Le pont des râles

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Ils sont trois : Mama la mère, Macki le père et Farima la fille. Les parents sont restés enfermés dans leur passé et tirent le diable par la queue. Universitaire, la fille connaît une certaine opulence, habitant dans un quartier luxueux de Kambo. Les parents vivent à Djiko, quartier d’une sale réputation où sévit le choléra. Les trois ont en commun de livrer, chacun à sa manière, un combat sans merci contre une société désorganisée et sans repères. Les forces en face s’appellent religion, tradition, mauvaise gouvernance. Mais ce genre de combat est loin d’être gagné, on le sait. Lutter reste-t-il encore possible lorsque l’individu est dépouillé de toute initiative ? Pourtant, ils refusent de faire le dos rond. Entre un délire mémoriel hallucinant et une actualité brûlante, ils n’ont pas d’autre choix que de se serrer les coudes pour résister. Ensemble.
Le Pont des râles pose le problème de la liberté dans un système totalitaire. Il aborde sans concession les différentes formes d’intégrisme et peint au vitriol une société hésitante, coincée entre appels du mondialisme et repli sur soi.

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Date de parution 01 janvier 2010
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EAN13 9782849241868
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Le pont des râlesCollection Roman francophone
dirigée par Élodie Descamps, Denis Emorine et Annie Verdelet-Lamare
Dans la même collection :
Chamsa, fille du soleil, Malika Madi
Le conseil de discipline, Jean-Pierre Paulhac
Nos coeurs s’étaient filé rancard, Amélie-Grossmann-Etoh
La révoultion des montagnes, Frédéric Delorca
J.T., Sébastien Boussois
Le pèlerinage en Géorgie, Jean-Francçois Soulet
La porte du non retour, Jean-Pierre Paulhac
La Joconde noire, Elvire Maurouard
Le chant de Soledad, Maggy De Coster
Image de couverture : © chauvineau - Fotolia.com
© Éditions du Cygne, Paris, 2010
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-???-?Tiécoro Sangaré
Le pont des râles
Éditions du CygneDu même auteur :
Orpheïades suivi de L’enfant du paradoxe, Éditions Ndzé, 2010
Ça ne coule pas de source, Éditions de la Gare, 2009
Le soupir des falaises, Éditions Ndzé, 2005
L’enfant du paradoxe, Éditions Ndzé, 2004
À Claudette Oriol-Boyer, pour ses judicieux conseils et suggestions
À Jacques Jouet, pour y avoir cru, même lorsque je n'y croyais pas, moi-même
À Madou, mon frère, dont la mort rappela la dramatique précarité
de ma propre nature1
Vendredi 19 mars, 13 H 40
Dans une mosquée de Kambo.
Un temple surabondé. Il y en a de tous les âges. À l’intérieur.
Tout autour. Mais zéro mixité ! Les femmes – de la fillette de
quelques années à la mémère octogénaire – sont tassées à
l’arrière-garde. À l’avant, moutonnent les hommes – depuis le
polisson fier d’avoir cessé de téter jusqu’à celui-là qui s’empêtre
dans le décompte de ses arrière-petits-enfants. Ceux qui sont
agglutinés dehors souffrent de l’aplomb d’un soleil impitoyable,
tandis qu’à l’intérieur, l’on sue à grosses gouttes car les trois
ventilateurs fixés l’un sur l’imam, le deuxième sur le box du
prêcheur et le dernier sur le muezzin, ne sont pas faits pour
venter tous les coins de l’immense bâtisse.
Les haut-parleurs en piteux état crachent aux quatre vents
des mots dont on se demande s’ils sont lancés à l’intention de
cette masse muette, docile, égrenant des tonnes de chapelets et
susurrant des formules et des sourates à forte odeur
d’incantations, ou s’ils visent, au finish, le monde inaccessible de Dieu.
La voix éraillée et les mots musclés du prédicateur assomment
la patience de l’auditoire.
