Le prince des favelles

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 Le prince des favelles vous entraîne dans l'univers sans pitié des contreforts du Morro, la colline de Rio. Aux côtés de Senhorzinho – notre héros - jeune garçon dont on ignore tout puisque lui-même à oublié qui il est et d'où il vient, vous découvrirez une vie âpre où les relations humaines sont régies par la loi du plus fort et surtout par celle du protector. Depuis les bas-fonds de la ville où règne la violence, jusqu'aux beaux quartiers où vivent les "riches" d'un autre univers en passant par les forêts conquises par les bandes armées, vous découvrirez un monde sauvage, un enfer moderne dont notre personnage central sortira pour créer un pays où l'être humain peut retrouver sa place. Ce récit vous emmène loin des clichés touristiques du Pain de Sucre et des plages brésiliennes.

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Date de parution 30 août 2010
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EAN13 9782359620597
Langue Français

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Le prince des favelles
Roman Thierry ROLLET Dépôt légal juin 2010 ISBN 978-2-35962-058-0 ISSN : 2104-9696 Collection Aventures Illustration de couverture Lydie ITASSE ©Hubely pour hubelywebconcept ©Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Éditions Ex Aequo 42 rue sainte Marguerite 51000 Châlons-en-Champagne http://www.editions-exaequo.fr
Bibliographie ROMANS 1 .1 9 8 1Kraken ou les Fils de l’Océan, roman pour la jeunesse, EPI SA. EDITEURS, collection "« le Nouveau Signe de Piste », Prix des Moins de 25 ans 1981.(épuisé) 2. 1992l’Or du Vénitien(ACM EDITIONS) 3. 2001l’Impasse glacée, (Éditions du MASQUE D'OR) 4. 2004le Fauve du Grand Cirque(Éditions du MASQUE D'OR) 5. 2006la Voix de Kharah Khan(Éditions Publibook)) 6. 2007le Seigneur des deux mers(Éditions Mille Poètes) 7.2008Je suis né sous l’horizon(éditions EDILIVRE)(épuisé) 8. 2008les Faiseurs d’Anges(the book édition) 9. 2009Spartacus – la Chaîne brisée(éditions Calleva) 10. 2009les Broussards(Éditions du Masque d’Or) RECUEILS DE CONTES ET NOUVELLES ème 1. 1999sièclele Masque bleu et autres nouvelles dans la Venise du 16 , Éditions du PETIT VEHICULE. 2.2002Vosgeaisons,(Éditions du MASQUE D'OR)(épuisé) 3.2007Contes et légendes des Vosges, (Éditions Publibook) 4.2008Contes et légendes de la Puisaye, (Éditions du Masque d'Or) ESSAI HISTORIQUE er 1. 1998Jean-Roch Coignet, capitaine de Napoléon 1(éditions SOL'AIR) – réédité en 1999. ESSAIS BIOGRAPHIQUES 1. 2007Léo Ferré – Artiste de vie(Éditions Mille Poètes) 2. 2008Bruce Lee – la Voie du Poing qui intercepte, en collaboration avec Claude JOURDAN (éditions Mille Poètes) RECUEILS DE POEMES 1.1983Au plaisir des rimes, ouvrage autoédité, vendu au profit du « Noël des Autres », œuvre de soutien à l’enfance malheureuse.(épuisé) 2.1989Émois indicibles suivis de Pensées épurées(éditions de l’ENCRIER)(épuisé) 3. 2006Chants des Eaux et des Voiles(Éditions Mille Poètes) PREMIÈRE PARTIE 5 LE MORRO 5 LE PROTECTOR 6 ZECA 11 FAUSSE LIBERTÉ 18 L’INNOCENT IMPOSTEUR 26 L’ARRESTATION 39 LES CORRECTEURS 47 DEUXIÈME PARTIE 56 LES COLOÑOS 56 CAMPO DO SERTÃO 58 CANDOMBLÉS 69 TIO MENOÈS 75 LA FUITE AVORTÉE 85 LES POSSEIROS 93 TROISIÈME PARTIE 103 LA DÉLIVRANCE 103 RETOUR AU MORRO 105
LE DUEL 114 LA CHAÎNE DE VIE 125 POUR DEMAIN 130
PRSMIÈRS PARTIS LS MORRO
