Le train pour Varsovie

Le train pour Varsovie

-

Livres
92 pages

Description

Quarante ans après, deux survivants du ghetto de Varsovie reviennent dans la ville où leur existence a basculé. Les souvenirs se réveillent, et avec eux les aveux, les secrets. Par l'auteur de Dernier refuge avant la nuit, lauréate du prix du Premier Roman étranger, une œuvre hypnotique où l'amour et la sensualité éclairent un impossible et poignant retour en arrière.

Drapée dans un épais manteau, une toque de fourrure enfoncée sur la tête, elle regardait défiler les champs d'un blanc immaculé. Tiens, dit-elle en levant un doigt ganté, il y a un oiseau qui a oublié de partir vers le sud.
Assis en face d'elle dans le compartiment clos, il fumait son tabac noir, une grosse écharpe autour du cou. Ses cheveux blancs ondulés encadraient son visage tels ceux d'un prophète. Comme les Juifs, remarqua-t-il, qui ne sont pas partis tant qu'ils le pouvaient. Il retira un brin de tabac collé sur sa langue. Après, c'était trop tard. Ils auraient dû écouter les oiseaux. Crois-tu qu'on a fait mieux ? demanda-t-elle. On a fait ce qu'on a pu, lui répondit-il.









Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 février 2016
Nombre de lectures 7
EAN13 9782714473318
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
couverture

DU MÊME AUTEUR

Dernier refuge avant la nuit, Belfond, 2002, rééd. 2016 ; J’ai Lu (no 7475), 2004

GWEN EDELMAN

LE TRAIN
POUR VARSOVIE

Traduit de l’américain
par Sarah Tardy

image

Pour Jakov Lind

Le train pour Varsovie traversait le paysage enneigé. Le ciel blanc et immobile était suspendu au-dessus de la terre et une fine lumière pâle se reflétait sur le sol glacé. Les branches nues d’un arbre apparaissaient de temps en temps sous la neige. À un moment, ils aperçurent un oiseau aux ailes noires juché sur un rameau.

 

 

Drapée dans un épais manteau, une toque de fourrure enfoncée sur la tête, elle regardait défiler les champs d’un blanc immaculé. Tiens, dit-elle en levant un doigt ganté, il y a un oiseau qui a oublié de partir vers le sud.

 

 

Assis en face d’elle dans le compartiment clos, il fumait son tabac noir, une grosse écharpe autour du cou. Ses cheveux blancs ondulés encadraient son visage tels ceux d’un prophète. Comme les Juifs, remarqua-t-il, qui ne sont pas partis tant qu’ils le pouvaient. Il retira un brin de tabac collé sur sa langue. Après, c’était trop tard. Ils auraient dû écouter les oiseaux. Crois-tu qu’on a fait mieux ? demanda-t-elle. On a fait ce qu’on a pu, lui répondit-il.

 

 

Il tira le lourd rideau plissé et observa le monde extérieur de ses yeux noirs. Ce paysage gelé me rend mélancolique, dit-il. Il n’y a plus rien d’humain. Elle regarda dehors, la tête penchée, comme pour écouter. Je ne pensais pas, dit-elle, que je reverrais un jour ce paysage. Cette neige qui n’en finit pas. Quelle merveille. À croire que le monde tout entier est blanc et intact.

 

 

Elle essuya la buée du bout de son gant. Tout est gelé. Je me souviens de ça. Et de cette lumière pâle. Nos bottes fourrées et nos gants en daim. Nous allions faire de la luge dans les Jardins de Saxe. Quand tu en avais encore le droit, remarqua-t-il. Jascha, s’il te plaît, ne me gâche pas ce moment. Te le gâcher ? Ce ne serait pas plutôt les Autres qui te l’ont gâché ? Elle continua de regarder par la fenêtre. Au milieu de tout ce blanc, je ne pourrais pas dire où finit le ciel et où commence la terre, dit-elle.

