Le rapt impétueux
198 pages
Français

Le rapt impétueux

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Description

Trente-cinq ans bien sonnés, déjà grisonnant, le voilà qui réapprenait, comme un damoiseau, à rebâtir sa vie. Oui, pensa-t-il, sa vie, son plus grand bien, pourvu que ce soit à côté de Ndoli, il lui appartenait de donner un sens à cette vie. Ce ne serait pas une vie entre deux épouses...

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Date de parution 01 septembre 2012
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EAN13 9782296501317
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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Le rapt impétueux
Lettres camerounaises Collection dirigée par Gérard-Marie MessinaLa collectionLettres camerounaisesl’avantage du présente positionnement international d’une parole autochtone camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en plus regardante. Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire propre, la collectionLettres camerounaises s’intéresse particulièrement à tout ce qui relève des œuvres de l’esprit en matière de littérature. Il s’agit de la fiction littéraire dans ses multiples formes : poésie, roman, théâtre, nouvelles, etc. Parce que la littérature se veut le reflet de l’identité des peuples, elle alimente la conception de la vision stratégique. Déjà parus YEMELE Janvier,Le paon, 2012.
Maxime Meto’o Le rapt impétueux Roman
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99097-5 EAN : 9782296990975
Dans la salle commune où les sarments secs répandaient une odeur de broussaille et de fumée âcre, pesait un silence immobile. Yambe, le plus vieux du conseil, était assis sur un tabouret de bois sculpté, les pieds dans la cendre du feu, et le regard perdu dans le vide. C’était un petit vieux au regard vif et limpide, à la peau tannée et sèche. Il était littéralement boucané et de son pagne multicolore, sortaient des jambes fines et nerveuses aux extrémités grises. Autour de lui, les membres du conseil gardaient le même air de calme méditation. Nangla bourrait pensivement un brûle-gueule en fixant de ses yeux à fleur de tête, les tisons rougeoyants du feu de bois. Bateko râpait une noix de kola contre une boîte perforée de petits trous, une manière de râpe miniaturisée qui réduisait en poudre la noix vermeille. Ses deux mains calleuses occupées dans un mouvement rythmique de scieur, serraient fermement et la boîte et la noix de kola qui disparaissait progressivement entre la tenaille des doigts. Sianeba tisonnait nerveusement les braises de son feu, tandis que le duvet blanc de ses cheveux apparaissait entre des volutes de fumée bleue. Dans la cour du village un coq chanta. Yambe, sortant de sa rêverie, agita fermement son chasse-mouche et s’éclaircit la voix. – Comme le monde est étrange ! Lança-t-il à l’adresse de ses pairs. Toutes ces lunes amalgamées au-dessus de nos têtes ne confirment que peu de chose : le désir ne s’apaise pas. Le corps vieillit, mais le cœur désire toujours. Nous avons beau affirmer qu’au seuil de la tombe, nous sommes au terme du voyage initiatique sur la terre, qu’au-delà du noir trépas, s’ouvrent les portes du monde invisible, de l’univers éthéré que réchauffe le souffle des ancêtres, la charogne en nous persiste. Elle vient tout troubler par ses appétits multiples. Elle jette un doute tenace sur le pouvoir d’élévation. L’expérience de tant d’hivernages nous épargneàpeine quelques déboires. Elle ne lénifie pas les blessures de nos âmes. Elle ne panse pas les plaies vives du lucre. Elle ne sauve pas des élans narcissiques de l’amour-propre. – Bateko, je te charge de résumer les griefs portés contre
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Manesinga. Que lui reprochent le groupe des hommes et le conseil des femmes ? Bateko mâchonnait la noix râpée. Sa bouche édentée et lippue avançait et se retroussait spasmodiquement dans une fréquence oscillatoire presque comique. – Les hommes allèguent que le fils de Zinga a détruit sa cacaoyèreàcoups de machette. Il est ensuite passé à la bananeraie qu’il a soumise au même traitement. Les hommes infèrent de tout cela que, sentant sa mort imminente et n’ayant pas d’héritier, Manesinga révèle au seuil de la tombe, le mauvais cœur qu’il a toujours nourri dans sa poitrine et le peu d’attachement qu’il éprouvait pour ce village. Quant aux femmes, elles plaignent le sort réservéàMelina. Que le ciel ait, disent-elles, refusé de bénir ses entrailles, elle l’a payé toute sa vie par un attachement et une fidélité loyauxàun homme qui, aujourd’hui, détruit le fruit des efforts communs pour qu’elle ne puisse pas en