LE SIÈCLE DE SENGHOR

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Français
260 pages
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Description

Au tournant du millénaire, cet ouvrage collectif rend hommage à Léopold Sedar Senghor, chantre de la négritude, théoricien du métissage culturel et de la civilisation de l'Universel. Parcours exaltant d'un personnage pour qui la Poésie est tableau de la pensée, où la pensée est ciselée dans la Poésie, où la culture politique prend assise sur la primauté de la politique de la culture.
Une exploration de l'univers de Senghor à travers la réception de son œuvre poétique et critique. Conduite avec une sérénité éloignée des passions des années soixante-dix qui sonne comme un acte de gratitude à ce pionnier d'une carrure d'exception.

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Publié par
Date de parution 01 juillet 2001
Nombre de lectures 386
EAN13 9782296244733
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LE SIÈCLE SENGHOR@ L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-1071-9Sous la direction de
André-Patient BOKIBA
LE SIÈCLE SENGHOR
Publication du Département
de Littératures et Civilisations Africaines
de l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville, Congo.
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIEAutres ouvrages publiés par le Département de
Littératures et Civilisations Africaines de l'Université
Marien Ngouabi de Brazzaville (République du Congo)
1. L'Enseignement de littératures africaines à l'université,
Brazzaville, Série «Colloques de le Faculté des Lettres et des Sciences
humaines », 1981.
2. Jean Malonga, écrivain congolais 1907-1985, Paris, Éditions
L'Harmattan, 1994 (sous la coordination de Mukala
KadimaNzuji).
3. Tchicaya U Tam 'Si, écrivain de l'altérité, numéro spécial de
L'Afrique littéraire, Paris, n° 98, 1995.
4. Sony Labou Tansi ou la quête du sens (sous la direction de
Mukala Kadima-Nzuji, Abel Kouvouama et Paul Kibangou), Paris,
Éditions L'Harmattan, 1997.
5. Sylvain Bemba, l'Écrivain, le Journaliste, le Musicien (sous la
direction de Mukala Kadima-Nzuji et André-Patient Bokiba),
Paris, Éditions L'Harmattan, 1997.
Couverture: Teddy LokokaINTROD"UCTION
DE JOAL À VERSON : PÈLERINAGE
AUPRÈS D'UN ENFANT DU SIÈCLE
André-Patient Bokiba
Dans la segmentation du temps que l'homme s'est donnée pour la
gestion de son destin et de ses desseins, l'an 2000 a la singularité
d'être la borne simultanée de deux durées aux résonances
contrastées et dissemblables, le siècle et le millénaire. Alors que la
mémoire collective, en dehors de toute réappropriation et toute
recréation culturelles, a du m~J, malgré toutes les stratégies
d'enregistrement et de conservatIon du passé, à se représenter les
siècles précédents, maints esprits, soucieux sans doute de donner à
leur prospection du futur une plus grande amplitude, et comme par
une sorte de rêve d'iInmortalité ou de mythe de pérennité,
considèrent l'an 2000 davantage comme la veille du troisième
millénaire que l'ultime instant du vingtième siècle. Mais si l'on
jette un regard sur le vingtième siècle africain, parmi les figures
qui auront manifesté leur présence au monde et au siècle, au niveau
tant de l'événement que du débat, on ne manquera pas de
rencontrer l'éminente stature du Sénégalais Léopold Sédar
Senghor.
L'exceptionnelle longévité de I'homme lui aura valu de ses
contemporains plusieurs hommages auxquels le Départelnent de
Littératures et Civilisations africaines de l'Université Marien
Ngouabi de Brazzaville, par ces textes d'universitaires français
et africains, veut se j oindre, en revisitant les lieux essentiels deDe Joal à Verson : pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
l'itinéraire de cet enfant de ce siècle. Ce parcours est d'autant plus
exaltant que, quel que soit le point par où on l'entame, on
rencontre une personnalité à la fois une, indivise et diverse: chez
Senghor, la poésie est tableau de la pensée, comme la pensée puise
sa fonne la plus forte et la plus fine dans l'expression poétique de
même que la culture politique prend assise sur la primauté de la
politique de la culture. Trois entrées ont été ici arbitrairement
retenues pour l'exploration de l'univers senghorien, la réception de
l'œuvre poétique et critique de Senghor, la négritude, sur le double
plan de sa vocation historique de sursaut identitaire et de la
postérité controversée de son idéologie et divers aspects de la
dimension politique de la pensée et de l'action du président-poète.
En ouverture à la première série de réflexions, Robert Jouanny
entreprend, par une lecture de Poèmes perdus, de remonter aux
origines de la création poétique de Senghor: il s'agit là de pièces
Inineures au destin ambigu, chargées des stigmates de multiples
influences de la poésie occidentale, n1ais porteuses également
d'éléments d'une œuvre à construire, et qui s'épanouira à la faveur
d'un travail patient opéré sur les ressources de l'in1agination et de
la n1usique intérieure.