 

 

Il s’escrimait à sortir un petit cendrier en métal inséré sous la fenêtre. Et pour quelle race d’oiseaux nous prennent-ils, en nous donnant ces cendriers minuscules ? maugréa-t-il, les sourcils froncés, pinçant les lèvres à mesure qu’il insistait. Tu vas finir par l’arracher, dit-elle. Mais il continua à tirer rageusement et le cendrier sortit soudain du mur, projetant du tabac et des cendres. Elle secoua la tête. Tu ne changeras jamais. Qu’ils ne viennent pas se plaindre si j’écrase mes mégots par terre, répondit-il, et son visage se durcit. Elle se pencha, ramassa le cendrier et le remit à sa place. Toujours aussi têtu et impatient, lui dit-elle. Comme quand tu étais Là-Bas.

 

 

À présent assis dans le compartiment glacé, il lui dit : Je suis très en colère contre toi. Je t’avais prévenue que je n’y retournerais pas. Tu m’as harcelé, tu m’as harcelé pour que j’y aille. Il releva le col de son manteau. Ils ne chauffent jamais, dans ces trains ? Rappelle-toi ce qui s’est passé dans le jardin d’Éden. Ève, qui l’a talonné jour et nuit pour qu’il croque la pomme. On connaît la suite. Cela fait bien longtemps que nous avons quitté le jardin d’Éden, rétorqua-t-elle. C’est notre dernière chance. Maintenant ou jamais. Mais pourquoi, pourquoi vouloir y retourner ? insista-t-il. Ce que nous avons vécu Là-Bas, ça ne t’a pas suffi ?

 

 

Dehors, le vent secouait les pins et la neige se soulevait en tourbillons poudrés. Regarde comme ces bouleaux sont maigres, observa-t-elle. On dirait qu’ils vont céder sous le poids de la neige, mais ils tiennent bon. Dieu a fait en sorte que les bouleaux de Pologne résistent à tout, dit-il. Il savait qu’en Pologne les bouleaux auraient la vie dure. Il n’y avait plus un seul oiseau, plus une seule feuille, répondit-elle sans quitter le paysage des yeux. Sinon, nous les aurions mangés. Tous les arbres, tous les oiseaux avaient fui de l’Autre Côté. Et à l’intérieur, il y avait nous. Prisonniers derrière ces grands murs. Toute la vie semblait se trouver de l’Autre Côté. J’ai rêvé d’arbres et d’oiseaux, Là-Bas et après. Ce ne sont pas toujours les mêmes rêves, et souvent les arbres et les oiseaux me parlent dans une langue qu’il me semble comprendre. Mais les feuilles finissent par tomber, une à une, et seules demeurent les branches nues. Elle haussa les épaules. C’est ça, l’hiver polonais.

 

 

Ils fumaient en silence. Ça fait presque quarante ans, dit-elle enfin. Elle ôta sa toque et passa ses doigts dans ses cheveux blonds. Il écrasa sa cigarette. Tu es toujours « bien », comme on disait Là-Bas. Tu as toujours l’air d’une Polonaise. D’où tiens-tu ces yeux bleus et ces cheveux de lin ? Un jour où il faisait chaud, ta grand-mère se serait-elle accouplée avec un Ukrainien ? Elle soupira. Tu me l’as déjà faite cent fois. Ah bon ? dit-il en riant. Donne-moi ta main, ma chérie. Laisse-moi l’embrasser.

 

 

De la vieille peluche de laine marron recouvrait les sièges et les petits appuie-tête blancs avaient jauni. Les ressorts grinçaient au moindre mouvement. Le lourd rideau de la fenêtre se balançait au rythme du train. Lilka fouilla dans son sac à main. Elle en sortit du rouge à lèvres et un petit miroir, puis se maquilla soigneusement. Après la guerre, dit-elle, j’ai trouvé un rouge à lèvres que quelqu’un avait oublié dans un train. Alors j’ai nettoyé le bout et je m’en suis mis. J’avais les lèvres d’un rouge éclatant. Quand je me suis vue, je n’en revenais pas : j’avais un air gai, festif. Je me suis dit que personne ne remarquerait à quel point mon visage était émacié, si je le portais constamment. Que personne ne remarquerait à quel point mes os ressortaient et mes joues étaient creusées. De nos jours, il y a des femmes – elles n’étaient pas nées à l’époque – qui cherchent à ressembler à ça. Elle secoua la tête. Pauvres folles. Qu’importe, soupira-t-elle, puis elle rangea son rouge à lèvres.

