmes de ces chapitres nous permettent de dire que même
certaines histoires présentes dans les épopées d'Homère se
réfèrent au monde Oghouz**. Existe-t-il des héros plus
anciens — Polithem, ou bien Tepeez?! Ulysse, ou bien
Beyrek?! Agamemnon, ou bien Salour Qazan?! Pénélope, ou
bien Banoutchitchek?! Fon Dits, un des célèbres romantiques
* Dede Korkout -"Kitabi-delle Korkout"-forme arabisé du titre de l'épopée le
"Livre de mon père Korkout" commun pour le peuple turcophone.
** Oghouz - tribut des anciens turcs qui est l'ancetre éthnique des
azérbaidjanais contemporain.
18 allemands du XIXème siècle, le légendaire Khatiboghlou,
linguiste turc, ou encore Kazim Bey, le grand orientaliste russe
se sont également posés cette question, au cours de leurs
recherches. Aujourd'hui, il est possible de répondre ou de ne
pas répondre à ce type de question. L'essentiel est que si ces
noms que nous venons de citer peuvent coexister les uns à
côté des autres, et que si lorsqu'on prononce l'un, on sous
entend l'autre, c'est que la réponse va de soi. On n'a plus
besoin de se demander «Qui est le plus ancien?». L'épopée
retrace la vie de l'ancienne société Oghouz qui a bâti un Etat
indépendant reposant sur un système de relations
socio-politiques à l'époque de l'ancienne mythologie. Cette société qui
tantôt combattait ses voisins et tantôt se réconciliait avec eux
a instauré un ordre solide et a repris, à son propre compte,
les principes de justice. On ne peut pas contester le fait que
la communauté Oghouz ait trouvé sa place dans l'Histoire,
pourtant, il est regrettable qu'elle n'ait pas la place qui lui est
due dans les oeuvres des historiens. En raisonnant ainsi, nous
ne sommes pas loin de la vérité. Les anciens Oghouz, à la
manière des anciens Caspiens, Indiens, Egyptiens,
Arméniens et Grecs ont disparu, seuls leurs noms sont restés
et ils nous ont laissé une civilisation digne d'intérêt.
«L'épopée de Dede Korkout» constitue l'expression littéraire
la plus brillante de cette civilisation.
Et voilà qu'à présent, nous avons aussi ce Manuscrit!
Un grand monument, avec — des notes, des observations
préliminaires. Dans le texte de l'épopée, on retrouve dans
chaque passage, les personnages que l'auteur avait imaginés
bien avant. Parfois, on peut néanmoins observer de grandes
différences entre l'épopée que nous connaissons et le
Manuscrit. Par exemple, il y a une différence entre le Beyrek
du texte et celui qu'on rencontre dans le Manuscrit. Bien
souvent, on ne s'attend pas à trouver de telles différences. Les
relations entre Bourla Khatoun et Salour Qazan sont
complètement différentes. Bien sûr, on retrouve les mêmes
éléments, mais on ne peut pas contester le fait que l'auteur de
19 Dede Korkout ait rempli une mission à la fois importante et
complexe, et j'irais même jusqu'à dire qu'il a rempli une
mission littéraire et politique. Le Manuscrit Inachevé semble
vouloir dire - «En vérité, c'était comme ça». Le texte de
l'épopée, quant à lui, paraît vouloir dire — «Mais les
générations futures doivent le comprendre et l'accepter ainsi».
On peut alors s'interroger. Pourquoi l'écrivain, après
avoir terminé ses travaux sur l'épopée ne s'est-il pas
débarrassé des notes du Manuscrit Inachevé? Qui sait, peut-être le
voulait-il ainsi? Parce qu'en vérité, la logique l'exige. Ceux qui
prennent connaissance de ces notes et se rendent compte des
différences existantes entre ces dernières et le texte peuvent
être surpris. Qui sait, peut-être qu'en dissimulant les notes
dans le Manuscrit Inachevé et qu'en cachant ce dernier dans
le manuscrit relatant le tremblement de terre de Gandja,
voulait-on brouiller les pistes? Il n'est pas aisé de se forger
une opinion définitive. Mais j'ai le sentiment que l'auteur
devait détruire un de ces manuscrits (le texte de l'Epopée et
le Manuscrit Inachevé). C'est en fait le Manuscrit Inachevé
qui était le plus menacé. Pourtant, il n'en fut pas ainsi. Seul
Dieu détient le secret!
