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Le traîneau abandonné

De
449 pages
Des grands-parents héros des guerres de Vendée. Un père d'origine vendéenne exilé de l'autre côté de l'Atlantique. Une mère indienne. Dans un Canada convoité par Français et Anglais, Vendé mène la vie sauvage de trappeur. Ami des indiens algonquins et plus particulièrement du village d'Ours Gris, il apprendra les rudiments de leurs coutumes et de leur langue. Attiré par Fleur de Lune, une fille de la tribu, il l'épousera et vivra avec elle, chassant et piégeant les animaux à fourrure, dans sa cabane au bord du lac. Mais la cupidité et la vengeance de leurs semblables amèneront le malheur dans leur vie de félicité. Malgré l'intervention d'un loup reconnaissant, Vendé verra sa vie bouleversée.
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2 Titre
Le traîneau abandonné

3DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS LE MANUSCRIT
L’enfant de l’espoir, Roman, 2007. Titre
Marc Terrade
Le traîneau abandonné

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01140-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304011401 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01141-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304011418 (livre numérique)

6 . 8 1

1
L’été touchait à sa fin. Depuis deux mois, la
douceur relative des températures avait déstabi-
lisé la glace et la débâcle avait touché les terres
du Grand Nord, là-haut, au-dessus du cercle
polaire. L’océan arctique s’était d’abord craquelé
timidement, puis les crevasses ouvertes dans
son flanc s’étaient agrandies. La couche glaciaire
s’était alors lentement désagrégée. D’énormes
blocs s’étaient détachés en autant d’icebergs
tant redoutés des rares navires qui
s’aventuraient dans ces régions inhospitalières.
Il fallait posséder une sacrée dose d’héroïsme
pour oser pénétrer dans ces eaux traîtresses par-
semées de blocs de toutes dimensions. Le navi-
gateur intrépide devait se méfier de tous ces
pièges et si le gros iceberg demeurait visible, les
petits blocs de glace glissant sans bruit à la sur-
face de l’eau échappaient souvent à l’attention
du marin. Les coques en bois se retrouvaient
alors éventrées par des aiguilles et des lames
tranchantes comme l’acier. La voie d’eau ou-
verte dans le flanc du navire causait sa perte et
9 Le traîneau abandonné
la température très largement négative de l’air et
de la masse semi-liquide venait à bout du marin
le plus vigoureux. Combien furent-ils ces intré-
pides à terminer là leur voyage ? Ils partaient,
confiants, un jour de grand beau temps et ve-
naient rejoindre leurs ancêtres dans le froid, le
brouillard, la neige et le blizzard, loin de toute
terre habitée, au dénuement proche de l’irréel.
Le pack se solidifiait à nouveau lentement,
inexorablement. Les brèches ouvertes sur sa
surface se refermaient sous l’effet de la baisse
des températures qui avoisinaient les -15° en
cette fin d’été. L’automne serait pratiquement
inexistant, juste quelques jours, tout au plus une
semaine. Brutalement, le thermomètre descen-
drait vers les -30°, figeant tout en une immobili-
té forcée. La surface des lacs, mers et océans
allait bientôt se solidifier. Le froid serait si in-
tense que les rides et les vagues de l’eau seraient
instantanément pétrifiées en une immobilité
chaotique donnant un relief inhabituel à ces
surfaces d’ordinaire si planes. Les animaux et
les rares humains osant s’aventurer dans ces ré-
gions hostiles n’auraient plus à faire de longs
détours pour se rendre à destination. Tout de-
viendrait praticable. Impossible de distinguer la
terre ferme de la surface gelée des lacs ou de
l’océan dont la couche de glace, inégale en
épaisseur, serait capable, par endroits, de sup-
porter des poids considérables. Et le vent cin-
10 Le traîneau abandonné
glant ponctuerait de ses mugissements ses as-
sauts contre la nature. Le vent, cet éternel
sculpteur, façonnerait des congères en forme de
tours magiques spiralées autour des troncs des
mélèzes ou des épinettes, recouvrirait d’un tapis
épais de neige froide la moindre aspérité don-
nant des formes quasi humaines et inquiétantes
à tout ce qu’il envelopperait dans les plis de son
manteau hivernal. La neige fuirait en longs
tourbillons pressés devant son souffle ravageur.
Hors d’haleine, la fine poussière blanche se po-
serait enfin, exténuée, sur le sol, recouvrant le
pays tout entier sous une couche de poudreuse,
masquant les trous de glace, les inégalités du
sol, et rendant tout uniformément plat. Seuls,
dans les endroits protégés du vent, des blocs de
glace s’enchevêtreraient, laissant parfois dépas-
ser de dangereuses lames vives et coupantes
comme des poignards.
C’est le royaume des animaux sauvages. Une
loi implacable qui fait mourir les plus faibles au
profit des plus forts. C’est le spectacle incessant
de la lutte pour la survie. Lutte contre les élé-
ments mais également lutte contre les sembla-
bles, chacun essayant de tuer l’autre, pour as-
souvir sa faim. La nature ne fait pas de senti-
ments mais elle sait doser les besoins de cha-
cun. Si elle devait être le seul chef d’orchestre
de la sélection, aucune race ne serait jamais me-
nacée. Un juste équilibre demeurerait perma-
11 Le traîneau abandonné
nent afin que la terre ne se trouve pas dépeu-
plée subitement d’une espèce, mettant ainsi les
autres en péril. Si une espèce devait disparaître à
jamais, son prédateur, ne trouvant plus de gibier
pour se nourrir, menacerait un jour de
s’éteindre à son tour et le cercle infernal conti-
nuerait sa rotation, exterminant les ethnies ani-
males les unes après les autres et la terre ne se-
rait, alors, qu’un immense désert, sans âme qui
vive.
Mais pour l’heure, Dame Nature surveillait sa
parfaite harmonie et sur ce jeune continent, les
plateaux de la balance céleste demeuraient hori-
zontaux. Les petits rongeurs servaient de repas
au carcajou, l’orignal et le bison faisaient les
beaux jours du loup et l’ours, s’il préférait les
mets sucrés, les jeunes bourgeons et les baies
printanières, ne dédaignait pas, en période de
disette, les restes des autres prédateurs. Tout
semblait paisible et dans l’ordre établi des cho-
ses en ces régions à l’aspect rébarbatif.