La singularité du parcours de Senghor est qu'il se trouve au
carrefour de l'Occident et de l'Afrique. L'homme qui se
revendique « ambassadeur du peuple noir» se sent également la
vocation d'assumer, en pontifex, dans son écriture poétique cette
dualité culturelle qui consiste à concilier l'authenticité de la parole
nègre et le génie de la langue française. Daniel Delas analyse les
divers procédés de domestication de la langue française,
notamment la singulière exploitation de la mélodie et du rythme
dans la finalité de transférer en français le génie Sérère, le génie
nègre.
Dans l'optique de cette esthétique du transfert et sous l'angle de
l'écriture poétique, Jean-Baptiste Tati Loutard rappelle la féconde
rencontre des poètes surréalistes et des écrivains noirs afticains et
antillais et les surréalistes: le combat pour la réhabilitation
de l'homme noir croisait opportunément l'idéal du programme de
la libération totale de I'homme des surréalistes, par ailleurs séduits
Hors de cette perspective comparative, Antoin~ Yila explore la
8De Joal à Verson : pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
poétique de Senghor. L'auteur rappelle que la poétique constitue
une épistélnè, un discours qui se déploie sur un discours, un
discours dans le discours: une sympathie et une empathie
esthétique. Tels semblent l'œuvre de Senghor ainsi que le monde et
la femme, entités majeures qui la fondent et qu'elle fonde autant
que Dieu détermine toute existence. La co-naissance est de ce fait
la reconnaissance que tout procède de tout; tout va à tout et qu'un
lien infrangible unit tous les êtres. Pour le poète, le monde est
davantage un livre ardent, ouvert; et la femme, un texte ardent,
exquis, deux hypostases qui justifient sa propre présence au
monde. Mais ce sont précisément l'Afrique et la femme noires
hypostasiées ; la France, l'Europe et l'Amérique inculpées, mais
sin1ultanément absoutes qu'il convoque, comme pour valider toute
la création. La lyrique senghorienne de l'existence apparaît ainsi
comn1e une négation de la négaticn.
Sur le plan de la thématique, le personnage de la femme occupe
dans la création de Léopold Sédar Senghor une place centrale.
Mais qu'elle soit noire - servante, mère, amante - ou blanche,
qu'elle soit la terre-Afrique, Alpha-Noël Malonga trouve dans la
représentation spécifique du corps féminin l'expression de la vie
dans toute sa positivité. La femme ainsi est un tremplin d'où
Senghor exalte son africanité et son universalisme.
L'exceptionnelle envergure de l'œuvre de Senghor se mesure à
son écho auprès du public lettré africain. Un exemple de cette
puissante séduction nous est donné par l'analyse que fait Alphonse
Mbuyamba Kankolongo de la réception de l'œuvre du poète
sénégalais au Congo-Kinshasa. Cet intérêt qui traverse plusieurs
générations de lecteurs congolais depuis l'indépendance, installe
en définitive Senghor dans le statut de classique n1ajeur de
l'écriture africaine.
Le poète Senghor est un grand lecteur. Cet intérêt à la création
des autres écrivains se mesure à l'abondante écriture préfacielle
qu'il leur consacre. Mais dans l'examen que je consacre à quelques
préfaces éditées dans Liberté 1 : Négritude et humanisme, je me
propose de montrer que dans sa lecture des autres, c'est Senghor
lui-même et la négritude qui, par une sorte d'annexionnisme, se
découvrent.
9De Joal à Verson : pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
Le centre de la création et de la pensée de Senghor demeure
l'idée de la négritude qui fait l'objet de diverses approches dans la
deuxième série des textes de cet ouvrage.
La dimension historique de la négritude ne se limite pas à la
hardiesse avec laquelle ses promoteurs ont affirmé leur condition
de nègre; elle se prolonge à travers le débat passionné que plus
qu'aucune, cette doctrine aura alimenté sur la scène du discours
africain. En termes de définitions, ce n'est dans une recension
théorique sur les avatars de cette doctrine, mais dans la substance
même du poème « Fen1111e noire» que Kashala Mwepu Kashadidi,
illustrant ainsi l'intime congruence entre la pensée et la poétique,
trouve l'originalité de la négritude senghorienne et des mythes de
la création de l'auteur. En ce qui concerne les débats, Nyembwe
Tshikumambila explique ainsi l'hostilité à la négritude
senghorienne par une certaine inadvertance aux particularités du
style senghorien, notamment à l'expression foncièrement poétique
du discours philosophique ou politique de l'auteur: à prendre ses
formules à la lettre, certains critiques outrepassent souvent la
portée de la pensée de l'auteur. En définitive, c'est chez les
Négroaméricains, les Anglophones et à travers une sorte de conflit de
générations que Nyen1bwe Tshikun1ambila situe la résistance à la
négritude de Senghor.
Au sujet des écrivains anglophones, une longue réflexion de
Ben1ard Nganga démonte certains stéréotypes fondés sur la
bipartition idéologique de l'Afrique en négritude et African
personality, produits de politiques coloniales française et anglaise
radicalement différentes. L'auteur rappelle que détracteurs et
partisans de la négritude se recrutent tant panni les Francophones
que chez les écrivains anglophones et que les liens entre Africains
sont si profonds que, au-delà des différences du vécu colonial et
des langues héritées par l' ancien colonisateur, ils ont
fondamentalement une communauté de destin.