jouir après sa mort. – Et qu’en disent nos deux envoyés ? S’enquit Yambe en se tournant légèrement vers Nangla qu’avait rejoint Somobila. – Toujours le même mutisme. Affirma Nangla. Manesinga se refuse au dialogue. Tout se passe dans cette case comme si notre frère, sentant l’aile de la mort, voulait repartir seul comme il est venu, non sans avoir fait autour de lui et le vide matériel et le vide social. Sianeba, un tisonàla main, ajouta que Nangla avait d’autant plus raison que Manesinga refusait de réadmettreà son chevet Melina qu’il avait chassée depuis une semaine. –Tout ce que j’ai pu tirer de lui ce matin, affirma Somobila, c’est cette phrase nimbée de haine et de ressentiment :laissez-moi crever seul et en paix ! Tas de charognards ! Yambe réfléchissait. Le regard fixe, perdu sur un point vague à l’horizon, contemplait les mânes invisibles des ancêtres qu’il était seulàdéceler dans l’air enfumé de la case à palabres. La face montueuse du vieillard se plissa de profondes rides. Il s’efforçait de décrypter ce que l’attitude de Manesinga et ses mots avaient de spécieux. Se pourrait-il qu’à
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l’approche de la mort, l’âme se transmutât si radicalement ? Manesinga qui avait fait preuve de tant de dilection du prochain, allant, pour sublimer sa carence de paternité, jusqu’à planter des champs entiers de cannes à sucre, de bananiers dont il distribuait généreusement les fruitsàtous les enfants du village. Au contraire, depuis que ce mal de ventre tenace l’avait alité, on ne reconnaissait plus Manesinga. Naguère adoré de toute la smalah, l’homme des bois était maintenant conspué par les femmes et les enfants.Ilss’étaient tous ligués contre lui, par solidarité pour Melina qui néanmoins, cachait sa honte et son indignation au fond de la cuisine d’Abomo, la doyenne. Yambe reprit la parole : – Quelles explosibles fariboles débite Manesinga à l’adresse de ses frères, les gouttes du sang de sa langue ? Manesinga n’aurait-il été tout ce temps qu’une déplorable ganache ? De quel manque de paternité un membre de notre tribu pourrait-il se plaindre dans ce village où le vrai père n’est pas tant le géniteur que le pourvoyeur qui s’occupe de façonner un enfant en un homme ? Yambe se leva et, agitant furieusement son chasse-mouche, déclara : – Nous ne faillirons point à notre devoir de solidarité fraternelle. Nous pousserons l’outrecuidance de Manesinga jusqu’au paroxysme de l’absurdité. Qu’on me fasse venir Abomo Kukumba, mon épouse.
Deux gamins déguenillés qui attendaient accroupis au seuil de la case à palabres partirent en courant vers la rangée de cuisines en terre battue, d’où l’on voyait s’élever la fumée des feux que les femmes activaient pour apprêter les petits déjeuners. Les deux garçonnets s’engouffrèrent dans une cuisine dont la porte de bois blanc restait toujours ouverte. Au bout de quelques minutes, les enfants réapparurent suivis d’une femme d’un âge certain, drapée dans une robe indigo qui lui descendait jusqu’à mi-mollets. Sa tête était recouverte d’un madras multicolore, noué au bas de la nuque. À la
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naissance du front, quelques cheveux blancs s’échappaient de la coiffure. Le front d’Abomo était large, le nez camus. On ressentait en la regardant une douceur de tempérament que reflétaient ses grands yeux marron. La bouche large aux lèvres minces ajoutait à la figure avenante un air de ferme décision. Elle avança, majestueuse, au milieu du conseil des anciens. Elle s’arrêta, les deux pieds nus fermement plantés à même le sol de terre battue. – Yambe, mon époux, je t’écoute. – Abomo, ma femme, prononça Yambe, nous avons en Manesinga un malade à la fois destructeur et capricieux. Nonobstant les paroles oraculaires et offensantes qu’il prononce à l’endroit de ses frères, malgré l’attitude pour le moins inconvenante qu’il affiche par devers sa femme, notre devoir nous impose de continuer de le nourrir. Assure-toi que chaque jour, assez de nourriture et d’eau lui est apporté. Quant à Melina, j’ose espérer que, grâce à l’encadrement de toutes les femmes du village, le poids de son chagrin sera allégé. Dès qu’Abomo fut repartie, Bateko rappela à Yambe qu’on ne pouvait tolérer que Manesinga se fasse brocarder par les bambins et les adolescents du village. – Ils ont lancé des cailloux sur son toit en revenant de la rivière hier soir ! S’indigna Sianeba. Nangla, ôtant sa pipe de la bouche, vociféra avec indignation. – Quelqu’un a même crié :Meurs, serpent ! Crève, charogne !En passant à proximité de la case du malade. Quelque chose dans ce village est en train de se défaire lentement comme les feuilles mortes du baobab s’en détachent au moindre souffle du vent. Somobila dont la voix sifflait déjà de colère se leva et, en réajustant son pagne, maintint qu’il était du devoir du conseil d’assurer, malgré les maladresses répétées de Manesinga, la pérennité des us et des coutumes, le climat de digne
