Le Silence des cartes
160 pages
Français

Le Silence des cartes

-

Description

" Pendant des mois, j'ai scruté ces cartes et imaginé le monde dont elles constituaient la figuration réelle et simplifiée. "



Le Silence des cartes redonne vie au monde des îles Saint-Pierre, Miquelon et Langlade, inépuisable source de rêverie. Dans ces miscellanées poétiques qui rassemblent des textes très divers – fragments d'histoires, notes, poèmes en vers ou en prose –, on croise des personnages familiers, des figures
fantasmagoriques et des écrivains admirés. On y retrouve aussi les thèmes chers à Eugène Nicole : l'enfance, l'insularité, l'exil, l'écriture.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 mars 2016
Nombre de lectures 17
EAN13 9782823609752
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

couverture

Du même auteur

Alaska

Éditions de l’Olivier, 2007

 

L’Œuvre des mers

Prix Joseph Kessel 2011

Éditions de l’Olivier, 2011

(outre deux parties inédites, comprend L’Œuvre des mers

et Les Larmes de pierre, parus chez François Bourin

en 1988 et 1991, et Le Caillou de l’Enfant Perdu,

paru chez Flammarion en 1996)

Points no P1765

(comprend L’Œuvre des mers et Les Larmes de pierre)

 

à coups de pied-de-mouche

Le Bleu du ciel, 2011

 

Les Eaux territoriales

Éditions de l’Olivier, 2013

 

Le Démon rassembleur

P.O.L., 2014

Au « Caillou ».

Mais ce qui nous est propre demande à être appris aussi bien que ce qui nous est étranger.

Hölderlin

LE SILENCE DES CARTES

pour Laurence Renouf

« Qu’entendez-vous par le pied de la montagne ? », demanda L.

M. le rassura sitôt :

« Par le pied de la montagne, dit-il, je n’entends absolument rien. »

Michel Le Beotuk-Langlade

« Dans les déserts de l’ouest subsistent des ruines très abîmées de la carte… »

Borges

Le huit juin 2006, bombardé de bruits étranges dans le « sarcophage » où je subissais un I.R.M. du cerveau à l’hôpital Langone de New York, j’eus l’impression d’avoir été convié à une curieuse « couturière » dans laquelle j’étais le spectateur des premiers instants que je passerais dans mon cercueil.

 

Quand j’en sortis, trente minutes plus tard, fier de ne pas avoir actionné la poire qu’on avait placée dans ma main au cas où, ne pouvant plus supporter cette épreuve, j’aurais voulu y mettre fin, je me dirigeai vers le Old Prints Shop de Lexington avenue dans l’intention de m’offrir une gratification.

Une gravure d’Achille Devéria représentant sa fille en costume de grisette que j’avais vue récemment dans la vitrine de cette vénérable institution aurait fait pendant à celle que j’avais héritée d’une vieille amie parisienne. Mais, entré dans le magasin, je demandai à voir des cartes anciennes de l’Amérique du Nord.

Ultime document d’une haute pile (arrivé là par quels chemins ?), m’attendait le plan que Fortin dressa de Saint-Pierre en cette année 1763 où le célèbre Homme d’État anglais, William Pitt, Premier Comte de Chatham, qualifiait d’« infâme » le traité de Paris, qui avait fait perdre le Canada à la France mais lui rendait les îles Saint-Pierre et Miquelon.

Le capitaine Douglas, chef de la délégation britannique chargée de procéder à cette rétrocession, avait reçu l’ordre de ne pas la conclure avant que Cook (le futur amiral) n’ait levé en secret la carte de l’archipel, que l’on peut voir aujourd’hui au British Museum.

Or, en 1757, lorsque Saint-Pierre se nommait Saint-Peter, une tempête avait coupé en son point le plus rétréci l’isthme de sable qui relie la « Grande » et la « Petite » Miquelon, plus localement connue sous le nom de Langlade.

Prenant prétexte de ce fait naturel pour gagner du temps et permettre à Cook de faire son travail, les Anglais exigèrent qu’on déterminât préalablement laquelle de ces deux îles était la « Miquelon » que désignait le traité.

Cook, malgré la brume, travailla rapidement. Le 3 juillet, à 19 h 30, une petite fusée verte avertit Douglas qu’il avait accompli sa mission. Dès le lendemain, sur le pont pavoisé du vaisseau de Sa Majesté britannique, on échangea les signatures d’usage.

