Le naufrageur
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Description


Pjota, enfant de la misérable Albanie des années 80, raconte sa vie.


Comment il se retrouve très jeune au service de Razy, le fantasque chef d’une mafia albanaise qui assure avec l’Italie le trafic de drogue et de femmes destinées à la prostitution.
Les violences terribles auxquelles il est confronté, les épreuves féroces auxquelles on le soumet.


Surnommé “le génie de l’Albanie”, il conserve dans une grotte secrète des amas de livres dont il tire son savoir et son écriture, l’un et l’autre à la fois très élaborés et pleins d’émouvantes lacunes où se trahit son âge.
Mais il fait son chemin chez les bandits car il s’est montré inégalable dans le coulage des hors-bord chargés de drogue.
Pjota réussira à fuir son pays et le monde des truands, mais ce sera pour être confronté à celui de la prostitution et à l’impossibilité d’une assimilation dans ce pays si confortable qui ne veut de lui que s’il consent à rester dans son rôle.



Amer et drôle, tour de force stylistique qui montre l’évolution culturelle et mentale de l’adolescent qui finira par régresser par refus de s’intégrer, ce livre offre une plongée dans un monde qu’on aperçoit seulement, parfois, au bord de routes sinistres...


Francesco De Filippo est né à Naples en 1960. Il est journaliste à l’agence Ansa et vit à Rome. Il est l'auteur de cinq romans.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9791022609524
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Naufrageur
Francesco De Filippo

Pjota, enfant de la misérable Albanie des années 80, raconte sa vie. Comment il se retrouve très jeune au service de Razy, le fantasque chef d’une mafia albanaise qui assure avec l’Italie le trafic de drogue et de femmes destinées à la prostitution. Les violences terribles auxquelles il est confronté, les épreuves féroces auxquelles on le soumet.

Surnommé “le génie de l’Albanie”, il conserve dans une grotte secrète des amas de livres dont il tire son savoir et son écriture, l’un et l’autre à la fois très élaborés et pleins d’émouvantes lacunes où se trahit son âge. Mais il fait son chemin chez les bandits car il s’est montré inégalable dans le coulage des hors-bord chargés de drogue.

Pjota réussira à fuir son pays et le monde des truands, mais ce sera pour être confronté à celui de la prostitution et à l’impossibilité d’une assimilation dans ce pays si confortable qui ne veut de lui que s’il consent à rester dans son rôle.

Amer et drôle, tour de force stylistique qui montre l’évolution culturelle et mentale de l’adolescent qui finira par régresser par refus de s’intégrer, ce livre offre une plongée dans un monde qu’on aperçoit seulement, parfois, au bord de routes sinistres…

FRANCESCO DE FILIPPO est né à Naples en 1960. Il est journaliste à l’agence Ansa et vit à Rome. Il est l'auteur de cinq romans.





Francesco DE FILIPPO
LE NAUFRAGEUR
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani
SUITES Éditions Métailié 5, rue de Savoie, 75006 Paris www.editions-metailie.com 2010



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Photo © Getty Images


Titre original : L’affondatore di gommoni
© Arnaldo Mondadori Editore SpA, 2004
Traduction française © Éditions Métailié, Paris, 2007
ISBN : 9791022609524
ISSN : 1281-5667