LE PROTECTOR J’ai repris conscience tout à l'heure sur un tas d’immondices, une décharge, sauvage ou non, je n’en sais rien. C’est déjà curieux que je me pose ce genre de question ! En effet, je ne suis pas d’ici. C’est le moins que l’on puisse dire. En tout cas, ce fut ma première impression en découvrant ce qui entourait le tas d’immondices en question. Selon toute logique, c’est là que se situait l’étrangeté un tas d’immondices, ce n’est jamais entouré par quoi que ce soit. Qui donc serait assez répugnant, perverti, malhonnête et tout ce que l’on voudra, pour habiter à côté d’un dépôt d’ordures ? Et pourtant, les abords immédiats de celui-là l’étaient – habités. Incroyable ! Mais ce n’est pas tout. Ce qui, tout de suite, paraît encore plus inconcevable, c’est que j’aie été capable de réagir ainsi, en éprouvant un dégoût profond et sincère. Je ne pouvais donc être originaire de ce cloaque où des gens trouvent normal d’habiter à proximité immédiate des détritus, de vivre même au milieu d’eux. Si j’étais né dans un tel quartier, rien de tout cela ne m’eût semblé bizarre. J’aurais même, sans aucun doute, perdu tous les repères qui construisent et aident à reconnaître la personnalité del’homme civilisé. Et pourtant, je ne les avais pas tous oubliés j’avais encore, ainsi que l’on peut le constater, des réflexes de raffiné. Néanmoins, il me manquait l’essentiel pour l'être tout à fait… Un nom. Un âge. Une adresse. Comme la plupart des énigmatiques habitants de ce lieu, j’aurais pu vivre sans famille, du moins dans l’acception traditionnelle du terme, pratiquement sans amis dignes de ce nom. Mais naître et survivre sans même un nom, un surnom, une appellation contrôlée ou clandestine, cela n’est possible nulle part, pas mêmeici. Ici, j’ai su tout de suite où c'était. J’ai été capable, dès ma sortie de l’inconscience, de comprendre que je me trouvais dans ce lieu qu’une vieille chanson française pourrait décrire Si tu vas à Rio, N’oublie pas de monter là-haut ! Là-haut, c’est lemorro, la colline en français. Le quartier pauvre et mal famé de Rio de Janeiro. Les favelas. Les bidonvilles, quoi. C’est là que je me suis revenu à moi, ce jour-là. Autant récapituler avant de perdre mes souvenirs. Dans un cas comme le mien, même les plus brefs, les plus fugaces, les plus insignifiants conservent une importance primordiale. Aujourd'hui encore, je veux essayer de comprendre, à défaut de savoir ce qu’il m’a toujours été impossible de découvrir. Voilà, je savais où j’étais, car je reconnaissais l’endroit sans avoir l’impression d’y être jamais entré ; je me suis retrouvé là, tout seul, allongé sur des détritus, avec une forte douleur dans tout le crâne ; j’ai gardé quelques réflexes de civilisé ; j’ai même de l’instruction puisque je connais l’anglais en surplus du portugais ; je peux même mettre un nom anglais à tous les objets et aux éléments du paysage qui m’entoure ; j’ai l’impression de pouvoir aussi m’exprimer dans une autre langue étrangère, mais ma très forte migraine m’empêche de trop penser… C’est à peu près tout. Inutile, en effet, de me poser des questions sur mes origines et les circonstances de mon arrivée ici. À l’heure actuelle, elles restent toujours sans fondement. Par contre, il est sans doute possible d’analyser – encore un termecivilisé! – les causes et les conséquences de mon retour à la conscience dans ce lieu béni des rats et des colonies d’insectes détritivores. Notez bien que j’utilise l’expression « revenu à moi » au lieu de « réveillé ». Une personne normale, propre,civiliséene s’endormirait pas sur des ordures. À {1} {2} moins d’être ivre depingade ou maconha – c’est un fait normal aumorro. Mais je me raccroche à l’idée que je n’en suis pas originaire. J’y ai repris connaissance après avoir été