« Le vendredi n’est pas et ne sera jamais un jour ordinaire
pour le vrai croyant. Allah l’a béni et érigé en jour saint. C’est
pourquoi, chaque semaine, nous vous lançons l’appel du haut
de notre foi, pour que vous vous soumettiez à ce pèlerinage
hebdomadaire institué par Allah et son très Haut prophète
Muhammad Salut et Paix sur Lui. Le vendredi... »
Trempé de sueur, Macki cogite. Aujourd’hui, il a pu se tenir
loin du prêcheur principal, il en rend grâce à Allah et à son très
Flatté Envoyé Mohamed Paix et Salut sur Lui. Car, s’asseoir à
5trois mètres du crachoir de ce moralisateur, c’est cent fois
s’exposer. À une pluie de postillons. À une haleine possédant la
force de frappe d’un poison mortel...
Macki cogite. Il a besoin de calme et de sérénité... Ah, s’il
pouvait taire un peu son prêchi-prêcha, cet énergumène à
l’haleine fétide !
« ...C’est pourtant en ce jour béni, mes s œ urs, mes frères, que
certains d’entre nous s’adonnent à des opérations interdites par
Allah et son Auguste Envoyé Paix et Salut sur Lui. À ceux qui
agissent ainsi sans scrupule, à ceux qui osent salir ainsi la sainte
journée bénie de la semaine, je dis qu’ils perdent leur temps en
venant ici, dans la sainte maison d’Allah. À eux je dis que
demain, ils s’entasseront nombreux, forclos, à mi-chemin entre
le paradis et l’enfer. Ils resteront là, languissant avec, dans le
dos, les feux de l’enfer qui les aspirent ardemment et, sous le
nez, les senteurs inaccessibles du paradis. À eux... »
– Il faut que j’agisse au plus vite, sans éveiller le moindre
soupçon, ânonne Macki. Ah, quel métier !
« ...Voler un croyant, qui plus est dans un endroit saint comme
la mosquée, c’estnarguer Allah, c’est mille fois s’exposer auxfeux
ardents de l’enfer... La semaine dernière, Sow a perdu ses
chaussures. La semaine d’avant, Diabira avait perdu les siennes. La
semaine d’avant encore, Mouskine avait eu perdu... »
– Tu ne peux pas la boucler un peu ! grogne Macki encore
dans sa barbe. On vient à la mosquée pour prendre un bain de
paix et réfléchir mûrement à nos projets. Ce n’est pas pour
écouter des sermons sans tête ni queue !
« ...À supposer même qu’elles se trompent, les personnes qui
maraudent ainsi les savates d’autrui (toujours la même marque
et, de préférence, les neuves). Mais, dans ce cas, comment donc
ça se fait qu’on ne retrouve jamais leurs chaussures qu’elles
n’auraient plus reconnues, par extraordinaire ? Je le dis haut et
fort, mes frères et s œ urs, l’acte est bel et bien prémédité. C’est
un crime organisé. Par combien de malfrats ? Je ne saurais le
dire. Mais Dieu, lui, le sait. Agir ainsi en ce jour saint... »
6– La ferme ! grogne encore Macki en lui-même. Quel jour
saint ? Hein ? Quel jour saint ? Des histoires, tout ça ! Cette
supposée sainteté a-t-elle jamais pu agir concrètement sur le
comportement des croyants, pauvres comme riches ?
Billevesées ! Saint, tu dis ? Où est-elle donc, cette supposée
sainteté ? Certainement sur ta langue pendue et, pire, dans
l’imaginaire déconfit de cette racaille inculte, toujours prête à
avaler tes salades, à boire tes jérémiades. Alors moi je dis la
ferme ! Je m’y résoudrais volontiers, moi Macki Sidibé, à cette
prétendue sainteté, si quelqu’un pouvait m’aider à recoller ma
dignité éclatée en mille morceaux, ou à convertir en fortune
cette monstrueuse conjoncture qui assomme le monde...
L’imam prononce enfin la sâlâm puis la fatiha que reprend
massivement son auditoire. « Amen ! », dit aussi le barbon en
passant ses mains jointes sur le visage. Il se lève promptement,
se précipite sur une paire de babouches bien cirée qu’il avait
remarquée avant d’entrer dans la mosquée. Il les enfile et se
moule au plus vite dans la foule.