LE GÉNIE D’ALBANIE
Journal de Pjota Barnovic
 
L’air qui précède l’apparition de l’aube, ayant accumulé l’humidité de la nuit, était trempé.
Je progressais à l’aveuglette : mes lunettes de vue étaient complètement embuées par la condensation de cet air trempé mêlé à la tiédeur que j’expirais à grandes bouffées. Les lunettes de gitan à monture d’or, ou plutôt dorée, cadeau de mon oncle Benito. Il les avait volées à un Oustachi monténégrin qui agonisait en tremblant dans un pré, me répétait-il sans se lasser.
Il haïssait les Oustachis, l’oncle Benito, ça aussi, il me le répétait. Mais moi, je suis sûr que ces lunettes dorées de gitan, il les aurait volées à n’importe qui, même à un communiste, et il n’aimait pas les communistes, l’oncle Benito, ou à un Américain, et lui, il n’avait rien contre les Américains, l’oncle Benito, ça, il le soulignait, et même à un Italien, et lui, ça, il tenait à le dire, il les aimait bien, les Italiens.
“Ils étaient habillés en noir, c’est vrai, mais toujours impeccables… de puissance” : c’était la phrase qui synthétisait son sentiment envers les Italiens. D’ailleurs, il avait un nom italien, Benito, mais ça, c’est Bita qui me l’avait dit, lui qui allait en Italie chaque fois qu’il voulait ; moi, je pensais que c’était turc ou français.
Je voyais seulement quand je recevais des éclaboussures : alors, les verres mouillés déformaient les choses devant moi mais au moins tout m’apparaissait clair.
Tout quoi ? Qu’est-ce qu’il y avait à voir ? J’étais plongé dans une obscurité sans fond : obscurité dans le ciel hormis une lame de lune mince et courbe dans mon dos, et je me retournais de temps en temps pour l’observer, accrochée en haut par un fil invisible à la voûte du ciel ; et obscurité dans la mer, hormis quelques traînées luisantes qui s’entortillaient à la proue ou que je soulevais en frappant une vague. Alors, il semblait que l’eau s’immobilisait en l’air et restait là, suspendue, dans le néant, attendant que je passe avant de retomber avec un froissement détrempé de pluie.
J’en avais parlé à Kemal, de ce phénomène, des milliers de gouttes de mer qui restaient comme bouche bée à attendre mon passage, elles semblaient à la mesure d’un autre temps, d’autres heures, réveillées et fracassées par mon canot. Je lui en avais parlé exactement comme ça, je lui avais bien dit “réveillées et fracassées par mon canot” et il n’avait pas répondu, il avait continué à fumer un gros joint robuste en inhalant à pleins poumons comme s’il avait voulu inspirer, depuis ce môle où nous étions assis, toute la soirée et le coucher de soleil, avec le soleil et les nuages dedans.
J’étais resté silencieux, Kemal m’intimidait, avec lui j’avais seulement le courage de refuser de fumer ; “Je suis trop jeune”, je lui répondais, et lui : “Il faudra bien que tu commences, tôt ou tard, qu’est-ce que tu attends ?” Mais je n’ai jamais commencé, et pourtant cette haleine parfumée qui lui sortait des narines et ce filet de fumée bleutée qui montait du joint me plaisaient, ça devait avoir bon goût, ce truc.
Puis Kemal parla, ou mieux il ne parla pas, il répéta ce que je lui avais dit : “réveillées et fracassées par mon canot.” Et il le répéta à chaque bouffée : “réveillées et fracassées par mon canot”, chaque fois en élargissant un sourire plus grand, le regard toujours plus absent et béat.
D’un autre côté, il parlait toujours peu, s’il ne m’invitait pas à fumer, il racontait ses expériences érotiques :
– Je m’en suis prise une, Pjota, et il me donnait une tape sur l’épaule.
Il commençait toujours comme ça, et puis il entrait dans les détails :
– Elle voulait pas baiser avec moi, elle me l’a fait comprendre, parce qu’elle parlait une langue inconnue, elle m’a fait signe que je puais, alors je lui ai d’abord montré le pistolet puis je lui ai balancé des baffes devant toutes les autres, comme ça elles comprennent elles aussi, mais pas fortes, juste pour les éduquer, et puis je l’ai fait mettre à genoux et je lui ai montré ma bite et elle l’a prise dans sa bouche.
Cela dit, une pause suivait, un bon regard perdu dans le vide de l’air. Puis il reprenait :
– J’aime pas la violence, elle voulait pas baiser et on a pas baisé. Mais il ne faut pas qu’elles pleurent, si elles pleurent, alors ça veut dire qu’elles n’ont rien compris, alors ça veut dire qu’elles veulent en profiter, plus tu es bon, plus elles en profitent, alors je me fous en rogne et je cogne.
Quelquefois, il avait fallu l’arrêter pour éviter qu’il abîme la “marchandise”, comme on appelait en plaisantant les filles qui arrivaient, à coups de pied et de poing ou avec la crosse du pistolet, mais la plupart du temps tout se terminait bien et il concluait le discours sur sa question habituelle :
– J’ai pas raison, Pjota ? Tu es jeune mais tu es le Génie d’Albanie, j’ai raison, non ?
Question à laquelle je répondais en acquiesçant d’un signe de tête.
 
