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Le noir comme couleurs

De
338 pages

Le noir en couleurs décrit la rencontre d’un jeune informaticien désabusé et contemplatif avec un ancien chercheur du CERN très doué, mais trop sensible, émotif éjecté du monde de la recherche. Cette rencontre, d’abord professionnelle, se déroule au sein d’une unité administrative du CERN dans laquelle le chercheur a été recyclé. L’histoire se déroule sur quinze années pendant lesquelles le monde technologique et économique est en restructuration complète. Le chercheur est atteint d’un handicap qu’il compense par sa capacité à percevoir des couleurs inédites. Il va notamment bouleverser les sciences cognitives par la simple observation des fourmis. Ses découvertes déboucheront sur la mise en place d’un système d’information qui va rendre obsolète tous les autres.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-95312-4

 

© Edilivre, 2015

 

 

Ce roman est une pure fiction. La référence à des organismes comme le CERN, à des sociétés comme Microsoft ou à des personnes réelles n’est que le fruit de l’imagination de l’auteur.

Première partie :

Le travail alimentaire

Mission ordinaire au CERN

Lundi 31 Octobre 2011

Serré comme une sardine en boîte, dans cet avion d’EasyJet, je termine la lecture du rapport de mon prédécesseur sur le projet du CERN. Je ne rejoins pas cette institution scientifique européenne en tant que ponte de la physique de la matière, ni même en tant qu’ingénieur chargé de mettre en œuvre son célèbre accélérateur de particules. Non, je pars travailler au CERN comme simple analyste en informatique. Ma mission a pour but de régler de nombreux problèmes sur le logiciel qu’a vendu ma petite SSII (société de services et d’ingénierie en informatique) dont l’ambition est vraiment plusieurs crans en dessous de celle qui consiste à percer les secrets de la matière. Le logiciel dont je suis spécialiste n’exploite aucune des lois de la mécanique quantique, ni même une seule loi de la physique apprise au lycée.

En vérité, mon logiciel s’occupe de bien gérer les notes de frais des salariés, qu’il s’agisse de salariés d’entreprises privées ou de fonctionnaires de l’Administration. Les notes de frais, vous savez, c’est important. C’est ce qui permet aux salariés d’être indemnisés des frais qu’ils engagent àtitre personnel pour bien accomplir leur travail. Même au CERN, chercheurs, ingénieurs, techniciens et ouvriers sont susceptibles de se déplacer, de découcher ou de manger loin de leur foyer. Les notes de frais, ça permet aussi de mettre un petit peu de beurre dans les épinards. Avec un peu d’ingéniosité on peut s’inventer des frais tout à fait légitimes, mais qui n’ont aucune réalité concrète. Dans le jargon du travail, on dit « gratter ». Certains salariés récupèrent des notes de restaurant et vont manger dans un Kebab. Bah ! On vole la société, mais juste un peu. A grande échelle cela s’appelle de l’abus de biens sociaux. La gratte, ce n’est pas méchant, d’autant plus que l’administration fiscale veille au grain pour détecter les notes de frais exagérées. Faut faire gaffe quand-même. Contraintes par des contrôles d’ayatollahs du ministère des finances, les entreprises sont obligées d’imposer à leurs salariés des procédures de plus en plus lourdes pour limiter ces petits vols. Ainsi, un ingénieur obligé de se déplacer, devra, pour justifier ses frais, sacrifier une demi-journée de travail par mois pour expliquer à l’Administration, ce qu’il a mangé, combien de fois il a dormi à l’hôtel, le confort du taxi qu’il a commandé. Au rythme des approfondissements de telles vérifications, on demandera bientôt aux salariés des entreprises s’ils peuvent apporter la preuve qu’ils ont bien tout mangé ce qu’on leur a servi et si c’est compatible avec leur régime alimentaire, leur activité sportive et leur poids déclaré.

Le bon sens étant une vertu de plus en plus rare dans ces administrations de contrôle de l’Etat, le logiciel, dont je suis spécialiste, se propose de rendre ces procédures un peu moins kafkaïennes. En attendant que l’Administration forfaitise les déplacements avec desper diem,dontl’intégralité serait librement utilisée par les ayant-droits, on essaye d’automatiser l’enregistrement des frais avec des applications sur smartphone intégrant un petit appareil photo, connecté à un système de comptabilité centralisé.

