Le pèlerinage en Géorgie

-

Livres
102 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Que faire lorsque, journaliste de radio, on se retrouve – sans l’avoir souhaité – un beau jour de l’été 2008, enrôlé dans un groupe d’Aveyronnais partis faire un pèlerinage en Arménie et en Géorgie ? On supporte d’abord stoïquement prières, messes et visites d’églises jusqu’au jour où, profitant d’une défaillance de la redoutable chef de troupe, on brandit l’étendard de la révolte ! Tout bascule soudain, quand, peu après le putsch, éclate la guerre de l’Ossétie entre Russes et Géorgiens... Un récit qui conjugue humour, aventure et actualité.
Jean-François SOULET est hstorien.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de visites sur la page 5
EAN13 9782849241059
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0098 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Le pèlerinage en GéorgieAutres romans du même auteur
Soleil d’hiver, Journal intime d’Anaïs Abadie, 99 ans et 11 mois,
PyréGraph, 2005.
Un certain printemps en Rouergue, Cairn, 2006.
Illustration de couverture : Kazbegui, rebaptisée Stepantsminda en 2006, 1700 m
Illustration de quatrième de couverture : dessin humoristique de Bénédicte
Courtadet
© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-105-9Jean-François Soulet
Le pèlerinage en Géorgie
Éditions du CygneCollection Roman francophone
dirigée par Élodie Descamps
Dans la même collection :
La porte du non retour, Jean-Pierre Paulhac
La Joconde noire, Elvire Maurouard
Le chant de Soledad, Maggy De Coster
Toute ressemblance avec des faits s’étant réellement déroulés ou avec des
personnages ayant existé ne serait que pure coïncidence.CHAPITRE 1
Où l’on fait connaissance avec l’auteur et où l’on commence à se
demander avec lui (et Molière) : « Que diable allait-il faire
dans cette galère ? »
L’Airbus gagne enfin la piste principale. Par un bout de
hublot chichement octroyé par ma voisine, je vois défiler les
hangars de Blagnac. Je suis tendu, aussi tendu que l’arc
d’Héraklès qui ornait mes cahiers d’écolier. J’ai ouvert devant
moi le Canard enchaîné, mais, en fait, je ne lis pas, j’épie les bruits.
Ceux du « point fixe », au cours duquel le pilote fait rugir les
réacteurs, me tétanisent. Je m’écrase alors dans mon siège tel un
cosmonaute dans sa fusée ; je ferme les yeux et ne les rouvre
qu’à l’annonce du détachement des ceintures. Durant ces
longues minutes, je prends un malin plaisir à me terroriser. J’ai,
bien entendu, consulté dès mon arrivée, le schéma de l’avion
placé dans la pochette du siège avant, afin de repérer
l’emplacement des issues de secours. Tout en feignant la plus parfaite
indifférence, j’écoute avec attention les conseils en cas
d’atterrissage ou d’amerrissage forcés. J’imagine l’Airbus décollant
puis retombant soudain au sol : à cinquante mètres d’altitude à
peine, le choc doit être effroyable, mais à 100, 200 ou 300
mètres, quel carnage ! « Tu sais, me répète un ami avec
constance la veille de chaque envol, un avion qui a un pépin, ce n’est
plus qu’un très gros fer à repasser qui rejoint le sol... ». Et si
c’était mon dernier voyage ? Je repense à la double prédiction
que m’a faite une voyante quand j’étais enfant ; elle m’a assuré
que je prendrais souvent l’avion et que je porterais des
lunettes... Aussi, dans mes périodes d’optimisme béat, j’imagine
que je serai victime d’un accident d’avion, et que l’on
5parviendra à identifier mes restes grâce à mes lunettes
miraculeusement intactes... Ah ! si seulement j’avais la notoriété d’un
Antoine ou d’un Johnny Halliday, j’aurais peut-être pu
monnayer un message publicitaire à quelque grand lunettier de
la planète, du type : « des lunettes pour l’éternité » ou « une
autre façon de mourir avec ses lunettes »...
Les affres du décollage passées, je retrouve un peu de
sérénité. Je suis soulagé, soulagé... jusqu’aux prochaines turbulences
et jusqu’aux procédures d’atterrissage. Je peux commencer à
penser à mon voyage, mais, cette fois, je le fais sans
enthousiasme, convaincu de m’être embarqué dans une drôle de galère.
Déjà, la première fois que ma s œ ur a évoqué au téléphone l’idée
de ce périple, je me suis senti réticent. Instinctivement, comme
une bête qui ignore où on la conduit, mais qui flaire le danger.
