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Le moine aux yeux verts

De
576 pages
Ce roman foisonnant nous plonge dans la Mongolie au moment de la Seconde Guerre mondiale. Le pays a préféré la férule des Bolcheviks aux ambitions chinoises, mais la situation est tendue entre le pouvoir et les religieux. Dans un des grands monastères de Mongolie, le jeune Baasan se prépare à devenir lama, tout comme ses frères. Quand Sendmaa – qui est non seulement la fille d’un des amis de son père mais aussi une descendante directe de Genghis Khan – arrive au monastère pour aider à broder un bouddha géant destiné à une grande cérémonie, les deux jeunes gens tombent amoureux. Baasan veut renoncer à sa vocation afin de pouvoir épouser la jeune fille, mais son maître spirituel lui demande de rester quelques mois de plus  : la révélation du neuvième Bogd – un des chefs spirituels du lamaïsme à côté du Dalaï-lama – est proche et il a encore besoin de lui dans cette période si particulière.
Une autre jeune femme, Chulunjii, elle aussi amoureuse de Baasan, profite de ce délai pour intriguer contre Sendmaa. Son plan réussit, et Sendmaa sera mariée contre son gré au frère aîné de Baasan. Mais cette tragédie personnelle n’est que le prélude à d’autres violences qui s’abattent sur la région. Les révolutionnaires arrêtent tous les lamas, pillent et brûlent les monastères. Le père de Baasan est tué, Baasan est envoyé dans un camp de travaux forcés tandis qu’un nombre considérable de ses condisciples sont tués.
Baasan participe aux grands travaux de la capitale mongole, il survivra tant bien que mal, tout comme Sendmaa… À la fin de la guerre, la vie reprend son cours, mais c’est seulement des années plus tard qu’on découvrira le charnier de tous les lamas sauvagement assassinés pendant ces années noires de la Mongolie…
Le roman d’Oyungerel Tsedevdamba et Jeffrey L. Falt évoque, dans la grande tradition romanesque, le destin d’un pays oublié de tous ou presque. 
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I.
Mai 2003, les cris des âmes en détresse
V ÊTUDESAROBECOULEURROUILLEà l’étoffe élimée, le vieux lama regardait le ciel virer rapidement du jaune pâ le au bleu foncé alors que la tempête de poussière de l’après-midi s e dissipait. Dans sa petite chambre aux murs en brique du monast ère de Gandan, il inclina la tête en direction dutankaenfumé du dieu rouge Jamsran, suspendu à la cloison au-dessus de sa mode ste table à manger, et de la châsse où une petite statuette en cuivre du seigneur Bouddha, le saint professeur, trônait sur un coffre peint sous une carte du zodiaque. S’appuyant lourdement s ur son bâton, il se leva en chancelant de son tabouret près du po êle en fonte noirci et clopina jusqu’au mur du fond, ses mains tremblant tandis qu’il s’efforçait d’ouvrir l’unique fenêtre. L’air frais du printemps s’engouffra à flots, avant de s’échapper en emporta nt dans son sillage l’odeur d’encens refroidi.
On frappa à sa porte. Il se retourna et, serrant av ec force son chapelet et se servant de son bâton comme levier, i l souleva le loquet en fer. « Tiens, lama Purevbat ! Quel bon vent amène un lama de si haut rang chez moi ? – Lama Agvaan, répondit le jeune homme, nous avons besoin de vous. »
Le vieil homme eut une hésitation au moment où le l ama Purevbat le prenait doucement par le bras pour le faire sortir dans la lumière. Ils passèrent devant le temple abritant la majestueuse statue de vingt-six mètres de haut du bodhisattva b ouddhiste Migjid Janraisig, puis descendirent la colline jusqu’à une berline blanche garée près du portail du monastère.