 

 

Les visages des gens affamés étaient devenus comme des masques, dit-il. Il écrasa sa cigarette pour en allumer une autre. Elle retira ses gants et l’imita. Jascha, s’il te plaît, fit-elle en fronçant les sourcils. Arrête de froncer les sourcils, ma chérie, répondit-il. Ça te donne l’air plus âgée.

 

 

Une épaisse fumée envahissait le compartiment. La lumière blanche du jour donnait aux volutes une teinte bleutée qui retombait sur eux en un brouillard vaporeux. Quand nous serons à Varsovie, dit Lilka, j’aimerais me promener dans les Jardins de Saxe. Les cygnes ne seront pas là par ce froid, mais tant pis… Avant, poursuivit-elle, soudain émue, mes parents m’emmenaient tous les dimanches dans les Jardins de Saxe. Mon père me prenait sur ses genoux après avoir donné du pain aux cygnes. Nous jouions à imiter les cris des animaux. Le chat, la souris, la vache, le canard. Et ton père était là, à miauler, cancaner, beugler, me racontait ma mère. Je lui disais qu’il allait te faire peur, tu étais si petite ! Mais toi, tu riais. Les joues de Lilka s’étaient mises à briller. Il me laissait le regarder quand il se rasait, dit-elle. Je devais avoir trois ou quatre ans. Il plongeait un doigt dans sa crème et m’en mettait une lichette sur le bout du nez en me chantant une petite chanson. « Par temps froid et par temps chaud, Rumpelstiltskin n’est pas manchot… »

 

 

Je connais l’histoire de Rumpelstiltskin, dit Jascha. Celui qui ne voulait pas que l’on devine son vrai nom. Comme les Juifs. Mais il a suffi qu’un jour, dans la forêt, il le prononce à voix haute pour que tout s’arrête, poursuivit-il en crachant des ronds de fumée dans l’air. Comme les Juifs.

 

 

Moi, dans les Jardins de Saxe, j’allais épier les couples cachés dans l’ombre des buissons, dit-il. Une fois, je me suis approché si près, attiré par un morceau de peau rose et luisante sous la jupe d’une fille, que le type m’a crié de dégager. La fille a relevé la tête en éclatant de rire. Elle a dit : Ce n’est qu’un enfant. Il veut seulement apprendre. Eh bien, qu’il aille apprendre ailleurs, a rétorqué l’homme en tirant la jupe de sa petite amie. Une seconde plus tard, il m’avait oublié et avait repris son affaire.

 

 

C’est comme ça que tu as appris comment on faisait les bébés ? Pas du tout, répondit-il. Je l’ai appris dans les pages de l’encyclopédie de mes parents que j’ai déchirées et emportées avec moi à l’école. Je faisais payer les copains pour pouvoir regarder. C’était technique, mais instructif. Mes parents ne se sont jamais aperçus de rien. À croire qu’ils ne consultaient jamais ces pages-là. Je les ai gardées avec moi jusqu’à ce que je parte de la maison. Enfin, à cette époque, j’étais déjà passé à autre chose. Combien de temps encore pourrais-je étudier des dessins anatomiques d’organes sexuels ? Et puis j’avais déjà vu la chose en vrai, à ce moment-là. Il laissa tomber son mégot par terre.

 

 

Les Juifs n’avaient pas le droit de mettre le pied dans les Jardins de Saxe, tu te rappelles ? demanda Jascha. Ni dans n’importe quel jardin, d’ailleurs. Elle se tourna vers lui. Pourquoi me dire cela maintenant ? J’étais là moi aussi, tu as oublié, peut-être ? Ach, Jascha, quand tu as décidé de gâcher quelque chose…, dit-elle. Tu le penses vraiment ? répondit-il. Londres, ce n’est pas chez moi, dit-elle.