Sur la côte, dans mon dos, aucune lumière.
Encore trop tôt, juste une clarté qui surgissait de derrière les montagnes, tout le monde dormait encore. Tout le monde à part ceux qui travaillaient la nuit et qui devaient encore y aller, au lit.
Comme moi, Pjota, seize ans presque dix-sept, le plus jeune conducteur de canot pneumatique de toute la côte, de Durazzo à Saranda. On m’a dit que plus au nord, il y a un garçon de quinze ans qui conduit le canot comme une auto, même avec des gens à bord, dix, quinze, vingt peut-être. Il a déjà fait des voyages en Italie, accompagné et par mer calme. Veriko a dit que d’ici un mois, ça sera déjà un vrai scafista 1 , il pourra faire le premier voyage seul.
Mais peu m’importe, à moi, je ne veux pas faire le scafista , oui, j’aime bien aller en Italie, voyager toute la nuit, mais il y a trop de monde. Le retour est beau parce que t’es seul mais à l’aller il y a trop de foule, de confusion, et puis les femmes, les enfants, les couples qui s’embrassent et tant et tant de filles étrangères.
Moi, j’aime pas tous ces gens, j’aime pas la foule et j’aime pas les filles, trop tristes, toutes tristes, toutes avec ces yeux très bleus, on dirait de l’eau gelée. Elles sont belles, oui, mais elles sont tristes, silencieuses, on dirait qu’elles m’en veulent. Quelques-unes sourient, c’est vrai, ou parlent, mais alors elles divaguent, elles disent trop de choses, elles se taisent jamais et alors, eux, ils les cognent et quand ils les cognent, elles pleurent et quand celles-là pleurent, elles pleurent toutes ensemble et on comprend plus rien.
Moi, j’ai peur quand elles pleurent toutes ensemble, je sais pas pourquoi, et comme s’il devait se passer quelque chose de grave, en fait il ne se passe jamais rien mais moi j’ai peur quand même.
Et puis je reste bizarre toute la journée, je me sens sans forces et je ne vaux rien.
Alors, j’aime pas faire le scafista .
Mais ce n’est pas le seul motif. Il y en a un autre, également important. Plus important, même : c’est parce que, moi, je fais un autre métier. Je suis le plus jeune, le meilleur et l’unique naufrageur de hors-bord.
Oui, moi, Pjota, seize ans presque dix-sept, je suis le plus jeune, le meilleur et l’unique naufrageur de hors-bord de toute l’Albanie. De toute l’Albanie, je dis bien. Et ce n’est pas une plaisanterie.
On me dit aussi que je suis le Génie d’Albanie parce que je sais tout et que j’ai tout lu, même si je sais pas mesurer le temps et la distance. On me dit “parce que tu es trop génial, alors tout ne peut pas entrer dans ta tête et tu oublies les choses les plus stupides”. Même Kemal me le dit, mais moi je ne sais pas si c’est vrai, parce que même Nietzsche dit que chaque homme a en tête sa durée, et alors moi, j’ai la mienne dans la tête.
En tout cas, je suis un spécialiste, moi, un professionnel.
Je ne suis pas un scafista quelconque, qui risque sa vie, celle des autres, qui a affaire à la police, bon d’accord, en Italie tu risques d’être pris mais ensuite on te relâche tout de suite, en tout cas ça me plaît pas. Moi, je suis libre, j’aime pas ça, aller en prison ou avoir affaire à tant de gens, moi je supporte pas quand il y a trop de gens ensemble. Et puis, ici, il n’y a pas seulement trop de gens, il y a aussi beaucoup d’étrangers, étranges, et même des Italiens. C’est vrai, ils ne sont pas méchants, les quelques-uns que j’ai rencontrés ne m’ont jamais tabassé et peut-être quelquefois je l’aurais mérité, mais en fait jamais. Et parmi tous les Italiens, ceux qui sont à Durazzo, en plus, c’est les meilleurs. D’après moi, ils sont stupides.
