Le pérégrin de Brabanterre

Le pérégrin de Brabanterre

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98 pages

Description

Être là. Tel un enfant devant le maigre don qui s’y disposerait après un long temps d’accordage en tendant les mains vers sa mère avant que de pouvoir d’elle l’accepter puis seulement le recueillir dans ses paumes et dans son chant. Être là. Devant cela qui tarde à venir dans nos errances inquiètes, dans cet amas de sombre que nous trainons derrière nous, cheveux peignés au vent dans des sens trop indémêlables. Être là. Tel un enfant exténué ou las qui négligerait ses histoires anciennes qui usent et qui fatiguent. Être là. Tel un enfant qui ne chercherait aucun sens aux couleurs de son chant. Car tout chant vit de l’enfance et des saisons et des musiques qui, à elles seules, font sens, ici et maintenant. Et raison d’être, dans l’indivis et pour finir dans la seule permanence d’aimer.

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Date de parution 05 septembre 2018
Nombre de lectures 1
EAN13 9782367910826
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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3 – Quelques chevreuils, la veille, avaient été entraperçus dans le fond du verger, dessous les hautes tiges Et si c’était ainsi, l’éternité,Un chant fait de silence ?Si c’était d’un amourL’infinie patience ?Une envie douloureuse d’êtreLa nuit, la neige, et la cantate ?Yves HEURTÉCelle qui se souciait trop, à ton goût,de multiplier chez vous les présences,celle qui rêvait que l’on mansarde, un jour pas tro p lointain,les greniers du domaine, sans oublier les granges v ides,que l’on y fasse dormir, entre les chiens-assis, de ssous les combles,tous les enfants des colonies,non des comptoirs, non des empires,celle qui osait espérer qu’un jour un Roiordonne d’installer des lits supplémentairesdans les couloirs du château du domaine,pour qu’on y loge enfintous les enfants des domaines autochtonesqui n’ont pas d’autre toit que les nuages gris,ou seulement ceux des propriétés avoisinantes,qui n’ont pas de château…Celle-là donc, elle s’était levée tôt, ce jour-là.La tasse de café sur la table était déjà tout attié diequand ses enfants minimes, avec, depuis la veille,toute l’aube déjà au fond des yeux,s’apprêtaient à partir,bien avant que le coq d’une ferme voisine ne chante le début du jour.Quelques chevreuils, la veille, avaient été entrape rçus par quelques éclaireurs en herbe,dans le fond du verger caché des hautes tiges.On se lèverait tôt, avaient décidé les enfantset l’on suivrait des chevreuils,les traces des sabots dans la neige… Dans la neige !On ne trainerait pas, craignant la bourrasque annon cée pour le début du jour
et craignant que quelqu’un puisse aussi les déloger,un braconnier, un maraudeur, un dénicheur toujours possible.Dans la descente, on glisserait sans mot – c’était bien convenu –musique au cœur, en luge courte ou en traineau plus long,plus confortable, mais plus pesant et plus bruyant,moins maniable dans les courbes, donc plus risqué.On glisserait alors calmement cadré dans tout le pa ysage,pour les mieux voir.— Pour l’aube chuchotée, disait la mère,n’occultez ni portes ni fenêtres.Laissez ouvert le réduit à chaussures.Laissez, laissez le vent souffler jusques au seuil du corridor de la maison.Et qu’importe si, devant tant d’impatience,les petits chaussent les grosses pointures,puisqu’ils sont déjà, tous, dans l’urgence de l’aub e,ses tout premiers convives.Elle disait, la mère, aux ainés qui, pour la circon stance,s’étaient vu saboter leur escapade blanche,elle disait aux ainés sans chaussures,les mains portées aux hanches,tête penchée et de fatigue, un peu déclinée vers le sol,elle disait…— Laissons-les, nos petits. Laissez-les faire,laissez-les seuls, entre eux, pour la surprise.Laissez-les seuls dans leur plus bel étonnement,dans leur plus soudaine surprise !Et d’ajouter, pensive…— Les voilà qui s’en vont, éblouis tout autant qu’a ffamés de manne blanche,assoiffés de lumière,tisser leurs mots laiteux sur leur plain champ de l aine,tout au bout de la nuit.Oui, les voilà partis chanter déjà tout l’or de l’a ubecomme vous, vous allezchaque matin au lait, en chantant,chaque matin au pain, en dansant.Et d’ajouter encoredans un songe éveillé…— Aux petits, laissez murir en eux ce qui très tôt promet.Que la belle saison s’installe dans leur cœur.Laissez fleurir en eux cela qui se répète avec espo ir