C’était la fin de l’été dans les terres du nord-
est. Les mousses et les lichens commençaient à
prendre une teinte jaunâtre qui ne tarderait pas
à virer au roux avant que la neige ne les recou-
vre entièrement. Les animaux, sentant la venue
de l’hiver, vivaient intensément les quelques
jours de cet automne pour profiter des pâles
rayons d’un soleil qui, déjà, déclinait au fur et à
mesure que le temps s’écoulait. Les orignaux,
12 Le traîneau abandonné
les caribous et les wapitis traversaient leur pé-
riode de rut, appelant les femelles en des bra-
mes gutturaux. L’ours stockait dans son corps
toutes les calories nécessaires au passage som-
nolent de l’automne au printemps suivant tandis
qu’une multitude de petits animaux se préparait
activement à affronter l’hiver. Partout, dans les
lambeaux de neige adhérant encore au sol
boueux, ce n’était que traces de menus gibiers à
fourrure, martres, hermines, putois et celles du
diable en personne, de l’ennemi exécré de tous
les hôtes de la forêt : le sanguinaire carcajou
l’animal le plus redouté car sans pitié malgré sa
relative petite taille.
Dans ces immensités désertes, une multitude
de rivières, torrents, fleuves et lacs demeuraient
autant de pièges quand, pendant la saison
froide, la glace les emprisonnait et que la neige
les recouvrait les dérobant à la vue de qui-
conque oserait s’aventurer jusqu’ici. Il n’était
pas rare qu’un orignal ou un ours, tout occupé à
sa chasse, ne tombe par inattention dans une
crevasse ou que la couche gelée cède sous le
poids d’un caribou ou d’un bison. La nature ne
se faisait pas clémente. Aucun secours n’était
envisageable sous ces latitudes inhabitées. Les
congénères du malheureux ne pouvaient
qu’assister, impuissants, à l’agonie du naufragé
dont les forces s’amenuisaient peu à peu. Il se
débattait, tentait d’échapper à la mort, mais le
13 Le traîneau abandonné
froid intense qui régnait ainsi que la tempéra-
ture de l’eau avaient bientôt raison de sa véloci-
té. C’était la loi de la nature. Résigné, le reste du
troupeau continuait sa route, abandonnant son
compagnon.
La rivière qui traversait cette région rude
n’était qu’une suite de gorges et de défilés où le
courant accentuait sa force et sa vitesse. Puis, le
flot impétueux donnait naissance à des endroits
plus larges où l’eau s’écoulait lentement et pre-
nait ses aises, abandonnant dans les minuscules
anses les fragments de terre, rocs et troncs char-
riés depuis la haute montagne. Enfin, soudain
débarrassé d’une partie de ses débris, le flot
s’accélérait à nouveau pour redevenir furie dans
de nouvelles passes, de nouveaux étrangle-
ments, avant de basculer en chutes vertigineu-
ses où se brisait une dernière fois tout ce qu’il
entraînait avec lui. Puis, le torrent devenait ri-
vière plus calme et allait alimenter un torrent
plus important venu de l’ouest. De nombreuses
lieues plus loin, les deux cours d’eau rassemblés
rejoignaient un immense fleuve qui prenait
naissance dans un lac large comme une mer in-
térieure. Il serpentait pendant des milliers de
lieues au pied des montagnes abruptes avant de
se jeter au pays des glaces et de la banquise,
dans une mer chaotique en été et entièrement
gelée l’hiver venu, là-haut, bien au-dessus du
cercle polaire arctique
14 Le traîneau abandonné
Les humains n’étaient pas légion dans cette
immensité glacée. Mis à part les rares trappeurs,
chasseurs de fourrures ou coureurs des bois, il
n’y avait rien d’autre que les animaux au pou-
voir d’adaptation suffisamment développé pour
leur permettre de croître et se multiplier. Sur
une grande partie du pays, la taïga avec ses mé-
lèzes, ses épinettes, ses érables, ses hêtres, ses
bouleaux au tronc blanchâtre et ses sapins
Douglas monumentaux abritait tout ce peuple
animal qui vivait en harmonie avec la nature et
qui se déchirait entre espèces pour de simples
raisons de survie. Plus au nord, la toundra de
lichens, mousses et végétation basse marquait la
frontière avec le pays glaciaire, royaume des
ours polaires et des peuples de la banquise.
C’était un autre monde. A perte de vue, la glace
qui ne fond jamais, la clarté glauque du jour po-
laire qui n’en finissait pas et la nuit intermina-
ble. C’était ici, dans ce pays balayé par des vents
glaciaux soufflant en bourrasques quasi ininter-
rompues que vivait un peuple de chasseurs
d’ours blancs et de phoques, un peuple de pê-
cheurs aux coutumes inconnues du reste de
l’humanité, peu d’hommes s’étant risqués à
s’aventurer jusqu’ici.
La neige d’automne était tombée en abon-
dance depuis trois jours et trois nuits. Une
épaisse couche molle recouvrait la forêt. Les
épinettes, mélèzes et autres épicéas avaient re-
15 Le traîneau abandonné
vêtu leur parure hivernale. Le cœur même de la
forêt avait blanchi. Le vent violent qui avait
soufflé en rafales avait poussé les flocons jus-
qu’au pied des arbres, drapant la moindre végé-
tation d’un voile vaporeux. Descendant à toute
vitesse des montagnes proches, la rivière tumul-
tueuse charriait des eaux boueuses qui tran-
chaient avec la blancheur des berges. Le cou-
rant impétueux entraînait avec lui des quantités
prodigieuses de débris de toutes sortes. Il y
1avait là, pêle-mêle des spruces , des rochers dé-
tachés des rives plus en amont, des lambeaux de
végétation arrachés aux berges lors de passages
dans les défilés et les gorges de la montagne, là
où la rivière prenait timidement sa source en un
filet insignifiant avant de devenir cet indompta-
ble déferlement dont le mugissement emplissait
toute la vallée de son grondement sourd. La
puissance de la nature toute entière était trans-
posée dans ce paysage grandiose autant
qu’effrayant. D’abord l’immensité de la forêt
hostile à bien des égards, puis celle des terres
désertiques plus au nord, le tout enveloppé dans
une atmosphère glacée. Et puis ce torrent qui
semblait vouloir tout emporter sur son passage
et contre lequel, nul ne pouvait rien tant sa vi-
gueur restait superbe et indomptable.