À propos de ce destin du Négro-africain, l'Abbé François
Wambat, dans un texte bref, se demande avec désabusement, à la
lumière des leçons de la Genèse (1, 26) et de la parabole des talents
racontée par Matthieu (25, 14-20), si la fonnule de Senghor,
« L'émotion est nègre, con1n1ela raison hellène », ne garde pas
10De Joal à Verson : pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
toute sa pertinence, le mot émotion ayant, du reste, chez le poète
sénégalais, une charge trop noble inadaptée aux bestialités de
l'actualité.
La dernière série de textes examine la dimension politique de la
pensée et de l'action, singulièrement la notion d'humanisme de
l'universel. C'est par le tnlchement particulier de la vision que
Senghor a de la langue française et des langues négro-africaines, la
première dominée par l'esprit discursif, logique, les autres
111arquéespar l'esprit intuitif, émotionnel, que Paul Nzete explique
C0111111ent le poète et penseur sénégalais en vient à proposer, pour
les anciennes colonies françaises d'Afrique, le métissage culturel et
le bilinguisme franco-africain. Toutes choses qui font de lui un
grand francophile.
Senghor met au centre de ses préoccupations morales l'homme
qui est partout le 111ê111e quelle que soit la couleur de son épiderme.
Richard-Gérard Ga111boureconnaît ainsi que c'est par là que sa
pensée rejoint La Métaphysique des mœurs du philosophe
allemand Em111anuel Kant.
Sous la symbolique de l'arc-en-ciel, Bertin Makolo Muswaswa
perçoit 1'humanisme de l'universel dans œuvre poétique dul'
catholique Senghor comme la vision chrétienne de la miséricorde
et de la charité qui fonde la filiation divine de tout homme de foi.
Cet idéal exprime l'a1110urqui rapproche, rassemble des peuples
différents qui, loin de s'appauvrir et s'anéantir 111utuellement,
s'enrichissent réciproquement par ces différences mê111es. Il
représente enfin sur terre la C01111TIUnion des saints dont dépend
l'avène111ent d'un nouvel ordre politique, économique, social et
culturel.
Dans la n1ê111e perspective, Lecas Atondi-Monmondjo rappelle
que, si Senghor a inventé la négritude et enrichi le concept de la
francophonie, pour ce brasseur d'idées, la négritude s'entend
C0111me une participation des Négro-africains à la construction de
la civilisation universelle et la francophonie les engagerait ainsi
dans la lTIodernité. C'est le sens de son opinion sur le métissage
culturel. Cette raison volontariste du monde Négro-africain à
exister C0111me producteur de civilisation ne consacre-t-elle pas
l'auteur de Chants d'onlbre comme visionnaire des temps à venir?
IlDe Joal à Verson : pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
En conclusion à ce préambule, on peut retenir que ce pèlerinage
auprès de l'enfant de loal et du patriarche de Verson, chaque
auteur l'a entrepris en suivant l'itinéraire de son tempérament et de
son style. Cela explique que, malgré cette perspective
pluridisciplinaire, ces textes n'aient nulle prétention à épuiser les
apports de l'univers senghorien. Un trait commun domine
cependant ce faisceau d'analyses: un certain recul a gommé
l'alacrité des querelles et des polémiques des années soixante et
soixante-dix. Les textes de cet ouvrage respirent une sérénité qui
sonne con1111e un acte de gratitude de chacun à ce pionnier d'une
carrure d'exception. C'est tout le sens qu'il convient de donner à
cet hon1mage au chantre de la négritude au théoricien du métissage
culturel et de la civilisation de l'universel et à l'homme d'État
sénégalais au tournant du siècle et du millénaire1.
1. Dans cet ouvrage, l'édition de référence, en ce qui concerne l' œuvre
poétique de Léopold Sédar Senghor, est Œuvre poétique, Paris, Le Seuil,
Coll. Points, 1993.
12RÉCEPTION DE L'ŒUVRE
POÉTIQUE ET CRITIQUEAUX SOURCES DU LYRISME
DESENGHOR:LESPOÈMESPERDUS
Robert Jouanny
La genèse de toute œuvre demeure pleine de mystères insondables
et il convient sans doute de réserver au hasard une part non
négligeable: «Les Dieux nous donnent le premier vers, c'est à
nous de faire le reste », dit Valéry. L'œuvre poétique senghorienne
demeure assez mystérieuse pour que, tout en accordant au travail
du poète l'importance que lui-même n'a cessé de revendiquer, nous
ayons le droit (le devoir ?) d'être attentifs aux informations, si
ambiguës, si secrètes parfois soient-elles, que nous pouvons tirer
de I'histoire du texte, de I'histoire du poète, de I'histoire du monde.