Ils ont de belles armes neuves, puissantes, mais ils ne tirent jamais. Ils pourraient être les plus forts, s’ils voulaient, alors que… je ne les comprends pas, on dirait qu’ils s’en fichent, ils restent sur leurs tourelles ou derrière les sacs de sable, à prendre le soleil, moi je les ai vus, avec leurs lunettes noires, des lunettes vilaines, de ploucs, pas des lunettes miroirs comme celles que porte mon père.
Ça oui, c’est des lunettes de soleil, elles sont belles, tombantes, il y en a pas beaucoup qui en ont ; une fois, quand mon père a rencontré dans la rue un type avec des lunettes comme les siennes, ils se les sont retirées et ils se sont regardés dans les yeux. Puis mon père m’a dit que l’autre a souri et que lui aussi, il a souri, il s’est remis les lunettes et il s’en est allé.
Quand mon père a raconté cet événement, j’avais onze ans, peut-être douze, bref, c’était il y a une trentaine d’années ou peut-être il y a un an. Nous étions tous, avec ma mère, mon frère Vlatko, mon petit frère Afrim, mon frère Zerja, moi, Pjota, ma sœur Marcella, mon frère Gazrim et ma sœur Natasha, et aussi mon oncle Paulin, le frère de mon père, venu de Kucove avec sa femme et ses quatre enfants et puis sa mère qui ne marchait pas et qu’ils devaient porter dans les bras et trois cousins avec femmes et enfants. Nous étions assis à une table très longue devant notre roulotte et mon père a raconté ce fait. Ma mère, pendant que mon père parlait, a souri et a dit à la femme de mon oncle Paulin que c’était mon père qui avait souri le premier et que l’autre, plus gros, l’avait alors regardé avec fureur et avait arraché les lunettes des mains de mon père et les avait écrasées d’une main, et s’en était allé.
Mon père, même s’il était en train de parler avec son frère, qui est mon oncle Paulin, il l’a entendue, il s’est levé et il a tiré ma mère par les cheveux en la faisant tomber de sa chaise et il lui a donné un coup de pied mais sans lui faire vraiment mal. Elle allait pleurer mais elle s’est arrêtée quand il lui a crié d’aller dans la roulotte et de ne plus sortir. Elle s’est levée et s’est enfermée dans la roulotte, mon père s’en est allé mettre les lunettes miroirs qu’il ne mettait pas depuis un bon moment, pour les faire voir ; moi, j’ai vu qu’elles étaient tordues, avant elles n’étaient pas comme ça, mais personne n’y a fait attention.
Puis, il s’est mis debout au bout de la table et a crié en faisant semblant d’être en colère : “Et alors ?”
Alors, tous les hommes adultes, y compris mon frère aîné Vlatko, se sont levés et se sont mis à la queue leu leu pour le féliciter en lui serrant la main. Chaque fois, avant de serrer une main, mon père criait en regardant vers la roulotte : “Ou non ?” Et il agrippait avec vigueur la main de l’homme qui attendait son tour et l’embrassait sur les joues. Et puis de nouveau : “Ou non ?”, en regardant vers la roulotte et il serrait une autre main et embrassait d’autres joues.
A la fin, ils se sont tous rassis et remis à manger. Alors, les femmes se sont levées et elles se sont excusées auprès de mon père et l’ont prié de libérer ma mère qu’il avait enfermée à clé avant de se rasseoir. Lui, il a fait un peu d’histoires et les a chassées mais sans crier, elles se sont éloignées mais ensuite, elles sont revenues à la queue leu leu et ont commencé à lui baiser la main et à chantonner à mi-voix en le priant d’annuler sa décision. Alors, il a sorti la clé et elles sont allées chercher ma mère qui est sortie mais qui s’est assise loin de mon père.
 