1 Epicéa d’Amérique du Nord. Bois de cet arbre
16 Le traîneau abandonné
La neige d’automne était tombée en abon-
dance depuis trois jours et trois nuits. Sur les
berges instables de la rivière, des empreintes
multiples démontraient une activité débordante.
Plus nombreuses, les traces caractéristiques de
loups étaient nettement visibles : quatre doigts
largement imprimés dans la neige sur les cinq
que possédaient les membres antérieurs. Le
cinquième avait, en effet, régressé et ne consti-
tuait qu’un ergot qui ne s’appuyait pas sur le sol.
Les pattes postérieures, quant à elles, ne por-
taient que quatre doigts. Une horde était arrivée
sur la berge de la rivière qui, à cet endroit, s’était
élargie et assagie. La troupe avait longtemps hé-
sité : les traces se mêlaient, se croisaient, allaient
puis revenaient marquant ainsi la perplexité des
animaux face à la masse liquide qui leur barrait
le chemin.
Les loups s’étaient agglutinés à un endroit où
la rivière présentait un calme tout relatif. Si l’eau
paraissait paisible, les loups savaient bien, par
instinct et parce que nombre d’entre eux avaient
été victimes de leur confiance face à une tran-
quillité factice, que, sous la nappe quasi dor-
mante, se cachaient d’imprévisibles tourbillons
qui entraînaient par le fond le nageur le plus
aguerri. Leur sixième sens leur avait ordonné la
prudence mais leur instinct de chasseur les avait
poussés de l’autre côté. Après maintes allées et
venues, ils étaient entrés dans l’eau glacée et,
17 Le traîneau abandonné
serrés les uns contre les autres pour s’épauler,
ils avaient commencé leur traversée. Le museau
tendu hors du flot, ils avaient nagé avec vivaci-
té. Louvoyant pour éviter les fragments de bois
entraînés par le courant, ils avaient agité leurs
pattes avec frénésie, impatients d’atteindre
l’autre rive. Quand ils avaient pris pied sur la
berge opposée, ils s’étaient ébroués vigoureu-
sement afin que la glace ne vînt solidifier leur
fourrure la rendant moins protectrice et étaient
entrés dans la forêt en galopant, sans un regard
vers l’arrière.
18
2
Si la majeure partie de la horde réussit à pas-
ser sans encombre le lit de la rivière et gagna
immédiatement le couvert des arbres, l’un
d’entre eux eut moins de chance que ses congé-
nères. Il était le dernier de la troupe et aucun de
ses compagnons ne prêta attention à lui. Quand
il entra dans l’eau, hésitant et un tantinet an-
xieux, il commença à nager. Mais bien vite, il se
désolidarisa du reste de la bande et se trouva
emporté par le courant pourtant peu vif à cet
endroit. Il se rendit bien vite compte qu’il déri-
vait. Il nagea avec l’énergie du désespoir. L’eau
était glacée et sa fourrure commençait à geler.
Les tourbillons où l’eau s’engouffrait comme
dans un entonnoir étaient autant de pièges aux-
quels il devait veiller. Il ne put hurler et ne put
que constater que ses semblables ne voyaient
même pas sa situation dramatique. D’ailleurs, ils
avaient atteint l’autre rive et s’enfonçaient déjà
dans la profondeur de la forêt. Tout semblait
perdu pour lui. La glace de sa fourrure
l’alourdissait. Il peinait de plus en plus. Ses pat-
19 Le traîneau abandonné
tes s’agitaient sous l’eau dans un rythme qui se
ralentissait avec la fatigue. Plutôt que de pro-
gresser dans sa traversée, il dérivait de plus en
plus vers l’aval. Il tenta de garder la tête hors de
l’eau, mais les remous étaient tels que des pa-
quets d’eau glacée emplissaient sa gorge, en-
traient dans ses oreilles et ses narines. Il respi-
rait avec de plus en plus de difficulté et sentait
ses forces s’amenuiser. Sa vie s’enfuyait, son
instinct le lui faisait pressentir. Cependant, Il ne
s’avoua pas vaincu et redoubla d’efforts. Il ten-
tait de survivre et, malgré une constitution ro-
buste, il sentait confusément qu’il n’était pas de
taille. En un éclair, il revit son existence défiler
devant ses yeux : sa naissance dans les monta-
gnes du Yukon, l’apprentissage de la vie entre
deux parents attentionnés, la chasse, les tueries,
le plaisir de la chair chaude, sanguinolente et
encore palpitante au sein d’une meute atta-
chante et protectrice. Et puis le grand voyage
qui l’avait mené jusqu’ici. Il avait quitté sa
meute et ses parents à la recherche d’une louve
et d’un terrain de chasse pour une horde qu’il
ne mènerait jamais.
Un paquet d’eau plus important emplit à
nouveau sa gueule. Il tenta une nouvelle fois de
lutter sans véritablement y croire. Ses yeux ne
percevaient plus rien du décor qui l’entourait. Il
ne captait plus aucun son. Il perçut, à cet ins-
tant, que tout allait bientôt se terminer. Il se
20 Le traîneau abandonné
sentit las, très las. Il n’avait plus de force. Il
ferma les yeux et se laissa aller avec délices à
cette torpeur qui envahissait peu à peu son
corps. Ses pattes cessèrent de s’agiter et ce ne
fut bientôt qu’un paquet de poils inerte que la
rivière en furie charria vers l’aval.
Inconscient, à la limite de la mort, il ne sentit
pas le lasso habilement lancé qui enserrait son
cou. Il ne perçut pas la traction exercée sur la
corde pour le tirer hors de l’eau. Il ne ressentit
rien, pas plus les bras vigoureux qui le hissèrent
sur la rive que la corde que l’on desserrait. Il ne
se rendit pas compte qu’une main secourable
secouait la gangue de glace qui emprisonnait sa
fourrure et qu’il était recouvert d’une chaude
couverture de peau avant d’être jeté sur les
épaules d’un homme qui le transporta loin de la
rivière meurtrière. Il arpentait déjà les corridors
de la mort. Ce monde n’était plus le sien et l’au-
delà ne lui appartenait pas encore. Il naviguait
entre les deux, ballotté par l’amplitude des pas
de son sauveur dont l’onde de marche se réper-
cutait dans son corps meurtri.
Il avait sombré dans une semi-mort vivante.