Rentrant chez moi, j’avisai posé contre une poubelle sur le trottoir de Bleecker street un cadre fort élégant qui avait exactement les dimensions de ma carte et sous le verre protecteur duquel je la contemple.

Au-dessus de mon lit

cartes de vie et de mort réunies

 

j’effleure chaque jour

l’ancien mystère :

 

l’île « au long poids de distance »

 

aux dates de naissance

inscrites sur les tombes

du cimetière en pente

 

que

 

d’une main furtive

 

l’enfant du pays

désigne

à sa compagne d’outre-mer

Taxis jaunes dans l’avenue

L’angle inférieur gauche présente un large cartouche orné de motifs rocaille :

image

(Si l’on fait abstraction de la presqu’île que constitue à l’époque sa partie sud au-delà de l’anse du Sud-Ouest et de la pointe du Cimetière, Saint-Pierre, avec ses deux pattes palmées orientées vers la pointe aux Seiches et le cap Berniche, présente la configuration d’une grenouille qui bondit pour gober l’îlot du Grand Colombier.

Vierge de toponyme, l’intérieur est moucheté d’une multitude d’amas concentriques suggérant un relief bosselé, sauf dans l’Ouest jonché de signes représentant des arbres clairsemés et peut-être déjà en voie de disparition comme le suggère la mention « Bois de Chaufage » que l’ingénieur géographe a deux fois inscrite en légende dans cette partie de son relevé.)

« Les oiseaux de mer ont des lieux de rendez-vous où ils semblent délibérer en commun des affaires de leur république : c’est ordinairement un écueil au milieu des flots. Nous allions nous asseoir, dans l’île de Saint-Pierre, sur la côte opposée à une petite île que les habitants ont appelée le Colombier, parce qu’elle en a la forme et qu’on vient y chercher des œufs au printemps.

La multitude des oiseaux rassemblés sur ce rocher étoit si grande, que souvent, nous distinguions leurs cris pendant le mugissement des tempêtes. Ces oiseaux avoient des voix extraordinaires, comme celles qui sortoient des mers ; si l’Océan a sa flore, il a aussi sa Philomèle : lorsqu’au coucher du soleil le courlis siffle sur la pointe d’un rocher et que le bruit sourd des vagues l’accompagne, c’est l’une des harmonies les plus plaintives qu’on puisse entendre ; jamais l’épouse de Céix n’a rempli de tant de douleurs les rivages témoins de ses infortunes. »

Chateaubriand, Génie du Christianisme.

Les premières images que je formai de l’Amérique à six ans, me vinrent d’une série de cartes routières oubliées sur une table du Café du Nord par un touriste canadien.

 

Oubliées ? J’y crus d’autant moins qu’il avait griffonné sur l’une d’elles un message chiffré dont je n’avais pu douter qu’il ne me fût personnellement adressé et qui amplifia le petit roman que je m’étais mis à échafauder au moment où, redescendu de ma chambre avec un livre que j’étais allé chercher, j’avais aperçu la table vide de son occupant et compris qu’il se trouvait sur le navire que, depuis la fenêtre de la grande salle du café, je voyais s’éloigner du quai du Balisage.

 

Pendant des mois, j’ai scruté ces cartes et imaginé le monde dont elles constituaient la figuration réelle et simplifiée.

 

Négligeant les grandes villes dont le quadrillage presque abstrait s’était révélé incompatible avec des photographies de leurs sites au premier plan desquels avaient posé divers parents lors de leur voyage de noces, je privilégiais l’échelle de la province : la carte du Québec ou celle des Maritimes.

 

De filiformes routes jaunes les traversaient.

 

N’ayant pas pour autant perdu l’acuité de ses sens, le Lilliputien que j’étais devenu se plaçait à leurs intersections, d’où pouvait surgir à tout moment la voiture qu’annonçait un nuage de poussière ou le bruit d’un moteur.

 

Je prenais garde toutefois que ma présence à ces carrefours n’injectât dans les cartes une temporalité que je croyais contraire à leur état, et, réprimant tout sentiment d’impatience, je m’efforçais de ne ressentir que l’impression que crée, à ce degré de vastitude, la géométrisation de l’espace terrien.