vraisemblablement assommé… Enfin, peut-être pas je ne porte aucune bosse, aucune plaie au cuir chevelu. Ma migraine doit plutôt trouver ses raisons d’exister dans l’action néfaste d’une drogue quelconque, bien qu’elle n’ait rien à voir avec la trop classiquemaconha. Et puis, il y a autre chose qui m’a fait tout d’abord considérer comme une bête curieuse par les autres bêtes plus naturelles dans un tel endroit mes vêtements. J’ai repris mes sens, vêtu d’une chemisette et d’un short blancs, simples, mais plutôt élégants par rapport aux nippes des indigènes dumorro. La chemisette est déchirée au col et à l’épaule droite, en surplus, bien entendu, de l’indéfinissable, mais nauséabonde saleté qui macule toute ma personne. Mes jambes et mes bras nus portent des ecchymoses et des écorchures, quelques-unes encore saignantes. Mes pieds inhabitués à la dure s’écorchent sur les bouts de ferraille du tas d’ordures et sur la caillasse des ruelles. En effet, je n’ai ni chaussures ni chaussettes. Plus tard, je remarquerai qu’Emilio Sorinhos, monProtectorde la première heure, porte des baskets et des socquettes qui contrastent violemment avec le reste de sa vêture plus ou moins débraillée. À coup sûr, c’est lui qui m’a dépouillé ou c’est sur son ordre que je l’ai été, de cela et peut-être aussi d’autres choses telles que portefeuille ou porte-monnaie, pendant ma période d’inconscience. Je me suis toujours gardé, par la suite, de les lui demander ou de lui réclamer quoi que ce soit c’est là que je me serais retrouvé assommé ou encore avec la marque de son couteau dans la poitrine ; son couteau d’où pendent trois brins de cuir attachés au manche, trois seulement – mais a-t-il comptabilisé tous les meurtres qu’il a sur la conscience ? *** Il a bien fallu aller quelque part. Après m'être relevé, j’ai donc dirigé mes pas tout à fait au hasard. Dans lesfavelas, il n’y a pas de rues dignes de cette appellation. Aujourd'hui, je les connais toutes sans savoir leur nom – d’ailleurs, elles n’en portent aucun – comme tous les habitants du lieu. Après trente ans passés dans un univers, quel qu’il soit, le souvenir du premier jour vous revient avec une constante… J’allais écrirenostalgie,j’ai peur que l’on ne me croie pas. mais Aujourd'hui, j’ai l’impression que même mon clavier d’ordinateur refuse d’obéir à mes doigts tandis que je tape ce mot inusité dans un tel contexte. Je parlerai plutôtd’insistanceet j’ajouterai l’adjectiflancinant, pour bien souligner son caractère très spécial.Insistance lancinante. C’est une bonne formule. Enfin, si je commence à me perdre dans le langage… Suivez-moi plus loin, tout simplement. Ce jour-là, donc, je marche sur un macadam de terre et de cailloux, très inégal, qui blesse mes pieds nus, bien que j’aie pris le parti d’avancer vaillamment, en étouffant mes plaintes. Par contre, je ne peux pas m’empêcher d’enjamber ou de sauter par-dessus les tas d’ordures qui parsèment la venelle. Ici, pas de service de nettoiement. Une voirie réduite à rien. Une saleté augmentée de tout ce qui peut contribuer à l’entretenir. Même aujourd'hui, alors que près de quarante ans ont passé, c’est encore ainsi, en dépit de tous les efforts péniblement consentis… Cette démarche me fait évidemment remarquer des indigènes, du moins ceux qui ne sont pas saouls, abrutis de drogue, réduits par la misère à l’état d’épaves n’ayant d’humain que les formes. Il existe aussi ceux qui ont la mainmise sur cette pitoyable faune. Hommes, femmes, enfants aucune distinction de sexe ni d’âge dans l’univers très particulier des bandits, des dealers, des souteneurs et de la prostitution sous tous ses aspects. — T’es perdu ? C’est Emilio Sorinhos. Je ne sais pas encore