et recommence.Puis elle ne parlait plus.Et peut-être qu’elle espérait avoir de ses ainés,dans l’amas de ses lessives du jour à venir, un peu d’aide.Elle savait bien qu’elle devrait encore leur répéte rd’assurer par ailleurs ce qui doit être faitdes routines ordinaireset chacun pour la part qui lui revientsans tenter de se prévaloir de passe-droit particul ier.Elle aurait à prêcher encore… Elle le savait.À redire à chacun sa besogne, sa partdes choses gaies et sa part des choses fastidieusesà remplir pour le bien de chacun et de tous,pour la pérennité de la maison et pour la renommée de la famille.Ce n’est pas très sorcier à comprendre,disait-elle souvent à qui voulait l’entendre.Peut-être qu’elle pensait, sans s’en plaindre,combien le jour est sourd et lentquand les ainés comprennent si peuet sont si réticents, là où elle se voit résoudre à dire et redirecela qu’ils veulent si peu entendre,dans la courbure de l’aurore. Peut-être.Dans la cuisine,devant la table où quelques bols trainaient encore,elle ne disait plus grand-chose.C’est sûr, ce qu’elle avait à dire, elle l’avait di t et répété !— Pour nos petits, insista-t-elle,laissez faire ce qui se fait et se défait,à la cadence et dans l’harmonie de chacun.Dans son songe, elle pensait aux plus jeuneséloignés dans la neige et nus dans l’aube.Elle savait mieux que quiconque et plus que de rais onque la mémoire de la lumière est la lumière de la m émoireet qu’il faut abandonner aux petitscette première joie de l’aube entrevue,comme un doux souvenir, pour plus tard.*Elle avait cru longtempsqu’il lui fallait allonger le temps de tes culottes courtespour prolonger le temps de ton enfance,
te protéger du monde des grands.Et toi qui avais si soif de croitre rapidement !Elle craignait seulement les enfances inachevées,les enfances écourtées ou celles qui s’éloignent à jamais,trop tôt, on ne sait trop vers où, ni comment, ni p ourquoi,dans l’effusion des jours,vers des saules sans épaules, qui sait,lorsque tes chiens négociaient çà et là un gros os à ronger,un seul, devant la maison forestière,là où des petits-gris marchandaient encore.Elle cultivait ses assignations.Elle en avait toujours douze à la « onzaine »,ne se lassait jamais de rabâcher aux grands,ses prescriptions, son « ménagier », ses dix comman dements.Pas besoin de tablette,elle l’avait bien en tête, son petit catéchisme.Un. Chaque jour, ce qui doit être fait tu feras.Deux. Les voies les plus sures toujours emprunteras.Trois. Aux chemins non balisés toujours renonceras.Quatre. Au chant des oiseaux de l’aube te guideras.Cinq. Aux amis confirmés seulement te fieras.Six. Odeur des plombs, feux et cris des chasseurs sans clémence t’interdiras.Sept. Tendre parole à quelque maraudeur ou dénicheur te défendras.Huit. Aux larmes des vieux loups jamais n’acquiesceras.Neuf. Sabotage de la neige, ou salage s’il échoit, pour retrouver chemin dessous tes pas, toujours tu attendras.Dix. Si vos chiens vous sont restés fidèles après les traques, le ciel toujours tu béniras.Et la mère d’ajouter dans tous ses rabâchages, sans pouvoir trop s’en empêcher…Onze. Les perdreaux fous de l’année jamais de front ne fixeras, car jamais rien tu n’y pourras.Douzedicité avant chaque repas. Légumage et fruitage toujours respecteras et béné toujours en cœur réciteras.Te verrais-je sourire ? Tu dois comprendre.Toutes ces règles sont commandementsqu’il incombe à chacun de suivre follement !Imagine un instant une tribu n’honorant ni l’obéiss anceni les autres vertus, naturelles et infuses, et les vertus morales !Y as-tu seulement pensé ?
*Reprenons notre route. Ne contournons pas le châtea u.Ne prenons pas le chemin le plus court.Prenons le temps. Parler te fait du bien.Passons sans hâte la petite serre, à main droite,aux vitres cassées,qui n’offre plus aucune graine et ne permet aucun s emis.Rejoignons, plus au sud, la ferme.Évitons le porche et tous ses courants d’air.Passons les quelques escaliers de pierres grisesque nous emprunterons à l’aise.Vois dessous la corne du toit ! Le vent souffle à n ouveaudans le porche, ses tas de neigejusqu’à cela qui n’est plus que remise à chaussures ,à côté de la buanderie, sur le seuil de la maison d u pèreoù règne le silence avant tous les encombrements fu turs,les carnages et la débâcle des lessives du jour.Derrière la maison, le vent s’énerve et pousse sa p oudre blanche dans la volièreenveloppée de brume.Les perruches y dorment d’un œil.On y a cru, au ciel, un moment !Mais le ciel est trop gris. Et de là-haut,on ne voit jamais rien venir.Et rien ne transparait vraiment de l’aube.Allons-nous attendre longtemps ?Et toi tu trembles déjà de perdre ton temps,craignant que le jour entier soit maussade !Tu ne sais toujours pas ?Tu ne sais pas ! Tu n’as rien remarqué, ce matin, e n chemin !La route est blanche sous tes pieds et la neige, no n encore sabotée,porte l’empreinte de tes pas.En usant tes chaussures sur les pierriers, tu écris .Dans la respiration du vent, tu écris.Tu écris sur tes routes diurnes.Dans la poudre du vent, tu écris.Tu fais tes gammes en marchant et en songeant.Sous l’écorce de tes nuits, tu écris.Sur cette peau blême voilée de neige, tu écris.Et jusqu’au dernier blanc de l’hiver, tu écris.
Avant que de te reposer sur la plaine cinglée de froid,oui, tu écris. Tu écris ton livre de vie sans le sa voir,jusque sur ton linceul qui cèlera l’ombre même de ton corps.© iPagination éditions, 2018 – Le pérégrin de Braba nterre, Patrick van Wessem