J’ai brisé une vague plus haute avec la quille et, comme d’un coup de bâton, je l’ai chassée, elle s’est ouverte en deux d’un côté et de l’autre, deux éventails de gouttes immobiles dans l’air avec une vigueur de cristal.
Mais cette fois, les éventails se sont immobilisés dans l’air où j’étais en train de passer et je les ai heurtés en plein. Je me suis pris un bain complet, je n’ai pas pu les éviter, même si je les ai vus alors que je courais à leur rencontre parce qu’entre-temps le jour était presque venu sur la mer. J’étais trop distrait par les pensées sur mon père et les soldats italiens, tranquilles, indifférents, ils ne veulent pas d’ennuis.
Ils se contentent d’être dans les tourelles à regarder avec des jumelles la mer ou nos bateaux qui partent sans arrêt avec cette activité qui précède les départs et qui a la frénésie d’une fête, une fête continue, innocente, libératoire. Une fête païenne.
Quand les soldats ne regardent pas la mer, ils prennent le soleil et s’ils ne font ni l’un ni l’autre, ils s’occupent de baiser les femmes. Ils sont bizarres, ces Italiens, toutes ces armes et ils s’en servent pas, ils perdent leur temps à traîner dans ces espèces d’arrières et ils baisent seulement avec les femmes, je ne les ai jamais vus baiser entre eux, et pas non plus avec les enfants et en général pas avec les garçons. Moi, j’aime pas, ça fait mal. Je n’ai pas compris à quoi ça sert. Mon frère, pas Vlatko le plus vieux, mais le deuxième, Afrim, il m’a dit que la douleur passe, que tout se met à commencer vraiment et qu’après c’est bon.
Il m’a dit qu’il n’aime pas le faire avec les femmes, qu’il préfère les hommes.
Lui, oui, que c’est un dur, un vrai homme. Mais après, une fois, mon frère Vlatko et mon père se sont disputés avec lui, ils se sont vraiment cognés. Mon frère Vlatko et mon père sont très sévères : ils s’étaient mis en colère parce que Afrim, pour jouer, s’était habillé en femme et parlait d’une voix flûtée. Ils se sont fait très mal parce que mon frère Afrim, il avait beau être habillé en femme, il fait trois mètres cinquante et il est très fort et il les a étendus tous les deux, mon père et Vlatko. Mais eux, ils ont pris un bâton et l’ont frappé par derrière et ils ont commencé à s’y mettre pour de bon.
Au bout d’un moment, sept heures ou environ, ils étaient tous les trois étendus à terre, il y avait du sang partout.
Alors, avec mes frères Zerja et Gazrim, qui sont plus vieux et plus jeune que moi, on est allés chez le médecin mais lui il n’est pas venu parce qu’il a dit qu’il avait les vaches à traire, qu’il devait donner le lait aux soldats italiens. Je me suis mis très en colère, c’était son devoir de venir. Tu es médecin ? Alors, tu dois soigner. Les médecins soignent les gens, après ils traient les vaches. J’ai donc dit à mes frères Zerja et Gazrim de rentrer à la maison et de dire à ma mère et aux voisins que le médecin ne pouvait pas venir et que moi non plus je ne pouvais pas venir parce que j’avais quelque chose à faire. J’ai suivi le médecin, je l’ai vu traire les vaches et recueillir le lait dans les seaux de zinc qu’il a laissés devant la porte de derrière de la caserne italienne. Je me suis approché en silence et je voulais pisser dans les seaux, comme ça, après, les Italiens auraient dit que le lait du médecin n’était pas bon et ils ne le lui auraient plus acheté ; j’avais à peine sorti le pénis que j’ai entendu des gémissements. J’ai pensé voir qui c’était mais sans faire exprès j’ai donné un coup de pied à un seau.
Le bruit a fait sortir en courant un soldat italien qui avait lui aussi le pénis dans une main et un pistolet dans l’autre, et alors on s’est regardés et on s’est mis à rire.
Et puis est sortie une fille qui n’avait pas le pénis en main mais les nichons dehors et la jupe remontée. Je l’ai reconnue et j’ai eu honte, c’était la fille blonde de Lamaj. Moi, j’ai arrêté de rire et elle m’a supplié de ne rien dire à son père et à ses frères et à personne et elle voulait m’embrasser et elle voulait me toucher le pénis et elle m’a même dit : “Je fais ce que tu veux, tout ce que tu veux.” Mais moi, j’avais déjà rentré l’engin et je m’éloignais et je n’aimais pas son parfum à elle quand il est arrivé lui, le soldat italien : il voulait me donner une pièce mais j’ai refusé.
La fille blonde de Lamaj et le soldat italien ne l’ont pas bien pris mais moi, je n’ai rien dit et je suis parti. Je n’ai jamais rien dit à personne de cette histoire. Une fois seulement, je me suis fait expliquer par Kemal, sans dire les personnages ni l’occasion, pourquoi elle avait les nichons dehors. Et Kemal m’a expliqué qu’ils baisaient.
Moi, je l’ai jamais fait avec une femme, mais je me suis demandé comment on fait pour baiser avec les nichons et je l’ai jamais vu faire. Mais ça, je ne pouvais pas le demander à Kemal parce qu’il m’intimide et en fait je ne l’ai pas demandé. Mais je ne l’ai demandé à personne d’autre non plus, parce que j’ai honte.
Ils sont étranges, les Italiens : le soldat ne m’a pas tabassé et il n’a pas voulu baiser avec moi alors que j’allais pisser dans son lait (ce n’était pas contre lui, c’était contre le médecin, mais il ne le savait pas) et il voulait même me payer. Et puis il baisait avec la fille blonde de Lamaj.