La voiture se faufila à travers les rues poussiéreu ses du quartier degerdu nord-ouest d’Oulan-Bator pour se diriger vers surpeuplé une colline lointaine où d’importants travaux de co nstruction étaient en cours. Lorsqu’ils furent confortablement installés sur la banquette arrière, le lama Purevbat se mit à parler à voix basse. « Ils étaient en train de niveler le sommet de la c olline pour y
installer une tour de relais téléphonique au moment où ils les ont trouvés.
– Qu’est-ce qu’ils ont trouvé ? – Vous connaissiez Yonzon Khamba, n’est-ce pas ? » Le vieux lama avait le regard vitreux, absent. Il r evoyait en pensée les éclairs jaillissant des canons des fusils et les silhouettes faiblement éclairées par les phares. Il pouvait ent endre les cris perçants et les chants funèbres des agonisants. Des chiens affamés hurlaient. Sa peau se hérissa d’horreur à c e souvenir.
« Lama Agvaan ! » Le jeune homme secoua doucement l’épaule du vieillard. « Connaissiez-vous Yonzon Khamba ? – Euh… une fois, je l’ai vu, brièvement… il faisait sombre. – Pourriez-vous identifier les vêtements portés à l’époque par un lama de grade élevé ?
– J’imagine que oui. » Il regarda le jeune homme da ns les yeux. « Pourquoi me posez-vous cette question ? » Mais il connaissait déjà la réponse. « Qu’avez-vous découvert ?
– Tout d’abord, il y a eu une odeur étrange. Et puis le tracteur a mis au jour des ossements. En grand nombre. »
Le vieil homme respira profondément pour retrouver son calme. Il avait du mal à réprimer les horreurs avec lesquelle s sa mémoire le torturait depuis plus de soixante ans.
« Combien de corps, vous avez une idée ?
– Jusqu’à présent, plus de six cents, enterrés sur trois niveaux. Nous avons mis à part les restes de ceux qui avaien t des ceintures gyarga jaunes et desdaelsoie safran ou orange, signes en vestimentaires de haut rang. Nous espérons que quel qu’un se souviendra, quelqu’un comme vous, capable de nous a ider à identifier Yonzon Khamba et d’autres. »
Tournant la tête, le vieux lama contempla les taudi s urbains du quartier degercruchesDes enfants hissaient des  d’Oulan-Bator. d’eau sur de petits chariots et des femmes achetaie nt du charbon à d e s marchands ambulants. Des papiers de bonbons, de s détritus pourris, des batteries hors d’usage et de vieux pne us jonchaient les rues, où chaque passage de voiture labourait un peu plus le sol poussiéreux. Plusieurs jeunes hommes déguenillés tr aînaient autour d’un boui-boui en lorgnant les passants, leu r regard aussi instable que leurs jambes. Un peu plus loin, sur la route de terre battue, un autobus déglingué déversait une poignée de passagers, avant de retourner avec des embardées dans la circu lation en vomissant de la fumée noire par un pot d’échappement cassé.
« Lama Agvaan, je dois vous prévenir, dit Purevbat. La plupart de c e s ossements présentent des traces de tortures et de lésions importantes. Tous ont reçu une balle dans la tête. Dans bien des cas, on leur a également fracturé les jambes. »
Des larmes montèrent aux yeux du vieillard. Il sang lota sans bruit et se laissa aller en arrière, les yeux fermés. La voiture s’arrêta, et Purevbat en descendit. Le lama vêtu d’un daeljaune et servant de chauffeur sortit lui aussi et alla se placer à côté du vieillard, tandis que Purevbat surveillait chaque mouvement d’Agvaan. « Y arriverez-vous ? »
Le vieux lama opina du chef et tendit la main à Pur evbat, qui le mena vers les fouilles. Une foule de curieux entourait le site. Quatre policiers s’efforçaient de la contenir. Un officier s’approcha.
« Vous n’avez pas le droit de vous garer ici. – Nous sommes du monastère de Gandan. Nous avons un e autorisation. » Purevbat tendit un papier à l’officier.