Même si une telle recherche peut sembler réductrice à certains,
l'étude de la genèse du texte ne se confond pas avec la
poussiéreuse étude des sources de jadis en honneur, elle doit
permettre de mieux comprendre comment un mince filet d'eau
s'est transformé en un fleuve majestueux, - je veux dire l'œuvre
achevée - ou si l'on préfère une image empruntée à un autre poète,
comment s'est opérée la transmutation du plomb vil de la vie
quotidienne en or étincelant de la poésie. Le cas de Senghor est
particulièrement intéressant, en raison de la situation
exceptionnelle de I'homme, au carrefour de l'Afrique et de
l'Europe, de la pensée politique, de la réflexion philosophique, de
la sensibilité la plus tendre et du militantisme le plus austère.Réception de l'œuvre poétique et critique
En s'attachant à découvrir la genèse de son texte, on évitera
l'erreur qui consisterait à ne mettre en lumière qu'une des
composantes de son inspiration - la composante africaine, par
exemple -, ou, ce qui serait encore pire, à ne voir en son œuvre, au
mépris de son authenticité et de sa spécificité, qu'un médiocre
patchwork d'influences et de lectures diverses. Pour avoir trouvé
ses sources, voire parfois des mots et des images, aussi bien dans
les traditions orales et I'histoire de l'Afrique que dans la Bible,
chez les philosophes allemands ou les poètes français, l' œuvre de
Senghor n'en perd pas, pour autant, son irremplaçable saveur
propre: elle apporte un superbe exemple de la fécondité de la
théorie de l'innutrition chère à Chénierl.
Sans doute Senghor lui-même a-t-il facilité cette recherche, au
hasard des confidences dont il n'est pas avare. Mon intention n'est
pas, ici de revenir sur des faits bien connus. Je me contenterai de
rappeler tout ce qu'il doit à l'Afrique traditionnelle, aux
interlocuteurs réels - de Marone à TokoWali, aux figures
historiques ou mythiques - de la Reine de Saba et du Kaya Magan
à Chaka ou aux victimes innocentes de Tiaroye -, tout ce qui,
explicitement ou implicitement, témoigne de la présence des
traditions, des rites, de la réalité géographique et zoologique de son
pays d'origine. Nous ne pouvons davantage passer sous silence
tout ce qui, dans l'œuvre, se fonde sur la mise en situation
événementielle de l'existence africaine du poète, de son enfance,
de ses mTIoursjuvéniles, de ses j oies et de ses peines, des devoirs
face à son peuple, dont, plus tard, il prend conscience. L'oeuvre de
Senghor est ouvertement autobiographique, offrande lumineuse
d'un homme à son pays, de son pays à un poète.
Mais, ce postulat admis, on ne saurait oublier (et lui-même ne
l'oublie pas) l'importance que prend dans son œuvre poétique
l'autre volet de sa vie culturelle et affective, ce que j'appellerai le
volet occidental: faut-il évoquer le souvenir de l'étudiant
boulimique dévorant le quatrième chant de l' Énéide, du prisonnier
1. Voir à ce sujet notre article «Senghor, lecteur noir d'écrivains
blancs », Tracéesfrancophones 1, Paris, L'Hamlattan, 1996.
16Aux sources du lyrisme de Senghor: les Poèmes perdus
plongé dans la lecture de Platon, ou les nombreux emprunts à la
Bible, aux poètes et aux philosophes de l'Occident que l'on peut
découvrir, à peine dissimulés, dans tant de poèmes? Faut-il
évoquer, outre les amitiés littéraires et politiques et les échos de
lointaines idylles, la présence constante, dans la deuxième partie de
son œuvre de son épouse et celle du paysage normand qui lui est si
poétiquement associée? On ne manquera pas, bien d'autres l'ont
fait avant moi, de rappeler tout ce que l'œuvre poétique de Senghor
doit au paysage social de la France en 1936, aux leçons de la
captivité ou aux découvertes milItantes de l'avant-guerre à
l'aprèsguerre, de la civilisation américaine aux exactions du colonialisme
et du capitalisme. J'arrêterai cette énumération: on pourrait croire
que je considère l'œuvre de Senghor comme une œuvre de
circonstance inspirée par les aléas de l'existence.
Encore faut-il admettre qu'il s'agit là de la face visible, assumée
ou affichée, de l'œuvre publiée. Mais qu'en est-il de la face cachée
? de tout ce qui relève du non-dit, du jardin secret ou de l'enfer du
poète? de ses doutes et de ses choix? Le rôle du critique n'est pas
de croire sur parole ce que dit le poète, quel que soit le respect
qu'il porte à sa personne et à son œuvre, mais bien de le poursuivre
au plus profond de sa conscience ou de son imaginaire afin de
mieux suivre le cheminement de son art et de sa pensée et de
mieux en percevoir la signification. De mieux l'honorer, en
définitive et non de le violer... Mais les moyens d'investigation
dans le domaine du non-dit varient de l'un à l'autre: Senghor ne
nous propose rien de comparable aux « Cahiers» de Valéry, voire
aux diverses et si enrichissantes versions du Cahier d'un retour au
pays natal, et les sources d'information indirecte que nous pouvons
lui dérober sont rares: sans doute disposons-nous du moins pour
un certain nombre de poèmes des Chants d'ombre et d'Hosties
noires - de quelques publications pré-originales2 dont l'examen
est parfois intéressant, même si leur enseignement est relativement
2. Voir la liste, sans doute incomplète, que je donne des pré-originales
des Chants d'ombre dans Les Voies du lyrisme dans les Poèmes de
Senghor, Paris, Champion, 1986, p. 24-26.