Son rythme cardiaque avait considérablement
faibli. Il n’était plus capable de la moindre réac-
tion. Il se laissait porter, dodelinant de la tête
sur l’épaule gauche de l’homme, le ventre en-
tourant la nuque de son sauveur et l’arrière-train
ballottant au creux de son épaule droite, les pat-
21 Le traîneau abandonné
tes postérieures et antérieures maintenues soli-
dement par des mains vigoureuses, vigueur per-
ceptible même au travers des gants en peau de
rat musqué les protégeant du froid mordant de
l’arctique.
La torpeur qui avait gagné tout son être le
rendait insensible à tout ce qui l’entourait. Il se
laissait emmener, étranger à un avenir incertain.
La peau qui le recouvrait avait légèrement fait
fondre la glace qui raidissait sa fourrure. Sa tête
bourdonnait. Les sons lui parvenaient étouffés,
irréels, chimériques, inquiétants et rassurants
tout à la fois. Inquiétants car déformés à
l’extrême mais rassurants parce qu’ils attestaient
d’une parcelle de vie dans ce corps meurtri que
les saccades des pas de l’humain rendaient dou-
loureux à chaque enjambée pourtant féline.
22
3
L’homme se prénommait Vendé. C’était un
trappeur, un de ces coureurs des bois dont
l’activité essentielle se résumait à la chasse, à la
trappe. Il vivait de cette profession. Ses victimes
étaient constituées par tout ce qui portait peau
ou fourrure digne d’intérêt : martre, loutre, ours
brun, loup, carcajou, lièvre polaire, lapin des
neiges. Tout ce qui pouvait valablement faire
l’objet d’un paiement ou d’un troc devenait sa
proie.
La chasse était tout un art : d’abord, il fallait
tuer l’animal en prenant garde de ne pas trop
endommager la fourrure sous peine de voir sa
valeur diminuer considérablement. S’il y avait
coup de feu, il devait être d’une précision telle
que la balle atteigne son but au premier coup.
Les trappeurs étaient tous d’habiles tireurs mais
également des hommes dotés d’une bonne dose
de bravoure. Nombreux étaient ceux qui préfé-
raient anéantir leurs proies au poignard, dans
des corps à corps particulièrement intenses. La
plupart du temps, ils tournaient à l’avantage du
23 Le traîneau abandonné
chasseur qui s’en sortait avec quelques blessu-
res, mais parfois, c’était la bête qui avait le des-
sus. Les dents acérées du loup ou du carcajou
n’offraient aucune alternative, pas plus que les
griffes meurtrières de l’ours qui pouvaient tout
aussi bien labourer les corps ou broyer dans ses
pattes puissantes les membres les plus vigou-
reux. Alors, il fallait savoir faire marche arrière
et battre prudemment en retraite devant de tels
arguments.
Ces jours là, le chasseur se rabattait sur les
orignaux, les caribous, les wapitis ou les bisons
dont la peau présentait un intérêt commercial
moindre mais dont la chair ferme, après avoir
été fumée pour la conservation, et placée sur
des supports de bois à claire-voie, hors
d’atteinte des bêtes sauvages, serait vite conge-
lée par la température négative et permettrait
l’approvisionnement en viande.
Vendé Borchoux avait été prénommé ainsi
par Antoine, son père, en hommage à des
grands-parents qu’il n’avait jamais connus. Lui
était né ici, au Canada et n’avait jamais vu autre
chose que ces terres vierges dont les recoins
n’étaient pas tous explorés. Mais il savait que les
origines de sa famille se situaient là-bas, de
l’autre côté de l’océan, en France.
Son père était né dans une misérable chau-
mière du pays vendéen, dans une France dévas-
tée et sous la coupe d’une justice expéditive qui
24 Le traîneau abandonné
pratiquait la chasse aux sorcières. Devenue ré-
publicaine, la France menait la vie dure aux an-
ciens royalistes et la Vendée était, pour la quasi
totalité de son peuplement, favorable à une
monarchie. Elevé avec courage par sa mère qui
lui avait inculqué les principes moraux et reli-
gieux auxquels elle croyait plus qu’en ses sem-
blables, il avait acquis une maturité précoce et
avait voulu rejoindre les bandes révoltées qui se
formaient ça et là dans l’ouest de la France.
Mais la désorganisation manifeste de cette gué-
rilla, l’absence de chefs responsables et aguerris
et le manque de coordination des différents
groupuscules armés l’avaient fait renoncer. Elle
était loin la grande armée royaliste et chrétienne
de ses parents. Fuyant un pays bouleversé par
les tensions politiques en proie aux multiples
révoltes vouées à l’échec, il avait dit au revoir à
sa mère vieillissante et s’était installé, peu après
sa majorité, au Canada. Il n’avait jamais revu sa
génitrice, morte, seule, quasi abandonnée par
tous ses êtres chers. Il avait voulu la faire venir
dans ce nouveau monde aux perspectives allé-
chantes. Il n’en avait pas eu le temps. Il avait
appris son décès lors des préparatifs de son
voyage en France. Il ne savait même pas où elle
était ensevelie et n’avait pas eu le cœur de reve-
nir dans sa patrie d’origine.
