Le sceau de l’aigle

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139 pages
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Description

« Qu’est-ce que je fais là ? »
Confuse, une jeune femme se réveille sur une plage de Port-Blanc.
Alors qu’elle est recueillie au manoir Iollan, fief d’une famille d’exilés irlandais, ses nuits sont perturbées par une voix. Schizophrénie ?
Quelques jours plus tard, elle se fait kidnapper sur le chemin du domaine, allongeant ainsi la liste des portées disparues. Le maître des lieux, Shane Iollan, son valet et Erwin, le pilote d’un vieux coucou, vont tout mettre en œuvre pour la retrouver.
Cette aventure se déroule dans l’atmosphère iodée de la Bretagne et au cœur des paysages sauvages aux reliefs nappés des roses de la mer d’Irlande du Sud.

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Ajouté le 25 janvier 2019
Nombre de lectures 43
EAN13 9782370116468
Langue Français
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Le sceau del’aigle
Brune-El
© Éditions Hélène Jacob, 2018. CollectionFantastique. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-647-5
Merci à tous ces lecteurs anonymes qui ont commenté les premières publications sur les forums. Merci à tous ceux qui me suivent depuisLa lune cendrée. Un merci particulier aux Éditions Hélène Jacob d’avoir accepté la rééditionde ce second livre.
Savoir, c’est se souvenir. Aristote
Prologue
Au loin, mouettes et cormorans accompagnaient, dans un ballet harmonieux, le retour d’un chalutier essoufflé et crachoteux. Un couple d’employés municipaux peu ordinaire nettoyait l’une des plages dePort-Blanc en Bretagne : un cheval de trait gris rouanné tirait une charrette pendant que son meneur, pieds nus, pantalon retroussé jusqu’à la naissance des cuisses, marchait à côté, harponnait et balançait dans la carriole les détritus des baigneurs indélicats et les algues refoulées par la marée. Assise sur le sable imprégné de rosée, les jambes repliées et le menton sur les genoux, une jeune femme observait ce tableau vivant parfumé d’une odeur marine et, contemplative, s’y attardait. Dans ses yeux noirs,rivés sur l’immensité bleue, le reflet des vagues ondulait et ses cheveux bruns dansaient au vent. « Kié, kié »,ce cri ténu et sifflant d’un oiseau détourna son attention. Elle leva la tête. L’ombre imposante d’un aigle royal l’enroba tout entière. Désorientée, elle trouva normale la présence de ce rapace au-dessus des flots, mais pas la sienne sur cette plage. Qu’est-ce que je fais là ? Comme tracée au pinceau par un artiste peintre, la ligne d’horizon séparait le ciel et la mer, chamarrés des tons flamboyants du lever de soleil, d’un trait fin et noir. Cependant,l’atmosphère restait fraîche et ne réchauffait pas encore le corps transi de la jeune femme. Elle se leva et
regarda sa tenue humide et froissée.
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e À deux kilomètres de là, le manoir Iollan, pittoresque bâtisse du XIXsiècle, s’éveillait. Une enfilade de dix fenêtres couvrait la façade sud en granit, et un escalier de pierre arrondi, bordé d’hortensias roses, cernait l’entrée.En face, séparé par un parc et dissimulé par une haute haie de charmilles, il y avait le haras où était élevé le cheval de l’Erin, croisement d’un trait avec un pur-sang anglais : le Hunter. Dans la grande salle, Mog le majordome, silhouette longiligne toujours vêtue de noir, dressait la table. Avec son faciès balafré et ses cheveuxtirés en arrière, il n’avait rien du profil ordinaire d’un valet, mais plutôt celui d’un rebelle. Son regard sombre et perçant n’inspiraitpas la sympathie. Au service des Iollan depuis de nombreuses années, il avait tenu à les suivre jusqu’en Bretagne après leur départd’Irlande. Eilish Iollan n’affectionnait pas particulièrement les chevaux et avait choisi de s’en éloigner à la mort tragique de son mari. Des années plus tard, la disparition mystérieuse de sa fille, Caitlyn, l’avait profondément attristée et elle avait cédé en totalité la direction du haras à son fils Shane. Ainsi pouvait-elle voyager aux quatre coins du monde. Au premier étage, il achevait de raser les derniers poils de sa barbe rousse naissante, vestige de ses origines irlandaises. D’une main experte, passée dans ses cheveux bruns aux reflets cuivrés humides, il les dompta dans un savantdécoiffé. D’épais sourcils bien dessinés ombraient ses yeux
bleu gris. Des pas sur le plancher de la chambre. Nul besoin de se retourner. Pour la énième fois, il allait devoir repousser les avances de Cordelia. Il la vit dans le miroir et fit volte-face. Elle était très belle et en avait conscience. Shane restait de marbre devant ses traits réguliers, les pommettes hautes parsemées de taches de rousseur, les lèvres fines toujours soulignées du même rouge intense que les ongles des mains. D’un mouvement de tête,elle faisait onduler ses longues boucles auburn naturelles, telles des reptations. Quand comprendras-tu que tout est fini? Tu as choisi…Les pupilles dilatées et noircies par la colère, elle l’interrompit.Non, c’est toi qui as voulu ce divorce.Shane la toisa et, d’un ton aux accents amers, répondit : Je n’allais pas rester marié à une femmeinconstante. Notre couple paradait en public, dans