17Réception de ['œuvre poétique et critique
limité3. Disposerons-nous un jour de manuscrits et autres
documents de travail? Pour l'heure rien ne permet de répondre.
Aussi la surprenante publication, il y a quelques années, des
« Poèmes perdus »4 offre-t-elle un intérêt, dont les lecteurs n'ont
peut-être pas eu bien conscience: il s'agit, en effet, des « bêtises
que M. Senghor faisait avant sa naissance », si l'on me permet de
reprendre l'expression de Mme Hugo publiant les premiers écrits
de son époux ... Sous le titre Œuvre poétique et non plus Poèmes,
les éditions du Seuil ont publié en 1990 une nouvelle édition, la
cinquième, de « l'œuvre poétique intégrale» ainsi qu'il est dit sur
la quatrième de couverture. À première vue, rien, sinon le nombre
de pages (440 au lieu de 414 dans la précédente édition) n'attire
l'attention du lecteur sur le fait (mentionné toutefois sur la
quatrième de couverture) que sont venus s'ajouter des « Poèmes
perdus Uusqu'alors inédits) ». Mais l'introduction que voici
précise, dès la page 5, le contenu du nouveau volume et l'histoire
du recueil qui est venu s'ajouter:
Voici la version définitive de mes poèmes. Elle se compose
essentiellement de six recueils et de Poèmes divers - complétés
par « Chant pour Jackie Thompson» et « Les Djerbiennes »
auxquels j'ai ajouté un septième recueil, que j'ai intitulé Poèmes
perdus.
Ce recueil est constitué par les premiers poèmes que j'ai écrits,
et que je voulais déchirer, les trouvant encore imparfaits. Je les
avais mis de côté, puis donnés à ma femme Colette qui allait
m'inspirer plus tard les Lettres d'hivernage.
3. Deux exemples significatifs qui ne nécessitent pas d'autres
commentaires: dans « Prière aux masques », « Ancêtre à tête de /ion»
figure sous la forme « Ancêtre à tête de panthère» (édition originale) et le
premier titre de « A l'Appel de la race de Saba» (I, II et III) était
« Héritage », dans la revue Volontés (août 1939).
4 . Léopold Sédar Senghor, Œuvre poétique, Paris, Éditions du Seuil,
Coll. Points Essais, édition de 1990, p. 333-353.
18Aux sources du lyrisme de Senghor: les Poèmes perdus
Ma femme avait conservé ces poèmes, pensant qu'ils étaient
une référence, un témoin de l'évolution de ma poésie, ce qui ne
manquait pas d'intérêt à ses yeux. Elle me les a fait relire.
Après les Élégies majeures, on retrouvera donc ces Poèmes
perdus, comme un souffle de jeunesse5.
Un commentaire de ces quelques lignes s'impose. On aura noté,
plus particulièrement, que Senghor considère les Poèmes perdus, à
la différence des Poèmes divers, - comme un « recueil », au même
titre que Chants d'ombre, Hosties noires, Éthiopiques, Nocturnes,
Lettres d'hivernage et Élégies majeures; qu'il s'agit bien de
poèmes de jeunesse, longtemps reniés et qu'ils offrent un intérêt
comme témoignages sur l'évolution du poète. Poèmes perdus sur
lesquels bien des biographes de Senghor se sont interrogés et que,
sur la foi, du poète, on considérait comme détruits. On me
permettra, pour faire bref, de citer les lignes que j'écrivais en 1986,
à partir des données biographiques alors connues, de la
convergence de confidences personnelles et d'hypothèses
considérées comme les plus vraisemblables:
(Durant ses premières années parisienne), il part à la
découverte du pays, en Touraine, en 1930, sur les bords de la
Méditerranée en 1936, souvent à Château-Gontier, dans la
famille amie du Dr. Cahour, père de la future Mme Pompidou;
une intrigue amoureuse aurait pu s'achever par un mariage si le
jeune professeur n'avait finalement décidé de demeurer fidèle au
mythe de l'Afrique, de la femme noire. Ces premières
expériences nourrissent probablement les poèmes trop proches, à
son gré, des modèles littéraires français, qu'il brûla en 19356.
5. Léopold Sédar Senghor, ibid., p. 5.
6. Les Voies du lyrisme..., op. cil., p. 16.
19Réception de ['œuvre poétique et critique
Et voici que, le grand âge venu, Senghor a soudain démenti ses
propres allégations et celles de ses commentateurs. Voici qu'il a
offert à ses lecteurs 26 poèmes, représentant dans leur ensemble, à
peu près la moitié de la longueur moyenne des précédents recueils.