L’avion commence sa descente vers Genève. L’approche se fait au-dessus du Lac Léman. J’observe avec intérêt cette grande étendue bleue rayée par les courts sillons des bateaux de plaisance. Mes voyages fréquents avec EasyJet m’octroient un petit avantage : je peux choisir mon siège, bien que tous soient de 3ème classe. J’ai donc eu la bonne idée de demander un siège numéroté A. Les places A sont à bâbord, à côté des hublots, ce qui me permet de contempler la ronde magnificence du Mont-Blanc. Le Mont-Blanc, voilà une montagne qui porte bien son nom. Le blanc, on ne voit que ça, sur son dessus immaculé. J’essaye de retrouver l’émotion qui avait été la mienne la première fois que je fus mis en présence de ce monstre de sérénité, coiffant des alpages d’un vert irréel. Hélas, il ne reste plus grand-chose de ma vision d’enfant face à cette impressionnante montagne.

La sortie de l’aéroport de Genève-Cointrin est très fluide. Tout s’enchaîne à merveille : bagages, douanes, contrôles de police. Ces Suisses sont bien des champions de l’organisation.

Me voilà déjà dans le taxi qui file en direction des monts Jura. En route, je vérifie que j’ai bien réuni tous mes papiers ainsi que mon ordre de mission et les questionnaires préremplis nécessaires à l’entrée du CERN. Tout est bien rangé dans la plaquette commerciale cartonnée de mon entreprise dont la page de garde brille comme un sou neuf.

Ma société s’appelle Solatium. Ben oui ! Cédant à lagrande mode de la conversion des acronymes barbares en mots savants, elle a voulu faire comme les grandes et s’est choisie un mot antique comme nouvelle appellation. Solatium voulant dire confort en latin, ce choix veut signifier à ses clients et à ses prospects, le confort qu’elle peut apporter avec ses outils de gestion administrative.

Personnellement, je trouve cette mode un peu pédante. Solatium a quand-même eu le nez creux d’abandonner son ancienne appellation, SILVA (société informatique de logiciels à vocation administrative) qui la faisait confondre avec une entreprise forestière. Au dos de la plaquette, les logos des sociétés clientes ou partenaires semblent accrochés comme des boules au sapin de Noël. Les logos du CERN et de la DGA associés à celui de mon modeste employeur peuvent véhiculer l’illusion que Solatium est une entreprise qui, comme le CERN, fait aussi des tas de tests et de calculs savants. Le logo du CERN figure de la même manière sur la plaquette de la société qui gère sa cantine ou bien sur celle de ses jardiniers. Ces autres fournisseurs, ont tous le même besoin de reconnaissance, que cette proximité avec le CERN favorise.

Nous arrivons presque au pied des montagnes et je découvre enfin le CERN. Une espèce de grosse usine avec des immeubles de bureaux à son entrée. La seule originalité du site consiste en un bâtiment posé en dehors de l’enceinte en forme de sphère, couleur rouille. La sphère, constituée de strates ajourées, laisse deviner un noyau sphérique au cœur. Référence à l’atome sans doute.

Le taxi me dépose devant le poste de sécurité. Une fois entré, je suis mis en présence de charmantes jeunes filles s’affairant à joindre les correspondants des fournisseurs, des représentants de commerce ou des consultants ayantrendez-vous ce lundi matin. Certaines personnes soupirent ou attendent calmement en sirotant l’infâme café du distributeur proposé pour trop cher. Je reconnais très rapidement la pagaille de la plupart des organisations publiques où chaque contretemps dans la mise en relation avec les interlocuteurs est mis sur le compte de procédures aussi intangibles que pénibles, mais dont tout le monde est responsable mais non coupable.

J’entends enfin héler mon nom, restitué de façon très approximative. Un sexagénaire, l’air jovial, me sourit et m’accueille chaleureusement. Après quelques échanges sur mon voyage et sur le temps froid dans le genevois, mon cornac essaye de devancer mes questions sur le site en fonction des orientations de mon regard.

Admirant le magnifique bâtiment en acier et en verre, Monsieur Bercovian, salarié du CERN et chef-comptable de la cellule « Notes de frais », semble s’excuser en me dirigeant vers un autre bâtiment.

Je me doute bien que la cellule administrative que je vais rejoindre, n’est certainement pas un service phare du CERN et qu’on ne lui a pas choisi ce beau bâtiment. Et effectivement, on a trouvé un lieu d’accueil pour le service que je vais rejoindre, d’une facture en cohérence avec son rôle.

