LE SYSTÈME AMOUREUX DE BRANTÔME

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Brantôme (v. 1539-1614) n'est plus aujourd'hui que l'auteur du Recueil des Dames, et surtout de sa seconde partie, plus connue sous le nom de Dames galantes. Ce recueil d'anecdotes grivoises et de remarques gaillardes, rédigé après 1582, est la première " somme " de la littérature érotique française. Mais si la vie de Brantôme a attiré les littéraires et les historiens, les Dames galantes, si souvent citées, n'ont jamais été considérées comme une œuvre littéraire ou un document historique. Cet essai est une tentative de reconstitution de l'univers sexuel mental des hommes au temps des derniers Valois.

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Date de parution 01 janvier 1999
Nombre de lectures 174
EAN13 9782296375024
Langue Français

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Le système amoureux de BrantômeCollection Espaces Littéraires
dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Anne HENRY,Céline, écrivain, 1994.
Catherine MASSON, L'autobiographie et ses aspects théâtraux, chez
Michel Leiris. 1995.
Valère STARASELSKI, Aragon, la liaison délibérée, 1995.
C. FINTZ,Expérience esthétique et spirituelle chez Henri Michaux, 1996.
Jacques TAURAND, Michel Manoll ou l'envol de la lumière, 1997.
Annick LOUIS,Jorge Luis Borges, Oeuvres et manœuvres, 1997.
Valère STARASELSKI, Aragon l'inclassable, essai littéraire, 1997.
Silvia DISEGNI, Jules Vallès. Du journalisme au roman
autobiographique, 1997.
François MAROTIN, Les années de formation de Jules Vallès (1845-1867).
Histoire d'une génération, 1997.
Bou'Azza BEN'AcHIR, Edmond Amran El Maleh, cheminement d'une
écriture, 1997.
A. TASSEL, La création romanesque dans l'œuvre de Joseph Kessel, 1997.
M. CORDIER, Dans le secret des dix, l'Académie Goncourt intime, 1997.
Nedim GÜRSEL, Le mouvement perpétuel d'Aragon. De la révolte
dadaïste au «Monde réel», 1997.
Jean-François ROGER, Une lecture de Gaston Crie!. Le grenier des
comtesses, 1997.
Mireille SACOTTE, Alexis Leger/St-John Perse, 1997.
Angela BIANCOFIORE, Benvenuto Cellini artiste-écrivain: l'homme à
l'oeuvre, 1998.
John BENNETT, Aragon, Londres et la France Libre, 1998.
Jean-Pierre DELEAGE,Yachar Kemal,forgeron obligé d'écriture, 1998.
Clément BORGAL,Eugène Fromentin, tel qu'en lui-même, 1998.
Yves CHEVALIER, Jean Genet et Les Bonnes, 1998.
Véronique MARCOU,Ambivalence de l'or à la Renaissance, 1998.
Mohammed KHAÏR-EDDINE, Le temps des refus. Entretiens 1966 -1995,
1998.
@ L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-7196-XMaurice Daumas
Le système amoureux de Brantôme
Essai
Editions L'Harmattan L'Harmattan INC
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9Autres ouvrages publiés par l'auteur:
e
siècle,- L'Affaire d'Esclans. Les conflits familiaux au XVIII
Seuil, 1988.
e
siècle,- Le Syndrome des Grieux. La relation père/fils au XVIII
Seuil, 1990.
- La Tendresse amoureuse. XVI '-XVIII' siècles, Perrin, 1996 ;
Hachette. 1997Les Dames Galantes sont enttées dans la légende.
Auttement dit chacun sait ce qu'il doit y trouver, comment doit être
Iule texte et ce qu'il convient d'en penser. Personne n'ignore
qu'on ne rencontre pas chez Brantôme ces brillances qui
illuminent le discours des plus célèbres de ses contemporains:
Montaigne, Etienne Pasquier, Honoré d'Urfé, François de
Rosset, AgIippa d'Aubigné, François de Sales... Son aura
provient de la matière du discours (le sexe) et de son n'aitement
exclusif et quantitatif (des centaines d'anecdotes et de propos
grivois). Car, dit l'auteur, « un amour en amène un autte » 1.