 

 

Même après quarante ans, Londres m’est aussi étrangère que la face cachée de la lune. Le ciel m’est étranger. Les rues, les maisons, le paysage, la nourriture, les voix me sont étrangers. Et, par-dessus tout, les visages…

 

 

Jascha, l’implora-t-elle, je veux retourner chez moi. Il secoua la tête. Ma pauvre chérie, tu crois qu’aller là-bas va te ramener chez toi, comme avant ? Il se pencha et lui prit la main. Lilka, mon ange, dit-il. Prenons un chocolat et oublions tout ça. Donne-moi celui à la liqueur de cerise. Il tendit le bras. Et si c’était celui que je voulais ? répondit-elle d’un air taquin, en jouant avec ses cheveux. Allume-moi une cigarette, ajouta-t-elle. Une de mes cigarettes. Je ne veux pas de tes russes dégoûtantes. Moi, je les aime bien, dit-il. Elles me rappellent le tabac noir des mahorka que les Russes avaient rapporté à la fin de la guerre. Noir comme la nuit et dense comme de la poix. Il sortit pour elle une cigarette anglaise et la lui alluma. Mais j’ai fini par m’y faire. Et maintenant, je ne peux plus m’en passer.

 

 

Le train filait dans la neige, projetant des embruns blancs, dispersant une faune qui volait, sautait, courait sur son passage. Quel jour Dieu a-t-Il créé la neige ? demanda Jascha en regardant par la fenêtre. Le même que celui où Il a créé la Pologne, répondit Lilka. Il se pencha et lui toucha la joue. Quel amour tu es, lui dit-il.

 

 

Il sortit de sa poche une flasque en argent, cabossée et ternie. D’où tiens-tu ça ? demanda-t-elle. Il sourit. Elle était dans l’une de mes bottes que j’ai ressorties la dernière fois qu’il a neigé à Londres, il y a une vie de ça. Fais voir, dit-elle en tendant la main. Laisse-moi boire d’abord, ma chérie. Il prit une longue rasade avant de lui donner la flasque. Elle la regarda fixement. Jascha, ça vient de Là-Bas.

 

 

Je l’ai trouvée dans un appartement vide, dit-il. Ils n’allaient pas revenir. Pourquoi ne l’aurais-je pas prise ? Pour la laisser aux Allemands ou aux Ukrainiens ? Je l’avais tout le temps sur moi. Grâce à elle, j’avais l’impression d’être encore en vie. Grâce à ce qui était à l’intérieur, tu veux dire. Non, répondit-il. Je parle de la flasque, vraiment. Elle la souleva avec précaution et la lui rendit. Ça fait drôle de voir ça après tout ce temps. Une relique d’une autre vie. Il la regarda. C’est ce dont j’essayais de te parler, ma chérie. Une autre vie. Tu n’en retrouveras pas le chemin. Dieu seul sait pourquoi nous allons là-bas, ajouta-t-il. Tu ne crois pas que nous en avons déjà eu assez ?

 

 

Jascha regardait fixement par la fenêtre. Quand Dante était en exil, dit-il, ce qui lui manquait le plus était le goût du pain de chez lui. Il n’y avait pas de sel dans le pain de Toscane. Pour Dante, le pain de l’exil était insupportable, bien trop salé. Ça le rendait malheureux comme les pierres. Jascha lui tendit à nouveau la flasque. Prends une gorgée, ma chérie. Prends-en deux. Crois-tu que tu es la seule à rêver de chez toi ?

 

 

Elle accepta la flasque et but. Les eaux de l’oubli, dit-elle en s’essuyant la bouche avec un mouchoir en dentelle blanche. Il lui sourit. Regarde-toi. D’où tiens-tu ces manières ? On dirait une comtesse polonaise.

 

 

Il fait un froid de canard là-dedans. Ils ne pourraient pas chauffer ces trains ? dit-elle. Regarde, et elle pointa du doigt le petit nuage qui s’élevait devant sa bouche. Ce sera pire quand nous aurons passé la frontière polonaise, remarqua-t-il. La température va chuter, nos cheveux vont geler. Laisse-moi venir à côté de toi, murmura-t-elle.

 

 

Le jour déclinait, les maigres bouleaux disparaissaient dans les ombres. L’obscurité gagnait le compartiment. Je me souviens de ça, dit-il. La nuit polonaise qui tombe, l’hiver, à 3 heures de l’après-midi. Nos parents à la fenêtre nous criaient de rentrer, mais nous restions dans la pénombre à jouer aussi longtemps qu’on le pouvait. Il n’y avait pas de couvre-feu, à l’époque. Pas de murs non plus. Il n’y avait que nos fichus parents qui nous empêchaient de rester jouer toute la nuit. Quand on sera grand, pensait-on, on sera libre. Ah, qu’est-ce qu’on en savait ?

