Le parfum français
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Description

Ce roman relate avec beaucoup d'humour les aventures d'Ali Jarjar, un habitant haut en couleur du quartier populaire de Ghaïb, dans une grande ville du Soudan. Ghaïb est l'allégorie d'un quartier populaire d'une grande cité africaine avec ses personnages typiques. L'auteur égratigne au passage la corruption, la guerre civile, et la dictature, il se moque aussi de l'intolérance religieuse et aborde bien d'autres sujets de l'actualité du Soudan et du continent africain, l'émigration par exemple.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2010
Nombre de lectures 256
EAN13 9782296693760
Langue Português

Informations légales : prix de location à la page 0,0079€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Parfum français
Lettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan
 
Ahmed ISMAÏLI, Dialogue au bout de la nuit, 2010.
Mohamed BOUKACI, Le Transfuge, 2009.
Hocéïn FARAJ, Les dauphins jouent et gagnent, 2009.
Mohammed TALBI, Rêves brûlés, 2009.
Karim JAAFAR, Le calame et l'esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI, Ô Besançon. Une jeunesse 70, 2009.
Abubaker BAGADER, Par-delà les dunes, 2009.
Mounir FERRAM, Les Racines de l'espoir, 2009.
 
Dernières parutions dans la collection écritures arabes
 
N° 232 El Hassane AÏT MOH, Le thé n'a plus la même saveur, 2009.
N° 231 Falih Mandi, Embrasser les fleurs de l'enfer, 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI, Fiction d'un deuil, 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB, Le Bâton de Moïse, 2008.
N° 228 Walik RAOUF, Le prophète muet, 2008.
N° 227 Yanna DIMANE, La vallée des braves, 2008.
N° 226 Dahri HAMDAOUI, Si mon pays m'était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI, Exode de lumière, 2007.
N° 224 Antonio ABAD, Quebdani, 2007.
N° 223 Raja SAKKA, La réunion de Famille, 2007.
Amir TAGELSIR
 
 
Le Parfum français
 
Roman traduit de l'arabe par Xavier Luffin
 
 
 
 
 
© L'Harmattan, 2010
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan. com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-11097-7
EAN : 9782296110977
 
Chapitre premier : Quand survient une nouvelle...
 