Cette constance force l'admiration (il semble que l'espIit
humain, poussé dans ses derniers retranchements, ne conçoive
la vélité du sexe que sous l'angle de la multiplicité). Aun'e
impératif probable: afin que les fonctions du sexe soient toutes
activées, il est nécessaire de le réifier, de l'actualiser. Le sexe
flottant, abstrait, joue un rôle non négligeable dans l'approche
religieuse des réalités, comme constaté à l'époque même de
Brantôme. Mais le sexe n'est jamais plus actif que lorsqu'il
s'insclit dans un lieu qui correspond aussi à un apex: la cour
des derniers Valois. A ce stade, on sait ce qu'il convient de
penser des Dames: il s'agit - au même rin'e que les tableaux
d'Antoine Caron et la conespondance de MargueIite de Valois
- d'une de ces oeuvres qui ont modelé de façon indéfectible le
regard des siècles suivants.
Le petit théân'e de Brantôme repose sur des anecdotes
piochées dans sa mémoire et chez les « auteurs classiques»
de son temps. Ce n'est pas chose nouvelle que d'élever une
forme brève au rang de plincipe de composition. Au prernier
abord, l'anecdote présente ici un rapport ttès frontal à la réalité
: quoique dépourvue de noms, elle est suffisamment
circonstanciée pour fournir divers effets de réel. Mais sa valeur
documentaire demeure faible: n'op proche du ragot, l'anecdote
brantômienne ne possède pas ce caractère typique que goûtent
si f011 les historiens. Est-elle pour autant fabuleuse,
c'est-à2dire informéepar un mythe personnel? il ne le semble pas:
7même s'il « n'a jamais eu de repos et contentement en ce
3,monde» Brantôme n'est pas un bon sujet pour l'analyste.
Entre le typique et le fabuleux existe une voie
intelTogative moyenne, celle qui subodore sous les phénomènes
complexes - ou tout simplement encombrants - un agencement
en équilibre, un système décomposable. C'est à partir de la
sexualité que s'organisent dans les Dames tous les contenus de
pensée de Brantôme. Son discours s'apparente à une chambre
d'échos où sont répercutés les désirs selon des trajectoires
qu'il convient de déterminer. Parler de « système amoureux»
signifie postuler une logique qui se situe sur un autre plan que
le sens littéral. Entreprendre son étude ne nécessite pas pour
autant de faire appel à des outils spécialisés et à une pesante
érudition. Brantôme n'est pas Rabelais: il ne réclame pas de
son inter-locuteur une lecture au second degré. Il faut
cependant la mener, car J'ouvrage parle moins des moeurs
sexuelles du temps que de la représentation sociale qu'on se
faisait de l'amour et du sexe. C'est en cela que le discours des
Dames est tout à la fois typique et fabuleux.
8.
PREMIERE PARTIE
LES CHEMINS DU DESIR1
Somme et divertissement
« Quelques fois on dit des
choses qu'on ne pense pas dire,
quelquefois aussi sans y penser
1
l'on dit bien la vérité. »
Rédigé à la fin des années 1580, le second volume du
Recueil des Dames, plus connu sous le titre de Dames
galantes, est la première somme occidentale intégralement
consacrée au sexe. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour en voir
surgir d'autres, bien entendu fort différentes. L'oeuvre est un
unieum en ce que Brantôme ne prend pas la peine de couvrir
son sujet du masque de la fable (même les «figures de
l'Arétin », qui s'affranchissent pourtant de quelques interdits,
représentent les « Amours des Dieux»). Pour le reste, les
Dames galantes s'inscrivent bien dans leur temps. Par le goût
pour la compilation et la tendance à la sommation des
connaissances. Par l'attrait de la forme courte, anecdotes et
historiettes groupées en nébuleuses. Par la place qu'y tiennent
les mots d'esprit, les jeux de mots et les proverbes. Par le
choix de débats ludiques traditionnels pour informer le
discours. Enfin par une certaine indifférence à la cohérence du
résultat; d'ampleur très inégale, les différentes parties
s'additionnent sans constituer une démonstration:
- Discours sur les Dames qui font l'amour et leurs maris
cocus
- Discours sur le sujet qui contente plus en amours, ou le
toucher, ou la vue, ou la parole
- Autre discours [sur la beauté de la belle jambe, et la
vertu qu'elle a]
- Discours sur les femmes mariées, les veuves et les
filles, à savoir desquelles les unes sont plus chaudes à l'amour
que les autres
- Discours sur l'amour des Dames vieilles et comme
aucunes l' ayment autant que les jeunes
11- Discours sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des
Dames et la conséquence qui en vient
- Discours sur ce que les belles et honnestes Dames
ayment les vaillants hommes, etles braves hommes ayment les
Dames courageuses
- [ un demier discours, qui n'a pas été écrit, aurait
comparé les ruses d'amour et les ruses de guerre]
A l'intérieur même des différents discours, l'ordre fait
totalement défaut: engendrées par des débats ou de simples
associations d'idées, les anecdotes se succèdent, coupées de
digressions suivies de repentirs. Ce désordre dessert le
propos, ramené à un parcours de l'insignifiance, et contraste
avec la figure du poète, dont les sonnets et les tombeaux
attestent l'application et le labeur. Brantôme est moins
rigoureux que nombre de ses contemporains. Mais surtout, le
conte tel qu'il le pratique bannit toute affectation. TI s'agit de
«discours tels quels », traitant de «choses gaies »,
rattachées à des « causeries» 2.L'attention exclusive que l'on
prête au conteur, à l'auteur du Recueil des Dames, au détriment
du poète et du mémorialiste, va évidemment à l'encontre des
ambitions qu'affichait Brantôme.
Or c'est tout ceci - qui tend à minorer l'oeuvre, à la
ramener au stade de la curiosité, du réflexe d'éveil - qui lui
confère à nos yeux sa valeur historique: pas de thèse
proclamée, pas d'intention didactique, pas de Révélation. Deux
disciplines sont concemées ; les Lettres jugent le Recueil des
Dames de peu de poids et l'Histoire n'y rencontre lien qu'elle
ne sache déjà. Brantôme a donc peu de chances de quitter
l'enfer du divertissement. Libre au lecteur d'y voir une
peinture des moeurs de la fin du XVI" siècle: c'est adhérer aux
conventions du conte et s'assurer la quiétude qui convient à la
littérature d'agrément. Nous demanderons autre chose, non à
Brantôme, mais à ses Dames. Que l'auteur en ait eu conscience
ou pas, son ouvrage a l'ampleur d'une somme. L'homme
aimait les femmes et fut le seul de son temps à dresser un
cata/ogo plus long que celui de Don Juan. Or on ne peut écrire
des centaines de pages sur le sexe sans y laisser quelque vérité
à tonalité historique. Et cela malgré l'absence de
conceptualisation et même de propos pertinent, puisque le second
caractère de l'ouvrage, celui-ci avoué et avéré, est d'être un
lieu de divertissement. La somme assure un droit de quête dans
un espace de connaissance; elle est le postulat, le ressort de
12cette recherche. Le divertissement est le premier fil qu'il faut
suivre: le discours vrai réside ici dans le débat ludique, le rire,
la joie, le plaisir. Et toujours mesurable par la quantité, cette
valeur clé des Dames.
Le divertissement est beaucoup plus que le rire, mais
celui-ci se repère mieux. L'obsession primordiale de l'
ouvrage, c'est cette chose que de nombreux auteurs au XVI" siècle
déclarent ne pouvoir nommer sans rire, au point que la plume
leur en tombe de la main: le sexe de la femme. La « plume
qui tombe de la main» est une expression qui dénote un léger
recul devant la chose, laquelle ne manque pourtant pas de
noms. Mais le rire n'en dit pas moins. Il y a diverses sortes de
rires et nous partageons encore la plupart d'entre eux puisque
nous nous divertissons à la lecture de Rabelais et de Brantôme.
Si la difformité et la monstruosité ne déclenchent plus nos
lires, nous savons qu'un lent processus de maîtrise des affects
en est la cause: il s'agit là d'un rire perdu mais non oublié.