 

 

Tu ne parles jamais de tes parents, dit-elle. Non, répondit-il sèchement. Je n’y arrive pas.

 

 

Il roula une cigarette et souffla des ronds de fumée dans le compartiment confiné. Les nappes vaporeuses se balançaient sur place avant de se dissiper. Le ciel était gris et couvert, le jour où je suis arrivé à Londres, dit-il. La traversée avait été agitée. Les mouettes criaient au-dessus de l’eau noire, le mal de mer avait rendu les passagers tout pâles. Il y avait une lune maladive accrochée dans le ciel de minuit, et le bateau s’est approché du quai en rondins de bois pourris. Sous mon bras, je portais mon manuscrit écrit sur du papier de boucher cireux, tenu par de la ficelle de cuisine. Il aurait pu y avoir un morceau de bavette à l’intérieur, une jambe, un cou. Au lieu de ça, c’était un paquet de mots, écrits tout petit pour économiser de la place.

 

 

Nous sommes descendus à quai. Il y avait des hommes en vieil uniforme, aux visages marqués et tirés, qui mangeaient une sorte de pain mou. Plus rien n’avait de couleur. Où est-ce que j’ai atterri ? C’est ici que mes errances prennent fin ? Sur cette île grise et lugubre ? Je ne voulais plus descendre du bateau. J’avais commis une erreur. Je ne pouvais pas vivre dans un endroit pareil. Surtout sans toi. Mais tu avais disparu.

 

 

Une fois installé à Londres, les mots se sont déversés de moi. Je ne pouvais pas dormir. Je travaillais jour et nuit. Et chaque jour, je marchais plusieurs kilomètres pour voir si j’avais reçu une réponse au petit papier que j’avais accroché sur le panneau de l’Organisation internationale des réfugiés. Je n’avais pas les moyens de prendre le bus, et mes chaussures me faisaient mal aux pieds. Alors je les enlevais. J’attachais mes lacets et je les pendais à mon cou, puis je traversais les rues de Londres, pieds nus. Le désert de Londres. Ma quête pour te retrouver avait presque quelque chose de biblique. Était-il possible que tu ne sois plus ? Ne parlons pas de ça maintenant, dit-elle.

 

 

Nous nous étions mis d’accord, continua-t-il. Mais tu n’es pas venue. Arrête, Jascha, répondit-elle. Ça ne s’est pas passé comme ça.

 

 

Quand je suis arrivée à Londres à la fin de la guerre, dit Lilka, j’étais à bout de forces. C’était à peine si je pouvais bouger les bras et les jambes. Je me suis retrouvée au milieu de gens que je ne comprenais pas. Je parlais pourtant bien l’anglais, mais impossible de comprendre quoi que ce soit. Ni les mots, ni les gestes, ni les expressions des visages. Ces gens blafards, sans couleurs, étaient-ils heureux ou tristes, en colère ou en extase ? Qui aurait pu le dire ? J’étais totalement déboussolée, perdue dans cette masse atone. Sur cette île grise, tout était pareil.

 

 

J’avais envie de les secouer. Oui, madame, non, madame, me disaient-ils avec un sourire, et mon cœur se serrait devant leurs politesses, leurs gentillesses qui ne voulaient rien dire. Où est-ce que j’ai atterri ? me demandais-je. Et la nuit, je rêvais d’endroits où les gens riaient et criaient, levaient le poing, jetaient les mains en l’air et gémissaient de plaisir. Tout était aussi fade que le poisson blanchâtre qu’ils mangeaient partout dans les pubs et les tavernes. J’étais coupée de toutes les couleurs, de tous les sons de la vie telle que je la connaissais. Comment vivre ? Sa poitrine se soulevait et s’abaissait. Il la scruta de ses yeux sombres. Peux-tu me le dire ?