Ouf ! Voilà trompée la vigilance de la puissante brigade
antivol ! Une vraie gageure ! Impossible d’oublier l’horrible
traitement infligé à son compère Samaké, cet autre vendredi
lointain, par le terrible « Commando de la foi », ces vigiles
écervelés maintenant la police dans le pré carré divin. La chose avait
fait, en quelques heures, le tour complet de Kambo, coulant sur
toutes les langues, circulant sans frein dans les rues, les
boulevards, au marché...
Apprentis sorciers, zélateurs outranciers, les braves gendarmes d’Allah
avaient attaché le pauvre Samaké sur le brancard dédié aux morts, les
jambes et les bras fixés à la manière du Christ, avant de le hisser au milieu
de la vaste cour, plus haut afin que tous pussent le voir : « Au nom
d’Allah le Tout Miséricordieux, proclama leur chef enturbanné au point
d’être inidentifiable, cet impie est le rat qui vole chaque jour les chaussures
des fidèles. Aujourd’hui, grâce à Allah et à son Prophète, les longues et
minutieuses investigations de notre brigade antivol ont été couronnées de
succès. »
7Ensuite ils déposèrent la civière par terre et leur chef poursuivit : « Au
nom de Mahomet, Prophète parmi les prophètes, ce malandrin sera amputé
de ses deux bras jusqu’au niveau des coudes, ainsi qu’il est prévu par la
sainte Parole de Dieu le Tout Clément. Et s’il s’avise de recommencer... »
Macki se couvrit les yeux et ne les rouvrit que lorsqu’il entendit le cri
obsessionnel et strident de son ami Samaké dont les deux membres
supérieurs gisaient déjà sur le carrelage rougi par le sang.
C’était à la grande mosquée, là où la prière est conduite par
le grandissime, le sérénissime imam de Kambo, apôtre de la
tolérance... Ici, à l’ouest, Macki se gausse du crieur de la
mosquée dont la voix annonce en boucle, depuis quelques
minutes : « Traoré, fidèle parmi les fidèles, déclare avoir perdu
ses chaussures. Or, on sait qu’il est un vrai croyant qui craint
Allah le Tout Puissant et qui n’a jamais rien volé. Allah le lui a
bien rendu d’ailleurs en le comblant de trésors. À supposer
même que ce soit une erreur, il faut bien reconnaître qu’elle a
une fâcheuse tendance, cette vilaine erreur, à se perpétuer
depuis quelques vendredis... Quand on a la foi, continue-t-il,
véhément, on évite toujours de s’arroger ce qui est à autrui, en
se contentant du peu qu’Allah vous a gracieusement offert au
détriment de mille autres comme vous... Dieu n’est pas
omniscient, Il est l’Omniscience ; Il est le Savoir, Il est la
Connaissance. Il n’est pas omnivoyant, Il est la Voyance, Il est
la Vue, Il est la Vision même. N’en doutez point, Allah vous
observe pour le plus petit de vos faits et gestes... »
Distribuant et recevant des coups de coudes et de genoux,
Macki est obligé, par moments, de suspendre son marathon à
cause d’un affreux embouteillage provoqué par les
automobilistes, les cyclistes, les piétons et autres usagers toujours portés,
dans ce pays, à s’approprier les voies publiques. Viscéralement
hargneux contre les riches, il insulte vertement, mais à voix
basse, les pères et mères de ceux qui n’arrêtent pas de klaxonner
autour de lui. En fait, pour lui, sont surtout riches tous ceux qui
possèdent une voiture déguenillée ou coquette, neuve ou même
centenaire : « Aussi longtemps que je vivrai, moi, Macki Sidibé,
8authentique descendant des Sidibé de Kadara, il ne sera pas
question que des salopards continuent à narguer la dignité
humaine avec une fortune qui s’est sans doute trompée de
maître », susurre-t-il avant de se lancer imprudemment devant
une 505 verdâtre aux pare-brise lézardés. Klaxon et
carambolage à tout va !