 
Ce n'était pas une nouvelle anodine qu'Ali Jarjar avait interceptée par hasard. Il s'était empressé de se rendre, en courant, dans le quartier populaire de Ghaïb « l'Absent » dans les faubourgs de la ville où il résidait. Même si la nouvelle en soi était concise et brève, sans indices particuliers, l'imagination de Jarjar elle, était bien là, prête à tout moment à transformer l'information en une nouvelle importante.
La Française Katia Cadolet va arriver dans les prochains jours, elle va vivre un certain temps avec vous dans le quartier, dans le cadre d'une étude internationale. Hébergez-la chez vous, où que ce soit, vivez votre vie habituelle.
Voilà exactement ce qu'avait dit le responsable gouvernemental, Mabrouk, lorsqu'il avait rencontré Ali Jarjar dans les locaux de la préfecture où il avait l'habitude de se rendre de temps à autre, avec ou sans objectif particulier. Le responsable le connaissait depuis plus de quarante ans, lorsqu'ils s'étaient affrontés à l'occasion d'un match de football assez brutal, dans une ruelle étroite, et que le responsable en question s'était cassé la jambe. Il l'avait appelé alors qu'il était sur le point de demander la main de Sarira, la vendeuse de thé toujours flanquée devant la préfecture, comme il l'avait déjà fait des dizaines de fois auparavant.
Jarjar, Ali !
Il s'était arrêté dans sa demande en mariage sur la question du montant de la dot et du poids de la bague qu'elle porterait le jour des noces, et il suivit le responsable gouvernemental jusque dans le bâtiment.
Cette étude internationale, de quoi s'agit-il exactement ? Et pourquoi le quartier de Ghaïb en particulier, parmi tous les quartiers de la terre ?
En réalité, nous n'en savons rien. C'est tout ce qui nous est parvenu pour l'instant.
Et quand donc arrivera cette Française ?
Ça non plus nous n'en savons rien. Peut-être dans les jours ou dans les semaines qui viennent.
Et que doivent faire les habitants du quartier ?
Rien de particulier... Vivez votre vie, comme je vous l'ai dit, faites simplement attention si un étranger se trouve parmi vous.
Le responsable gouvernemental retourna à ses occupations, laissant Ali Jarjar perplexe. Durant son long séjour passé dans le quartier de Ghaïb, que les autorités avaient en vain essayé à plusieurs reprises de rebaptiser le quartier Nour « Lumière » Zahr Al-Rawda « Fleur du jardin » ou même Hader « Présent » ils avaient accueilli des centaines d'étrangers, les uns étaient venus en tant qu'hôtes d'une connaissance ou d'un proche d'une manière ou d'une autre, certains étaient venus se cacher après avoir commis un crime dans une ville éloignée, d'autres encore étaient à la recherche d'un terrain facile à acquérir, certains étaient là pour une femme qu'ils désiraient, d'autres encore n'étaient rien d'autre que des étrangers accueillis par un quartier pauvre. Mais quels que fussent ces flots d'étrangers, quels que fussent leur nombre et leur ramification, il s'était toujours agi de gens appartenant à la même chair, celle du pays, qu'ils soient du nord, du sud ou du centre, au bout du compte tous appartenaient au même grand corps de la nation. Le quartier de Ghaïb pouvait communiquer avec eux et eux pouvaient lui parler à tout moment. Mais voilà que maintenant allait arriver une Française d'un pays lointain, et puis il y avait cette étude internationale dont on ne savait strictement rien. « Vivez votre vie comme d'habitude, faites juste attention... »
Il était certain que les habitants du quartier ne comprendraient pas grand-chose à ces énigmes lorsqu'il les leur rapporterait telles qu'il les avait entendues, mais il allait les épicer, les saler, leur donner du goût en y ajoutant quelques détails de son cru avant de les confier aux oreilles de « Microphone » c'était le surnom que l'on donnait à Hakim Al-Nabawi, l'ancien professeur d'Histoire, l'une des personnalités du quartier qui à son tour y ajouterait quelques épices avant de les diffuser dans le quartier, comme il avait l'habitude de le faire à chaque fois qu'une nouvelle information lui parvenait. Jarjar sortit du bâtiment de la préfecture avec précipitation, si bien qu'il en oublia même de retourner chez Sarira la vendeuse de thé afin de terminer les préparatifs de leur prétendu mariage, et d'insulter le jeune cireur de chaussures qui s'était moqué de ses mocassins crasseux devant tout le monde. Ali Jarjar était l'un des habitants du quartier qui faisaient le plus jaser, en troisième position après Al-Dagil qui était rentré dans sa lointaine campagne, au nord, après avoir vécu dans le quartier et avoir fait la noce en ville pendant soixante-huit ans, et Raksha, celui qui vendait de la glace en été et qui avait usurpé le titre royal d'un citoyen d'un pays voisin afin d'aller en ville et d'épater durant trois ans les femmes, les hauts responsables et même les plantons, jusqu'au jour où le propriétaire du titre en question vint l'en dépouiller dans toute la ville, ce qui eut pour conséquence qu'il perdit cinq années de sa vie en prison.