Je les comprends pas, les Italiens, ils se contentent de rester dans la tourelle ou au soleil et de baiser avec une fille qu’on leur amène de temps en temps, nous, une de ces étrangères.
Moi, j’ai vu comment ils font, quand on les amène dans la cour de Razy, on les met toutes les unes près des autres pendant qu’autour il y a tous les hommes armés de Razy. Eux, ils les regardent bien et ils les touchent et les emmènent dans la grande salle au deuxième étage de la villa de Razy et là, la fête commence. La fête qui dure toute la nuit.
Les plus douces, Razy les envoie aux Italiens, les autres, on se les garde nous, parce que nous, on est les plus forts et les plus durs.
Avant la fête, il y a la bataille. La bataille, c’est amusant : elles, elles résistent et les nôtres leur balancent des gifles, mais à la fin, c’est toujours pareil parce que nous, on gagne et elles, elles perdent toujours. Qui sait ce qui se passerait si c’était elles qui gagnaient, ne serait-ce qu’une fois.
Moi, je l’ai jamais vue, la fête, parce que j’ai pas réussi à entrer, Razy y participe rarement et les hommes qui sont de garde restent au dehors.
Mais j’ai tout entendu : les cris, les coups de feu, de temps en temps il y en a qui s’enfuient et qui courent, elles se plaignent, il y en a beaucoup qui se plaignent. Et tout le monde boit, mais pas de l’eau, ils boivent de la bière, du vin et d’autres liquides dans des bouteilles bizarres.
La fête, qui a lieu chaque fois que les filles arrivent, presque chaque semaine, dure la nuit entière.
Mais les Italiens, eux, ils ne font jamais la fête et ils ne viennent jamais aux nôtres.
En tout cas, cette fois, la fête, c’était Vlatko qui allait la faire, après les coups de mon père et de l’autre frère, Afrim, le deuxième fils qui s’était habillé en femme et qui parlait d’une voix flûtée. Quand je suis revenu à la roulotte, ils étaient tous partis, ils étaient allés à Valona, où se trouve l’hôpital. Un voisin m’a dit que c’était Gazrim qui conduisait, mon frère plus jeune que moi : il n’y avait pas à s’inquiéter, c’est un as du volant, et que l’état de Vlatko n’était pas très grave. Afrim, qui faisait quatre mètres quatre-vingts, s’était mis très en colère quand Vlatko était allé prendre un couteau et avait commencé à frapper dur, il lui avait balancé un coup de poing dans le menton qui l’avait fait s’affaisser comme une peau de banane et il ne s’était plus réveillé.
Mon père aussi avait pris un coup de poing en plein visage et il avait vomi du sang. Mais avant d’être frappé, il avait agrippé le couteau de Vlatko et avait réussi à blesser Afrim à l’épaule. Puis, lui aussi avait été assommé.
C’était le soir, les voix des présentateurs de télévision italiens sortaient des roulottes où les autres étaient en train de manger. Alfred, notre voisin le plus proche, en me voyant par le hublot, m’a invité à entrer manger avec eux, mais je n’avais pas faim.
Je pensai : maintenant, je vais à l’endroit où ils se sont frappés. Il y avait du sang partout, il resterait là jusqu’à ce que l’herbe l’ait recouvert ou que les chaussures l’aient effacé. Je m’assis pour regarder. Approchai la tête de la terre et reconnus l’odeur du sang. Qui sait de qui, de mon père, de quel frère…
Je me sentais bizarre, tout seul, Dieu sait où était ma famille. Alors, je jurai vengeance devant le soleil du couchant et les antennes paraboliques, passai le doigt dans le sang et me salis le visage comme Schwarzenegger avant une action où il tue tous ses ennemis.
J’allai dans l’étable du médecin qui n’était pas loin, à quelques centaines de kilomètres, j’entrai sans faire de bruit et sans effrayer les trois vaches. Je donnai un baiser à la plus jeune et la caressai, puis lui couvris la tête avec un sac que j’avais trouvé avant, et avec deux bâtons en même temps, je frappai les yeux parce qu’on m’avait raconté que les vaches aveugles font du lait acide. Comme ça, le médecin ne pouvait plus vendre ce lait.
Elle meugla un peu et je m’enfuis.
Le quatrième jour, Afrim arriva. Il était habillé en homme mais avait des chaussures à talons hauts, il descendit d’une voiture énorme qu’il avait volée parce que lui, il n’avait jamais eu d’auto et n’avait même pas les sous pour en acheter une.
Mon frère Afrim arrêta la voiture devant sa roulotte, parce que depuis longtemps il vivait seul, pour la prendre en remorque, je m’approchai en lui demandant des nouvelles de la famille, mais il me dit seulement : “Qu’est-ce que tu veux, bordel ?” sans prendre sa voix flûtée et il repartit en faisant crisser les pneus et en soulevant beaucoup de poussière.
Après, je ne l’ai plus revu.
Ma famille est vite revenue, cent vingt-trois jours après, je crois. Mon père avec un énorme sparadrap rigolo sur le nez, ma mère et ma sœur Natasha revinrent mais pas Vlatko ni Zerja ni Marcella ni Gazrim qui restèrent avec lui à l’hôpital. Ils sont revenus quelques jours plus tard. Mais mon frère Vlatko, quand je l’ai revu, n’était pas pareil qu’avant et depuis il a toujours parlé peu et n’a plus jamais souri. Pour moi, il n’a plus tout compris, quelque chose, je crois, lui échappe.
 