J’ai, certes, essayé d’écarter ces appréhensions en me
persuadant qu’elles étaient le fruit de mon état dépressif. Je sors très
abîmé d’un divorce – mon second ! – à la procédure longue et
pénible, au point de devoir cesser, trois mois durant, mes
fonctions de journaliste-animateur dans une radio toulousaine. Ma
s œur qui, à distance, a contribué à me maintenir la tête hors de
l’eau durant cette période difficile, s’est montrée alors pressante
et convaincante : « C’est une occasion unique pour toi de
changer d’air et de visiter cette Asie centrale dont tu rêves
depuis que tu es gosse ». « Mais, ai-je tenté de répliquer, il s’agit
de la Géorgie et de l’Arménie, pas de l’Asie centrale ! ». Avec
l’autorité d’une aînée de dix ans, elle a balayé mon objection :
« Je t’en prie, Guy, ne fais pas le savant. Tu t’es toujours
passionné pour l’ex-Union soviétique et ses républiques
lointaines ; et, aujourd’hui, on t’en présente deux sur un plateau
d’argent. Tu ne vas tout de même pas les refuser sous prétexte
qu’elles ne sont pas suffisamment à l’Est ! ». Persuadée de
m’avoir ébranlé, elle a décidé de ferrer le poisson en recourant
à deux gros arguments, l’un rationnel, l’autre sentimental : « Je
t’assure, Guy, que c’est vraiment le bon moment pour toi avant
6de reprendre ton travail à la radio. Ce voyage achèvera de te tirer
de tes idées noires et tu nous reviendras plein de punch. De
plus, tu te trouveras dans une ambiance des plus chaleureuses
avec des gens du pays... ». Dans la bouche de ma s œ ur,
l’expression « gens du pays » est un gage absolu de convivialité et de
bonheur. Ce « pays », bien sûr, c’est son Rouergue natal, son
royaume, son paradis. Elle n’habite pas en France, mais en
Aveyron. Elle ne s’intéresse qu’à ce qui se passe dans ce
département au point de regretter que la télévision locale ose mêler
les affaires du Rouergue à celles du Quercy. Elle est capable de
faire la grève de la faim pour le maintien de l’école de
Montfranc, de la poste de Firmi ou de la gendarmerie de Mur
de Barrez, prête aussi à ferrailler avec le monde entier pour
défendre le cabecou, l’estofinado ou les tripoux. Elle ne boit et
n’offre que du Marcillac, excelle dans l’art des farsous, des
picaucels et des tartes à l’encalat. La qualifier de chauvine, non
seulement lui ferait de la peine, mais serait bien en dessous de
la réalité. Elle rejette tout ce qui n’est pas 100% aveyronnais,
mais impérialiste sans complexe, annexe toute personnalité qui
a eu l’honneur de passer quelques heures dans son bel Aveyron.
Lorsque Zidane était en pleine gloire, elle n’en parlait qu’en
disant « notre Zizou » sous prétexte que les parents de sa
compagne vivaient ou avaient vécu quelque temps à Rodez !
Bref, partir en voyage avec un groupe d’Aveyronnais m’est
présenté comme une chance à ne pas manquer. Aux yeux de ma
s œur, minimisant sans vergogne la destination au profit des
participants, ce serait, pour moi, un véritable retour aux sources.
Elle me rappelle un voyage en Italie, que j’ai effectué à l’âge de
vingt ans, avec un groupe de Villefranche-de-Rouergue et dont
– selon elle, car, moi, j’ai un peu oublié ! – je suis revenu
enchanté. Deux ou trois coups de téléphone pressants
m’informent d’un désistement inespéré et achèvent le travail. J’’expédie
aussitôt les 2000 euros et reçoit peu après le programme
accompagné de la liste des participants. Voilà comment en cette
7fin juillet 2008, je me retrouve vers huit heures du matin, dans le
hall de l’aéroport toulousain, à la recherche de « mon groupe ».
Une bonne demi-heure d’attente et j’entends soudain
résonner dans le hall Colchiques dans les près, fleurissent, fleurissent...
Je n’ai aucune oreille, aucune culture musicale, mais je conserve
en mémoire, comme un fragment de patrimoine, la douzaine de
chants appris aux Scouts. Colchiques était un des morceaux de
choix du répertoire avec les fameux « canons » : Vent frais et la
Cloche du vieux manoir... Sans complexe, et, même, avec de petits
sourires de défi, les Aveyronnais me rejoignent au comptoir
d’embarquement. Chacun arbore une très longue écharpe
rouge et or – couleurs du Rouergue ! – et porte, suspendu au
cou, un carton indiquant son nom, surmonté de la mention et
du sceau « diocèse de Rodez ». Lorsque surgit cette cohorte
bigarrée et chantante, je crois revoir ces fidèles de Krishna,
que j’avais croisés il y a quelques années à Prague, arpentant
les rues au rythme de cymbales, foulards et bannières colorés
au vent.