Ali Jarjar était grand, rondelet, il n'avait plus beaucoup de cheveux et ne portait pas de moustache. Il était né et avait grandi dans le quartier, il avait travaillé comme contrôleur des ateliers d'entretien des locomotives du chemin de fer, jusqu'au jour où ce dernier périclita en raison de la négligence et de l'oubli des gouvernements successifs. Il se vantait de résister à la malaria, à la fièvre typhoïde et aux autres maladies contagieuses saisonnières, qui frappaient même les dirigeants du pays, il se vantait aussi d'être toujours célibataire, même s'il se fiançait à toutes les filles qu'il croisait depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à aujourd'hui, et d'appartenir au parti « Ta grande patrie », en réalité un parti très obscur qui ne comptait que trois membres son fondateur le voyageur infirme Hakim Azabo, Ali Jarjar et une femme que l'on disait s'appeler Souad Saad, mais que personne n'avait jamais vue et dont on ne savait strictement rien. Il aimait créer des intrigues, commémorer les morts parmi les personnalités jugées importantes à ses yeux en imposant leurs noms aux nouveau-nés du quartier et à ses rues poussiéreuses. Il avait entraîné très jeune sa vessie à ne pas se retenir d'uriner, ses poumons à ne pas tousser, sa mémoire à ne pas divaguer même s'il atteignait un jour l'âge de cent ans. Sa plus grande œuvre fut incontestablement ce cri qu'il avait poussé avec beaucoup de liberté d'imagination, un certain soir dans le quartier de Ghaïb, cri que l'on avait entendu dans toutes les provinces du pays, et que les chercheurs en Histoire et en sciences politiques avaient appelé le « cri de Jarjar ». Mais cela ne lui avait rapporté ni argent, ni gloire.
Ali Jarjar disparut dans le vacarme du bus qui se dirigeait vers le quartier lointain, passant par d'autres quartiers où vivaient beaucoup de gens qu'il connaissait et d'autres qu'il ne connaissait pas. En réalité, il était bien loin de l'atmosphère du bus, plongé dans son nouveau texte, le texte de la Française et de son obscure arrivée dont il venait de prendre connaissance, il ajoutait des éléments et en effaçait d'autres dans son esprit, il corrigeait puis supprimait ses corrections. Il ajouta un moment le nom de Paris, car c'était une ville attrayante et précise, mais il finit par effacer ce détail de peur que certains l'imaginent comme une femme désirable. Il fit de Katia Cadolet une femme d'une vingtaine d'années qui allait s'installer dans ce tohu-bohu. Il plaça autour de son cou un collier de diamants, aux lobes de ses oreilles des boucles en or, puis il enleva toute cette parure par crainte des malfrats qui pourraient la lui voler, il imagina dans ses bagages un peu de santal, du bois parfumé et une abaya {1} noire à larges bords, puis il se souvint d'un parfum carnavalesque appelé « Vague », d'une chemise sans manches, de jupes jusqu'aux genoux et de pantalons en jean que portaient les touristes européennes qu'il avait vues au centre-ville. Il la fit habiter dans plusieurs maisons du quartier, puis il la tira de là à cause du vacarme des voisins et de leurs commérages, il l'imagina aussi à plusieurs reprises assise dans un fauteuil ou sur un lit de cordes, puis il préféra la laisser debout de peur qu'elle ne salisse ses vêtements. Lorsque le bus qui le menait au quartier de Ghaïb s'approcha, il avait trouvé un scénario acceptable selon lui. Voici ce qu'il avait écrit : « Nous allons très bientôt recevoir la visite d'une star française, Katia Cadolet, qui va expérimenter avec vous ce qu'est la vie dans un quartier populaire, dans le cadre d'un important projet international concernant la publicité. Elle va participer à ce projet puis elle retournera dans son pays en gardant de nous un bon souvenir. »
Les mots « en gardant de nous un bon souvenir » lui étaient venus après un long effort de réflexion et non pas par hasard. Cela signifiait un certain nombre de choses importantes, comme par exemple qu'elle allait nous rendre célèbres dans le monde entier grâce au tournage d'un documentaire. Elle allait aussi nous envoyer l'argent nécessaire pour développer notre quartier, enterrer ses ordures et ses fondrières. Elle allait s'occuper de nos chats et de nos chiens tout frêles, demander à certains d'entre nous d'émigrer pour aller habiter avec elle à Paris, elle allait peut-être même tomber éperdument amoureuse de l'un d'entre nous et le demander en mariage. « Tomber éperdument amoureuse de l'un d'entre nous et le demander en mariage » le concernait lui personnellement et personne d'autre dans le quartier, car même si Ali Jarjar avait atteint l'âge qui permettait à Tango, le vendeur le glaces, Omar le coiffeur et Saliha l'infirmière de l'hôpital de l'appeler « grand-père », il était persuadé d'avoir encore un charme irrésistible, il pouvait être le mari idéal de Rugia, qui était encore étudiante en troisième année primaire... et même de toutes les filles de sa classe.