Quand je me tourne vers l’arrière, il n’y a pas encore de lumière. Mais il fait déjà chaud. Dans les vapeurs qui se lèvent sur l’eau, on entrevoit dans mon dos, très basse, la côte. Je m’assure que le câble de poupe attaché au pneumatique vide que je tire est assez lâche mais pas trop. Indolent, réticent, le pneumatique relève un peu le museau pour laisser passer une vague, il soulève le menton ; par moments, il voudrait s’en aller de son côté mais moi, je le tiens à l’œil, la corde je ne la laisse pas aller.
Devant, c’est l’obscurité, encore plus en avant, la nuit noire, quelques étoiles vibrant de lumière.
J’aime être lyrique, libérer la veine poétique qui est en moi. Moi, je suis pas n’importe qui, je suis le plus intelligent de toute cette région, même si j’ai seize ans presque dix-sept.
J’entends une rumeur au loin, je me retourne, ne vois rien ; à distance, un bruit de souffle sur l’eau. Bizarre, la mer est calme, même si elle va monter parce que d’ici peu, il y aura du vent fort. C’est toujours comme ça dans cette zone : tout est calme mais quand tu penses que ça va rester calme et que tu es sur le point de te détendre, tout à coup, c’est la fin du monde, le vent commence à souffler et souvent il se lève des vagues hautes de quatre mètres. Ce n’est pas agréable de rester en mer par ce temps, même si ces pneumatiques sont résistants.
Je ne comprends pas, il me semble… comme s’il y avait quelqu’un, le voilà, là, un autre souffle d’eau ; je ralentis, tente d’écouter mais même si je garde le moteur emballé, ces deux cents chevaux entre la respiration et le crachotement continu ne te laissent rien entendre. Je devrais éteindre et écouter, mais c’est une manœuvre qui ne me plaît pas, et je n’aime pas cette zone de la mer. Ces moteurs sont très puissants mais Razy ne les entretient pas bien, il faudrait les réviser et les contrôler sans arrêt, mais lui il ne le fait pas et moi je ne m’y connais pas trop en moteur, je sais juste faire les trucs indispensables. Alors, j’ai peur qu’ils ne repartent pas ou qu’ils repartent difficilement.
Je regarde encore un peu mais ne vois rien d’étrange.
Je contrôle de nouveau le canot que je remorque, celuilà aussi est de Razy, en mer on ne contrôle jamais assez.
Il ne sait pas entretenir les moteurs mais il est bon avec moi, Razy.
Moi, je travaille pour lui, je suis l’unique naufrageur de hors-bord.
Chaque fois qu’il m’appelle, je me mets à la barre de mon Super IV et j’attache tout seul le canot à couler.
Je sors de nuit d’une crique à deux ou trois milles au nord de la tourelle des Italiens, que je rejoins à pied en venant de la villa. Là, il n’y a personne : je préfère ne pas me faire voir. Lui, Razy, il s’en fiche, il dit que de toute façon, il ne peut rien arriver et que lui, il est le plus puissant, peut-être le plus puissant de toute l’Albanie. Je ne sais pas si c’est vrai, peut-être qu’il exagère, mais c’est vrai qu’il n’y a pas de risques, et qu’il n’y a pas de risques pour lui. Moi, de toute façon, je préfère ne pas me faire voir, je suis discret.
Donc je sors la nuit de la crique où est amarré le Super IV sans que personne me voie. Peut-être que les Italiens, de la tourelle, dans le silence de la nuit, ils entendent le bruit du moteur mais ça, vraiment, ils n’y font pas attention. Et de toute façon, ils ne savent pas que c’est mon moteur, ça pourrait être n’importe quel moteur.
Je sors de la crique en tirant le pneumatique à couler, une moitié des plombs s’y trouvent déjà, l’autre moitié dans le mien. Je voyage la nuit sans lumières, seul, je sais où je dois aller, je n’ai pas besoin de lumières, je m’aperçois tout de suite s’il y a quelqu’un dehors, j’ai l’œil entraîné. Mais je me sers de la boussole, ça oui : je dois trouver le point exact et dans la nuit ce n’est pas facile, même pour quelqu’un comme moi. Elle est bien, cette boussole, à côté de la barre, je la garde couverte parce qu’elle est au phosphore et, dans le noir, quelqu’un pourrait la voir de loin. Je déplace la toile juste pour la consulter, les étoiles à elles seules ne suffisent pas, je ne suis pas encore assez expert, même si je le deviendrai bientôt. Et puis les étoiles, par ici, avec la brume, l’hiver (parce que je sors toute l’année), on ne les voit pratiquement pas.