7
Des poèmes relativement brefs, tous inédits, sauf « Nostalgie» qui
figure dans le même volume, et figurait dans les éditions
antérieures ainsi que dans l'ouvrage d'Armand Guibert8 sous le
titre de « Perles »9 : lapsus intéressant puisqu'il cautionne, dans
une certaine mesure l'ancienneté relative de l'ensemble des
Poèmes perdus.
Mais, par leur inspiration, par leur écriture, par leur maladresse
même, ces textes n'ont pas besoin d'autre caution que la dernière
confidence de Senghor: il s'agit bien de poèmes de jeunesse, de
poèmes mineurs qui nous donnent la possibilité de suivre, dans sa
spontanéité originelle, la genèse d'une œuvre que, dans les recueils
postérieurs, Senghor a construite, en contrôlant par un travail
patient les apports de l'imagination et de la musique intérieure.
L'intérêt de ces pièces est un intérêt au second degré, moins
pour elles-mêmes, que comme référence et promesse de l'œuvre à
venir. On ne s'étonnera donc pas d'y découvrir, en germe ou
explicités, les éléments de celle-ci.
Éléments biographiques, historiques, affectifs, stylistiques,
culturels: tout Senghor est là en germe, encore balbutiant parfois.
Il n'est évidemment pas dans mon intention de procéder dans le
cadre de cette intervention à une analyse approfondie. Tout au plus
vais-je me contenter de suivre, d'un poème à l'autre les principaux
témoignages qu'elle apporte, négativement sur ce à quoi Senghor
n'a pas tardé à renoncer, et positivement, sur ce que, pâle imitateur
de la poésie occidentale, il laissait entrevoir de l'œuvre de la
maturité.
7. p. 350.
8 Armand Guibert, Léopold Sédar Senghor, Paris, Seghers, 1961.
9. Avec des variantes presque négligeables: v. I « Perles blanches»
1èredevient « Gouttelettes blanches» ; le v.6 passe de la fin de la strophe
au début de la seconde, où il est répété; le v. 7 « A quels paradis? A
quels paradis? » devient « A quels paradis ? Je dis: paradis».
20Aux sources du lyrisme de Senghor: les Poèmes perdus
L'énumération des titres, à elle seule, est significative: influencé
par ce qu'il connaît et aime de la poésie française-de Baudelaireà
Apollinaire, en passant par Verlaine et le symbolisme - le jeune
poète semble désireux de proposer une poésie sans mystère,
attentive au monde extérieur, de façon que le lecteur imagine
narrative ou descriptive, qu'il s'agisse de la nature (<< Printemps de
Touraine », « Intérieur », « Printemps », « Tristesse en mai »),
aussi bien que d'interlocuteurs dotés d'une vraisemblable tonalité
affective (<< A la négresse blonde », « A une Antillaise»9,« Encore
toi », « Beauté peule », « To a dark girl », « Correspondance »).
Ajoutons à cela tous les titres qui réfèrent à une poésie subjective,
nuancée de mélancolie devant l'adversité, la fuite du temps et
autres thèmes d'un lyrisme occidental en mineur, tels que « Nuit
blanche », « Régénération », « Blues », « Spleen », « Les Heures »,
« Fidélité », « Je viendrai », « Oubli », « Offrande », « Regrets »,
« Comme je passais », « Nostalgie », « Le train perdu ». Si l'on
excepte deux titres, « Les légions» (qui d'ailleurs prête à
confusion, puisqu'il évoque « les légions fauves» qui se sont
abattues sur le poète et « Émeute à Harlem », le lecteur ne peut
qu'être sensible à l'évidente différence de ton entre les titres de ces
Poèmes perdus et ceux des recueils postérieurs. Une étude
comparée avec les titres de Chants d'ombre, pour se limiter au
premier livre publié, serait convaincante: à l'exception de la
section « par-delà Éros », qui, au demeurant, est la plus faible et
dont l'inspiration s'inscrit dans la continuité du lyrisme des
Poèmes perdus, les titres sont, dans Chants d'ombre, déjà
évocateurs, avec souvent l'ambiguïté inhérente à la poésie, de
thèmes majeurs de la poésie senghorienne : l'Afrique, présente et
passée - ses femmes, ses traditions, sa musique, sa toponymie -, la
mort, le projet littéraire s'imposent désonnais. En revanche, pour
s'en tenir à la seule évocation du monde noir, on ne peut que noter
son absence presque totale des titres des Poèmes perdus ( « Beauté
peule » est la seule exception) ou sa réduction à un jeu verbal
9. Les allusions à La Négresse blonde de Fourest et à « A une
Malabaraise » de Baudelaire sont peu douteuses.
21Réception de ['œuvre poétique et critique
( « Nuit blanche»), littéraire (<<A la négresse blonde », « A une
Antillaise» ou vaguement exotique (<< To a dark girl », « Blues »).
