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Le Toutounier

De
126 pages
Le « toutounier » est le divan que les quatre soeurs Eudes ont gardé en souvenir de leur enfance. Il est leur refuge quand la vie les malmène.

Alice, qui a perdu son mari comme le raconte Duo, roman auquel Le Toutounier fait suite , vient en convalescence sentimentale chez ses soeurs. Mais leurs vies n'ont rien qui puissent la consoler, puisque chacune se débat dans des aventures qui l'accaparent.

C'est la croisée de ces quatre destinées qui forme l'intrigue du roman. Gai et léger, si l'on veut, ou sombre et pessimiste sur la condition des femmes « libérées » selon l'optique de 1938 , si l'on préfère, le roman reste en équilibre sur le fil et laisse au lecteur le soin de choisir son interprétation .

« Peu de romans nous obligent plus directement, par exemple, à comprendre ce qu'est une famille, de quels liens elle est tissée. Comme peu de romans nous rappellent mieux le langage des choses, des rues, des maisons et des êtres. Ajoutez que jamais la langue qu'écrit Colette, si pure et si directe, ne dresse une barrière devant le lecteur, si simple qu'il puisse être : on se dit parfois que ce n'est pas un mince mérite » (André Ulmann, Messidor, 27 janvier 1939).

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En montant l’escalier Alice tâtait dans sa main la forme de la clef. « La même clef... Elle a toujours son anneau tordu, elles ne l’ont pas remplacée. » L’odeur de l’appartement, dès qu’elle referma la porte et qu’elle rejeta en arrière son petit voile de crêpe, la reconquit. Trente, quarante cigarettes quotidiennes, depuis des années, teignaient, tannaient l’atelier, ternissaient sa verrière oblique. Trente, quarante bouts de cigarettes consumées, écrasés dans la coupe de verre noir, témoignaient de l’habitude obstinée. « Et la coupe de verre noir est toujours là ! Ici, tout a été plus ou moins cassé, usé, détérioré, depuis trente ans. Mais la coupe noire est intacte. Qui donc a changé de parfum, ici ? Colombe ou Hermine ? »

Sans avoir besoin d’y penser, elle fit « ventre creux » pour passer entre la demi-queue du piano et le mur, et elle reprit contact d’une manière originelle avec le grand canapé, c’est-à-dire qu’elle s’assit en amazone sur le dossier capitonné, bascula et se laissa rouler sur le siège. Mais le petit étendard de crêpe qui pavoisait son chapeau de deuil s’accrocha à l’angle d’une partition et resta en route. Alice fronça le nez et le front d’un air excédé et se releva. Dans un placard-penderie aménagé sous la partie mansardée du studio, elle trouva tout de suite ce qu’elle cherchait  : un deux-pièces couleur moutarde, jupe unie et blouson en jersey imprimé de vert, qu’elle flaira  : « À qui ? À Hermine ? Ou à Colombe ? »... Elle quitta prestement sa veste et sa jupe noires, revêtit avec confiance la robe de jersey, tirant la fermeture-éclair, nouant à son cou l’écharpe du blouson. Les sœurs Eudes n’étaient pas jumelles, mais égales et ressemblantes par leurs grands beaux corps qui autrefois se servaient d’un costume pour deux, d’un chapeau pour trois, et d’une paire de gants pour quatre...

« C’est moche, ce noir ! » Alice rassembla ses vêtements, les enferma dans la penderie et chercha en vain des cigarettes. « À elles trois, elles ne pouvaient pas m’en laisser une, non ? » Elle se rappela que ces trois n’étaient plus que deux. Bizoute, la puînée, mariée par égarement, tournait des films documentaires, légèrement romancés, du côté des îles Marquises. Son mari prenait les vues, Bizoute mettait en scène une figuration indigène. À peine alimentés par un commanditaire que poursuivait la malchance, ils traînaient une misère ensoleillée, allaient de goélette en cargo, de « paradis océanien » en « île de rêve », comme en témoignait, sur le poêle froid, une feuille de carton accotée au tuyau, couverte d’instantanés photographiques  : Bizoute sur un atoll, Bizoute en paréo, les cheveux épars, et couronnée de fleurs de tiaré, Bizoute brandissant un poisson... « Elle est maigre, naturellement. Tout ça est affreusement triste... Si j’avais été là... Il a fallu qu’elle se marie, pendant que Michel et moi nous étions absents. Ça devait être un jour de buffet particulièrement vide, et de tabac en miettes au fond des poches. Une si belle Bizoute, attelée à un Bouttemy râpé... Idiote... »

Sur le bureau couturé, tavelé de petites brûlures rondes, Alice trouva la grosse boîte d’allumettes sous les ébauches de mélodie notées par Colombe. Elle secoua les petits matelas de cendre écrasés entre les feuilles de papier à musique, découvrit une cigarette, une seule, un peu crevée, et une pipe de merisier noir  : « La pipe de papa ! » Sa main épousait le fourneau de la pipe en forme d’œuf, qu’elle porta à ses narines. « Pauvre papa... » Deux petites larmes lui montèrent aux yeux, elle haussa l’épaule. « Il se repose. Plus de leçons de solfège, ni de piano. Il avait bien cru qu’il ne se reposerait jamais... C’est Colombe qui continue. »

Elle s’abandonna enfin au « toutounier natal », vaste canapé d’origine anglaise, indestructible, défoncé autant qu’une route forestière dans la saison des pluies. Un coussin vint à la rencontre de la nuque d’Alice. Son cuir était froid et doux comme une joue. Elle flaira le vieux maroquin tout imprégné de tabac et d’un parfum de chevelures et lui donna un petit baiser.

« Qui couche là-dessus ? Hermine, ou Colombe ? Mais à présent qu’elles ont tant de place, peut-être que personne ne dort plus sur le toutounier ?... » Elle plongea son avant-bras entre le dossier et le siège, explora toute la longueur du capitonnage, ramena du tabac pulvérisé, de la cellophane froissée en boule, un crayon, un comprimé d’aspirine, mais ne rencontra aucun pyjama roulé en boudin. Alors elle demeura immobile, écouta la fine averse qui criblait les vitres. « S’il ne pleuvait pas, je donnerais un peu d’air. Mais j’entends encore la pluie. Qui va rentrer la première, Hermine, ou Colombe ? »