 

 

Il écrasa sa cigarette. À une certaine époque, j’ai cru moi aussi que j’y retournerais. Mais j’ai vite compris à quel point mon désir était absurde. Ne sais-tu pas, dit-il, que les sages nous conseillent de ne jamais regarder dans le fond d’un abysse que nous avons franchi ? Souviens-toi de la femme de Loth lorsqu’elle a regardé derrière elle. La pauvre a été transformée en colonne de sel. Elle n’a plus été bonne qu’à se faire lécher par les cerfs.

 

 

Lilka fouilla dans son sac à main et en ressortit une poignée de chocolats emballés individuellement. Elle les lui offrit. Prends, dit-elle. Elle lui ébouriffa les cheveux tandis qu’il se penchait pour choisir. Tu sais que je n’aime pas qu’on me caresse la tête, lui dit-il sèchement. Je ne suis pas un chien.

 

 

Il y eut un coup à la porte et ils se raidirent. Un petit homme voûté, à l’uniforme trop grand, fit coulisser le panneau du compartiment. Son visage était fripé, son crâne caché par des mèches pâles. Meine Damen und Herren, dit-il. Il désigna son petit chariot à pâtisseries, visiblement rassies, posées sur des napperons blancs. Lilka se pencha vers lui. Celle-ci, dit-elle en allemand. Celle au chocolat. Elle sourit gentiment. Et un chocolat chaud. Le petit homme déposa le gâteau dans une assiette, plaça une fourchette à côté. Le glaçage de l’éclair avait l’air poussiéreux.

 

 

Ce train, je l’appelle le Siberia Express, dit l’homme en réarrangeant ses pâtisseries. Il est à peine chauffé. On m’oblige à porter cet uniforme fin comme du papier à cigarettes. Sans manteau ni écharpe. Il secoua la tête. Quand je rentre chez moi, je suis transi de froid. Il versa le chocolat chaud. Avant, c’était ma boisson préférée, ajouta-t-il. Maintenant, c’est le cognac. Et pour vous, monsieur ? Un café et un croissant aux amandes, répondit Jascha en anglais. D’où venez-vous, si je puis me permettre ? demanda l’homme. Jascha plongea une main dans sa poche et sortit son portefeuille. Ça fait combien ? demanda-t-il brusquement. L’homme lui donna le prix en anglais, semblant pressé de partir à présent, et tout en leur disant merci il referma rapidement la porte.

 

 

Pourquoi tu as fait ça ? lui dit-elle. C’était juste une question. Pourquoi te comportes-tu comme ça ? Je ne supporte pas cet accent berlinois, rétorqua-t-il. Et je suis fatigué que tout le monde me demande d’où je viens. On te le demande tout le temps, dit-elle. Partout où tu vas. Elle prit une petite gorgée de son chocolat. Il est tiède. Elle mordit dans son gâteau. Et ça, c’est dur comme de la pierre. Tu t’attendais à quoi ? demanda-t-il.

 

 

Les champs enneigés étaient tapis dans l’ombre, une lamelle de lune pâle se levait sur la neige. Je meurs de faim, dit-il. Elle se brossait les cheveux. Je vais nous commander du gibier. Avec de la vodka polonaise pour le faire passer. Ma chérie, ce n’est pas l’hôtel Bristol, lui répondit-il. Mais je t’emmènerai manger du gibier à Varsovie. Maintenant que je peux.

 

 

Crois-tu que le wagon-restaurant est ouvert ? demanda-t-elle. Elle sortit un autre chocolat de son sac. Je meurs de faim, murmura-t-elle. Qu’est-ce qu’on va prendre ? Dis, qu’est-ce qu’on va prendre ? lui demanda-t-il. Du chou avec des pierogi, des latkes et du pâté de foie, des pommes de terre rôties et du canard qui ruisselle de gras, noyé dans de la sauce aux cerises. On nettoiera l’assiette avec du pain noir, et puis on finira par une forêt-noire. Quoi d’autre encore ? Elle sourit. Un vrai régal. Jascha, dit-elle gaiement, nous allons faire un festin. Un festin dans les ruines, répondit-il. Jascha ! Non, ma chérie, dit-il, juste un festin.

 

 

Ils mirent leurs toques de fourrure et reboutonnèrent leurs manteaux. Il glissa une main sous son bras. Viens, ma chérie, dit-il, laisse-moi t’escorter. Maintenant, même les Juifs ont le droit de dîner dans les voitures de première classe.