Pourtant es poèmes qui, dans une certaine mesure, tiennent de
l'exercice scolaire - nous le verrons - sont aussi des témoignages
naïfs, dont la lecture permet de décrypter nombre de confidences
autobiographiques, d'échos d'une personnalité en train de
s'affirmer. Ils racontent, au hasard d'un vers, d'une image,
l'histoire d'un adolescent, désespérément seul, déchiré entre les
pulsions sexuelles et les besoins affectifs, son sentiment de solitude
dans un monde hostile et les relents de l'Afrique natale.
La sexualité de l'homme qui se décrit comme « un sauvage, un
violent» (4)10est légitimement comparée à un raz-de-marée (4) qui
emporte son « corps hennissant» (7) sous le flot de la sève. Le
corps de l'étudiant parisien aspire à « des bouches neuves », des
« courants de fraîcheur» : « Des sons, des couleurs, des senteurs /
Toutes les voluptés païennes/ Loin de la rancœur des livres
d'hier ». (15)
Mais le monde dans lequel il vit ne lui apporte que le rêve d'une
sensualité inassouvie dans une chambre d'internat et
l'insatisfaction du corps:
Cet oiseau jamais aperçu!
Et le printemps et mon amour
Mes yeux qui s'éclairent, mes lèvres qui éclosent,
Mon corps... (25)
10. Par comn1odité, nous désignerons chaque poème par un numéro,
selon l'ordre du volume: l, « Nuit blanche » ~2, « Régénération » ~ 3,
« A la négresse blonde» ; 4, « Printemps de Touraine » ~5, « Blues »~6,
« A une Antillaise»; 7,« Encore toi»; 8,« Spleen»; 9,« Départ» ;
10, « Les légions» ; Il, « Les heures» ; 12, « Emeute à Harlem» ; 13,
« Fidélité »; 14, « Je viendrai» ; 15, « Oubli» ; 16, « Offrande» ; 17,
«Regrets »~ 18, « Beauté peule »~ 19« Intérieur»; 20, « To a dark
girl» ; 21, « Connreje passais» ; 22, « Nœalgie»; 23, « Le train perdu» ;
24, « Correspondance » ~25, « Printemps » ~26, « Tristesse en mai ».
22Aux sources du lyrisme de Senghor: les Poèmes perdus
Éternelle solitude du déraciné, qui ne peut que dire sa
})désillusion et se comparer à « un train en perdition dans la nuit
(23). Manquent les points de repère ou d'ancrage nécessaires à
tout être humain:
Pour donner le courage d'un sourire à mes lèvres défaites,
Pas un rire d'enfants fusant comme bouquet de bambous
Pas une jeune femme à la peau fraîche, puis douce et chaude,
Pas un livre pour accompagner la solitude du soir
Pas n1ême un livre! (26)11.
Tout au long du livre qui s'achève sur ce triste constat, s'est
imposé le sentiment de la vanité de toutes choses: le poète, déçu
par tout ce qui pouvait lui sembler fascinant à son arrivée - les
livres, le « printemps de Touraine}) qui se révèle « plus faux
qu'une maîtresse}) (4), les « pays bleus}) (9) - ne peut que se
réfugier dans la solitude et dans la mélancolique délectation d'un
12
« blues}) :
C'est un blues mélancolique
Un blues nostalgique
Un blues indolent
Et lent. (8)
Il. On ne manquera pas de noter ici l'annonce du mouvement
rythmique et des termes mêmes qui servent à exprimer le sentiment
d'abandon dans la première partie de« A New York» (Éthiopiques).
12. Voir aussi: « Je suis envahi de brume /Et de solitude /Aujourd'hui
/ Et je fuis. //Livre ouvert en moi /Dans mon cerveau gris /Défilent des
mots vides lEt défilent des pages, rues désertes / Sans cabarets »(5).
23Réception de l'œuvre poétique et critique
Mais tandis qu'il va, « rythmant / Quelle marche lasse le long
des jours d'Europe où parfois / Apparaît un jazz orphelin qui
13,sanglote, sanglote sanglote» inévitablement le « plaintif air de
jazz» (4) réveille « les horizons que je croyais défunts» (4) et fait
resurgir le souvenir de l'Afrique dont la présence est obsédante,
contrairement à ce que, pudiquement, pouvaient donner à croire les
titres eux-mêmes. À tout le livre s'applique la promesse:
Nous baignerons dans une présence africaine, (...)
Et, lampe amicale, ta tendresse
Adoucira l'obsession de cette présence
Noire, fauve et rouge, oh ! rouge comme la terre d'Afrique. (19)
14Rares, en effet, sont les poèmes dans lesquels l'Afrique n'est pas
évoquée, comme une sorte de contrepoint idéal à la médiocre réalité du
quotidien. Sur le « lit d'idéal» (1) du poète, durant la nuit de délire, surgit
tout l'imaginaire africain: « mirages de palais dans les oasis vertes»,
« chair qui rôtit comme un quartier de gazelle», « souffle desséchant du
Vent d'Est» l'arrachent au cauchemar et à l'angoisse, et ces résurgences
africaines qui, symboliquement, composent le décor du premier poème,
« Nuit blanche», contribuent à lui apporter le sommeil « au pied des
dakhars / sous les caresses et - la brise marine / de la sérénité matinale»
(ibid.). Le ton est donné: à chaque instant, on découvre des références à
des lieux et monuments, à des institutions ou à des catégories sociales, à
un mode de vie: « vieux Guélwars » (6), « pirogues de passion» (7),
« hivernage enivrant» (10), « saisons sèches» de Niger et Gambie (13),
« splendeur du ciel tropical» (17), « tapis étincelants et doux de
Tombouctou» (9), « splendeurs du Mali» (20), « plainte sempiternelle
des minarets» (24), « corvées en file indienne et charognards sur fond
d'azur» (26), on ne peut tout citer.
