Le roseau révolté

Le roseau révolté

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Français
70 pages

Description

La guerre sépare un couple. En Suède, plus tard, elle retrouve son amant marié. Et le roseau se révolte...

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Date de parution 16 août 2017
Nombre de lectures 6
EAN13 9782330088774
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

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Le point de vue des éditeurs

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

La guerre, en septembre 1939, sépare ces amants. Lui, Einar, part pour Stockholm. Elle reste à Paris, afin de s'occuper d'un vieux savant que les Allemands finiront par arrêter. La paix revenue, elle écrit à Einar, en Suède, des lettres qui reviennent : destinataire inconnu. Jusqu'au jour où, allant là-bas, elle découvre...

Tel est l'irrésistible talent de Berberova : en quelques traits elle vous campe les personnages dans leur vérité, puis vous précipite à leurs trousses avec une efficacité toute cinématographique. Ici, dans un récit sans doute plus que les autres nourri de sa propre histoire, elle raconte des amours qui sont de l'ordre de la tragédie et qui, parce qu'il s'en est fallu de si peu, pour longtemps vous hantent.

Nina Berberova, qui est née à Saint-Pétersbourg en 1901 et qui a émigré aux Etats-Unis en 1950, après vingt-cinq années passées en France, est morte à Philadelphie en 1993. Son œuvre est publiée en France et gérée dans le monde entier par les éditions Actes Sud.

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DU MÊME AUTEUR

L'ACCOMPAGNATRICE, 1985.

LE LAQUAIS ET LA PUTAIN, 1986.

TCHAÏKOVSKI, 1987.

ASTACHEV A PARIS, 1988.

HISTOIRE DE LA BARONNE BOUDBERG, 1988.

LA RÉSURRECTION DE MOZART, 1989.

C'EST MOI QUI SOULIGNE, 1989 ; coll. “Babel” no 22, 1990.

LE MAL NOIR, 1989.

BORODINE, 1989.

DE CAPE ET DE LARMES, 1990.

DISPARITION DE LA BIBLIOTHÈQUE TOURGUENIEV, 1990 (hors commerce).

L'AFFAIRE KRAVTCHENKO, 1990.

LES FRANCS-MAÇONS RUSSES DU XXeSIÈCLE, 1990 (coédition Noir sur Blanc).

RÉCITS DE L'EXIL, 1991 ; coll. “Babel” nos 62 et 78, 1993.

A LA MÉMOIRE DE SCHLIEMANN, 1991.

ALEXANDRE BLOK ET SON TEMPS, 1991.

ROQUENVAL, 1991.

CHRONIQUES DE BILLANCOURT, 1992.

OÙ IL N'EST PAS QUESTION D'AMOUR, 1993.

 

Tous les ouvrages de Nina Berberova sont publiés aux éditions Actes Sud.

 

Titre original :

Mysliachtchi trostnik

 

© ACTES SUD, 1988

ISBN 978-2-330-08877-4

 

Illustration de couverture :

Félix Vallotton, Au café (détail)

© SPADEM 1988

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Nina Berberova

 

 

Le Roseau

révolté

 

roman traduit du russe

par Luba Jurgenson

 

 

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1

 

Il arrive à chacun dans la vie que, soudain, la porte claquée au nez s'entrouvre, la grille qu'on venait d'abaisser se relève, le non définitif n'est plus qu'un peut-être, le monde se transfigure, un sang neuf coule dans nos veines. C'est l'espoir. Nous avons obtenu un sursis. Le verdict d'un juge, d'un médecin, d'un consul est ajourné. Une voix nous annonce que tout n'est pas perdu. Tremblants, des larmes de gratitude aux yeux, nous passons dans la pièce suivante où l'on nous prie de patienter, avant de nous jeter dans l'abîme.