Non, il n’est plus question de prêter oreille aux discours
abrutissants du prêcheur et autres prétendus connaisseurs du
saint Coran. Qu’ils s’égosillent autant qu’ils le veulent, Macki
n’entend plus rien, happé par l’incensurable foule moutonnant
et bêlant autour de lui. D’ailleurs est-il encore besoin de les
écouter ? Ils ont si bien et si souvent décrit Allah, que n’importe
quel habitué de la mosquée peut dresser un parfait portrait
robot de l’inimitable créateur : « ...Dieu n’est pas juste, Il est la
Justice ; Allah n’est pas puissant ; Il est la Puissance. Allah n’est
pas grand ; Il est la Grandeur... »
Non, la foi elle-même n’est pas ce qu’on lui fait croire depuis son
enfance. Toute religion ne s’abreuve-t-elle pas à ces deux sources
aussi ignominieuses que révoltantes : la manipulation et l’ignorance ?
Non, il n’a jamais caché son mépris pour cette masse
grouillant autour de lui, béatement opposée à tout esprit
critique pouvant conduire à la désaliénation vraie de l’âme.
Cette horde de fidèles béni-oui-oui et suivistes comme les
canards à la queue leu leu, devra s’égailler – Macki le sait – une
centaine de mètres plus loin de la mosquée, conformément à
son habitude ; à partir de là – Macki le sait aussi –, chacun
prendra sa direction pour regagner son domicile ou son lieu de
travail pour ceux qui en ont.
Une dizaine de mètres plus loin de là, repensant au discours
de l’ignoble crieur de la mosquée, il baisse le regard sur les
belles babouches, butin d’une opération accomplie avec audace
et habileté. Opération peu glorieuse certes, mais vitale pour
quelqu’un comme lui. Il ne va tout de même pas se laisser
mourir de faim alors que d’autres, d’ailleurs sans mérite,
s’étouffent sous le poids de leur fortune ! Traoré est nanti comme
9Crésus ; va-t-on se lamenter parce qu’il a perdu une paire de
pompes, alors qu’une grosse cylindrée l’attend juste là, à
quelques mètres de la mosquée ? Qu’on arrête donc de bassiner
le monde pour si peu !
Une sente mal déblayée se dessine à droite, le long du mur
quadrillant le cimetière central. Il la chemine sans réfléchir. À sa
droite, s’étale le sinistre univers. Il frémit en pensant qu’un jour,
il viendra reposer derrière cette muraille, dans ce vulgaire
dépotoir de chair puantissime. En fait, il n’a toujours pas admis la
fatalité de sa propre fin, malgré ses soixante-neuf ans
rondement consommés. Paniquant devant la réalité de l’endroit
sinistre, il hâte le pas et s’essouffle. La mort n’est peut-être pas
encore réelle pour lui, mais la vieillesse, elle, ne rate aucune
occasion pour se rappeler à son souvenir. Elle est partout en lui,
précoce peut-être mais notablement présente, invasive.
S’estimant assez loin de ce macabre lieu, Macki s’arrête pour
souffler. Du sac en cuir qu’il sort de sous son boubou, il tire sa
sempiternelle paire de spartiates taillées dans du pneu de
véhicule, et les enfile après un furtif coup d’ œ il à droite puis à
gauche. D’un geste prompt, il enfouit les nouvelles babouches
dans son outre en peau de bouc corroyée. Ses énormes pieds
ayant recouvré la sérénité dont ils étaient délestés par les
babouches trop étroites, notre brave homme reprend sa démarche
altière et royale que la ville entière lui connaît.
En lui monte une sorte de fierté, d’illumination soudaine.
Pourquoi ne serait-il pas fier de tant d’effort, de tant de
stratagèmes qu’il avait dû déployer pour réussir son coup ? Une paire
de babouches dorées enlevées sous le nez du puissant
commando de la foi, c’est autant de lutte gagnée et de victoire
remportée ! Pas de place donc pour le remords qui ne serait,
d’ailleurs, que barda futile et pure idiotie pour quelqu’un
comme lui. Surtout dans un pays que tout le monde sait maudit
et qui n’a de richesse qu’un soleil stérilisant, et auquel les
ancêtres ont tourné le dos, estimant, à juste raison, que leurs
descendants ont trahi la race.