qu’il deviendra mon initiateur dans ce monde interlope. Je ne tarderai pas à le comprendre, car sa question, qui pourrait paraître amicale à un civilisé, porte en vérité plusieurs sens qui se rejoignent« Tu es seul ? Tu es une proie facile ? Tu ne sais pas où aller, donc tu es prêt à me suivre partout, à faire tout ce que je te dirai, à devenir mon esclave, ma chose ? » Aucune exagération de ma part un gamin d’apparence « petit-bourgeois » complètement perdu, sans famille niProtector, doit obligatoirement s’en trouver un dans les favelas. C’est une loi reconnue par tous leurs habitants. Un orphelin né dans ce milieu
saurait mieux se débrouiller au pire, il s’intégrera à une bande, au mieux, il deviendra Protectorlui-même. Il peut d’ailleurs le devenir après avoir fait ses classes au sein d’une bande. Tout se tient ici, comme dans une jungle où s’entrelacent toutes les formes de vie. — Je suis malade. J’ai soif. Je ne sais pas où aller. Ces trois petites phrases sont sorties de la bouche de l’enfant perdu que j’étais à cette époque. En effet, je me rendais tout de même compte que j’étais un enfant à ce moment-là. Sans savoir mon âge exact, que je ne connais toujours pas à l’heure actuelle, je me donnais à peine plus de 13 ans. C’est en tout cas l’âge que me donnèrent par la suite mes premiers (faux) papiers. Je n’aurais jamais dû les prononcer, ces phrases. Elles ne peuvent être que le plus terrible aveu de faiblesse dans cet univers de vices et de non-droit. Elles n’accordent qu’une vulnérabilité pratiquement inséparable de votre personne, du moins tant que vous ne savez pas vous débrouiller seul. Vous débrouiller comme un enfant de la jungle humaine. Emilio eut un grand sourire – la pire démonstration de sa cruauté et de sa cupidité naturelles. Je ne le saurais que plus tard. Il s’avança vers moi. Je ne voyais que sa silhouette, qui flottait de plus en plus dans l’air humide et surchauffé. Parce qu’elle devenait de plus en plus floue devant mes yeux. J’avais mal à la tête, mal aux pieds, je ne tenais plus debout… J’étais déjà tombé pour replonger dans les limbes de l’inconscience avant que mon futurProtectorn’arrive jusqu’à moi.
ZECa C’est vraiment très étrange mes souvenirs d’après cette seconde perte de conscience sont encore plus flous que ceux qui ont suivi la première – inutile, bien sûr, de reparler de ceux d’avant celle-là. En vérité, le temps correspondant à cette époque, celle que j’appellele commencement de ma vie active, m’apparaît comme un rêve des plus nébuleux. C’est ensuite que débute le véritable cauchemar. Je me revois dans la masure de Maé Neña. Je la retrouverai toujours intacte dans ma mémoire, cette cahute d’une seule pièce dont les mûrs étaient faits de morceaux de panneaux publicitaires, vantant Coca-Cola et Microsoft, recouverts d’une grande pièce de toile goudronnée en guise de toit. Percée par endroits, elle tenait avec des chevilles et n'avait jamais connu d’autre réparateur que Maé Neña elle-même. — Elle est à moitié dingue, la vieille, me confia plus tard Emilio. Elle a perdu son mari, puis trois de ses gosses, l’un après l’autre. Elle ramasse tous les paumés qu’elle peut trouver, surtout les mômes. Ce jour-là, on peut dire que t’es bien tombé ! C'était vrai. Ça l’a toujours été. J’ai été le premier enfant de Maé Neña depuis plusieurs années, c'est-à-dire le seul qui soit toujours revenu la voir. Elle en a eu beaucoup d’autres, par la suite tous ceux qui ont échoué près de chez elle, bien sûr. Je reverrai toujours dans mon esprit son visage si noir de peau qu’il faisait disparaître les rides et rendait l’opulente chevelure