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l’intimité, qu’en était-il ? Décontenancée, Cordelia mit les mains dans le dos, s’appuya contre la vasque, le contempla et soupira. Elle ne pouvait se résoudre à laisser filer ce bel Irlandais rencontré quatre ans plus tôt. Shane avait découvert l’infidélité de son épouse,qui s’affichait sans retenue avec un entraîneur de chevaux de course à la réputation sulfureuse. La lourde responsabilité du haras imposait de nombreuses heures de travail, déplacements et autres contraintes dans de lointains pays. Au début, celle-cil’accompagnait,puis s’était vite lassée. Il se sentaitcoupablede l’échec de leur mariage. En partie seulement, car sans doutene l’aimait-elle pas suffisamment pour le suivre au bout du monde. Elle avait accepté le divorce et l’interdiction de reconquérir son ex. Clause qu’elle ne respectait pas toujours. Àcette condition, elle s’était vu attribuer gracieusement, et pour plusieurs mois, un appartement au sein du manoir ; ce qui lui permettait de prendre son temps pour en chercher un autre, et elle ne s’y empressait pas.Sans lui accorder un regard, Shane sortit de la salle de bainset descendit, sous l’œil figé bienveillant de ses ancêtres, le large escalier de bois. À son entrée dans la grande salle, Mog le salua d’un bonjour amical. Shane répondit sur le même ton et s’assit au bout de la table. Il pritLe Télégramme, le déplia et parcourut la une. Encore un acte de vandalisme ! constata-t-il. Il replia les feuillets, les reposa et se versa du café. Cordelia entra et s’assit, comme chaque matin, àla droite de son ex-conjoint. Son parfum chypré, qui se mariait mal à l’arôme de l’arabica,remplit la pièce. Bonjour ! Merci, ponctua-t-elle quand Mog eut posé un bol devant elle. Ce dernier répondit et se retira discrètement. Shane téléphona à Pilib, le palefrenier, afin qu’ilmette sa monture en box, un frison acheté sur un coup de tête. Rien de commun avec les chevaux de son élevage, mais il avait craqué devant sa robe d’ébène et ses crins démesurément longs.Il acheva son petit déjeuner, s’enferma dans son bureau pour lire et répondre aux mails urgents et, quand il en ressortit, une demi-heure plus tard, donna ses consignes au majordome. Il traversa le parc, longea la haie de lavandes odorantesd’où s’échappaient, malgré l’heure matinale, des butineuses dérangées en plein travail. Au milieu de la pelouse trônait un magnifique châtaigner plus que centenaire, autour duquel un banc debois s’enroulait. Pour rallier les bâtiments agricoles, Shane franchit le patio taillé dans les charmilles. Pilib s’activait à curer un box avec le mini-tracteur, un Bobcat. Il devait panser les quinze poulinières, conduire au pré celles qui étaient suitées et entretenir quatre chevaux en pension.
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Lorsqu’il vitson employeur, il lui rappela que la stagiaire, embauchée pour le seconder,n’avait jamais donné de nouvelles. Le haras n’était pas très grand, pourtant le travail ne manquait pas.Appelle Mog et dis-lui de régler ce problème. Bien, M’sieur, acquiesça avec respect le jeune garçon.L’employé, tout juste18 ans, ne pouvait renier ses origines irlandaises, avec ses cheveux roux hirsutes et ses joues couperosées. Il avait délaissé l’élevage familial deBlackface, moutons à tête noire, pour perfectionner son français en Bretagne, mais surtout assouvir sa passion des chevaux. Faolan attendait sans broncher dans son box. Shane accrocha la longe à la boucle du licol et sortit l’animal qu’il attacha à un anneau dans le couloir. Seule sa robe frémissait par intermittence lorsqu’une mouche l’effleurait. Son maître empoigna l’étrille et commença le pansage. Il bascula la longue crinière du côté opposé afin de brosser l’encolure. Sauf en cas d’incapacité ou d’absence prolongée, Shane ne permettait à quiconque de lui voler ce moment privilégié. Il cura les pieds et harnacha le cheval. À la longe, ilguida Faolan jusqu’à l’entrée du domaine, monta souplement et ils partirent d’un pas tranquille. Une fois l’animal échauffé, Shane serra les jambes. Un petit trot enlevé et cadencé les amena au chemin de sable. La piste empruntée conduisait aux plages de La-sentinelle-le-voleur et de Rochanic. Il pressa les talons contre les flancs et Faolan s’élança au galop pour traverser l’anse formée par les marées. Crinière de jais et cheveux se mêlèrent dans une vague ondulante et gracieuse. À cette heure matinale, pas de téléphone, pas d’ex-femme. Ni même de touristes à la peau blafarde en ce début d’été. Le cavalier affectionnaitces rares moments de liberté totale, juste son
cheval et lui, en complète osmose avec le paysage.