10Non, ce n’est pas lui qui a inversé les valeurs sociales et
humaines au point qu’il n’y ait plus ni prince ni esclave ; ce n’est
pas non plus lui qui a asséché les c œurs de telle sorte que les
riches demeurent insensibles à la grande misère régnant autour
d’eux. Après tout, l’impertinent crieur a dénoncé, non pas un
vol, mais une erreur... Et personne n’est à l’abri d’une erreur !
Macki Sidibé s’accommode fort bien de cet axiome et s’en va
sans se poser d’autres questions : la vie a ses lois et la survie, ses
principes.
Des sillons de sueur perlent sous ses aisselles et foncent
droit sur sa ceinture. Il règle les pans de son boubou flanqué de
deux ouvertures latérales, boubou à ce point élimé que ses
véritables couleurs ont déserté au profit d’un blanc sale désormais
inaltérable.
À cent cinquante mètres environ du cimetière, Macki rallie
l’immense camp militaire où son chemin se noie dans une
multitude de sentiers. Il est condamné à toujours s’y perdre,
sans ignorer, cependant, qu’au bout de chaque voie, un désastre
imminent peut lui sauter à la gorge, telle l’humiliation que des
jeunes recrues surexcitées lui ont infligée un vendredi où il
n’avait pas repéré son chemin dans le dédale. Il s’arrête
quelques instants et interroge bien sa mémoire. Heureusement,
son incantation salvatrice surgit de l’ombre et l’aide à sauver la
mise ; il remercie Dieu avant de choisir son chemin, le bon, et
s’en va d’un pas sûr.
Le mauvais souvenir n’est pas seulement capricieux, il
s’incruste aussi à votre grand dam et se contrefiche de votre état
d’âme. Macki a beau chasser le souvenir de ses déboires vécus
dans ce camp, il revient toujours à la charge, implacable,
irrésistible. Le clairon de la popote retentit soudain, indélicat, ouvrant
la voie aux incommodantes images jusque-là emprisonnées
dans l’arrière-fond de sa mémoire. Et aussitôt lui revient le
visage d’un éphèbe en tenue de camouflage, caporal de son état,
qu’il avait imprudemment traité de « bilakoro », c’est-à-dire de
bambin non circoncis.
11Le jeune caporal avait sous son commandement, disons à sa dévotion,
une soixantaine de recrues qu’il manipulait à son souhait. « Capo », ainsi
surnommé par ses subalternes, avait les nerfs particulièrement bouillants ce
vendredi-là. Macki n’avait-il pas entendu la sommation de la sentinelle ?
En tout cas, il voulait prendre un raccourci et regagner vite le marché,
lorsque Capo surgit soudain devant lui, entouré d’une horde de conscrits au
crâne nu, prêts à tout croquer.
– Tu ne sais pas, sale gugusse, que ce camp est interdit aux cochons de
ton espèce ? dit Capo en dardant sur Macki un regard en feu.
Celui-ci feignit n’avoir rien entendu et voulut continuer sa marche.
Capo lui envoya une cinglante baffe à la figure ; épouvanté, Macki
commença à confondre les couleurs. Il put, cependant, se redresser après un
bref moment de chancellement. Il allait griffer, mordre et mettre en
morceaux l’impudent boutefeu quand, soudain, la meute se mit à aboyer
toutes les trivialités de la terre. « Gugusse ! », reprirent certains,
« Laideron ! », « Moukère ! », « Fils de... », vociférèrent d’autres. Si
seulement il pouvait agripper le chef de bande ! Il cherchait justement à se jeter
à son cou et le broyer à la mesure de son affront, mais au même moment,
un autre maudit le griffa à la nuque. Il ne s’était pas complètement
retourné qu’un autre lui envoya un vilain horion à la tempe. Puis suivirent
des dizaines et des centaines de coups ponctués des grossièretés de toutes
sortes. Son orgueil vola en éclats : il lança un cri peu digne d’un homme de
sa trempe. Les assaillants commencèrent à danser et à trépigner autour de
lui comme une assemblée de singes cherchant à intimider et bouter un intrus
hors de son territoire. Un sale coup au bas-ventre et il s’écroula ! Ainsi
l’hyène était-elle vaincue par le bouc ! Il haletait, bavait, la face clouée au
sol, devant des gamins puant encore le placenta.