Il avait fait fortune dans le commerce des
peaux. Côtoyant la plupart du temps les indiens
25 Le traîneau abandonné
algonquins, il s’était pris d’amour pour Flèche
d’Argent, une fille de leur tribu. Malgré les réti-
cences parentales de l’heureuse élue, il l’avait
épousée et elle était venue vivre avec lui dans la
grande ville où il avait tenté, sans y réussir en-
tièrement, d’en faire une femme rompue aux
habitudes de la grande civilisation. Loin de son
peuple, elle était restée une fille de la neige, du
froid, des courses dans les bois, de la chasse,
une fille plus à l’aise un coutelas au poing, chas-
sant l’ours, qu’une ombrelle à la main courant
les salons. Elle n’aimait pas ces réceptions qui
s’étiraient sans fin où elle s’apercevait qu’elle
focalisait tous les regards curieux qui la met-
taient mal à l’aise. Alors, elle s’échappait parfois
de ces murs pour courir sans but dans la forêt,
délivrée du carcan mondain et heureuse de sen-
tir sur sa peau la lame du vent glacé. Elle courait
à perdre haleine les cheveux flottant sur les
épaules et elle riait aux éclats, se roulait dans la
neige l’hiver ou sur les mousses de printemps et
d’été. Et lorsque le ciel se couvrait d’obscurité,
elle rentrait retrouver son mari et ses mondani-
tés étouffantes. Elle retrouvait une maisonnée
sans dessus-dessous qui la cherchait dans tous
les recoins. Alors, son mari la grondait genti-
ment, tout heureux de la retrouver, le feu aux
joues, les yeux éperdus d’espace et les cheveux
encore incrustés de lichens ou de pépites de
glace. Il l’aimait, mais pouvait-il lui donner ce
26 Le traîneau abandonné
dont elle avait besoin ? Matériellement, il n’y
avait pas l’ombre d’un doute. Sentimentale-
ment, elle avait l’air heureuse mais il sentait
confusément que lui manquaient les grands es-
paces, la vie nomade, les tipis, les longues tra-
ques d’animaux, les attelages de chiens, les veil-
lées autour du feu de camp quand les anciens
contaient aux plus jeunes leurs souvenirs
d’avant la venue de l’homme blanc sur leur
continent. Il ne pourrait jamais lui offrir tout
cela. Quand elle fut enceinte et qu’il la vit
rayonnante, il pensa prétentieusement que sa
vision des choses citadines allait changer. Il n’en
fut rien. Un fils naquit en l’an 1823. Il le pré-
nomma Vendé et ils vécurent ainsi, lui com-
merçant toujours plus au nord vers les nouvel-
les terres explorées, rentrant à la maison de plus
en plus épisodiquement. Pas pour une autre
femme. Il en rencontrait beaucoup et de très
compréhensives envers les hommes seuls. Non,
il aimait trop Flèche d’Argent pour la tromper.
Non, mais plus matériellement pour des peaux,
encore plus de peaux. Pendant ces instants pas-
sés loin d’elle, elle se recroquevillait dans sa
grande maison prison. Ses seuls moments de
bonheur étaient ceux où elle côtoyait son fils.
Instants merveilleux, faits de complicité et de
sérénité. Instants fugaces car de plus en plus,
elle sentait que ce fils qui grandissait affirmait
déjà un caractère bien trempé et résolu. Elle
27 Le traîneau abandonné
percevait la fuite du temps s’imprimant lente-
ment, inexorablement, dans les gènes de son
enfant qui lui échappait chaque jour davantage.
Elle n’avait même plus cette sauvage envie de
courir dans le vent et le froid, ne se sentant plus
vraiment indienne et pas encore mondaine. Elle
n’était plus rien, prise entre deux cultures : une
qui s’échappait lentement et une autre qu’elle
n’assimilait pas.
Dix années plus tard, Flèche d’Argent dispa-
rut dans une tempête de neige lors d’une de ces
escapades qu’elle s’était forcée à reprendre afin
d’échapper, loin de la rumeur de la ville, à son
carcan de femme de notable. Antoine ne sut
jamais si elle s’était lancée délibérément dans le
blizzard avec la ferme intention de disparaître
ou si le drame relevait de la plus pure et tragi-
que coïncidence. Cependant, il eut conscience
d’être pour beaucoup dans la disparition de
cette femme qu’il avait aimée par dessus tout :
trop absent, trop pris par son commerce, trop,
trop… tout. Désespéré, il continua de prendre
soin de ce fils et tenta de lui inculquer les vraies
valeurs. Il lui parla de ses grands-parents et lui
expliqua pourquoi il tenait tant à ce prénom de
Vendé. Il s’éteignit, lui-même, un matin de
1849, à cinquante cinq ans, terrassé par un mal
mystérieux. En fait, il ne s’était jamais consolé
de la perte de Flèche d’Argent. Il avait sans
cesse culpabilisé, se rendant responsable de sa
28 Le traîneau abandonné
mort. Il avait voulu lui donner une vie meilleure
Il avait compris, trop tard, que le contraire
s’était produit. Le remords avait été pire que la
maladie. Aucune potion ne pouvait le guérir. Le
désespoir l’avait emporté.
Ses grands-parents ! Le récit de leur vie avait
peuplé les soirées de Vendé. Son père ne se las-
sait pas de lui conter leur épopée. Ils avaient
participé avec tout leur cœur et toutes leurs for-
ces de paysans à faire trembler tout un peuple,
tout un pays. Eux, les misérables Vendéens,
avaient tenu tête à leur gouvernement et avaient
mis en péril l’équilibre de toute une nation gui-
dés par leurs nobles provinciaux devenus, au
cours de cette rébellion, des généraux adulés.
Son grand-père, prénommé également An-
toine, avait été, en son temps, promu lieutenant
de Vendée. Il était mort, le sabre à la main, fu-
sillé contre un mur à Nantes. Avec l’aide d’un
prêtre, sa grand-mère Renée avait échappé au
massacre. Ensemble, ses aïeux avaient guerroyé
parmi les Cathelineau, Stofflet, De Charette, De
La Rochejacquelein. Ils croyaient à un idéal, ils
étaient tous morts pour lui.
Au décès de son père, Vendé avait quitté la
grande ville et le confort de la maison familiale.
Il tenait de sa mère le goût des grands espaces
et des courses endiablées dans la neige. Plus ci-
tadin, son père voyait d’un mauvais œil le pen-
chant de ce fils pour lequel il envisageait une
29 Le traîneau abandonné
succession à son commerce. Vendé, lui, n’était
pas attiré par le luxe et les mondanités. Il préfé-
rait sentir le vent dans ses cheveux, le froid pi-
quant lui tarauder le visage et la liberté, cette
liberté où l’on se sent maître de son destin, nul-
lement lié par des obligations ennuyeuses.
Après le décès, les obsèques terminées, aban-
donnant à l’église pratiquement toute la richesse
accumulée par le commerce de son père et lé-
guant la maison familiale à l’hôpital de la ville
en voie de création, il partit vers les terres froi-
des du nord, attiré comme un aimant par cette
contrée d’où sa mère était originaire.
Il se remémorait toutes ces péripéties familia-
les dans les grands moments de solitude qui dé-
bouchaient parfois sur des plages de lassitude. Il
citait, à voix haute, des noms appris par cœur
mais qui n’avaient aucun écho concret dans sa
mémoire : Cholet, Les Herbiers, Virée de Ga-
lerne, Saumur, Fontenay, Le Mans, Savenay, le
Mont des Alouettes, les moulins de Vendée…
Comme il aurait voulu être là-bas, au plus fort
des combats, près de son grand-père et de sa
grand-mère livrant bataille, le sabre à la main. Il
imaginait les souffrances de ces gueux en hail-
lons tenant une nation entière en échec grâce à
la foi et au courage d’une grande armée hétéro-
clite animée d’un seul cœur.