Je suis un spécialiste, moi, un professionnel, pas un scafista , pas un vulgaire scafista. C’est trop simple, en partant d’ici, je pourrais arriver en Italie les yeux fermés, sans jamais les ouvrir, même si je n’y suis jamais allé, dans le sens de toucher terre. Mais je sais où c’est et comment on y arrive.
Qu’il essaie, qu’il essaie donc, un scafista quelconque, qu’il essaie, lui, d’arriver les yeux fermés à l’endroit convenu que je connais, un banc, où le fond, de sable, se voit à l’œil nu : c’est là-dessous, à pas plus de quatre mètres de profondeur.
C’est une petite sèche, pas très large, une très haute cunette, une bande sableuse qui pointe du ventre profond de cette mer, à deux heures au large de l’Albanie, entre deux immenses abysses.
Je le sais comme je sais naviguer à la boussole, pour la même raison : c’est un marin d’Ancône qui me l’a appris, un brave homme. Je l’aime beaucoup.
Ça s’est passé voilà de nombreuses années, d’après ce que m’a raconté mon père. Moi, je me rappelle seulement qu’Antonio, c’était le nom du marin d’Ancône, venait le matin me prendre, il y a de ça trente ou peut-être quarante ans, moi j’avais pas plus de cinq ans, et il m’emmenait avec lui en bateau, un grand bateau, quelquefois même pour plus d’une journée.
Lui, il commandait et tout le monde l’écoutait, ils faisaient ce qu’il disait. Moi, je pouvais aller où je voulais, sauf dans la salle des machines, je pouvais entrer où les autres ne pouvaient pas entrer, comme dans sa chambre ou dans la cabine de commandement, où il était le roi et les autres ses esclaves. Il me faisait tout toucher et il m’apprenait tout ce que je lui demandais. Il était très bon avec moi, il me faisait beaucoup manger et toujours des plats excellents et il m’expliquait la mer.
C’est lui qui m’avait fait voir la sèche, en me montrant en même temps le point cardinal sur la boussole et le point géographique sur la carte nautique.
– Ne le montre à personne, c’est un secret entre toi et moi, un jour, ça pourrait t’être utile, il m’a dit avec gentillesse.
Je ne l’ai jamais oublié et je n’en ai jamais parlé à personne, j’y ai fait allusion une seule fois chez moi, et Razy était là. Toute la famille était réunie et élégante parce qu’il y avait Razy.
C’était il y a longtemps, j’avais trente, peut-être quarante ans, et Razy me plaisait, il allait et venait dans une auto très longue et avec des hommes armés qui ne le quittaient jamais. Mais surtout, j’aimais son incisive d’or : une touche d’élégance et de distinction, oui, de distinction. Personne ne pouvait se le permettre, seulement lui ; mon père en avait une mais il avait dû la mettre en gage quand Natasha était née. Toutes les autres dentitions du village étaient constituées plutôt de cavités que d’os et d’émail.
En ville, par contre, j’en ai vu beaucoup des personnes avec une dent d’or, quelques-unes en ont même plusieurs. Mais en ville, à Valona, quand j’y ai été, ils sont beaucoup plus riches ; le village où je suis né, lui, est très pauvre.
A Durazzo aussi, j’en ai vu beaucoup. Et à Tirana, alors…
A l’époque, Razy me plaisait parce qu’il était grand et fort, mais pas comme mon frère Afrim que des gens grands et forts comme lui, il n’y en a pas. En tout cas, Razy était grand et fort quand même et il faisait peur à tout le monde, il lui suffisait d’un regard.
Il était notre parent du côté de ma mère, parce qu’il avait épousé une cousine à elle, Mària, et il aimait bien ma mère. J’ai toujours soupçonné qu’il l’aimait trop bien, parce qu’elle, durant cette période, elle allait toujours chez Razy avec un de ses hommes, Veriko, qui venait la prendre en voiture, et toujours quand mon père n’était pas là.
Une fois, j’ai suivi l’auto mais je ne courais pas assez vite et je me suis arrêté, hors d’haleine. Mais plus tard, j’ai revu la voiture devant la villa de Razy et je me suis caché à attendre. Au bout d’un petit moment, ma mère est sortie, à l’intérieur il y avait des filles et Razy l’accompagnait à la porte. Ma mère était contente, elle souriait et avait beaucoup de sacs avec de la nourriture que nous avons mangée le soir à table. Mon père a demandé...

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