– Trois plombes sous le soleil ! laissa entendre une voix ridiculement
fluette qui se jeta dans la cohue.
– La galipette ! dit un garçon au teint exagérément foncé.
– Non, coupa un autre plus enfiévré, plutôt la couillotine...
– La couillotine ?
– Bleu !
– Tu ne connais pas la couillotine ?
– Idiot !
12– C’est la traction par les couilles !
– Non, arrêtez, arrêtez ! supplia Macki d’une voix éteinte.
Pendant que Capo s’éloignait de ses subalternes hystériques, le garçon
au teint foncé s’empara de Macki et entreprit de le traîner derrière lui, au
grand mépris de ses supplications invoquant Dieu et tous les saints.
Puis, tout à coup, l’hystérie cessa, tel un concert de crapauds
brusquement interrompu par un pavé dans la mare. Tout le monde s’éloigna
prestement, sans mot dire, tandis que le même jeune homme, inconscient,
continuait toujours son ignoble entreprise en riant comme un toqué.
– Eh ! Regardez ce que je vais faire de notre brave violeur d’espace !
lança-t-il, tout emporté, avant de flanquer un terrible coup de pied dans les
fesses de Macki. Je vais l’enculer ! Je vais...
À ce moment-là, il se trouva nez à nez avec le lieutenant Coulibaly. Le
soldat se décomposa soudain. Il appliqua un garde-à-vous déséquilibré qui
lui valut tout le courroux du jeune officier.
– Va m’attendre au pied du mât ! enjoignit Coulibaly. Je vais
t’apprendre à torturer, moi. Vous autres, venez par-là !
Il n’avait pas fini sa phrase que tous les bleus se furent entassés autour
de lui.
– Remettez le vieux sur pied et nettoyez-le sur-le-champ ! ordonna-t-il
enfin avant de regarder les bleus s’activer à épousseter sagement Macki. Le
bain insolite fut fini en deux temps trois mouvements.
– Maintenant, allez rejoindre ce m’as-tu-vu sous le mât, ajouta
l’officier ! Vous allez me dire si vous avez intégré l’armée pour protéger ou
brutaliser les citoyens.
Les braves soldats s’en allèrent la queue basse, sous le soleil pétant le
plomb et sous le regard indifférent de Capo qui exultait là-bas, à l’autre
bout de la cour.
Ensuite, Coulibaly conduisit Macki à la sortie du camp, en le
suppliant d’oublier cette affaire. Il jura, sur sa foi d’officier de l’air, de sévir
durement afin que ce genre de comportement, défavorable à l’image des
militaires, ne se reproduise plus.
– Ayez confiance, je me chargerai du reste, promit-il avant de déposer
un billet de mille francs dans la main encore tremblante de Macki.
Il retourna sur ses pas, laissant ce dernier statufié par cette politesse
13inespérée. Tout se passa si vite que Macki ne vit rien ni venir ni partir. Il
était là, face à la rue asphaltée grouillant de la pétarade des moteurs
éprouvés par la poussière du Sahel.
Plusieurs vendredis après, Macki passa et repassa en ces lieux,
au risque de retomber sur les mêmes délinquants et de subir leur
sauvagerie. Il caressait le secret espoir de rencontrer à nouveau le
jeune officier, pour être gratifié, peut-être, d’un autre billet de mille
francs. Seulement le lieutenant était devenu invisible. Comme s’il
avait migré vers une autre planète ! La traversée de la cité militaire,
chaque vendredi, avait l’air de ne plus exciter ses bourreaux. C’est
justement cette espèce d’indifférence qui le blessait ; lui naguère traité
de « gugusse, mouquère » et de bien d’autres noms d’oiseaux,
n’éveillait plus rien chez personne, pas même chez des délinquants
entretenus et engraissés aux frais de la princesse !