blanche plus éclatante encore, et aussi ses mains courtaudes, aptes à tous les travaux. Cette tête léonine savait sourire, ces mains renforcées par le temps et les tâches savaient aimer, en prodiguant, l’une le réconfort débonnaire, les autres les gestes indispensables pour soulager, soigner, tranquilliser. Le seul bon et beau souvenir durant près de sept années… Le physique de Maé Neña accusait surtout la présence du sang noir dans ses veines, {3} bien qu’elle fut unezamba, ce qui la condamnait au mépris le plus total de la part de n’importe qu’elle communauté, dans tout le Brésil et même ailleurs sur le continent. Son mari était un Blanc, paraît-il. On dit aumorroqu’il était tellement saoul d’ordinaire qu’il ne s'était rendu compte de rien, le jour où il avait épousé unezamba. Durant les quinze années qu’avait duré leur indéfinissable vie commune, il n'avait cessé de la battre que pour mieux l’injurier« Sale zamba ! Je vais te crever ! Sale zamba ! »Tel était son refrain favori, même dans les cas rarissimes où il était à jeun. Le matin de sa mort – disons plutôt de sa disparition -, il lui avait flanqué une branlée à la laisser sur le carreau. Son fils aîné l’avait trouvée par terre, assommée. Ranimée à grande eau, Maé Neña avait eu un éclair de joie dans ses yeux à l’instant où elle les rouvrait — Enfin, c’est fini ! Avait-elle prononcé. Tout le monde avait compris en ne voyant pas revenir sa peu reluisante moitié. Les trois garçons eux-mêmes avaient respiré un grand coup. Puis, ils avaient disparu eux aussi, chacun à son tour, à un an d’intervalle. Depuis, Maé Neña s’occupait des gosses abandonnés, battus, blessés, comme une bourgeoise eût recueilli les chiens errants, les chats faméliques et les oiseaux tombés du nid. Et moi, j’étais tombé juste devant chez elle. Je ne peux pas dire devant sa porte, car, de porte, il n’y en avait jamais eu devant sa masure parée des symboles de l’impérialisme commercial US. Tout le monde entrait chez elle. Je devais être le seul à y rester à dater de ce jour – inutile de m’en demander la date précise. Ni ce qu’elle me fit, quels soins particuliers elle me prodigua, combien de temps je passai dans sa cahute. Si vous êtes reporter et qu’on vous le demande un jour, faites donc comme moi dites que vous n’en savez rien, même si c’est contraire à votre déontologie. Tout ce dont je me souvienne, dès que je fus suffisamment vaillant pour supporter la station debout normale, c’est que je m’étais retrouvé nu comme un de ces gros vers rosâtres qui prolifèrent dans les favelas, comme toute vermine sait croître, multiplier et engraisser dans les bas-fonds des plus prestigieuses cités. Mon costume blanc avait disparu. J’eus alors une parole saugrenue — Il faut que je sorte pour m’acheter des vêtements et des chaussures ! Le grand rire de Maé Neña, éclatant comme la chute où finissent tous ces rios qui
servent de tentacules à l’Amazone, résonne encore dans mes oreilles, après ces trente années. Non qu’elle se fût moquée de moi trop gentille, trop maternelle pour ça. Simplement, elle s’amusait beaucoup qu’il lui eût été donné d’entendre ce qui, au sein du morro, passait pour une énormité. Des vêtements, passe encore. Des chaussures, certes, ça existe, mais c’est bon pour les pékins. Quant àacheter! C’est un terme tabou dans ce milieu. Personne n’achète rien tout le monde prend, vole, arrache, conquiert, remporte, gagne parfois et perd souvent pour mieux reprendre, voler, arracher, reconquérir et remporter de nouveau. De toute façon, même ici, on sait que pour acheter, il faut de l’argent. Je n’en avais plus puisque je me retrouvais