Une telle question peut susciter bien des
interrogations: comment se fait-il que la mémoire humaine, sans y être
préparée, puisse s'imprégner de grandes épopées, tels l'Iliade
et l'Odyssée, Dede Korkout, sans même en oublier une seule
ligne, les apprendre par coeur, puis les transmettre aux
générations futures? Si on veut apporter une réponse, il faut
s'appuyer sur divers faits scientifiques. Mais l'essentiel est de
conserver et transmettre ces monuments littéraires aux
générations futures. C'est le principe même de la rédaction
des épopées et des textes. Il est clair que tout texte
commence à partir des notes prises. On a coutume d'appeler ces
notes «les produits du laboratoire de l'écrivain». Le Manuscrit
Inachevé, numéroté A 21/ 733 contient de nombreuses
notes de l'Auteur, — on peut maintenant le dire - de Dede
Korkout, le sage. Il aurait peut être été plus correct d'appe-
20 1er ces notes «observations», et pourquoi pas?! Qu'est-ce que
cela aurait changé? Ceux qui doutaient (on peut se référer à
l'école de l'académicien russe Fomenko) avaient peut-être
raison. Notre Manuscrit Inachevé prouve que l'auteur, de jours
en jours, d'heures en heures, s'est préparé à créer une
magnifique épopée. Par la suite, nous avons été témoin de la
façon dont les différentes esquisses, et même les expressions,
les mots et les pensées se sont matérialisés dans l'Epopée. Ou
plutôt, le contraire? Nous savons aujourd'hui que la
description du paysage matérialisé, les labyrinthes stylistiques, le
mode d'expression se trouvent dans ces notes.
Un homme intelligent a dit que Dede Korkout nous
reviendrait, je ne sais pas comment, mais il est certain qu'il
reviendra. Un autre homme intelligent a aussi dit que les
manuscrits ne brûlent jamais, et qu'ils peuvent sortir intacts
du feu.
Nous avons employé précédemment l'expression «la
première partie essentielle du Manuscrit». Pourquoi donc?
Qu'est-ce que cette partie? Il est évident que la seconde
partie ou son parallèle, ou plutôt le morceau que nous avons
divisé, n'est pas celle liée au tremblement de terre de Gandja.
Et de quoi s'agit-il alors? Un secret apparaît au coeur même
d'un autre secret. Au fil de la lecture, on s'aperçoit que ce
texte essentiel, présenté comme les notes de Dede Korkout
se divise et que les vides se remplissent d'un contenu
imprévu. Une telle première partie ne donne aucune
information, et ne laisse la place qu'à un étrange sentiment, à un
doute mystérieux et à des questions du genre «Est-ce
vraiment ainsi?» Mais par la suite, il ne subsistera plus le moindre
doute.
Quant à la deuxième partie, que nous avons nommée
parallèle, elle évoque un épisode de la vie de l'Empereur
d'Iran et d'Azerbaïdjan, Ismail Khataï*. C'est le récit
d'histoires extraordinaires. Elle nous rappelle plus un récit lit-
* Khataï - pseudonyme poétique du Shah Ismail d'origine turque des Séfévides
21 téraire qu'historique. Dede Korkout — Shah Ismail — Dede
Korkout. Il est également important de signaler que ces deux
récits ont été conçus séparément (le passage relatif à Dede
Korkout est plus conséquent). Si chacun de ces deux textes
parle dans «sa propre langue», il faut aussi savoir qu'ils se
suivent et se complètent aussi. Shah Ismail, Lele, le Vizir,
Tadjlou Khanim, Khizir entraînent les lecteurs dans un
tout autre monde et remettent en question l'imaginaire
auquel nous sommes habitués. Une des questions essentielles
se dresse devant nos yeux, telle une colonne. Pourquoi ce
Manuscrit est-il enfoui sous l'épisode du tremblement de
terre de Gandja, puis se divise-t-il ensuite en deux? C'est
peut-être comme si deux manuscrits distincts
s'étaient imbriqués? Lequel a-t-il tenté de recouvrir l'autre et
de le dissimuler?!
Ce qui m'inquiète, ce n'est pas l'histoire de Shah Ismail,
mais ce sont les notes de Dede Korkout. N'était-ce pas un
crime que de toucher au sacro saint secret renfermé dans ces
notes? Fallait-il ainsi dévoiler tous ces secrets?! Ces questions
se posent parce que le Manuscrit Inachevé ne contient pas
que de simples notes et observations. Non, il s'agit de bien
plus que ça. Ces observations et notes aident à la résolution
d'une énigme Peut-être aurait-il été également juste de dire
que ces notes réparties dans tout le texte accompagnent
l'énigme. Quant à cette énigme, comme on le dirait
aujourd'hui, elle repose ni plus ni moins sur un véritable processus
d'enquête. Cette enquête a été menée à l'époque de Bayandir
Khan, le Khan de tous les Khans et sous le secrétariat de
Dede Korkout. En lisant, vous vous rendrez compte que
ceux qui mènent l'enquête et ceux qui sont interrogés seront
plus tard les personnages principaux et secondaires de
l'épopée. A vrai dire, ce processus permettra de répondre à
bien des interrogations. Il permettra en effet d'expliquer les
causes de la guerre qui a éclaté entre les Oghouz de
l'Intérieur et ceux de l'Extérieur, guerre décrite dans
l'Epopée.