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Comment j’ai atterri ici? La jeune femme n’arrivait pas à se remémorer la soirée et la nuit précédentes. Elle prit peur tout d’un coup.Les grains de sable entre ses doigts lui parurent si désagréables qu’elle grinça des dents en frottant ses mains pour les éliminer. Elle chaussa les escarpins trouvés à côté d’elle, à demi enfouis,et s’avança, déséquilibrée par les talons, vers l’homme affairé à nettoyer. Au moment de le héler, le bruit d’un souffle fort et régulier se rapprocha dans son dos. Elle fitdemi-tour et se retrouva face au cheval d’ébène qui pila àun mètre cinquanted’elle. Si prèsque l’air chaud expulsé par les naseauxde l’animalagita ses cheveux. Elle se déchaussa, leva la tête et jeta un regard plein de reproches au cavalier dont le sourire s’évanouit.Shane passa sa jambe droite par-dessus la selle et sauta. Méfiante, elle recula. Il la dévisagea longuement, muet et stupéfié. Se pourrait-il que ce soit elle ?Bonjour, excusez-moi si je vous ai affolée, je vous ai vue trop tard en contournant le bungalow des surveillants de plage et je n’ai pas pu dévier ma monture.Bonjour. On est où, ici ? Son attitude et sa tenue insolite pour l’endroit, tailleur, jupe courte et chaussures à talons, intriguèrent Shane. Vous n’en avez pas une vague idée? À Port-Blanc. Ce nom ne me dit rien. C’est où, exactement ? En Bretagne. Je ne crois pas être déjà venue ici. Inquiète, elle scruta la ligne d’horizon enflammée par le lever du soleil. Tout se bousculait dans sa tête. Ses yeux hagards fixèrent intensément ceux du cavalier. J’habiterais en bord de mer? Vous êtes perdue? Dans cette tenue, vous n’avez pas l’air de quelqu’un qui s’apprête àse baigner. Sûrement. Shane fronça les sourcils, surpris. Sa dégaine, avec ses habits de facture classique et chiffonnés
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de bonne qualité, n’était ni celle d’une droguée ni celle d’une alcoolique. Pas de piercing sur le visage, de bijoux aux doigts, aucou ou aux poignets. Ce qui l’inquiétait, c’était son état de confusion et son regardsans expression. L’inconnue trembla etavec ses bras enlaça sa poitrine. Sans hésiter, il ôta son pull et lui tendit. Tenez. D’un mouvement vif, elle happa le lainage et l’enfila par-dessus sa veste de tailleur. Shane l’observa discrètement. Les cheveux, les yeux, la finesse de la silhouette lui rappelaient
douloureusement sa petite sœur. Il scruta la cheville gauche.Pas d’hippocampe tatoué, ce n’était pas Caitlyn. Déçu, il soupira. Qu’est-ce que j’ai? Pourquoi me regardez-vous ainsi ? J’ai cru, espéré, que vous pourriez être une personne que j’ai bien connue.Si je ne suis pas elle… Alors qui suis-je ? La faim la rappela à l’ordre par une contraction douloureusedel’estomac. Quel jour sommes-nous ? Je mangerais bien quelque chose. Lundi. Vous n’avez ni sac ni portable? Portable ? Téléphone portable, précisa-t-il. Elle tendit les mains, paumes face au ciel, et haussa les épaules. Avez-vous bougé ? Oui, je me suis réveillée plus loin. Là. Toutefois,lorsque Shane avança jusqu’à l’endroit désigné, elle hésita et préféra l’attendre. Il fouilla le sable sans rien trouver puis revint et l’étudia plus scrupuleusement. Ses vêtements n’étaient ni déchirés ni tachés, et pas de blessures apparentes. Avez-vous été agressée ? Comment vous appelez-vous ? La tête de la jeune femme oscilla de gauche à droite et les longues mèches brunes, balayées par le vent,cachèrent son visage. D’un revers de la main, elle les chassa. Ses yeux, maintenant, reflétaient l’angoisse.Dépité, Shane guigna le cantonnier et sa carriole s’éloignant au trot. Il lui aurait bien confié cette sirène. Il le héla, le vent et le bruit des roues sur le sable couvraient à coup sûr sa voix, car le garçon ne se retourna pas. Il sortit son téléphone, le ralluma et composa un numéro. Vous appelez qui ?
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