Par-dessus le bruit vrombissant des moteurs, un
assourdissant klaxon s’élève et le tire de ses rêveries. Il s’arrête face à la
rue du marché pour inhaler l’air frais que distille, tel un bonus,
un vent imprévu de l’après-midi venant du fleuve. Il faut faire
vite avant que les vigiles n’aillent infester le marché. Non
contents d’empêcher les honnêtes gens d’opérer
tranquillement, ces énergumènes écervelés viennent rôder jusqu’en ville,
dans les points stratégiques connus pour écouler des « affaires ».
Macki ne s’attarde donc pas ; il pourra toujours profiter de l’air
frais après le marché.
– Bâtard ! Fils de chien ! Malotru ! vocifère-t-il à l’endroit
d’un apprenti chauffeur qui, du piédestal de sa camionnette
bâchée, avait poussé l’indélicatesse au point de frôler de son
pied gauche la jambe droite du vieil homme, lequel faillit
tomber. En fait, pour ces pauvres âmes victimes surtout de leur
époque, Macki n’a jamais nourri d’excellents sentiments, ni
d’ailleurs pour leurs patrons, les chauffeurs. Pour lui, les
chauffeurs d’aujourd’hui sont les apprentis d’hier et, comme
personne ne change de tête, ils restent, naturellement, ce qu’ils
ont toujours été : des effrontés, des bâtards, des malotrus, des
enfants de...
14– Vieux con ouais ! lance le garçon le plus naturellement du
monde. En réalité, le naturel du ton, plus que l’injure
ellemême, navre le vieil homme au plus haut point.
– Fiche-nous la paix, poursuit l’autre, vieux con ! répète-t-il.
C’est ton père qui t’a peut-être légué cette route en héritage
pour que tu paonnes là-dessus ainsi ? Je ne te raterai pas la
prochaine fois ! menace le jeune apprenti qui se lance aussitôt,
insatiable, en quête de clients.
– Mille fois bâtard ! réattaque Macki tremblant de rage. Les
premiers cons, ce sont ton père et ta mère et tous tes ascendants
qui ont infesté le monde avec une pourriture comme toi ! Me
faire ça à moi, moi qui vaux d’être traité comme un seigneur !
Salaud ! Effronté ! Malotru ! Fils de...
Il s’en est fallu de peu qu’un autre dourouni – c’est ainsi
que ces véhicules sont baptisés ici – broie son bras droit par
lequel il gesticulait incontrôlément. La stupeur le fait taire un
moment, puis ayant retrouvé ses esprits et sa langue, il déploie
un chapelet d’imprécations à toute la lignée de l’infortuné
apprenti du dourouni qui lui dit de ne pas se gêner et de
garder toute son aise, comme dans son propre salon, en se
pavanant tel qu’il le fait en ce moment même, au milieu de la
route ; ainsi serait-il lui-même le premier à entendre
l’explosion de ses couilles !
Le quotidien de Macki, on s’en doute, est fait de
provocation, de représailles et de toutes formes d’exaspération,
l’ensemble étant couronné d’une bonne coulée de
grossièretés. Il trouverait une planète sans dourouni, fût-elle au
septième ciel, il s’y envolerait volontiers rien que pour
retrouver la paix de vivre. Les dourouni ? Quel calvaire !
Quelle impudence ! Quelle insolence ! Ils infestent la ville. Ils
sont indésirables. Ils sont irrespirables. Mais ils demeurent
indispensables dans la vie de cette cité paralysée par une
chronique crampe monétaire, où les rares taxis existants ne
sont accessibles qu’à prix d’or. Indispensables peut-être mais
pas pour Macki, lui qui s’en fiche éperdument, sachant qu’il
15n’a pas une obole à troquer contre le service de ces véhicules
du diable ! Aussi longtemps que ses jambes pourront le
porter, il se passera de ces camionnettes bâchées ou autres
minicars spécialement adaptés au transport urbain de cette
anonyme capitale. Allumez ou éteignez votre lampe, de jour
comme de nuit si ça vous chante, votre voisin aveugle, lui,
n’en a cure.