plus pauvre que Job, sans même un tas de fumier à moi – je ne pouvais pas même revendiquer la propriété du tas d’ordures qui avait vu mon arrivée dans la favela. D’ailleurs, je me souvenais très bien d’avoir possédé des vêtements de gosse de riches, c’est pourquoi ma nudité d’alors n'avait, en vérité, rien de surprenant. Cependant, le fait d’avoir pensé à réaliser unachat, de vêtements et de chaussures par-dessus le marché, était une nouvelle preuve que la favela n'avait rien à voir avec le milieu dont j’étais issu – j’ai failli écrire « avec ma vie antérieure », en donnant à cette expression tout le sens mystique qu’elle peut renfermer. Maé Neña eut à peine le temps de m’expliquer qu’elle n'avait évidemment pas pu s’opposer au dépouillement intégral de ma personne — Tu sais, ici, quand quelqu'un se trouve dans l’état où tu étais, il ne peut rien garder pour lui, sauf ce qui est attaché à son corps… Et encore, pas toujours ! Mais toi, tu n’as pas eu le temps de te faire des ennemis c’est pour ça que tu ne les as pas perdus ! Pas perdu quoi ? Maé Neña ne me le dit pas Emilio venait de s’encadrer dans l’entrée. Il pénétra dans la masure comme chez lui. Emilio était partout chez lui. Maé Neña se taisait tant qu’il se trouvait à moins de trente pas d’elle. Ce n’est pas qu’elle le craignît outre mesure simplement, elle estimait qu’il n'était pas digne de l’entendre parler. Elle lui refusait tacitement cet honneur. {4} {5} — Toi, leSenhorzinho, tu mets ça et tu t’amènes.Depressa. En même temps qu’il lançait cette brève et péremptoire injonction, il lorgnait sans aucune gêne ce que, comme disait Mãe Neña, je n’avais pas perdu. Je compris alors de quoi il s’agissait en voyant ses yeux s’attarder complaisamment sur cette partie de ma personne. Dans un commerce comme le sien,cela vaut de l’or, ainsi que je devais le découvrir très bientôt. Il fallait d’abord, néanmoins, que je m’habille.« Tu mets ça» signifiait que je devais enfiler ce short et cette chemisette de toile incolore, tenant par une seule ceinture de cuir brut et pas trop haillonneux ni trop répugnants ; c'était ma tenue de « sortie », en quelque sorte. Plus tard, en effet, quand je ne « sortais » pas, je dus revêtir une simple culotte issue d’un vieux jean coupé au ras des fesses et un tee-shirt luisant de crasse telle fut ma vêture quotidienne pendant plusieurs mois. Pas de sous-vêtements un luxe de riches. Et surtout pas avec la tenue de sortiecela pouvait ballotter, bouger librement dans la culotte, tant mieux, ce n'était pas fait pour être caché. Au contraire, c’eût été mauvais pour le commerce, pour ce premier emploi auquel monProtectorme destinait. Pas de chaussettes non plus, mais une paire d’espadrilles dépareillées elles seules furent vraiment les bienvenues pour mes pieds encore couverts de pansements. Je dus suivre Emilio dans plusieurs venelles tortueuses et malodorantes. Les nombreux passants ne faisaient guère attention à nous, à part des gosses demi-nus, ou complètement pour les plus jeunes, qui tentaient de s’agglutiner autour d’Emilio. Lui, dégingandé, mais musculeux, se frayait un passage à coups de taloches, sans que personne ne se plaignît on eût dit de jeunes chiens heureux de lécher la main qui les frappait. Nous arrivâmes ainsi jusqu'au bas dumorro. Là, commençait un autre quartier, plus propre, un peu moins populeux. — C’est là que tu travailleras, m’expliqua Emilio. Avec tes manières deSenhorzinho, tu es fait pour des endroits comme ça. — Je pourrai manger ? Demandai-je. — Si tu travailles bien. À ce moment-là, j’aurais accompli n’importe quelle tâche, car je venais de découvrir