Sa maison était située à peu près au centre du quartier, c'était une maison comme les autres, construite à moitié en terre et à moitié en bois fendu, comme dans tout le quartier. Les gens étaient conscients de la pauvreté qui régissait leur vie, même le nom de Ghaïb qui signifie « inexistence, effacement », n'avait pas été choisi sans raison ou par dérision, c'était le nom sur lequel tout le monde était tombé d'accord lorsque l'on posa les premières briques du quartier, et lorsque vinrent les générations suivantes, qui eurent accès à l'éducation ou bien qui eurent l'occasion de voyager dans les pays du Golfe ou en Europe puis de revenir, elles n'essayèrent même pas de rafistoler le moindre mur fissuré, de combler une fondrière qui pouvait engloutir quelqu'un ou d'aider à rendre droite une route tout en zigzags. Ces gens revinrent pour vivre la vie qu'ils avaient toujours connue, dans laquelle ils avaient grandi. Il ouvrit la porte de sa maison, causant ce grincement agaçant qui faisait également partie de la culture des portes propre aux maisons du quartier. Aucune porte ne s'ouvrait sans grincer, celle qui s'ouvrait avec calme et souplesse n'était respectée par personne. On n'y frappait pas, même pas à l'occasion des fêtes durant lesquelles on frappait à toutes les autres. L'heure était venue de son entraînement quotidien visant à épargner à son esprit de divaguer afin d'atteindre cent ans sans problème, à éviter à ses poumons de tousser ou d'attraper un rhume, à permettre à sa vessie de ne pas se retenir d'uriner un but qu'il ne pourrait atteindre sans entraînement pourtant il annula tout cela et il sortit à nouveau de la maison. Il allait se rendre chez Hakim Microphone pour lui annoncer l'étrange nouvelle.
En réalité, il était six heures du matin, une étrange heure. Celle qu'avait choisie Hakim Al-Nabawi pour les réunions intensives qui se déroulaient sans cesse dans sa maison, juste après que Jarjar eut dérangé sa sieste sacrée, en lui annonçant la nouvelle à propos de cette Française qui allait venir habiter dans le quartier de Ghaïb. C'était l'heure à laquelle avaient eu lieu de grandes révolutions, de même que des coups d'état maladroits. L'heure à laquelle les esprits se débarrassaient même du péché du souvenir. L'heure à laquelle il voyait Moussa Khater celui qui travaillait dans l'un des bureaux de la Sûreté et qui utilisait le quartier comme matière première pour ses rapports en train de courir dans les ruelles et les fondrières, cette séance de sport intense le distrayant de la lecture de tous ces textes écrits, enregistrés ou même imprimés sur les visages des gens. L'heure à laquelle le doux romantique Taha Ayoub s'était suicidé plus de sept ans plus tôt, en découvrant soudain que la sueur des femmes ne se distinguait nullement de celle des hommes, et ce dans toutes les étapes de la sudation. Il y avait dans l'esprit d'Al-Nabawi des plans en gestation qui pouvaient devenir de grands plans ou simplement mourir pour laisser la place à d'autres. Il avait maintenant à l'esprit cinq personnes qu'il avait soigneusement choisies pour leur distribuer ses plans. Lui-même, en sa qualité de responsable officieux du quartier car les quartiers n'avaient pas de responsables officiels en sa qualité d'unique personne capable de composer des poèmes élogieux ou satiriques, et surtout grâce à sa longue tradition de bavardage depuis qu'il était enfant adolescent, même ses lettres d'amour n'étaient que bavardages, et une fois professeur d'Histoire à l'école primaire, il en alla de même de ses cours. Ali Jarjar, en sa qualité de colporteur de nouvelles et de citoyen actif dans toutes les étapes de la vie fluctuante du quartier, en tant que trait d'union capable de tisser assez de fils entre lesquels la Française pourrait tituber avant d'arriver en sécurité dans le quartier de Ghaïb. Mounem Shamaa, le vendeur de sacs toujours sur le point de partir en voyage ou de retour de voyage, en tant que notable du quartier dont par ailleurs la boutique abritait certainement un parfum agréable ou une statuette en bronze que l'on pourrait offrir à l'invitée, à l'occasion de l'une ou l'autre cérémonie organisée dans le quartier. Halima la nourrice, la diseuse de bonne aventure qui lisait