Il portait son prénom avec fierté, même si en
ces régions quasi désertes, il ne lui servait prati-
30 Le traîneau abandonné
quement pas. Les Indiens l’appelaient « Longue
Carabine ». La longueur du canon de son arme
à feu lui avait valu ce surnom. Les animaux sau-
vages ne voyaient en lui qu’un ennemi redouta-
ble, peu leur importait son véritable prénom.
Les acquéreurs de ses peaux et fourrures se
souciaient peu de son nom. Leur importait sur-
tout la valeur de sa livraison. Ils jaugeaient, pe-
saient, calculaient, payaient et partaient avec
leur chargement sans avoir à prononcer un seul
mot. Les longs discours n’étaient pas indispen-
sables en ces instants, toutes les opérations
s’effectuaient en silence et les coureurs des bois,
habitués à la solitude n’étaient pas des parties
très causantes. Mi-hommes, mi-bêtes, ils étaient
avares de paroles envers leurs semblables qu’ils
surveillaient attentivement comme de véritables
prédateurs.
31
4
D’un pas qui ne faiblissait pas, Vendé rega-
gnait sa cabane blottie au creux d’un vallon. Il
sentait sur ses épaules le corps de l’animal,
alourdi par l’inconscience, tressautant à chaque
enjambée. Il était en train de sauver un loup
d’une mort certaine. Lui, le chasseur, le trap-
peur, le prédateur des bêtes à fourrure sauvait
un loup. Pourquoi une telle attention subite ? Il
n’aurait su répondre à cette question. Que
n’avait-il pas tué le loup, déjà à moitié mort,
afin de récupérer une peau qui ne lui aurait
même pas coûté une balle ? Pourquoi une telle
sollicitude ? Mystère ! Un sursaut d’humanité et
de bonté envers un gibier d’ordinaire de choix.
Le jour baissait rapidement et dans la forêt arc-
tique, la luminosité se faisait plus faible. Il ne
s’inquiéta cependant en aucune façon. Sa
connaissance parfaite de la région et sa capacité
de se diriger dans le noir le plus absolu lui per-
mettraient de regagner son logis sans embûche.
Aussi, ce fut d’un pas régulier qu’il contourna
les fourrés touffus ou qu’il enjamba les troncs
33 Le traîneau abandonné
tombés au travers de la piste. Parfois, il mar-
quait un temps d’arrêt, non pas sous l’effet
d’une fatigue qu’il ne ressentait pas mais plutôt
pour écouter les bruits alentour.
Il marchait ainsi depuis près d’une heure
lorsque des aboiements proches du hurlement
percèrent la nuit opaque. Le sourire qui illumina
le visage du trappeur découvrit deux rangées de
dents étincelantes de carnassier. L’animal, cou-
ché en travers de son échine ne perçut que fai-
blement ces cris. Il n’eut aucune réaction et au-
cun muscle ne tressaillit qui aurait pu alerter
l’homme qui le portait.
Au fur et à mesure de son avancée, le chas-
seur percevait plus distinctement les hurlements
et bientôt il fut en vue de sa cabane, salué par
les cris de joie d’un groupe de chiens de traî-
neau, solidement attachés aux pieux qui étaient
emprisonnés dans la terre gelée. Tout à la joie
de retrouver leur maître, les chiens s’ébrouèrent
afin de faire tomber la neige qui les avait entiè-
rement recouverts sans prêter attention au far-
deau qui entrait dans leur territoire sur les épau-
les du trappeur.
D’une poussée du pied, ce dernier ouvrit la
porte qui n’était jamais fermée et entra, accom-
pagné d’un tourbillon de neige poussé à
l’intérieur par une bourrasque de vent glacial.
Le loup fut délicatement posé sur la table de
bois trônant au centre de la pièce unique et la
34 Le traîneau abandonné
porte fut sèchement refermée sur les cris des
chiens qui venaient de percevoir l’odeur de leur
frère sauvage.
Quoique de construction sommaire, la ca-
bane était solide. Entièrement construite de
troncs équarris à la hache et liés entre eux par
un cordage de lianes parasites d’une solidité à
toute épreuve, son étanchéité était constituée
d’un agglomérat de mousses, de lichens et de
terre séchée. Ainsi élaborée, elle présentait un
caractère presque douillet pour qui était sans
cesse confronté à des blizzards violents et des
températures à la limite du supportable. Ce type
d’architecture, le trappeur le devait à un savoir-
faire et des connaissances issus des coutumes
indiennes alliés à un pouvoir d’adaptation cer-
tain. En tous points, le pays était hostile et il fal-
lait, pour survivre à ces conditions extrêmes
dans ces contrées inhumaines, un caractère bien
trempé.
L’homme n’en manquait pas. Le froid était
devenu son compagnon, la neige et la glace ses
plus fidèles amies. Il comprenait ce climat, il
percevait mieux que quiconque – mais y avait-il
un quiconque à dix lieues à la ronde ? – les mi-
nuscules changements qui, dans la nature, an-
nonçaient un événement. Il repérait avec jus-
tesse les traces et ses trappes étaient, la plupart
du temps, couronnées de succès.
35 Le traîneau abandonné
L’intérieur de son logis était rudimentaire
mais rien n’y manquait. D’une pièce unique, il
était meublé en bois équarri à la hache, tout
comme l’ensemble de la construction. Som-
maire mais adapté à la vie de cet homme en
perpétuel mouvement. Rien d’indispensable ne
manquait : au centre, la table, où reposait pour
l’heure la prise de l’après-midi, était entourée de
quatre tabourets trapus. Dans un angle, le lit
supportait un amalgame imprécis de plusieurs
peaux et fourrures destinées à protéger un dor-
meur. Face à la porte d’entrée, la cheminée
béante regorgeait de cendres éteintes et le bois
entreposé tout autour attendait son heure. Le
mobilier, dans son ensemble, se résumait à ces
quelques éléments. Sur les murs, des étagères
soutenaient des provisions, des ustensiles de
cuisine et de la vaisselle. Deux poêles pendaient
à leur crochet à droite de l’âtre et une carabine à
long canon posée sur un râtelier ornait l’espace
laissé libre entre la fenêtre aux carreaux de pa-
pier huilé et la porte d’entrée.