Après s’être arraché à la folie des voies bitumées, le
vieil homme se retrouve à l’amorce du quartier
administratif où quelques édifices, flambant neufs, trônent
au-dessus des bâtiments coloniaux à la face glabre et
délavée. Son contentement d’avoir semé le vacarme de ces
lieux n’a pas été long car, à peine commence-t-il à prendre
goût à cette subite sérénité, que le brouhaha du marché
l’accueille à pleins tympans. Il s’enfonce donc dans le
marché.
– Tiens, tiens ! ânonne un homme noir de jais, le corps
malingre coiffant ridiculement une paire de jambes mal fichues,
tordues l’une en entrant et l’autre en sortant, l’ensemble
donnant un tableau des plus horribles puisque l’homme semble
penché des deux côtés... On évite les amis maintenant ? ajoute
l’inconnu.
– Bonjour Mari... mon ami... Comment ça va ? s’enquiert
Macki soudain confondu.
– Mon argent, tout de suite !
– Encore un peu de patience... Je t’assure que ça ne va plus
tarder...
– Ça fait des semaines que tu dis ça ! Et puis pourquoi
évites-tu ma place aujourd’hui, hein ?
– Non, non. J’avais la tête ailleurs, sinon tu sais très bien que
je serais passé rien que pour te dire « bonjour ».
– Je ne te demande pas de me saluer, mais de payer mon dû.
– Mari, Allah t’a pétri de la même fibre que ses élus, c’est
pourquoi il t’a rendu si riche. Lui seul sait lire jusque dans les
arcanes du c œ ur, et l’humanité entière est d’avis que ta générosité
16te place au-dessus de tous les croyants. Encore un délai de
grâce... s’il te plaît.
– Le jour où tu es venu prendre mon sac de mil, n’as-tu pas
promis de le payer une semaine plus tard ? Or voilà trois mois...
Je t’accorde encore deux jours, pas plus ! Passé ce délai...
– Merci Mari. Tu viens de prouver encore que tu es un vrai
homme de foi. Dieu te récompensera avec son beau paradis.
Sinon, en cas d’erreur judiciaire de sa part, je demanderai
moimême à son suprême prophète d’intercéder en ta faveur. Il
m’écoutera, lui, car il a promis d’écouter les pauvres d’ici-bas.
Le marché est archicomble. Mari n’a pas d’état d’âme, Macki
le sait bien. Sa façon de hausser ainsi le ton n’a pour but que de
s’attirer l’attention des nombreux forains qui, témoins malgré
eux, ne se sont pas gênés, pour autant, de tout écouter. Leur
silence amplifie la confusion de Macki. Néanmoins, celui-ci
fonce dans la foule, ignorant les regards fusant de partout.
Depuis longtemps, son orgueil avait capitulé devant le
pragmatisme. Dans sa confusion, il continue de pester contre Mari : « Je
te plains, Mari. Si tu savais ce qui t’attend dans l’au-delà ! En
tout cas, pas le Saint Paradis qui est fait pour une autre catégorie
d’hommes. Dieu a exprès taillé ton c œ ur dans le roc, en prélude
à ta condamnation aux pires supplices de l’enfer. Cela ne
m’empêchera pas, toutefois, d’invoquer le pardon final pour toi,
même si je sais que ta mère a allaité un vrai salaud. Être
musulman, c’est savoir pardonner et surtout avoir de la
générosité. Il est vrai que je n’ai pas grand-chose à offrir à l’humanité
du fait que Dieu m’a rendu pauvre sans recours, mais l’on me
reconnaîtra cette infinie indulgence à laquelle est fermé ton
c œ ur de pierre. »
– Vous ne chercheriez pas un certain Salim, monsieur ? À
moins que je ne me trompe, vous êtes arrivé à sa place et vous
trouvez même en face de lui, lance Salim, un homme d’à peu
près l’âge de Macki, gros et gras, tassé sur un banc semblant
ridicule sous sa masse. Cette apostrophe détournée tire Macki
de ses rêveries.
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