Celui que le XVI" siècle manifeste devant le sexe féminin a été
oublié. On se trouve en présenced'un rire plus « culturel »,
qui précède de profonds bouleversements. Non un rire gras,
« rabelaisien », un rire aux arrières-pensées un peu lointaines,
comme tous ceux qui entourent la sexualité pratiquée. Il s'agit
d'un rire premier, qui précède le nom. Un rire qui accompagne
« admiration », la première de ces passions dont l'analysel'
débute au moment où vieillit Brantôme. L'admiration
(l'étonnement, la surprise) advient à la rencontre d'une chose
rare et extraordinaire, avant que nous déterminions si elle est
bonne ou mauvaise, objet d'amour ou de haine. Ce rire devant
le sexe n'est pas encore un tire du sexe. Il a pour objet moins
un lieu et une chose qu'un moment, celui d'une découverte que
les multiples discours construits depuis lors autour du sexe ont
refoulé. Ce rire, que nous reconnaissons comme
prophylactique et propitiatoire, accompagne l'évocation de la vue du
sexe féminin. La Renaissance a passionnément aimé le mythe
d'Actéon, et l'on sait qu'une bergère aperçue par le loup n'a
qu'un moyen de le mettre en fuite: faire tomber sa ceinture ou
ôter sa coiffe, c'est-à-dire (symboliquement) se dénuder. Le
regard est tout autre chose: il vient après, appartient à un autre
temps, celui de la pratique du sexe, lorsque ce dernier est perçu
comme beau ou laid. Etrange supériorité des Chrétiens sur les
Turcs, les premiers prenant plaisir à contempler et à baiser
celui de leur darne' .
13Le xvr siècle use d'un autre rire que nous avons oublié
et qui n'est pas sans rapport, en dépit des apparences, avec le
4précédent. «La Reyne me dit alors en riant...» Cette
formule est fréquente dans Le Courtisan et l' Heptaméron :
lorsqu'on doit exprimer une opinion contraire ou qui demande
d'amples développements, autrement dit une opinion
« sélieuse », on y prend la parole «en riant ».
Manifestement, ce sourire ou ce rire constitue une façon
aristocratique et italienne de s'exprimer, un geste de politesse
qui désamorce l'agressivité du propos qu'il introduit. La
fonnule «en riant» dénote donc un combat, qu'elle est
chargée de transformer en débat. Il y a là une première analogie
avec le «rire devant le sexe ». Surtout, l'imaginaire encore
comtois du Courtisan et de Heptaméron rassemble etl'
confronte des hommes et des femmes autour de débats qui
p01tent sur l'amour, la place des femmes dans la
« conversation» (la société policée) et comment il convient de
les enu'etenir. On conçoit que dans ces joutes oratoires
doublement sexuées, par les participants et les thèmes abordés,
le rire ait tenu lieu de masque: ce lieu est comme une
métaphore de la scène première, celle qui provoquait le rire
d'Erasme et de bien d'auu'es. A la Renaissance, on ne lit pas
que du sexe: on rit encore devant le sexe.
Le rire déborde la catégorie du divertissement, mais le
second volume des Dames n'est pas le lieu d'où en parler. Seul
compte ici le lire de supériorité, le rire du bon droit, celui
qu'on s'autorise et qui n'a de sens que partagé. La littérature
de diveltissement ignore par définition l'écriture subversive,
celle qui heurte les bienséances ou dérange les habitudes. Elle
implique que soient mises en veilleuse les défenses de
l'individu, et ne fait rien pour les réveiller. On peut s'attendre à
ce que les Dames véhiculent les doxas et plus généralement les
représentations sociales du milieu de cour auquel appmtient
Brantôme. Reconnaître que le texte est voué à une lecture
curiale ne signifie pas qu'on le considère comme transparent.