dans les lignes de la main, rien n'était plus important qu'Halima et ses prévisions du futur qu'elle lisait dans les mains des habitants du quartier, en cette période énigmatique. Tals « l'infortuné » dont le vrai nom était Chaker, mais qui avait gagné ce surnom parce qu'il était le seul à ne pas avoir goûté l'eau de Zamzam qu'un bienfaiteur avait envoyée dans le quartier et pour laquelle les gens avaient fait la queue, avides de la goûter ou au moins de se laver avec elle. Aux yeux d'Al-Nabawi, Tifs revêtait une importance particulière, même s'il n'était pas capable de définir cette importance sur le moment. Enfin, il y avait Ayman Daoud, un étudiant du secondaire qui avait parcouru un long chemin dans le domaine de la technologie et du réseau Internet, sur lequel il surfait au Crazy Café, dans le grand souk il avait beaucoup à offrir sur ce plan. Certains avaient aussi proposé le nom de Salafa la splendide elle était réellement splendide mais il n'y avait pas de place pour sa beauté dans cette histoire. D'autres criaient « Où est Farfour le chanteur, le compositeur de l'opérette intitulée "Le turban" à laquelle il travaille depuis plus de quarante ans sans l'avoir encore achevée ? » Jarjar tenta aussi d'ajouter le nom de l'une de ses petites amies marginales afin de pouvoir contrôler ses regards et ses sourires durant les réunions. Quelqu'un exigea en criant que l'on ajoute également un homme de religion qui puisse faire la différence entre le licite et l'illicite et analyser les affaires douteuses, qui pourrait émettre une fatwa si cela s'avérait nécessaire. Peut-être aussi que Moussa Khater, l'agent de sécurité, allait annuler ses séances de sport matinales pour assister aux réunions, voire pour les présider sans permission. Mais Al-Nabawi n'accepta aucune de ces propositions, il n'ajouta ou ne retrancha aucun nom à la commission de six membres qu'il communiqua froidement, du bout des lèvres, à Ali Jarjar. A ses yeux, c'était la meilleure commission jamais composée depuis l'Indépendance du pays pour discuter d'une affaire.
Il se tourna vers Ali Jarjar et, d'une voix imposante c'était pratiquement la seule chose imposante qui lui restait encore du passé, après avoir été touché par la maladie du romantisme il dit :
Nous nous rencontrerons demain à six heures du matin pour discuter de ce problème et élaborer un plan. N'oublie pas d'apporter du thé et du gingembre... et aussi un peu de café. Il n'y a pas de réunions sans maux de tête. Et maintenant, laisse-moi terminer ma sieste.
Puis il appela l'un de ses deux enfants, il lui confia les noms des quatre personnes censées être présentes à la réunion du lendemain à laquelle lui-même et Ali Jarjar assisteraient, il lui ordonna d'aller les chercher une à une et de ne pas oublier de confier à chacune des fondrières dans lesquelles tomberaient ses pieds la nouvelle de cette Française qui allait venir dans le quartier de Ghaïb, ce quartier rempli d'oreilles avides de nouvelles.
Ali Jarjar sortit de chez Al-Nabawi la mine renfrognée, car il ne faisait pas confiance en la probité de celui-ci lorsqu'il avait saisi la nouvelle, mais aussi parce que c'était une étrange commission que celle chargée de suivre ses allégations, et puis il ne lui avait même pas offert un verre d'eau alors qu'il était venu en courant pour lui apporter la nouvelle, comme il en avait l'habitude chaque fois qu'il captait une information durant ses pérégrinations dans la ville. Cette fois, il ressentait une sorte d'inquiétude, alors il se dirigea à nouveau vers sa maison, il ouvrit la porte grinçante et il se jeta sur le vieux canapé qui était une composante importante du patrimoine de la maison. Il débloqua sa vessie et la serra vingt fois, il inspira quatre-vingts fois profondément puis expira sans tousser, il revint quarante ans en arrière dans sa mémoire, se rappelant de la robe rouge déchirée en son centre que portait une femme, le service à thé en faïence qui était déposé sur une quelconque étagère, un flacon de parfum « Rive d'or » qui s'était brisé en tombant sur le sol. Une fleur de jujubier du désert qui avait poussé jusqu'à atteindre la taille d'un enfant puis avait séché, il se souvint aussi de sa mère qui pleurait pour une raison particulière ou sans raison, et de son père qui aimait tant la sieste qu'il mourut dans son sommeil, de sa voisine nommée Saida c'est-à-dire « Heureuse » même si jamais elle n'avait été heureuse. Il sentit que sa vessie était très forte, que ses poumons respiraient très facilement, que son esprit s'était purifié et avait rajeuni. Alors il se leva et ressortit dans la rue tout en pensant à Katia, celle qui allait venir de loin, sans savoir pourquoi il ne pouvait s'empêcher de penser à elle.
 