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compassion qui, depuis des lustres, accompagnaient le cours de la vie et le départ des proches vers le pays des ancestrales ombres. – Il est vrai, ajouta-t-il, que Manesinga s’est comporté en adolescent hébéphrénique ; qu’il a poussé le narcissisme jusqu’à cette forme d’éréthisme cérébral que toutes les structures de la tribu récusent. Mais, c’est justement le but premier de ce conseil d’assainir les aspérités, de polir les angles mal équarris, afin que, chacun respectant son rôle, rien ne se défasse comme l’a prédit mon frère, Nangla. Somobila se rassit, tandis que Nangla, Bateko et Sianeba dodelinaient de la tête en signe d’acquiescement. Il fut conclu que les membres du conseil iraient tous ensemble prendre des nouvelles du malade et jauger son état. Les petits déjeuners furent apportés dans la salle commune. Des boules de banane plantain qu’accompagnaient des plats de légumes noyés dans de l’huile de palme, des civets de venaison et des calebasses d’infusion d’aubergines remplirent les ventres rudes de ces habitants de la forêt qui étaient à la fois cultivateurs, chasseurs, pêcheurs et cueilleurs. Chacun vaqua à ses occupations. Dans le petit coin de cuisine où il s’était calfeutré, Manesinga avait barré l’accès de son lit en alignant, dans le sens de la longueur, trois malles de bois. Sur le lit de bambou marron où on avait posé un rectangle de mousse devenu jaune chamoisé, le malade avait entassé des pantalons fripés, des chemises brunies, des culottes kaki, des tricots, des caleçons. Toute une garde-robe hétéroclite s’amoncelait ainsi dans son inutile banalité. Il émanait du coin, des relents de chaussures éculées, des senteurs de vieilles chaussettes. Tout cela mêlé, respirait une odeur de matière évacuée du corps par les voies naturelles, de résidus excrémentiels. Pour s’approcher du lit, il fallait se créer un passage entre les malles. Quand les membres du conseil qu’accompagnait Abomo Kukumba, atteignirent la couche mortuaire, après avoir forcé la porte, Sianeba agitait son tison. Des lueurs intermittentes
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permettaient de distinguer une forme sur le grabat. Recroquevillé sur lui-même, Manesinga semblait anéanti par le mal mystérieux. De temps en temps, un râle sourd troublait la calme tranquillité des lieux. Dans un coin, la case en terre battue avait commencé à moisir. Des crevasses lézardaient le mur que des lunes de pluies avaient fêlé motte par motte. Une nappe vert-de-grisée recouvrait les lieux que jadis Melina occupait dans ses multiples travaux domestiques. La claie de style si varié et toujours omniprésente dans les cuisines de la tribu était vide et visiblement sans fonction depuis que l’occupante du lieu avait été remerciée. Sianeba alluma une lampe-tempête, une vieille lampe à pétrole qu’il avait rapportée d’Éseka du temps qu’il y allait vendre des palmistes. La forme allongée sur la couche se précisa. Les membres du conseil assemblés autour du grabat découvraient ce qui restait de Manesinga. Sous la couverture grise où on devinait le corps du malade, le râle reprit, sourd, profond et prolongé comme une longue mélopée en mineur. On aurait dit qu’il venait d’une région souterraine, des tréfonds même du malade. Les deux mains agrippant un ventre creux, Manesinga émergea de sa couverture grise et se retourna vers Yambe. Un regard visqueux fixa l’aîné des anciens. – Yambe ... Je vais mourir ... c’est la fin ... je le sens ... Est-ce donc ainsi que tout cela devait s’achever ? Le patient s’interrompit dans un hoquet qui le secoua de la tête aux pieds. Des gouttes de sueur perlaient sur un front hâve. Les joues étaient creuses et la peau flasque retombait sur le menton en une ribambelle de sillons mous. Yambe toussota pour s’éclaircir la gorge. – Manesinga, fils de ce digne et laborieux Motesinga que j’ai bien connu et que les ombres nous ont trop vite ravi. Tu es au seuil du grand moment. Pense à te préparer. Essaie de quitter cette tribu en digne fils. Tu dois atteindre le séjour des ombres en pleine cohésion. Ne laisse pas la douleur t’égarer loin du droit chemin. Que l’amour de cette terre te garde loin de la haine. De l’envie et de la jalousie ... – C’est comme à la pêche, crut bon d’ajouter Bateko. Un
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