Après une petite trotte à travers des allées bien arborées nous arrivons finalement devant un bâtiment très moche. Le bureau de Monsieur Bercovian est au premier étage. On y accède par un escalier extérieur en métal très sonore. Il s’agit d’une salle vieillotte, bordélique, avec des vieilles armoires et des bureaux en bois qui ressemblent au mobilier de mon école primaire. La seule touche de modernité réside dans les ordinateurs de bureau flambantsneufs avec leur écran plat. Trois femmes s’activent avec une certaine fébrilité, deux au téléphone, une autre investie dans la saisie d’une pile impressionnante de paperasse.

Monsieur Bercovian et moi, nous isolons du bruit dans une salle de réunion de la taille d’une petite salle de bain. Il me réexplique tout ce que nous nous étions déjà dit au téléphone avec mon patron sur les attendus de ma mission. C’est son équipe qui procèdera à la recette de mes travaux mais au quotidien, je travaillerai sous l’autorité de la SDIAC (Sous-Direction Informatique pour l’Administration Comptable). Bercovian est apparemment un brave homme sans grande envergure ni charisme, mais très chaleureux avec un regard mêlant nostalgie et renoncement. Je l’écoute poliment en me gardant bien de lui poser des questions supplémentaires pour accélérer mon installation.

« Le temps est venu de vous montrer votre poste de travail » dit-il avec un air satisfait. Nous redescendons le bruyant escalier, marchons quelques dizaines de mètres pour rejoindre une rampe d’accès qui, elle, descend.

« Vous travaillerez en salle K8. Les bureaux sont sous l’imprimerie, mais ne vous inquiétez pas, les bureaux sont très bien éclairés ».

C’est bien ce que je craignais. Je vais encore passer deux ou trois mois dans un trou à rats. Monsieur Bercovian voyant la déception sur mon visage m’explique que mon lieu de travail est semi-enterré mais très bien agencé. Il ne fera aucune remarque sur le bruit des machines transmis par le plafond, ni celui de la chaufferie que l’on entend très bien jusqu’à l’entrée de la salle de travail.

J’arrive dans l’antre du K8. Une espèce de rucheformée d’une trentaine de personnes travaillant en « open space », mais une ruche assez silencieuse où chacun semble ne parler qu’à son ordinateur.

Monsieur Bercovian me conduit en direction d’un bureau cloisonné. Des parois de verre enferment un homme sans âge, disons autour de quarante ans, très bien habillé avec un petit gilet cintré ressemblant à un vêtement pour femmes. En nous voyant il sort de son aquarium et se présente : « Jean-Christophe Guitton, directeur des projets de la SDIAC. Il serre mollement la main de Monsieur Bercovian puis la mienne sans me regarder. Il s’exclame : « Désolé ! J’ai complètement oublié l’arrivée de Solatium, j’avais une conf-call avec les US pour le changement de serveur de l’environnement de recette du projet Gershwin ». Son phrasé un peu maniéré évoque un peu la grande Zaza de la cage aux folles. Je m’efforce d’évacuer cette pensée.

Avec cette petite formule d’accueil, je mesure à qui j’aurai à faire. D’abord je rejoins bien une équipe française même si le CERN est en Suisse. L’impréparation de mon accueil m’en fournit bien la preuve. Je constate sans surprise l’absence de bonne organisation et je prends bien conscience de la quantité négligeable que ma personne représente pour ce petit patron. Encore une fois, je reste une personne sans nom. Je suis juste un label, un nom de fournisseur. Bref, pour lui, je suis un numéro ou plutôt un nombre, un nombre décimal dont la valeur est voisine d’epsilon.

« Conf-call », pour conférence téléphonique, en plus avec les US, les Etats-Unis, formule grandiloquente indiquant que sa conversation avec les maîtres du monde est bien plus importante que mon intégration dans seséquipes. Le projet Gershwin ne m’a pas été présenté mais je saisis que c’est un truc important pour lui, et qui fera la différence entre ceux qui jouent du piano et ceux qui les poussent.

Jean-Christophe Guitton trouve vite une solution. « Y’a qu’à m’installer sur le poste de Brigitte, en congés ». Encore un grand yaka ! Je souffrirais bien un petit déménagement lorsqu’on m’aura trouvé un poste de travail adapté à ma mission.