Chapitre 2 : L'Histoire d'après la version d'Ali Jarjar
 
 
1
 
Je sortis de chez Hakim Al-Nabawi cet après-midi-là tout en ressentant des signes de coliques du côté gauche, j'avais en tête un tas de choses que je voulais réaliser avant que la Française, Katia, n'arrive et que se répande le parfum que j'attendais impatiemment, sans savoir pourquoi. Il y avait des choses propres à moi, d'autres propres à elle, d'autres encore que je découvrirais certainement chez d'autres personnes concernées. Je ne savais rien de son projet international, je ne savais pas non plus pourquoi elle avait choisi un quartier absent même de la mémoire de la ville, cela ne m'importait pas autant que le visage que j'allais découvrir, que ses yeux qui devaient être bleus, noirs ou même d'une autre couleur que nos propres yeux ne connaissent pas. Sa façon de parler devait être parfaite, ou imparfaite, peut-être nécessitait-elle même une réadaptation, sa taille devait être comme celle des femmes que j'avais vues dans les films du cinéma Al-Khawaga, depuis la dernière rangée la rangée dite « populaire », la moins chère là où je me rendais chaque fois que j'en avais assez d'aimer les femmes locales : Hawa. Amouna. Salima la bossue. Fatima. Jawahir. Zahourat. Les vendeuses de thé des pauvres, les servantes, les déplacées d'Ethiopie et du Tchad, chassées par les guerres civiles ici ou là, celles qui ne pouvaient même pas se procurer du Ramez, cette poudre populaire dont les femmes s'enduisent le visage, ou des robes de chez « Salwa Boutique », qui ressemblaient à une punition plutôt qu'à des habits à la mode dont on pouvait tirer une certaine fierté. Chaque fois que je me présentais pour demander la main de l'une d'entre elles, je voyais ses dents s'entrechoquer, ses jambes trembler, une lueur de lubricité danser dans les cendres de ses yeux. Pauvres femmes. Pauvres femmes, vraiment.
J'étais réellement pauvre, aussi pauvre que le quartier lui-même et que d'autres quartiers de la ville où je n'ai jamais vécu mais que j'ai traversés, où je me suis lié d'amitié avec des gens qui me ressemblent et à qui moi-même je ressemble. J'ai été sali par les crachats d'un homme dégoûtant qui expectorait sans arrêt. Lorsque l'un de ces crachats à traversé la poche de ma chemise et a atteint mon portefeuille, je ne l'ai pas intercepté, j'ai ri deux nuits d'affilée en imaginant un voleur inexpérimenté qui défoncerait ce vieux portefeuille pendant vingt secondes pour ne même pas y trouver un centime. Par contre, j'avais une bonne mémoire, cette mémoire que j'avais entraînée pour briller sans jamais s'éteindre, pour se souvenir du repas composé de soupe et de haricots que ta mère avait préparé et qu'elle avait présenté dans un récipient en aluminium écaillé aux rebords dorés, cinquante ans plus tôt, pour se souvenir aussi du pantalon crasseux et chiffonné que portait ton père le jour où il t'avait emmené à ton premier jour d'école primaire, de ton professeur qui avait perdu une dent alors qu'il donnait cours, de ton autre professeur qui était mort d'une crise d'appendicite, de cette mouche insignifiante qui avait plongé dans ta tasse de thé cinquante-cinq ans plus tôt. Peux-tu te souvenir d'une vieille paire de chaussures, trop petites, peux-tu te souvenir quand et comment l'as-tu achetée ? La qualité de ma mémoire était réellement reconnue dans tout le quartier, à tel point que nombreux étaient ceux qui me confiaient leurs joies ou leurs peines dont ils voulaient se souvenir encore dans un futur lointain et que je pourrais leur rappeler dans les détails, à leur demande. Même les vieilles blessures qui avaient recouvert mon corps lorsque je travaillais à l'entretien des locomotives, je les connaissais, je conservais en mémoire leurs causes, leurs dates de naissance et de mort, lorsqu'elles se transformaient en égratignures desséchées. C'était ainsi que je m'évaluais et que je m'attribuais de bons points.
J'évaluai aussi Hakim Al-Nabawi, car il était un obstacle sur mon chemin, une arête qui me restait en travers de la gorge et m'empêchait d'avaler, je ne sais pas pourquoi je sautai directement vers ses côtés négatifs comme son obésité, le romantisme de ses articulations et sa tension, feignant d'ignorer le poète turbulent qui sommeillait en lui, le chef que les gens respectaient bien plus qu'ils ne me respectaient moi. Je n'évaluai personne d'autre, car personne d'autre ne méritait de l'être à mes yeux.
Je sentis que les prémices de colique disparaissaient, un sentiment d'être en bonne santé s'insinuant dans mon corps. Je marchais dans le quartier, d'une fondrière à l'autre, d'une flaque d'eau croupie à une autre, absorbé par mes pensées, lorsqu'une femme m'interpella :
Ali !