L'omniprésence du sexe masque les lignes de force qui le
matérialisent, gomme les tensions entre les systèmes de valeurs
et noie dans un flot spermatique les détails à valeur iconique, si
précieux pour accrocher le sens. Il n'y a pas « trop» de sexe,
dans les Dames, mais il nous est toujours projeté sous le même
angle - la « simplicité» de Brantôme, pur effet de la technique
modulaire. La forme comte, vite familière au lecteur, offre un
évident confort de lecture. L'anecdote met en scène un petit
14nombre de personnages entiers: ici, pas de sujets mais des
individus incarnant un comportement-type. L'anecdote n'est
pas le lieu des débats, sauf lorsqu'elle met en présence deux
individus qui incarnent des comportements opposés - tels ces
deux frères entretenant chacun leur maîtresse dans une même
pièce :
« L'un entretint la Grande avec tous les respects, tous les
baisemains humbles qu'il put, et paroles d'honneur et
respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher
de près ny vouloir forcer la roque [la forteresse]. L'autre frere,
sans ceremonie d'honneur ny de paroles, prit la Dame à un
coing de fenestre, et luy ayant tout d'un coup escerté [déchiré]
ses calleçons qui estoyent bridez (car il estoit bien fort), luy fit
sentir qu'il n'aimait point à l'Espagnole, par les yeux, ny par les
gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point
5et effet qu'un vray amant doit souhaitter. »
En général le débat se situe au niveau du groupe
d'anecdotes, ce qui a pour conséquence d'en atténuer l'acuité.
Un autre effet de la pratique modulaire est que tous les
comportements se valent, sauf mention explicite de l'auteur.
Non seulement cette appréciation n'est pas toujours présente,
mais ses modalités sont très vatiées, créant ainsi les conditions
d'une certaine autonomie morale de l'anecdote, qui permet
toutes les manipulations.
Qu'elles soient déterminées par le genre ou par le sujet,
ces techniques discursives ont pour effet de lisser les aspérités
axiologiques du texte et d'en faciliter la lecture. On ne voyage
pas au pays du sexe sans prendre quelques précautions pour
son confon moral et celui du lecteur. Brantôme n'a pas trouvé
immédiatement le ton de son ouvrage. Le pur agrément
commandait d'oublier au moins les préceptes religieux -
évangéliques et ecclésiastiques -, dont on sait quelle estime
limitée leur pOl1aitla cour - le groupe de référence de l'auteur.
Dès le début du premier discours, Brantôme s'emporte
soudainement contre les matis qui assassinent leur femme
adultère. Il en appelle à Dieu, sa loi et son saint Evangile, en
terminant sur le ton du prêche:
«Ah! que Nostre Seigneur Jesus-Christ nous a bien
rcmonstré qu'il y avait de grands abus en ces façons de faire et
en ces meurtres, el qu'il ne les approuvait guieres, lorsqu'on luy
amena cette pauvre femme accusée d' adultere pour jetter sa
15sentence de punition; il leur dit, en escrivant en terre de son
doigt:" Celuy de vous autres qui sera le plus net et le plus
simple, qu'il prenne la premiere pierre et commence à la
lapider" ; cc que nul n'osa faire, se sentans atteints par telle
6sage et douce reprehension. »
Quelques pages plus loin, après avoir évoqué la fameuse
7,coupe omée de « figures de l'Arétin» Brantôme aborde les
postures amoureuses et en réfère à saint Jérôme et à Bénédicti
(Jean Benoit), auteur d'une Somme des péchés:
« Toutes ces formes et postures sont odieuses à Dieu, si
bien que 5t Hierosme dit:" Qui se monstre plustost desbordé
amoureux de sa femme que mary est adultere et peche. " Et
parce qu'aucuns docteurs ecclesiastiques en ont parlé, je diray
ce mot briefvement en mots latins, d'autant qu'eux-mesmes ne
l'ont voulu dire en français: Excessus, disent-ils, conjugum fit,
quando uxor cognoscitur ante, retro stando, sedendo in latere,
8 ; comme un petit colibet que j'ay leuet mulier super virum
d'autrcsfois, qui dit :
In prato viridi monialem ludere vidi
9 10
»Cum mOl/acho leviter, ilIe sub, ilia super.
Aux sévères propos de saint Jérôme, Brantôme ne ~ut
11
résister à ajouter une plaisanterie scabreuse qu'il aime bien -
elle rappelle que le latin, langue de l'Eglise, est aussi la langue
de la sexualité. Après avoir renvoyé à Summa Benedicti,
l'auteur s'engage dans une longue suite d'anecdotes sur ces
postures et sur des pratiques, qu'il juge d'un goût douteux,
mais qui n'en demeurent pas moins fort affriolantes, comme de
montrer sa femme nue à ses amis ou de la besogner devant un
tiers. Là est le vrai ton des Dames, celui que Brantôme ne
quittera plus. Car dans les cinq cents pages qui suivent, il n'est
plus question de Jésus-Christ, des Evangiles, de saint Jérôme
et de Bénédicti en ces tennes, à l'exception d'un passage sur la
12.pratique de la sodomie dans le mariage Bien d'autres
thèmes, non moins graves, donnaient l'occasion de moraliser.