13. «Joal» (Chants d'ombre).
14. Je ne relève guère que six poèmes (5, 9, Il, 22, 23, 25) dans
lesquels ne figure aucun élément (noms propres, tenues dialectaux,
allusions à la race, échos d'une enfance africaine, un mot parfois,
hivernage, savane, etc.) doté d'une connotation africaine.
24Aux sources du lyrisme de Senghor: les Poèmes perdus
Parfois, c'est toute une scène qui est brossée en quelques vers
comme un spectacle rassurant:
Les sveltes Négresses décochent leur fougue,
Flanunes dansantes de clairs boubous,
Cavales du Fleuve au plein galop,
Griots,
Accompagnez-les de vos tamas ! de vos voix de tornade! (7)
C'est un amour qui est offert comme un sacrifice rituel:
Il est rouge comme l'autel
Du sacrifice ancestral
Droit comme un fût de rônier
Pur comme l'or de Galam.
Je viens t'offrir l'offrande de mon amour
À genoux. (16)
Plus souvent, c'est la pensée du corps de la femme noire qui
vient tourmenter le poète. Femme réelle ou imaginée, soit pour
elle-même soit par opposition avec la femme blanche, cette « pâle
jeune fille / Aux yeux d'émail bleus / Aux poignets de lait blanc»
(4). Femme dont il évoque avec un frémissement de sensualité la
fière « cambrure des reins» (6) « l'arc frémissant des seins» et
« l'opulence fine de ses hanches» (18), « le parfum pénétrant de
Négresse» (21), femme dont il redit - ou imagine, peut-être - le
nom (Salimata Diallo 18) ou dont il célèbre la mémoire (Soukeïna,
17) ; dont il se plaît aussi à faire entendre la voix, « fervente et
frémissante» dans le poème presque incantatoire, écho de la poésie
érotique sérère, qu'il lui prête, en l'honneur de Sadio, « mon
Seigneur élancé» (14). Le « souvenir» sensuel de Soukeïna (7),
« Soukeïna-de-soie-noire, sourire de soleil sur les lèvres de mer»
(« Élégie des Alizés», quatrième partie) reparaît, du reste,
plusieurs fois dans l'œuvre de Senghor, toujours associé au
« royaume d'enfance» ; assez souvent pour que l'on puisse lui
prêter, sous ce nom ou sous un autre, une existence réelle.
25Réception de l'œuvre poétique et critique
Existence peut-être brutalement interrompue comme le suggèrent
le titre et la dédicace du poème « Regrets (à la mémoire de
Soukeïna) » ainsi que l'expression des « regrets inapaisés » du
poète: « Pour toi j'eusse donné tant, Pour toi plus belle que le
crépuscule ». Mais ne peut-on imaginer aussi, plus simplement,
qu'il déplore la fin d'un roman d'amour?
Mais à côté de cette vision presque exotique à force d'être
idéalisée, une autre Afrique commence à s'exprimer: l'Afrique
militante de l'homme qui découvre la condition de l'homme noir
dans la société vers laquelle il était parti avec tant d'illusions, « sans
pensée de retour »(9). Senghor ne se contente pas de déplorer
l'amertume de sa vie: Jacolère Œtdéjà prête à éclater, annonçant « le
cri de guerre hirsute et le coupe-coupe déchaîné» de « A l'Appel
de la race de Saba». S'il revendique le droit à la violence, face à la
femme aimée, c'est déjà au nom d'une affirmation de sa négritude:
« On ne badine pas avec le Nègre» (4). La « fierté triomphante des
vieux Guelwars » (6) est sous-jacente dans ces poèmes dominés
par l'insatisfaction et la plainte amoureuse, « des cris - qui sait si
c'est de haine? - » (26) sont prêts à retentir, et ils retentissent au
moins une fois, lorsque sont mis en lumière le scandale de Harlem
et les « turpitudes» du monde blanc:
Ma tête est une chaudière bouillante
D'alcool
Une usine à révoltes
Montée par de longs siècles de patience.
Il me faut des chocs, des cris, du sang,
Des morts! (12)
Ailleurs, la menace est lTIoinsexplicite: la « régénération» un
instant espérée, « loin des jours d'enfance », le sommeil près de la
femme aimée n'est pas un renoncement; si le poète semble
admettre les défaites de sa vie, il ne perd pas pour autant le
souvenir des « morts d'hier» et ne veut que « dormir en attendant
quel grand réveil sanglant! » (2)16.
16. On pourrait, dans une certaine mesure considérer« ln memoriam »,
26