C'est ce qui m'arriva le soir où je me trouvai près d'Einar dans la file de voyageurs à destination de Stockholm. On attendait la navette pour Le Bourget. Einar partait, je restais. Dans la file, en cette sinistre circonstance (c'était le 2 septembre 1939), il n'y avait plus que les partants. Ceux qui les avaient accompagnés étaient restés dans la salle d'attente aux fenêtres occultées de noir. Il y eut des adieux, des embrassades, des larmes, il fallut arracher des menottes qui s'agrippaient aux manches, aux poches. Presque sans réfléchir je suivis Einar dans la porte à tambour. Il tenait d'une main une serviette épaisse, et de l'autre un nécessaire en cuir. Dissimulés par le manteau qui pendait à son bras, nos doigts se touchaient, et j'effleurais la fermeture métallique du nécessaire. De temps à autre le regard d'Einar se posait sur moi. Dans la pénombre son visage paraissait fatigué, déconfit, étranger. Les pommettes et le menton avaient perdu cette netteté que j'aimais tant. L'inquiétude affleurait dans ses yeux, la bouche était entrouverte. Il n'est pas beau, pensai-je, au bord des larmes, mais j'aurais été incapable de dire : Je n'avais jamais soupçonné qu'il fût laid. Les voyageurs montaient dans la navette, le billet et les papiers à la main. Einar jeta son manteau sur son bras gauche, je retirai ma main pour prendre son nécessaire. Il montra ses papiers.

– Et vous ?

Je me taisais, de peur d'entendre ma propre voix. Un regard eût suffi pour comprendre que je n'allais pas à Stockholm.

– Voulez-vous faire un tour jusqu'au Bourget ? demanda l'employé en uniforme.

– Moi...

– Montez, ne gênez pas les autres.

Aujourd'hui encore, je n'y crois qu'à moitié. Cela m'arriva-t-il pour de vrai ? Pourquoi à moi, et non à quelqu'un d'autre ? Je n'avais rien demandé et, d'ailleurs, qui aurait demandé une chose pareille ? Je montai sur le marchepied, suivis en silence Einar vers la banquette du fond. Nous nous assîmes. Il me prit dans ses bras, je fus sur son épaule, sur sa poitrine large et calme où ces dernières nuits j'avais écouté battre son cœur.

L'autobus se remplit petit à petit. On voyait les porteurs charger en hâte les valises sur l'impériale. Nous entendîmes des pas au-dessus de nos têtes, un homme, une ombre noire, surgit devant une fenêtre, posa une question. On lui répondit en suédois. Le chauffeur en casquette blanche fit le tour de l'autobus en comptant les passagers sur ses doigts, moi mise à part. Le moteur vrombit, les portes claquèrent. Quelques personnes sortirent de la salle d'attente en agitant leurs mouchoirs. Je me serrai encore plus contre Einar. “Je ne savais pas que tu peux être laid”, réussis-je enfin à articuler, prise d'une irrésistible envie de rire. Il crut sans doute que je pleurais, car il effleura mes paupières. Je saisis sa main et la pressai contre mes lèvres. Ces minutes m'étaient offertes. On me donnait un sursis. Une heure seulement, mais c'était inappréciable.

Cette nuit-là, sombre et mort, Paris n'était pas noir, mais vert foncé. La ville, le ciel, le fleuve, l'intérieur de l'autobus avaient cette couleur bouteille. La même couleur qui avait envahi nos visages, et ceux des autres passagers, et le Grand Palais devant lequel nous passions en cahotant : du verre épais et sombre qui nous retenait tous prisonniers, moi, lui, la ville. Les rues familières de ce monde étrange où nous avions vécu ensemble filaient maintenant devant nous. Il apparut que dans l'agitation de ces dernières journées et de la toute dernière en particulier, nombre de choses n'avaient pas été dites, que nous n'avions pas eu le temps de dire – sur nous et le monde, sur la guerre et l'avenir, le nôtre et celui du monde ! C'était comme si nous n'avions encore rien commencé. Il me sembla que nous n'avions pas de passé commun, ni d'avenir ! Des fantômes derrière, des fantômes devant, nous étions nous-mêmes des fantômes, le monde aussi. Il n'y avait de réel que cette force qui nous séparait. En ce moment, tu étais là, avec moi, nous étions ensemble. Une heure plus tard tu ne serais plus là, tu serais seul, moi aussi. Il ne resterait rien de ce qui nous avait unis, sauf peut-être une pensée que nous aurions l'un pour l'autre.