22 Au fil de la lecture, on a l'impression d'être confronté
à une situation à la fois simple et burlesque, mais aussi
complexe et effrayante. On verra que les gens qui vivaient à cette
époque ancienne avaient les mêmes émotions et angoisses
que nous aujourd'hui et qu'ils respiraient aussi comme nous.
C'est comme si autant de temps ne s'était pas écoulé entre
eux et nous. Tout ce temps passé n'a eu, en fait, de
répercussion que sur les modes vestimentaires, les goûts, les
cosmétiques, les parfums, l'orgueil, en un mot, sur le style. Il est
difficile de prétendre que le contenu et les valeurs sont les
mêmes qu'aujourd'hui, mais on pourrait tout de même dire
qu'ils n'ont pas tant changé que ça.
Je pense qu'il n'était pas superflu d'exposer ici les
raisons qui ont motivé l'enquête. Cette histoire, comme
toutes les histoires sérieuses et importantes, commence avec
un événement insignifiant. Ainsi on annonce à Salour Qazan
qu'il y a un espion chez les Oghouz et que cet espion trompe
les gens et dévoile les secrets d'Etat à l'ennemi. En effet, un
jour, alors que Salour Qazan avait décidé de partir à la
chasse, on a aussitôt fait savoir à l'ennemi que c'était le
moment propice pour envahir la ville et piller le pays
Oghouz. A mon avis, l'auteur fait ici preuve d'une grande
clairvoyance, car il prédit le tremblement de terre qui a eu lieu
alors que l'ennemi attaquait la ville en ruines. Pourtant, il est
difficile de croire à une telle chose. Puis, un jour, alors que
Beyrek s'apprêtait à se marier, l'espion a de nouveau fait son
apparition. Cette fois-ci, si on se réfère à l'épopée, on
s'aperçoit que les ennemis qui ont enlevé Beyrek, l'ont
confié à Baybourd qui en a fait son otage seize années durant.
Voici un autre exemple... Un jour, Bekil s'est cassé le pied, et
l'espion a encore propagé la nouvelle etc... En un mot, cet
espion a porté un sérieux coup aux Oghouz, c'est pourquoi
Salour Qazan a décidé qu'il fallait le capturer sans plus
attendre afin de l'empêcher de nuire.
On a fini par arrêter l'espion, mais, les problèmes n'ont
pas cessé pour autant. Bien au contraire, les problèmes n'ont
23 peut-être fait que de commencer. Ceux qui ont décidé de
l'arrestation de l'espion et l'ont annoncée avec fracas ont
pourtant radicalement changé après cette arrestation. En effet, ils
ont dès lors tout fait pour le libérer de prison et ils y sont
d'ailleurs parvenus. Une réunion s'est tenue et les Beys ont
voté au bon milieu de la nuit. Contre toute attente, ils ont
décidé de le relâcher. On lui a fortement conseillé de fuir, en
un mot, de disparaître à tout jamais.
L'enquête débute juste après cet épisode. Quand
Bayandir Khan, le Khan de tous les Khans apprend cette
histoire et cherche une réponse à la question «Qui a fait
s'évader l'espion?», il entreprend alors une véritable enquête. Puis,
il a fini par entraîner dans cette enquête les grands Beys
Oghouz, les uns après les autres — Salour Qazan,
Shirshemseddin, Bekil, Arouz Qodja.
D'autres Beys de haut rang, de même que des femmes
ont également donné leur version des faits au Khan et en
cela, ils ont tantôt aidé à la résolution de l'énigme ou tantôt
tenté de brouiller les pistes.
Ainsi, Dede Korkout représente l'unique secrétaire du
premier processus d'enquête qu'ait connu la communauté
Oghouz. On peut dire qu'il est en quelque sorte le scribe de
cette communauté. On peut alors envisager les notes qu'il a
prises au cours du processus d'enquête, les observations qu'il
a faites, comme l'esquisse d'une épopée qu'il allait écrire dans
le futur. Savait-il alors qu'il écrirait une telle oeuvre — c'est là
une toute autre question. Néanmoins, la qualité des notes
qu'il a prises tout au long de cette enquête notamment, nous
permet de répondre par l'affirmative.
Le fondement même du Manuscrit repose sur une
corde tendue. Les différents héros, tels des magiciens,
laissent entrevoir leur monde intérieur, leur essence même.