Jean-Christophe Guitton fait partie des gens débordés qui n’ont jamais de temps à consacrer aux autres. Tout dans son expression dit : « Je suis important, je ne peux pas déléguer mon travail car je suis le seul apte à le faire ». Jean-Christophe Guitton continue à évoquer ses responsabilités importantes et sans cesse croissantes.

Je ne connais Jean-Christophe Guitton que depuis trois minutes et je sais déjà qu’on ne passera jamais les vacances ensemble. Ni lui, ni moi n’en aurions envie de toute façon.

Monsieur Bercovian se sépare de nous et me confie à Guitton qui se plie à l’exigence de me présenter à ses équipes. Je rencontre un à un mes futurs collègues de mission, ces ouvriers des temps modernes qui œuvrent dans des projets immatériels. Puis on m’installe dans la partie la plus sombre du K8, la partie bénéficiant de l’éclairage naturel des soupiraux semblant réservée aux postes les plus élevés. Dans le semi-enterré, j’observe que certains ont droit à la partie « semi », moi je devrais accepter d’être dans la partie vraiment « enterrée ».

Le boulot

Mardi 1erNovembre 2011

La liste des tâches à exécuter pour ma mission de quelques semaines est assez claire à présent.Comme dans toute mission,il y a les corvées, le boulot normal et de rares tâches plus attrayantes. Parmi les corvées, il y a une multitude de petits travaux ne nécessitant pas de compétences exceptionnelles. Le truc que tout le monde sait faire mais que personne ne veut faire. On pourra donc déléguer ces tâches à l’esclave de service, le prestataire anonyme, non syndiqué, non représenté, remplaçable par celui d’une autre société esclave s’il n’est pas d’accord. Là, il s’agit d’utiliser un logiciel de mise en forme de données où les aspects de présentation, comme la police de caractère, la couleur du cadre, l’ordre des colonnes du tableau seront l’objet de longues discussions et de tergiversations. Ce travail offrira au moins aux personnes incapables de vérifier si le rapport final est juste ou non, mais surtout la joie de critiquer la couleur ou la densité de l’information sur le papier. Bref, à défaut de pouvoir agir sur le fond des choses le donneur d’ordre montrera qu’il domine son sujet sur la forme.

Guitton a prévu que je réalise ces rapports avec unlogiciel de reporting assez répandu, Crystal Report, dont la maîtrise ne requiert que des compétences techniques. Je dois réaliser ces travaux en tâche de fond, c’est-à-dire seulement si les autres sujets sont arrêtés par des blocages, ou en attente d’instructions. Je dois produire 15 rapports dans mes moments « de creux ».

Dans les tâches relevant de la routine, du boulot de tous les jours, on m’a sorti un journal d’anomalies avec 17 problèmes à régler. Normalement, le problème est réputé qualifié par une première analyse qui se propose de donner des pistes pour faciliter les recherches. Etant donné l’effort substantiel que suppose cette première analyse, on constate souvent que certaines sont bien étayées, d’autres bâclées, et d’autres carrément fausses. Ces conclusions nous permettent d’ailleurs, à nous les réparateurs, les plombiers de flux de données, de mesurer la crédibilité de ceux qui déclarent ces problèmes. Les catégories d’analyse « étayées », « bâclées » et « fausses » ont toutes leurs spécialistes. La résolution de ces problèmes exige de celui qui mène son enquête des qualités proches de celles des enquêteurs de police ayant en charge des énigmes à résoudre. Cela peut être pénible mais parfois c’est drôle, voire passionnant.

La partie noble du métier est celle du projet complet. Le maître d’ouvrage part d’une carence de son logiciel, qu’il convertira en besoin, puis en cahier des charges. Le maître d’œuvre exécutera la demande et vérifiera constamment avec le maître d’ouvrage que le besoin est compris et que la solution mise en œuvre au fil de l’eau lui convient. C’est comme un meuble à construire. Au départ on a une idée et on fait alors un plan pour sa concrétisation. On réalise puis on corrige, car le meubledans la réalité montre que le plan de réalisation n’est pas toujours pertinent ou recèle des absurdités. Alors on donne un coup de rabot par-ci, on cloue un taquet par-là, on colle de la marqueterie un peu partout pour cacher la misère.