Celui-ci le lut attentivement.
« Pas de photographies. J’ai des ordres. »
Purevbat indiqua Agvaan et le chauffeur.
« Ils sont de Gandan eux aussi. »
Comme les trois lamas se frayaient un chemin vers la fosse, deux hommes d’âge mûr – l’un aux cheveux gris, vêtu d’un e veste à poches multiples, l’autre plus trapu – se dirigèrent vers eux.
« Honorables lamas, dit l’homme grisonnant, je suis Akim, rédacteur en chef desOpen Chronicles. Et voici mon collègue, Tseren-Ochir. Notre journal relate depuis 1990 des récits sur les terribles purges politiques qui ont eu lieu dans le s années 1930. Cette scène effroyable confirme que tout ce que nou s avons écrit est vrai. La police tient les journalistes à l’écar t et se débarrasse des restes en les mettant directement dans des cami ons pour les incinérer et les enterrer avant qu’on ait eu le tem ps de prendre des photos ou de procéder à des autopsies.
– On ne peut pas laisser faire ça, murmura Purevbat.
– Lorsque nous avons entendu parler de ce qui se pa ssait ici, nous sommes venus tout de suite. J’ai un mini-appar eil photo dans ma poche. Pouvons-nous nous joindre à vous pendant que vous examinez le site ? »
Purevbat acquiesça.
« Si on me pose la question, je répondrai que vous êtes avec nous, mais veillez à me remettre une copie de chaqu e photo que vous prendrez, et faites attention à ce que vous pu bliez. Si jamais vous avez des problèmes, je serai obligé de dire qu e je n’étais pas au courant de vos intentions, sans quoi le monastèr e pourrait faire l’objet de représailles. »
* Les hommes se mirent en route vers le lieu des exca vations. Agvaan s’appuyait pesamment sur sa canne. Des ossem ents, des ossements partout. De longs fémurs en une pile comm e une montagne. Des crânes entassés pêle-mêle les uns sur les autres. L e s ouvriers retiraient toujours plus de vestiges m acabres des parois de la fosse. Le cœur d’Agvaan fut saisi d’un mystérieux effroi t andis qu’il contemplait les orbites et les fosses nasales vides . Presque tous les crânes avaient un trou rond dans le front.
« Des hommes si honorables et si pieux ! murmura-t- il pour lui-même. Leurs corps n’étaient que des récipients terrestres servant à transporter leurs belles âmes. »
Il pria en silence pour que de ces restes maltraité s puissent é m a n e r les signes d’une illumination paisible, chal eureuse et puissante. Il pria pour être délivré des images atr oces qui assaillaient sa conscience. Comme il apercevait un lambeau de vêtement au milieu des dépouilles, les crânes se mirent à lui parler. Le vieil homme inspira profondément pour se calmer tandis que les cris des défunts en détresse se faisaient entendre de plus en plus en lui…
Pendant que le groupe marchait parmi les amas d’oss ements, Akim faisait furtivement autant de photos qu’il l’osait. Il photographia les fouilles du charnier : tibias brisés et autres restes humains, ainsi que des morceaux de tissus safran et dorés. Il prit des clichés de Purevbat soupirant assis à côté d’un amoncellement de crânes, puis d’Agvaan et du chauffeur se déplaçant au milie u des ossements qu’on chargeait sur des camions. Ce qui l ui coûterait cher par la suite – une longue et coûteuse bataille judiciaire assortie de menaces d’emprisonnement. Il affirmerait que cel a en valait la peine. Le peuple mongol de même que le monde entier devaient connaître le terrible génocide que l’on niait et dissimulait depuis si longtemps.
* Ce soir-là, après un repas frugal et des prières, A gvaan se prépara à un sommeil dont il savait qu’il ne viendr ait pas. À la lumière d’une bougie vacillante, il défit les bouto ns de sondael en coton, le plia avec soin, puis le posa au pied de s on lit. Il considéra