C'était la superbe Salafa, dont la voix résonnait dans le passé comme une chanson envoûtante. « Ali », comme elle venait de le prononcer, fit tressaillir mon corps tout entier. Elle n'était pas de celles à qui j'avais promis le mariage avant de me rétracter, ni de celles qui me permettaient, à moi ou à un autre malheureux du quartier, de profiter de ses charmes au-delà des simples salutations d'usage. Elle était pauvre, comme moi, mais elle se dévouait entièrement à l'harmonie de ses vêtements et à son style de vie, elle habitait dans la maison de sa grand-mère qui l'avait élevée depuis qu'elle était toute petite, et elle travaillait souvent à teindre les mains des jeunes mariées ou a découper des robes pour les femmes du quartier, sur sa vieille machine Singer. Je me souviens encore d'une salve de commérages dans le quartier, un certain soir, qui prétendait qu'elle entretenait une liaison avec un grand commerçant de la ville, à qui elle offrait son corps en échange d'une somme d'argent, mais cette information ne fut jamais ni confirmée, ni démentie par la suite. Et la Superbe resta superbe à mes yeux comme à ceux des autres.
Jarjar !
Je n'avais pas été envoûté cette fois, j'étais surpris mais je n'avais pas été envoûté, j'en avais conclu sur le moment que la nouvelle de cette star française qui venait de loin avait certainement modifié mes goûts...
Que signifie cette nouvelle à propos de cette Française, Ali ? me demanda la Superbe.
Malgré les regards que j'essayais de fixer avec violence sur son visage coloré, pour en extraire quelques sentiments passionnels, rien ne bougeait en moi. Mes mains ne tremblaient pas, le bout de mon nez ne remuait pas, les battements de mon cœur ne s'accéléraient pas, je ne sentais même pas de gaz gargouiller dans mon ventre tous des signes qui définissaient normalement mes sentiments et les soutenaient même si nécessaire.
C'est une nouvelle banale, Salafa. Exactement comme celle du retour des courgettes sur les étals du marché, ou la présence d'un cafard dans l'une ou l'autre maison, lui dis-je en m'écartant d'elle.
Si mes espoirs se concrétisaient, je m'éloignerais du même coup définitivement des trivialités du quartier de Ghaïb et des amours locales, mais la Superbe se tenait toujours debout, bouillonnante, me tirant pour la première fois par les vêtements.
Parle-moi de cette nouvelle, Ali, parle-m'en, s'il te plaît.
Je ne lui en parlai pas, pour la simple raison que je n'avais rien de plus en ma possession que cette nouvelle interceptée sombrement à la préfecture et que j'avais confiée à Hakim Al-Nabawi pour qu'il en use à sa guise et qu'il la lance le plus loin possible.
Le bus et ses passagers étaient avalés par la route, d'une fondrière à l'autre. D'une flaque d'eau croupie à une autre, je me retrouvai le nez collé à une porte que je connaissais bien, celle d'Halima la diseuse de bonne aventure, qu'Hakim Al-Nabawi avait choisie comme auxiliaire de sa commission hexapartite, celle que l'on appelait dans le quartier Halima la nourrice, même si je ne lui connaissais aucun enfant qu'elle aurait allaitée, ni d'ailleurs un sein avec lequel elle aurait pu le faire. Tout en haut de son mur, elle avait écrit au charbon, d'une main maladroite, une phrase qui disait « Donne-moi quelque chose et je te donnerai aussi. » C'était sans doute un slogan adéquat pour quelqu'un comme Halima, qui te poussait à frapper à la porte ou bien qui te chassait. Moi, le slogan m'attira alors je frappai à la porte. C'était la première fois que, pour ma part, je frappais à cette porte à laquelle presque tous les gens du quartier et bien des étrangers avaient frappé durant de longues années, mais moi je ne l'avais jamais fait. Ma peur de l'avenir m'avait toujours fait fuir.
Ali Jarjar ?
Le visage de Zahourat Arto, l'Ethiopienne qui travaillait comme servante chez la diseuse de bonne aventure depuis longtemps, était troublé. C'était l'une de celles à qui je ne m'étais pas seulement contenté de promettre le mariage, je l'avais en plus laissée porter une robe blanche et un collier en étain que j'avais rapporté du marché aux bricoles. Je l'avais laissée emporter un rêve tiède, le songe d'une vie heureuse loin des tâches ménagères, et je m'étais enfui durant la nuit de noce.
Que veux-tu, Jarjar ? Tu mourras bientôt du sida, va-t'en !
Elle voulut me claquer la porte au nez et empêcher que l'on me lise l'avenir, mais j'entrai de force. J'avais absolument besoin que l'on me lise l'avenir, même si je ne savais pas pourquoi. Je tremblais un peu, ma gorge était sèche. Je m'assis en face d'Halima la nourrice, je lui tendis la main droite et j'abandonnai tous mes sens excepté l'ouïe. Halima avait un visage qui n'incitait vraiment pas à ce que l'on s'attarde sur les détails, surtout lorsqu'il s'humidifiait, qu'il se desséchait ou qu'il se transformait en tête de vipère. Elle était réputée pour les cris qu'elle poussait lorsqu'elle découvrait un avenir malheureux. Ah ! Je ne voulais pas entendre ce cri-là. Je ne voulais pas. Je voulus retirer ma paume et m'en aller au loin, mais tout était déjà fini. Le livre de ma vie était maintenant ouvert devant la nourrice. Elle allait m'achever calmement en chuchotant :