Le projet principal m’a été expliqué à partir d’un document qui ressemble à un mode d’emploi comme si le projet avait déjà été réalisé alors que pour l’instant rien n’existe. Il s’agit d’un ensemble de pages Web permettant la saisie rapide et simplifiée de frais de mission. La saisie sera guidée en fonction des différents types de mission les plus connus au CERN. Cette facilité est notamment supposée réduire d’un facteur 2 les temps de saisie pour les ingénieurs visitant leurs fournisseurs.

Le travail à la chaîne

Mardi 8eNovembre 2011

La réalisation des rapports avec le logiciel Crystal Reports commence vraiment à me fatiguer. Dès que je réalise un rapport on m’en colle un nouveau à faire. La pile ne maigrit pas. J’ai l’impression de travailler aux pièces. C’est le travail abrutissant par excellence. On pourrait comparer cette activité au tissage de Pénélope. Certes, il y a une flopée de petits gadgets qui peuvent rendre ludique la construction de ces maquettes de rapport, mais on se lasse très rapidement de ce jouet informatique. Certaines actions relèvent de la cosmétique. Par exemple, comment faire pour rendre un document clair et agréable à regarder. On ne peut jamais être satisfait du résultat final. On peut toujours faire mieux tant les possibilités sont nombreuses. Si en plus, trop de juges se sentent obligés d’apporter un œil critique sur votre travail, l’exercice devient interminable.

Le seul intérêt véritable dans ce travail d’ébéniste, est la résolution de problèmes pour pallier les difficultés à synchroniser des informations hétérogènes pour les agréger selon des règles complexes. Par exemple, ondonnera pour certains tableaux, le détail d’un groupe que si le groupe a certains attributs. On introduit des règles de logique qui parfois peuvent se contredire. Il faut alors demander au donneur d’ordres de clarifier ses règles, son besoin réel, etc.

Au K8, il existe un consultant qui est le spécialiste de Crystal Report. Il s’appelle Manh. C’est un vietnamien de 45 ans, rescapé des boat-people, arrivé en France dans les années 80. Manh est une perle. Un type extrêmement fiable avec une mémoire d’éléphant. Le problème avec Manh, c’est la pratique des langues étrangères. Manh est absolument allergique à l’anglais. Son inaptitude à parler anglais lui a hélas fermé énormément de portes. Du coup, il reste attaché à une société de services qui l’exploite jusqu’à la moelle. Manh travaille depuis 20 ans au CERN et son contrat est régulièrement renouvelé.D’ailleurs, même les membresdu personnel du CERN pensent que Manh fait partie des leurs, car Manh est de tous les projets, et il sauve bien des situations.

Manh peut fonctionner comme un ordinateur. Quand on le branche sur un logiciel qu’il connaît, Manh et le logiciel se confondent. Manh sait tout du logiciel Crystal Report, tout de son fonctionnement, tout de ses pièges, tout de ses limites, tout de ce qu’on peut faire avec. Il est incollable. Manh n’est pas seulement le plus compétent dans l’utilisation de Crystal Report, le logiciel qui produit de magnifiques bulletins de salaire, de magnifiques factures ou de magnifiques lettres publipostées, il est aussi très compétent dans l’utilisation des plus vieux logiciels du CERN.

J’ai découvert avec amusement que l’un de ces logiciels utilise une commande qui s’appelle Man(abréviation de Manuel) servant à la sollicitation d’une aide en ligne, l’équivalent de « help ». On tape « Man » quand on ne sait pas.Ici au K8,on a notre Man en chair et en os. On fait venir notre Manh à nous, notre petit asiatique presque muet, et le problème disparaît.

On pourrait très bien lui confier la réalisation de tous les rapports informatiques. En effet, il va 10 fois plus vite que quiconque dans la réalisation de ce genre de tâche. La hiérarchie du K8, dans un accès d’humanité, a quand même considéré qu’il n’était pas loyal de se débarrasser systématiquement des tâches ingrates auprès de Manh. Cependant Manh est toujours là pour expliquer comment faire quand les autres ont deux mains gauches.