– Toi et Paris..., disait-il. Mais je ne l'écoutais pas. Promets-moi... De quoi parlait-il ? Il savait que je lui promettrais ce qu'il voudrait. Moi aussi j'aurais pu dire : Promets-moi. Mais j'avais tout mon temps.

– Paris et toi, et ce qui s'est passé..., reprenait-il. Non, je ne comprenais pas. Je me disais pourtant qu'il fallait faire un effort, qu'à coup sûr l'occasion ne se représenterait ni demain, ni après-demain, ni même un an plus tard. J'étais incapable de voir plus loin. Elle n'était pas près de se briser, la bouteille de verre épais et sombre où je me trouvais et d'où lui allait sortir. Viendraient des journées d'automne, puis d'hiver, les noires nuits de guerre, où je serais seule.

– Et en danger permanent, dit Einar qui semblait, comme d'ordinaire, lire dans mes pensées. Privée du nécessaire. Promets-moi...

Et moi de répondre dans un souffle, sa main toujours près des lèvres :

– Mais bien sûr.

Je me souvenais du temps où je regardais Paris avec distance, parfois même avec détachement. Que d'Histoire dans cette ville ! me disais-je. Ou : Que de beauté ! Ou même : Tant de nature, de ciel, d'oiseaux, de fleurs. Ou encore : Que de monuments et de livres, de tombeaux et de plaques commémoratives. Maintenant je regardais défiler les arbres du quai, me disant cette fois : Combien de souffrance il y eut et combien y en aura-t-il encore, de souffrance russe en particulier, et la mienne ! Tourguéniev avait souffert rue de Douai, Dostoïevski dans un hôtel du boulevard Saint-Michel. Un poète oublié, auteur des lignes sur le fleuve qui s'attarde dans son plus vaste méandre, s'était suicidé, bien avant l'autre guerre. (J'ai visité sa tombe, la pierre est toujours là, envahie par un buisson de roses sauvages.) Un peintre égaré dans des capitales européennes (quelqu'un garde-t-il seulement le souvenir de son nom ?) – et qui disait : “Je maudis ce pays, mais j'y reste” – avait avalé des cachets et on ne l'avait pas sauvé. A cela s'ajoutait, à l'instant où nous montions vers l'Opéra, ma souffrance à moi, la plus petite et la plus grande.

– Tu sens la montée, ici ? demanda Einar. Je ne l'avais jamais remarquée, et pourtant je connais bien ce coin !

Tout était mort. La veille, la soirée avait été bruyante, étincelante. C'était par surprise que l'obscurité vert foncé avait pris les rues, les immeubles, le ciel, la chaussée qui, pendant des années, avaient été pour moi mauve et lilas.

– Aujourd'hui, tout est différent, reprit-il doucement. Je te regarde, je regarde par la fenêtre, et je n'arrive pas à croire, tu vois, à croire que tout cela va finir.

Il me regarda dans les yeux et demanda en souriant :

– Quel poème y a-t-il là-dessus ?

Il me taquinait en disant qu'en russe il y avait un poème pour n'importe quelle occasion.

– Il y en a eu un, ai-je répondu, depuis que nous avons démarré. Mais je ne te le dirai pas.

– Si, tu vas me le dire.

– “Je ne savais pas que tu peux être laid.”

Nous nous tûmes. On laissa derrière nous la gare du Nord, vert foncé dans le vert foncé du boulevard.

– Quand tu viendras à Stockholm...

C'était l'un des contes dont il me berçait de temps en temps. L'autre, c'était : quand nous irons au Brésil. Et le troisième : quand nous retournerons en Russie. Il n'y avait jamais été, ne connaissait pas le russe, c'était un Suédois de pure souche. Mais son père avait vécu à Pétersbourg pendant ses jeunes années, avait parlé russe et, maintenant qu'il était veuf, une nounou russe avait échoué chez cet homme, je ne sais comment, avec icônes et samovar. Sur une photo que je connaissais bien, on le voyait, installé dans son fauteuil, paralysé, maigre, grand, semblable au roi Gustav. A côté, un peu à l'écart se tenait la nounou, fichu et tablier brodé, massive de corps, mais avec un petit visage parcheminé, le menton dans la paume d'une main, l'épaule contre l'encadrement de la porte.