Mais comment rire avec le viol, le dépucelage prénuptial, le
cocuage et l'inceste si l'on commence par rappeler toutes les
condamnations dont ils sont l'objet? Le confort exigeait qu'on
oubliât le latin d'Eglise, ce que fit Brantôme.
Evacuer l'instance r~ligieuse pour cause d'incompatibilité
avec le passe-temps n'est pas une démarche anodine en cette
fin du XVI" siècle. La vague mystique qui déferle sur le
16royaume se situe aux antipodes de ce que nous examinons. Les
deux mondes coexistent sans se rencontrer, autorisant de ce
fait quelques remarques qui ne risquent pas de tomber sous
l'accusation de confusion des valeurs. Dans les Dames,
Brantôme se situe très en-deçà des spéculations sur l'amour
sacré et l'amour profane. L'attitude à l'égard du corps génère
des clivages fondamentaux. Le corps mystique est caché par
définition. L'érotique courtoise, qui infOlme encore l'idéologie
renaissante, déploie ses dispositifs et ses catégories autour de
l'idée d'un corps caché. Les néoplatoniciens ont théorisé cette
double quête qui rapproche l'amour céleste et l'amour terrestre,
excluant l'amour vulgaire, bestial, ce désir de la chair auxquels
la plupart refusent le nom d'amour. Brantôme campe un
«corps sexuel» bien différent du « corps courtois» et du
« corps mystique », en ce qu'il est donné au lieu d'être caché.
En tant que représentation, le corps sexuel qui se situe au
centre de la somme et du divertissement brantômiens peut être
décrit et analysé sous l'angle de ses deux composants,
masculin et féminin. Ce n'est pas à une quête du corps que
convie la lecture des Dames. Le corps sexuel s'expose partout,
SU110utaprès que Brantôme ait renoncé à dresser quelques
obstacles néo-testamentaires, bien dérisoires en regard d'une
représentation si prégnante. L'immanence du corps sexuel
décourage l'approche symbolique - un mode opératoire
essentiel dans les domaines de la mystique et de l'amour
« courtois ». Dans toute la littérature qui a pour objet le
«corps sexuel », il n'existe rien d'aussi superficiel que les
Dames galantes. Une lecture qui s'attacherait notamment aux
chausse-trappes du langage, n'en tirerait rien pour sa
compréhension. N'y aurait-il donc rien à comprendre?
Nous considérons aujourd'hui que la voie symbolique
est l'approche la plus adéquate, la plus significative, de la
sexualité. Il semble que chaque culture fasse de même à l'égard
de ce qu'elle valorise le plus: à l'époque de Brantôme, le salut
plimait encore le sexe, et l'approche symbolique, mystique, du
corps de ce salut, peut être considéré comme le sommet de
l'esprit du temps. Même en admettant que le sexe parle de
luimême, le discours de Brantôme n'offre guère de prise à une
approche psychanalytique. Si des centaines de pages de sexe
doivent parler, ce n'est pas sur le mode symbolique. Une
SOlIDlle induit une démarche cognitive - celle du chercheur mais
aussi celle de l'auteur. Voici la question pel1inente : que
cherche Brantôme si le corps est donné? il cherche à le
17pratiquer. Sous le divertissement, la somme: la somme des
pratiques. La démarche cognitive doit ici se confOlmer au
mode qui règle les représentations du corps sexuel dans le
texte: le mode pratique. Celui-ci est assurément le plus apte à
servir la connaissance, à condition d'éviter l'effet de
redondance, de paraphrase, que provoqueraient des questions
qui n'en sont pas - par exemple: quelles sont les pratiques du
corps sexuel? il suffit de lire le texte pour en prendre
connaissance -l'apport de Brantôme est d'ailleurs inconsistant
en ce domaine, puisqu'il n'y a aucune pratique qu'on ne
connaisse par d'autres sources. D'autre part, les problèmes
fondamentaux, comme les rapports entre les deux sexes ou la
part respective du sentiment et de la sexualité dans ce que
Brantôme appelle « l'amour », ne peuvent guère être abordés
de front tant les options du texte paraissent tranchées. La
contribution des Dames à notre connaissance se situe à d'auu"es
niveaux d'intervention, et d'abord à un niveau élémentaire:
quelle est la nature de la pratique du corps sexuel? qu'est-ce
qui la définit, la désigne comme pratique? quelles sont ses
composantes? Et aussi à un niveau supérieur: quels systèmes
de valeurs s'appliquent aux pratiques? qu'en est-il des
processus de régulation? quel rôle jouent dans cet ensemble
les pratiques hors champ - réprouvées et rêvées?