Un détail pourtant avait de quoi surprendre
pour un intérieur d’homme des bois à l’aspect
rude : une étagère placée à la tête du lit, dans
une zone d’ombre, était chargée de livres. Oui,
oui, des livres comme on en voyait dans les
grandes villes entre les mains des gens cultivés.
Qui aurait pu penser qu’un trappeur du Grand
Nord sache lire et qui plus est, s’intéresse à des
36 Le traîneau abandonné
choses écrites dans des livres dont la reliure
seule aurait pu impressionner un éventuel visi-
teur. Que pouvait bien trouver dans ces pages,
un homme dont la seule science ne semblait
être que l’adresse au tir ou la pose de pièges ?
C’était intriguant et déstabilisant. La surprise
s’accentuait lorsqu’on s’apercevait que ces livres
traitaient des étoiles, de leur position dans le ciel
et des inventions réalisées dans la lointaine
France. Que pouvait bien savoir de la France un
coureur des bois du Canada ?
D’un regard circulaire, Vendé embrassa
l’intérieur de sa demeure comme s’il venait là
pour la première fois. Jetant un coup d’œil sur
la table, il vit que sa prise ne bougeait toujours
pas. Il entreprit donc de redonner vie à son lo-
gis. Il vida quelques cendres dans un seau de
bois et en laissa dans l’âtre un tapis protecteur.
Il étala dessus un lit de brindilles sèches et éri-
gea un cône de bûchettes d’épicéa et de bouleau
qu’il compléta de bûches de chêne noir pour
que le feu tienne plus longtemps. Il s’empara de
son briquet d’amadou et battit la pierre. Lors-
qu’un minuscule point rouge apparut, il souffla
dessus avec délicatesse et bientôt le bout incan-
descent de la mèche fuma. Il l’approcha des
brindilles qui s’enflammèrent avec un léger cré-
pitement. Quelques minutes plus tard, le feu
éclaira tout l’intérieur et des ombres se mirent à
danser une inquiétante sarabande sur les murs
37 Le traîneau abandonné
de bois, et c’était comme si toute une famille
vivait là et s’affairait pour une soirée intime. Il
n’alluma pas la lampe à huile qui pendait du pla-
fond. Son carburant était rare, il devait prendre
garde à ne pas le dilapider. La seule lumière,
chaude, vivante, rassurante, accueillante venait
du feu.
– Bon ! Il faut que je m’occupe de toi, pensa
tout haut le coureur des bois en regardant
l’animal gisant sur la table. Je crois que le plus
important est de te réchauffer !
Les mots prononcés avaient résonné à
l’intérieur de la cabane. Leurs ondes avaient ri-
coché sur les murs, sur le plafond, rebondi sur
le plancher crasseux, empli tout l’espace et fait
dresser l’oreille des chiens qui, à l’extérieur,
s’étaient recouchés dans la neige.
Comme il terminait sa phrase, il empoigna à
bras le corps le loup toujours inerte et le déposa
près de l’âtre où le feu s’était décidé à flamber.
De grandes flammes montaient dans le conduit,
réchauffant la pièce et dispensant une lumière
orangée sur les murs.
Vendé recouvrit l’animal exténué avec la
couverture de peau et se mit en quête d’un peu
de nourriture. Elle ferait du bien au loup et ne
serait pas néfaste non plus pour lui. Il sortit de
la cabane. Le vent glacé et la nuit noire
l’enveloppèrent immédiatement. Le voyant hors
du logis, encore vêtu de ses habits de chasse, les
38 Le traîneau abandonné
chiens se dressèrent comme un seul bloc et
commencèrent à tirer sur leurs entraves en jap-
pant joyeusement.
– Non, non les amis, répondit le chasseur.
Nous ne partons pas ! Nous avons un hôte à
remettre sur pattes. Après, selon la tournure des
événements, nous envisagerons une trappe.
Mais pour l’instant, la paix !
La réponse de Vendé n’eut aucun effet sur
les chiens qui tournoyaient sur eux-mêmes en
continuant de donner de la voix.
2– Qanuk , paix ! gronda le trappeur en pre-
nant le long fouet à lanière qui était appuyé sur
un des murs extérieurs de la cabane. Le siffle-
ment et le claquement qui provinrent de son
maniement entraînèrent un couinement du
chien de tête. La nuit résonna sous le cri de
douleur et, en l’espace d’un instant, l’écho em-
plit l’obscurité. La nature s’ébroua comme sor-
tie d’un mauvais rêve et le silence retomba aus-
sitôt. Qanuk se recoucha prestement afin
d’éviter un second passage de la lanière puni-
tive. Les autres chiens, voyant que l’affaire
tournait mal, firent de même et bientôt, il fut
impossible de distinguer les canidés. Attachés à
leur piquet, à une distance respectable les uns
des autres, ils se pelotonnèrent, le museau blotti
sur leur ventre entre leurs pattes antérieures

2« Flocon de neige » en langage inuit.
39 Le traîneau abandonné
glissées entre leurs membres postérieurs. Ainsi,
ils ne présentaient aucune prise au vent et au
froid. Recouverts par la neige qui s’était remise
à tomber doucement, ils pourraient supporter
des températures extrêmes et échapperaient à
l’œil le plus exercé.
Voyant que son intervention avait donné le
résultat escompté, Vendé saisit son couteau de
chasse, prit une échelle appuyée contre un des
murs de la cabane et se dirigea vers une plate-
forme attachée à environ trois mètres du sol sur
quatre piquets solidement enfoncés dans la
terre gelée. C’est ici qu’il entreposait la viande
provenant de ses chasses. Ainsi préservée, elle
échappait aux bêtes sauvages de la forêt qui ne
pouvaient l’atteindre. Même l’ours le plus impo-
sant ne pouvait espérer se repaître de ses mor-
ceaux de choix. La solidité de l’ensemble devait
résister à toutes les épreuves. Méticuleusement
choisis, les piquets, comme les rondins qui
constituaient le plateau, provenaient d’érables.