Il n’y a pas qu’avec l’anglais que Manh a des problèmes. Son français est difficilement compréhensible malgré sa préférence très marquée pour l’usage de phrases courtes. En revanche, il comprend tout ce qu’on lui dit, et même ce qu’on ne lui dit pas. C’est un passionné de technologie et un dépanneur hors-pair. Quand les gens viennent le voir pour régler un problème, Manh écoute et parle peu. Ceux qui sollicitent Manh ont toujours l’impression qu’ils n’ont pas donné assez d’informations, cependant Manh comprend tout et trouve toujours une solution dans la mesure où le problème est purement technique. Manh ne se pose jamais la question de la finalité d’un logiciel. Qu’un logiciel serve à donner la masse salariale du mois ou à compter le nombre de fois où la lettre « z » est utiliséedans un email, pour lui, c’est pareil. C’estune question posée comme une autre et la légitimité de la question n’est pas son problème. Manh, malgré son ancienneté est le consultant le plus mal payé. Régulièrement, des SSII concurrentes travaillant pour leCERN lui proposent un meilleur salaire, mais Manh refuse d’être ainsi débauché. Manh s’estime être un miraculé de la vie et voit toujours dans son premier et unique employeur un sauveur auquel il doit une reconnaissance éternelle. Impossible de le faire penser autrement. Manh se dit heureux de sa vie et ne veut rien y changer. Manh est l’esclave qui aime son maître et qui se sent en sécurité avec lui. Il ne voit l’affranchissement et l’enrichissement que comme des sources de problèmes.

Finalement, le comportement de Manh m’arrange bien, et comme les autres, j’exploite Manh en le sollicitant beaucoup. Manh est pour moi une sorte de bouée de sauvetage, toujours disponible. C’est une assurance « compétences » gratuite, dont tout le monde profite. Tout le monde aime Manh. Le contraire serait très bizarre, d’ailleurs.

Particules et anti-particules

Mercredi 9 Novembre 2011

Comme je l’ai expliqué, le CERN est un centre de recherche dont l’objet principal est la compréhension de la matière. Il est très difficile de comprendre à quoi servent ces recherches. On explique en gros que le CERN a son propre bestiaire de particules comme les quarks, les neutrinos, les électrons, les bosons, etc. On n’y comprend déjà rien, que déjà, on nous explique qu’il existe, aussi, des antiparticules. En effet, on peut opposer à l’électron, dont tout le monde sait aujourd’hui que c’est la particule élémentaire de l’électricité, un antiélectron appelé positron. Si on rassemble un électron et un positron, les deux ne vont pas seulement se neutraliser. Non, ils vont s’annihiler. On les marie, et hop, plus rien ! Même pas de vaisselle cassée. Même pas de problème de garde d’enfant. C’est comme si les deux entités n’avaient jamais existé.

Au K8 on est très loin de ces problèmes de particules et d’antiparticules. Cependant, j’ai trouvé parmi le personnel du K8, une antiparticule à la particule Manh. L’anti-Manh s’appelle l’Afuir. En fait il s’agit d’un ingénieur, expert du langage Java, travaillant sur uneapplication très critique pour le CERN. Cet ingénieur s’appelle Thierry Afquir. Bien que brun à la peau mate, son physique n’a rien à voir avec le pays dont son nom est originaire. Son nom est d’origine arabe et son père est un pied-noir rapatrié d’Algérie en 1962. Thierry Afquir a plutôt l’air d’un mec du Nord. Les yeux bleus, le cheveu dru coupé en brosse, le nez fort et droit, le menton large. Thierry n’a pas une très belle silhouette. Les mars et les nutz qu’il consomme à longueur de journée menacent chaque jour un peu plus les boutons de ses chemises dont il ne souhaite pas augmenter la voilure. Côté comportement, il n’a rien d’un « team player ». Il se vante régulièrement de ses compétences et ne souhaite absolument pas en acquérir d’autres au contact de ses voisins. Pour lui, un tel exercice serait non seulement inutile mais pourrait, en plus, perturber son mode de travail. Thierry est loin d’être un imbécile. Il aurait pu entrer à Polytechnique, mais son aversion pour les militaires, lui a fait préférer Supélec. Il travaille pour un fournisseur du CERN qui vend des systèmes informatiques permettant de faire des inventaires avec des codes barre et des QR codes. Cette boîte est très appréciée au CERN et Thierry est l’ingénieur de référence vers lequel convergent toutes les demandes de mise au point et d’amélioration de la dernière version High-tech du logiciel. Apparemment, Thierry Afquir est très compétent dans son domaine, et semble par ailleurs en maîtriser bien d’autres. Mais il y a un problème avec lui. Un problème aussi gros que lui. Thierry n’aide personne. Thierry ne parle qu’à ses clients, en faisant toujours le maximum pour se mettre en valeur et s’arroger l’intégralité des mérites, si d’aventure, il a été obligé d’associer d’autres personnes à son projet. Il peutaussi parler très longuement pour expliquer combien il est important et combien il est fort.