Les pratiques ne sont toutefois qu'un champ et un mode
d'intervention. Elles ne forment pas en soi un système, dont la
dynamique est fonction de pôles différenciés. Avant d'en venir
à ce point de l'analyse, il faut poursuivre l'examen des
déterminations qui pèsent sur le texte. Après la somme et le
divertissement: la distinction.
182
La distinction
Le lieu d'où parle Brantôme est le vrai point de départ de
son étude. Un lieu non pas donné, mais construit à grands
coups de plume qui sont autant de gestes de distinction et de
ralliement:
«Je ne veux point parler des personnes viles, ny de
champs. ny de villes, car telle n'a point esté mon intention d'en
1escrire. mais des grandes, pour lesquelles ma plume vole. »
«Je suis bien marry qu'il m'ait fallu apporter cet exemple
et le mettre ici, d'autant qu'il est d'une personne privée et de
basse condition, pour ce que j'ai délibéré de ne chaffourer mon
2papier de si petites personnes, mais de grandes et hautes. »
Ce comp011ementest caractéristique d'une époque où la
distinction se manifeste encore par une attitude ouvertement
hostile. L'âge classique procèdera plus finement à l'égard de ce
qu'il repousse, affectant l'ennui et l'indifférence, refusant le
combat au nom d'une incompatibilité naturelle entre les
espèces. La simplicité d'attitude ne se trouve pas du côté de
Brantôme: la relation agonistique qu'il cultive avec le commun
dénote quelques difficultés identitaires, caractéristiques de la
société traditionnelle. En se démarquant avec brutalité du
groupe des inférieurs, il laisse entendre que la société repose
sur une base duelle. Or les grands constituent le groupe de
référence et non le groupe d'appartenance de Brantôme. Ce qui
sous-entend une autre division, tripartite, de la société, l'auteur
occupant un lieu intelmédiaire entre ceux qui font parler d'eux
et ceux dont il ne veut pas parler. L'idéal du medium, de la
modestie, de la mediocritas- la modération, le juste milieu -
n'appm1Ïent pas seulement à une idéologie élitiste réservée aux
familiers des letu'es classiques. Il s'agit d'une aspiration
puissante, mobilisatrice, l'une des grandes lignes de force des
cultures modernes, une sorte de contrepoids à l'idée que la
violence est une relation comme une autre. Mais Brantôme
19n'invoque pas l'idéal de la mediocritas à l'occasion du lien
social, pourtant son domaine de prédilection. Il prend bien soin
de gommer ce qui le sépare des grands qu'il fréquente, sans
pour autant perdre le sens des réalités puisqu'il ne cache pas
qu'ils appartiennent à un autre monde. Ce monde ne saurait
êu'e cIitiqué. L'auteur ne s'y risque ouvertement qu'une fois,
après avoir noté que les ennemis de Diane de Poitiers finirent
par rentrer en amitié avec elle:
« ainsi qu'est la coutume des Grands et Grandes, qui ont
peu de tenue en leurs amitiés, et s'accordent aisément en leurs
différents. comme larrons en foire, et s'ayment et se haïssent de
même: ce que nous autres petits ne faisons pas; car. ou il faut se
battre, vanger et mourir, ou en sortir par des accords bien
pointillés. bien tamisés et bien solemnisés ; et si nous en trouvons. 1
mieux. » -
Cette remarque amère ne concerne pas l'usage du sexe
mais un auu'e grand enjeu social, la résolution des conflits.