Et Dede Korkout, à l'autre bout du fil, était peut-être en bas,
épiant avec attention leurs moindres faits et gestes,
enregistrant leurs paroles au fond de sa mémoire, que sais-je, dans
son coeur même! Mais ce qui est sûr, c'est qu'il écrivait le plus
24 important et le retranscrivait par la suite dans le Manuscrit.
C'est ça, le Manuscrit Inachevé! C'est ça, l'inachevé! C'est
certainement cet inachevé qui, aujourd'hui, crée un tout dans
notre imagination.
Mais me voici rongé par le doute. Voyez vous-même,
ai-je raison ou tort de publier et de faire connaître ce
Manuscrit Inachevé aux lecteurs? Le plus étrange est qu'en
dépit de toutes mes recherches, je n'ai toujours pas pu
apporter de réponse...
25 Une nouvelle préface
ou les différences qui existent sur Terre
ont-elles une importance pour Dieu? Le Manuscrit renferme un autre manuscrit. Voyez
donc ce que cela m'évoque. Je me souviens des écrits et des
lettres musulmans, à peine perceptibles, cachés timidement
derrière les ornements chrétiens, dans le palais de l'Alcazar, à
Séville. Les vainqueurs, en essayant ainsi de dissimuler ces
écrits primitifs, pensaient qu'en permettant aux écrits de
l'époque chrétienne de se dresser courageusement contre les
lettres ennemies, ils seraient plus proches de Dieu. Mais
peutêtre que ces deux écritures sont en fait l'expression d'un
même but, d'un même rêve. L'essentiel est que toutes les
deux s'adressent à Dieu.
De la même façon, cet exemplaire rare, appelé
«Manuscrit Inachevé» dans toutes les sources
bibliographiques, comprend un autre écrit, différent du
Manuscrit qui s'y est caché. Cette idée peut
sembler invraisemblable à première vue, mais le fait qu'il se
trouve un autre Manuscrit dans le Manuscrit fait naître une
nouvelle question. De quoi et de qui cet écrit s'était-il caché,
et de qui voulait-il se protéger?! Y avait-il un sens dans le fait
qu'il soit seulement réapparu aujourd'hui?! Allait-on
apprendre la valeur, le prix de cette conservation? Je sens, dans une
peur indescriptible que je me trouve face à une réalité
extraordinaire. Tout ceci m'évoque les paroles qu'un célèbre
physicien, Nils Borun a dites à un autre célèbre physicien,
29 Wolfgang Pauli: «Vos idées sont-elles suffisamment
extraordinaires pour qu'on les considère comme véritables?» Quand
on ne saisit pas la haute logique invisible, l'extraordinaire se
transforme en Grande Vérité. Il faut évidemment tirer une
leçon de tout ça.
Je pense que malgré le fait que ce «Manuscrit Inachevé»
soit trompeur, il aura un grand impact parmi les spécialistes
de Dede Korkout. Il permettra de faire la lumière sur de
nombreuses questions. Néanmoins, il est aussi très probable
que certains incrédules émettent des soupçons quant à la
véracité de ce texte. Ainsi, le célèbre vers d'Huseyn Djavid*
«L'homme a raison de douter» est vrai aujourd'hui et le sera
encore demain. Mais il est désormais clair que tout
n'apparaîtra pas gelé, monumental et inanimé, comme cela l'était
auparavant. Dans ce «Manuscrit Inachevé», de nombreux
personnages inanimés tels des statues, créés suivant les règles
mythopoïétiques de l'épopée, se mettent soudain en
mouvement, prennent vie et commencent à rire, aimer, détester, être
fidèles, tromper, mentir, rire, pleurer, en un mot vivre. Mais
il ne faut pas s'y tromper, ce sont avant tout des gens simples,
- des êtres vivants qui respirent avant même d'être des Beys
et fils de Beys, des Khans. De cette façon, l'ancienne
communauté Oghouz se met à apparaître dans ses vraies frontières
propres et spirituelles. Les notes, les observations et les
signes symboliques, schématiques qui ont permis de rédiger
Dede Korkout, à l'image de voiles, sortent de leurs propres
limites, s'écartent de nombreux passages littéraires — quand
les nuages se retirent du ciel, l'infini paraît plus clair. On se
rapproche ainsi de Dieu d'un côté et d'une grande vérité,
nouvelle et absolue de l'autre.
Nous ne sommes pas obligés d'évoquer d'emblée les
thèmes complexes du «Manuscrit Inachevé» qui nécessitent
une clarification. Ce n'est pas vraiment nécessaire. Je crois
sincèrement que le lecteur ne se perdra pas dans ce texte. En
*1 -Iuseyn Djavid (1882-?) - poète et dramaturge, représentant du romantism
philosophique dans la littérature azerbaïdjanaise.
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