Je me présente, serre les mains en arborant un sourire poli.
J’ai envie de me traiter de faux-cul, car je n’ai aucun désir de
frayer avec ces personnes imposées par le hasard. J’apprécie
pourtant l’Aveyron, pays de mes ancêtres, et les Aveyronnais,
pour leur énergie et leur opiniâtreté, mais, à cet instant, tout
m’insupporte : leur comportement grégaire, leur chant, leurs
foulards et leurs badges. Quelle malheureuse idée ai-je eue de
me lancer dans une telle aventure !
Le premier contact avec le leader du groupe n’atténue pas
mes préventions. C’est une femme : soixante ans, plutôt
rondelette, mais chignon et lunettes de métal lui confèrent un air
sévère de Super Nanny. L’ample foulard rouge et or déployé sur
ses épaules, elle arbore, pendue à son cou, une grande croix de
bois qui tressaille sur son opulente poitrine dès qu’elle prend la
parole. « Bonjour, me dit-elle en me serrant la main. Je suis
Marie-Élisabeth Loiseau, (Mèl pour mes amis, dont vous êtes
8désormais). Je suis responsable du pèlerinage. Vous êtes, sans
doute, le Toulousain du groupe ? Mais pourquoi ne mettez-vous
pas le foulard et le badge que nous vous avons expédiés et qui
permettent de vous identifier ? ». Sans écouter ma réponse, elle
s’occupe à rassembler son troupeau. Au milieu du hall, sous le
regard goguenard du personnel de l’aéroport et de quelques
passagers, elle se met soudain à crier, à la manière de Jeanne
d’Arc rameutant ses troupes avant la prise d’Orléans : « Rodez !
Rodez ! Rodez ! ». C’est remarquable d’efficacité. En un rien de
temps, comme des enfants de la maternelle, nous nous
retrouvons serrés autour de notre chef.
Tout en l’entendant énumérer les formalités de
l’embarquement, et compter les présents, je repense aux mots qu’elle a
prononcés en se présentant à moi. Ai-je bien compris : il me
semble avoir entendu le mot « pèlerinage » ? Sauf erreur, elle
m’a dit : « je suis Marie-Élisabeth Loiseau, responsable du
pèlerinage ». Mais de quel pèlerinage s’agit-il ? Ma chère s œur
s’est-elle trompée et m’a-t-elle fait inscrire pour un voyage vers
Lourdes, Fatima ou Jérusalem ? Je m’assieds sur ma valise, et
avec fébrilité, compulse la documentation sur le voyage. Si le
premier programme envoyé a pour seul titre : « Diocèse de
Rodez. Arménie et Géorgie », le second précise : « Groupe
Rodez. À la découverte des Églises d’Arménie et de Géorgie »,
et le troisième, lui, est des plus explicites, « Pèlerinage en
Arménie et Géorgie ». La gorge serrée, je me décide à lire une
documentation que, jusqu’à présent, je n’ai fait que parcourir
distraitement pour ne m’intéresser qu’aux lieux visités, sans
prêter attention aux petits à-côtés ; un peu comme dans un
contrat d’achat, lorsque l’on se dispense de lire les lignes écrites
en caractères minuscules... qui, le plus souvent, contiennent des
clauses fondamentales. Dans le cas présent, aucun doute
possible : le voyage est bel et bien conçu, surtout dans sa
version finale, comme un pèlerinage, avec moult visites d’églises
et de monastères, plusieurs célébrations et rencontres avec des
9sommités religieuses. À l’exemple de l’inspecteur Bourrel, qui a
captivé mes jeunes années, je ne peux que conclure : « Bon
Dieu, mais c’est bien sûr ! ».
Il convient, en cet instant décisif, d’éclairer le lecteur sur mes
sentiments envers la religion. N’imaginez surtout pas que je sois
musulman, juif, protestant ou, pire encore, mécréant. Que
nenni ! Comme la plupart de mes ancêtres aveyronnais, je vais à
la messe, je paie le denier du culte (sauf l’an dernier où j’ai
oublié, et il y a deux ans lorsque j’ai du acheter une nouvelle
voiture), j’ai fait baptiser et confirmer mes enfants, et je les ai
inscrits dans des établissements catholiques. Mais, avec le
temps, ma croyance s’est quelque peu émoussée ; pas au point,
cependant, de couper les ponts. On ne sait jamais, comme le
pensait l’ami Pascal. Bref, sans être hostile à la religion, je suis
convaincu que comme de l’alcool, il ne faut pas en abuser. Et
l’idée d’être embarqué, quasiment de force, dans un pèlerinage,
sous la houlette d’une grande prêtresse, me révulse et me rend
furieux.