Brantôme sous-entend qu'à l'encontre de leurs clients, soumis
à de complexes processus d'accommodement, les grands
peuvent décider eux-mêmes du déclenchement ou de la fin des
conflits. Mais ce n'est pas cette inégalité qu'il relève, ni même
les conséquences pour les «petits» de la realpolitik des
grands, c'est la faculté qu'ont ces derniers de se libérer de
leurs positions affectives. Ni amour vrai, ni haine véritable...
Dans cet affranchissement à l'égard des passions gît la
différence, monstrueuse, des grands et la source secrète de la
fascination qu'ils exercent.
En parlant au nom des grands, Brantôme ne prétend pas
adopter leurs comportements mais faire siennes leurs valeurs.
La « grandeur» ne reçoit point de définition, car elle est
chose manifeste: un pur rayonnement, assuré par ses deux
attributs, les richesses et la beauté. Les premières garantissent
la libéralité de l'être: tout ce qui se produit comme noble est de
nature généreuse. La seconde a également pour vocation d'être
prodiguée, mais selon des modalités plus subtiles. Chez les
gens honnêtes et galants, gens d' honneur et de bien, la beauté
agit comme un fluide circulant, un courant régénérateur. Tout
ce qui touche aux grands est susceptible de se révéler sous son
angle: on y renconU'e même de «beaux et lascifs
dis4,cours» ainsi que des cons « beaux» et« plaisants» 5.
Cependant, le clivage masculin/féminin recoupant tous les
20autres, la « grandeur» ne va pas sans partage des tâches. Si
les richesses ont plutôt une connotation masculine, la beauté
est ouvertement féminine. En sus d'être honnêtes - c'est-à-dire
distinb'1lées-, toutes les grancœs Dames sont belles. Il arrive à
Brantôme d'en bégayer:
Chrétienne de Danemark « a esté une des belles Princesses
et autant accomplies que j'aye point veu. Ell'estait en visage
très-belle et très-agréable, la taille très-belle et haute, et le
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discours très-beau, surtout s'habillant très-bien. »
Zénobie « estoit des plus belles, selon que disent ceux qui
en ont escrit. Elle cstoit d'une fort belle, haute et riche taille, son
port très-beau, sa grace et sa majesté de mesmes ; par consequent
son visage très-beau et fort agréable, les yeux noirs et fort
brillans. Entre autres beautez, ils luy donnoyent les dents
trèsbelles et fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, sincere et
clemente au besoin; la parolle fort belle et prononcée d'une
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voix claire. »
L'insistance sur la beauté n'étonne guère en cette fin de
siècle où la renaissance de l'épicurisme et la vulgarisation des
idées néo-platoniciennes font déjà figure d'héritage. Les
positions sur la beauté servent volontiers de lieu de rencontre
ou d'affrontement entre les courants de pensée. Brantôme
paraît avoir emprunté à Gabriel de Minut, dont il possédait le
traité De la beauté, quelques unes des idées que partageaient les
adversaires du rigorisme augustinien. «Que ce qui est
naturellement beau est aussi naturellement bon », selon le titre
8 ; ou encore, « que la beauté est un don de Dieu biendu traité
grand, et duquel entre toutes les créatures de ce monde il a
voulu gratifier la femme» 9. Mais le courant humaniste et
moraliste véhicule un fond de méfiance qu'on ne rencontre pas
chez Brantôme, qui a une conception immaculée de la beauté:
nulle suspicion ne vient gêner son usage. On ne trouve pas
chez lui, par exemple, l'idée qu'il y a «trois beautés en la
femme dont l'une est dangereuse, l'autre moyenne et l'autre
10. Auparfaite» : celle du corps, celle d'esprit et celle d'âme
fond, sa conception de la beauté est plutôt italienne et vitaliste.
En matière d'honneur, Brantôme louche vers l'Espagne,
mais son approche de la sensualité renvoie outre-monts.
Depuis Boccace, les livres les plus audacieux sont italiens et
leurs traductions se multiplient au xvr siècle. Les Dames
galantes se situent dans cette lignée, même si la grivoiserie est
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