Au départ, ses collègues et voisins ont tout à fait admis qu’il était très compétent et ont cherché à arracher quelques miettes de son immense savoir. Cependant, si jamais quelqu’un s’inscrit dans cette perspective et se poste à ses côtés pour lui poser une question en attendant patiemment qu’il termine ce qu’il est en train de faire, l’attente silencieuse risque d’être longue. Sa concentration sur son écran et ses soupirs réprobateurs au regard de la réduction de son espace d’intimité, va rapidement décourager le demandeur.

Moi, je n’ai pas eu cette politesse en lui demandant de m’aider sur une commande complexe, écrite en SQL. Voyant qu’il ne s’intéresse pas à moi, je n’hésite pas à le déranger dans son travail en lui parlant alors qu’il garde les yeux rivés sur son écran. Il m’a cependant lancé un œil noir qui semble exprimer une pensée très simple « Te rends-tu compte du temps que tu vasme faire perdre ?Qu’est-ce que tu viens m’emmerder ? »

Visiblement Thierry a entendu la question que je lui ai posée. J’ai cru un moment que mon audace allait finalement payer. Mais non. Et il me fait une réponse qui ne m’encouragera jamais plus à lui demander quoi que ce soit. « Je pourrais répondre à ta question concernant ce problème vraiment basique, mais je ne te donnerai pas la solution parce que cela ne te rendrait pas service. Cherche un peu et tu trouveras. Et quand tu auras trouvé par toi-même tu me remercieras. »

J’ai comme une envie de le frapper. Une envie de crever cette baudruche pleine de suffisance. Il a déjà détourné son regard pour rejoindre le seul interlocuteur duK8 digne de son intérêt, à savoir son ordinateur ultra puissant. Moi, je continue à le regarder, le visage blanchi par la colère. C’est sûr, ça se bouscule dans ma tête. « Que fait un tel gus dans le monde du travail ? Si nous devions partir à la guerre, ce genre de type ne serait-il pas plus dangereux que l’ennemi qu’on devrait affronter ensemble ? Ce type a-t-il déjà été dans la merde au point qu’il demande du secours ? » J’avais déjà été averti de son attitude égoïste mais je pensais que les gens exagéraient. Ben, maintenant, j’ai une excellente illustration de son comportement que je ne suis pas près d’oublier. Faisant mon deuil définitif de toute idée d’aide auprès de cet abruti, je ne peux m’empêcher de livrer le fond de ma pensée.

« Ecoute-moi Thierry ».

Le type me snobe. Je lui pose une main sur son épaule en le relançant.

« Thierry Afquir ! Regarde-moi, quand je te parle. C’est juste une question de politesse. »

Thierry secoué par la tournure du dialogue finit par tourner son siège vers moi, un peu inquiet.

« Je suis autant convaincu que toi, que je peux trouver la réponse par moi-même. La différence, c’est que cela me prendra une heure à régler mon problème alors que si c’est toi qui me donne la réponse je ne te fais consommer que 20 secondes de ton temps. Si une heure de mon travail coûte moins cher que tes vingt secondes, qu’est-ce que tu fous sur ce plateau avec nous ? Ta place est au LHC pas au K8. Peut-être même à l’académie des sciences. Je m’excuse d’avoir pollué ton environnement de travail avec mes questions stupides. Désormais, je ne te dérangerai plus jamais, et je te souhaite de n’avoir jamais besoin depersonne dans ta vie. »

Thierry Afquir n’a pas relevé. Les gens se sont arrêtés de travailler, conscients de la possibilité d’un coup de grisou au K8. Certains affichent une certaine réprobation à l’écoute de mon haussement de ton. D’autres, cachent leur satisfaction de voir quelqu’un remettre en place ce déplaisant et égoïste personnage.

Je recevrai des emails discrets de soutien. J’y ai répondu en me permettant une moquerie facile sur son patronyme. J’évoque son nom en omettant le « q ». Je l’appelle désormais « Afuir », un collègue à fuir. Ce sobriquet lui collera à la peau.

L’ami Rémi

Jeudi 10 Novembre 2011