Ce bois avait la particularité de ne pas plier sous
une poussée tout en restant suffisamment sou-
ple, cependant, pour ne pas se briser. La tempé-
rature ambiante de l’hiver arctique suffisait, à
elle seule, à conserver la viande en état de
conservation permanente. Ainsi le garde-
manger de l’homme des bois était opérationnel
en toute circonstance. S’y côtoyaient des quar-
tiers d’orignaux, des tranches de chair de bison
40 Le traîneau abandonné
et de caribou, des truites saumonées à bec cro-
chu et des silures à gueule de squale. Le chas-
seur se transformait, effectivement, parfois en
pêcheur. Lorsque ses trappes conduisaient
Vendé près des lacs, il ne dédaignait pas de se
lancer dans la pêche au harpon afin d’améliorer
son ordinaire.
Il grimpa donc à l’échelle et trancha avec
force dans la viande gelée d’un caribou. Son
couteau de chasse glissa sur la chair sans
l’entamer. Rencontrant le vide, le chasseur qui
avait appuyé de tout son poids sur la lame, se
retrouva déséquilibré et chuta dans la neige
molle. Une bordée de jurons accompagna son
périple. Les chiens ne bougèrent pas d’un poil.
Si leur œil interrogateur lorgna vers le lieu du
désastre, ils se gardèrent bien, au souvenir de la
lanière du fouet, d’esquisser un seul geste qui
aurait pu avoir des conséquences fâcheuses.
Dans sa chute, sous l’effet de la surprise et
pour éviter tout accident, Vendé avait lâché son
coutelas. Il se retrouvait ainsi, sans arme et dans
l’obscurité la plus totale. Une place peu enviable
dans un pays où les prédateurs étaient légion. Il
ne faudrait pas que l’immonde carcajou passe à
proximité. Dans ce cas, il ne donnerait pas cher
de sa peau.
Ce petit animal que les français exilés en
Nouvelle France nommaient glouton, de la
grosseur maximale d’un chien de petite taille,
41 Le traîneau abandonné
dépassait en férocité tout ce que la planète pou-
vait compter d’animaux sauvages. Malheur à qui
tombait sous sa coupe. Ses dents acérées
comme des lames de couteau et ses griffes re-
courbées comme des faucilles venaient à bout
de tout ce qui passait à sa portée. Qu’un chas-
seur se trouve désarmé, sur son passage, il avait
de grandes chances d’y laisser la vie. Qu’un
animal blessé ou immobilisé soit isolé de ses
congénères, le carcajou trouvait là un mets de
choix. Ce prédateur dont la stature ne permet-
tait pas d’imaginer la cruauté s’attaquait à tous
les gibiers, même beaucoup plus gros que lui :
les lapins des neiges mais également les ori-
gnaux et les bisons ne l’intimidaient aucune-
ment.
Le nez dans la poudreuse, Vendé tâtonnait à
la recherche de son coutelas. Ses investigations
vaines amenèrent une autre volée de jurons. La
nuit résonna sous sa mauvaise humeur.
– Et dire que je fais ça pour un loup ! C’est
incroyable ! Pourquoi cet animal m’accapare-t-il
ainsi alors que d’ordinaire, je pense surtout à les
tuer pour les dépecer et récupérer leur four-
rure ?
La nuit d’encre ne facilitait pas sa quête. La
lune était absente d’un ciel dominé par de
lourds nuages noirs. La neige qu’ils laissaient
échapper de leur ventre rebondis virevoltait un
instant sous l’haleine du vent, tourbillonnait
42 Le traîneau abandonné
sous l’effet de mini dépressions, remontait subi-
tement vers les nues comme si elle voulait réin-
tégrer les nuages, se retrouvait aspirée vers le
sol où elle se posait enfin sans un bruit. Les
chiens, roulés en boule, revêtus de leur couver-
ture blanche, commençaient à disparaître à la
vue.
Vendé, à quatre pattes, remua la neige tout
autour de lui, évaluant, à peu près, la trajectoire
du couteau lorsqu’il avait quitté sa main. A me-
sure qu’il cherchait, il râlait. Et plus il râlait,
moins il trouvait et moins il trouvait, plus il
s’énervait et plus il s’énervait, plus il râlait.
C’était une situation inextricable. Soudain, un
cri de joie fit tressaillir la forêt. Tout de blanc
vêtu, de la neige sur les cheveux et jusque sur le
nez, le trappeur se redressa et tendit vers le ciel
son bras droit au bout duquel une lame incur-
vée sur le dos de la pointe se profila. Tout à sa
joie d’avoir récupéré son bien, le coureur des
bois faillit en oublier pourquoi il était sorti dans
la nuit.
Il gravit, une nouvelle fois, les échelons qui le
menèrent à son garde-manger et, abandonnant
l’idée de tailler efficacement dans la chair gelée,
se saisit d’un quartier entier de viande. Son pré-
cieux fardeau à la main, il remit le coutelas dans
son fourreau de peau de caribou, redescendit
posément de son perchoir, éloigna l’échelle de
la réserve de nourriture et rentra dans la cabane.
43 Le traîneau abandonné
Le feu dans la cheminée illuminait l’intérieur
spartiate le rendant presque douillet. La lueur
dessina un rectangle orangé sur la neige lorsque
le trappeur ouvrit la porte. L’obscurité blanchâ-
tre se reforma aussitôt l’huis clos à nouveau.
Vendé jeta un regard circulaire dès qu’il eut
réintégré sa demeure. Le loup gisait toujours
près du feu, sous sa couverture de peau. Appa-
remment, il n’avait pas bougé. Il devait être ex-
ténué, ou alors, se trouvant en somme parfai-
tement heureux, faisait-il durer le plaisir.

Toujours sur ses gardes malgré le calme ap-
parent, le trappeur fit le tour de la table et posa
le morceau de viande près de l’âtre flamboyant
afin de le faire dégeler et de pouvoir, ainsi, en
tailler tout à loisir de bonnes tranches. Le loup
ne bougeait toujours pas, mais à sa respiration
régulière, Vendé savait qu’il était bien vivant et
en pleine récupération physique. Quelque demi-
heure plus tard, le quartier de caribou était suf-
fisamment attendri pour être débité. Vendé le
posa directement sur la table et en coupa deux
larges portions. Puis, il les présenta délicate-
ment sur les braises qui se formaient lentement
sous la masse pétillante des flammes. Un léger
grésillement accompagné d’une odeur de viande
grillée se répandit dans toute la cabane. Le léger
grésillement devint bientôt chuintement puis la
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