Ta paume transpire, Ali, une plante pousse dans ton dos et de grands yeux te surveillent de loin.
De quelle couleur sont ces yeux ? Dis-moi...
Elle cria :
Tais-toi.
Elle approche ?
Lorsque ta paume aura cessé de transpiré, et que tu mangeras sans attraper d'ingestion, reviens me voir. Mais maintenant va-t'en... Va-t'en.
Avec l'habileté d'un grand pickpocket, elle profana ma poche et y trouva sept vieux billets d'une livre, remplis de traces de doigts et d'inscriptions, elle en prit la moitié et me rendit l'autre.
Zahourat l'Ethiopienne se tenait maintenant debout devant moi, tel un cauchemar, le visage amer, ses espoirs déchus depuis bien longtemps. Elle arriva sur moi comme un ouragan, elle m'arracha de ma place et me jeta dans la rue. Je n'avais rien compris, ni à propos de la sueur de ma paume, ni à propos des grands yeux qui me surveillaient. Je m'étonnai vraiment de ce chaos dans lequel je m'étais plongé inconsciemment. Comment une plante peut-elle pousser dans le dos ? Comment une paume déjà sèche, fendillée par l'effet de l'âge et l'eczéma, peut-elle encore sécher ? Quelle était cette indigestion que je n'avais jamais eue, même lorsque je mangeais du gravier et de la terre avec mes compagnons les ouvriers du chemin de fer ?
Je dis à l'Ethiopienne, avant qu'elle ne disparaisse derrière la porte :
Idiote.
Elle répondit :
Je sais.
Et elle disparut.
Le soleil était sur le point de se coucher définitivement derrière l'horizon, un jeune garçon était en train de pisser sur le mur où était écrit « Interdiction d'avoir la nausée, s'il vous plaît », une odeur de parfum féminin bon marché émanait de quelque part, il y avait aussi des aboiements et des miaulements, la voix du muezzin qui venait de loin :
Venez prier... Venez chercher le salut...
La nuit, les fondrières étaient encore plus traîtres pour les pas, de même que les flaques d'eau croupie nées à des occasions et des dates précises : celle-ci était liée aux habits tachés d'huile des ouvriers de l'atelier de métallurgie, celle-ci au derrière d'un bébé qui avait dormi sans langes, celle-là aux restes de désir d'une femme qui s'était répandue avec fougue, celle-ci encore au lavage brutal de menstrues. Je relevai mes habits pour passer en sécurité, le nez levé vers le ciel pour ne rien sentir.
Ali !
Il n'y avait personne en face de moi.
Jarjar !
Personne derrière moi.
Ali Jarjar !
Personne à ma droite ni à ma gauche, mais je compris à la peur qui serrait mon cœur et au tremblement de mes genoux que j'étais arrivé devant la maison de la famille Massika, du côté inhabité du quartier, peuplé depuis toujours par une famille de djinns et rien d'autre. En réalité, ils n'étaient pas dangereux ou agressifs, ils ne volaient pas les troupeaux, ils ne cassaient pas les pieds ou les mains des passants, ils ne dérangeaient pas le sommeil des enfants et ils ne pénétraient pas dans les maisons des autres, mais ils fabriquaient un bon alcool. Lorsque les gens laissaient leurs dattes ou leur sorgho devant la porte, ils en faisaient en l'espace de quelques minutes de l'alcool frais. Le plus étrange était qu'ils sentaient la présence des étrangers dans le quartier, notamment ceux qui voulaient faire du commerce avec leur alcool, alors pour eux ils n'en fabriquaient pas. Avec l'aide de l'agent Moussa Khater, les autorités tentèrent à plusieurs reprises d'investir la maison et d'y détruire la distillerie qu'ils imaginaient animée par des esprits humains rusés, mais ils revenaient toujours bredouilles. Il n'y avait là rien que des ruines, des chauves-souris, des toiles d'araignées. Le jour où ils vinrent avec leurs machines pour démolir la maison, les grues abattirent tout sur leur passage, et les autorités s'en allèrent en laissant la maison de la famille Massika, ces gens du péché contre qui on ne pouvait rien. Je me souviens qu'un membre du parlement local de la ville souleva un jour la question de la famille Massika, lors de l'une de ses sessions, proposant d'utiliser sa longue expérience dans la technique de la distillation pour en faire des parfumeurs qui fabriqueraient de précieuses essences, ce qui soutiendrait fermement l'économie nationale, mais sa proposition ne fut pas approuvée et disparut durant la session même.
De l'arak frais, Ali. Fait avec des dattes du nord, Ali. De l'alcool, Jarjar.
Je pressai le pas en me dirigeant vers les quartiers habités.

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