Le troisième fléau

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Au Kirghizstan, l’absence de récolte de blé provoque des émeutes et des massacres de la population par les services du KSD (ancien KGB soviétique). Quand ce même phénomène se produit en Argentine, cela inquiète : et si la récolte zéro arrivait en Europe ou aux Etats-Unis, simultanément ?

Pourquoi des terroristes chercheraient à provoquer des famines dans le monde ? Peut-être parce que celui qui pourrait contrôler la nourriture de la planète, aurait le pouvoir, la puissance absolue.

Pendant la guerre froide, les soviétiques auraient-ils inventé l’arme chimique parfaite ? Si c’était le cas, l’humanité entière serait en danger...

Une nouvelle aventure commence pour Seth Colton qui est prêt à tout pour résoudre ce mystère avant qu’il ne soit trop tard.


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Date de parution 30 juillet 2014
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EAN13 9791025101902
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture

ÉRIC LAURENT
LE TROISIÈME FLÉAU
SETH COLTON – 1
 
French Pulp Éditions
Espionnage

1

CARNAGE

 

Bishek, Kirghizstan.

 

Egar Koïdur agonisait sur l’asphalte défoncé de Bishek. La balle qui venait de perforer sa nuque pour ressortir dans la partie inférieure de son visage, en lui fracturant les mâchoires, avait miraculeusement épargné le cerveau. Mais il se savait déjà condamné…

— Egar  ! hurla Pietor, un de ses voisins, un de ceux avec qui il était venu jusqu’ici… Lève-toi  ! Ils arrivent sur nous  !

Après avoir tiré le bras du blessé, sans conviction, l’homme s’enfuit en courant. Egar, paralysé, apercevait le blindé T-72 qui faisait mouvement sur l’avenue Lénine, pile dans sa direction…

Autour de lui, le chaos était indescriptible  : des corps criblés de balles, déchiquetés par les projectiles de mitrailleuse 12,7 mm, gisaient dans une véritable mer de sang, alors que les survivants tentaient de fuir.

— Ils vont tous nous tuer  ! hurla un homme qui passait près de lui, tandis que le grondement sourd des «  machine-guns  » accrochés aux tourelles des chars reprenait de plus belle.

L’homme courut quelques mètres avant qu’une balle ne l’atteigne au niveau de l’épaule. Son bras fut arraché par l’impact et il s’effondra sur le sol. Autour de lui, des morceaux impressionnants de bitume explosaient sous les tirs du mitrailleur qui conservait le blessé dans sa ligne de mire. Des femmes et des vieillards demeuraient immobiles devant la colonne de tanks, les mains jointes ou grandes ouvertes, espérant s’attirer la clémence des tueurs. La tourelle du blindé de tête s’ouvrit et un homme en uniforme des services spéciaux épaula sa kalachnikov pour les balayer d’une rafale, avant que les chenilles n’écrasent les jambes et le bassin d’une vieille femme blessée.

Les coups de feu, les appels au secours, les cris de douleur et de détresse noyaient le décor infernal dans un vacarme de cauchemar. «  L’enfer ne pouvait pas être autre chose  », pensa Egar alors que l’un des T-72 s’arrêtait à quelques mètres. Allongé sur le sol, il put apercevoir les capsules que les tankistes égrenaient par le «  trou d’homme  ». Les petites boîtes métalliques vertes dispersaient un gaz jaune qui répandait des vapeurs épaisses sur l’avenue…

Les survivants profitèrent de l’immobilité des engins pour grimper sur leurs flancs métalliques, mais les trappes des tourelles étaient verrouillées. En quelques secondes, le gaz moutarde fit son effet et tua la cinquantaine de personnes qui s’étaient massées autour du tank. Comme une volée de moineaux, chacun tentait de fuir, de s’éloigner du périmètre balayé par les fumées mortelles, mais celles-ci arrivaient de toutes parts. Chaque blindé en avait largué une quantité impressionnante, et toute l’avenue n’était plus qu’une gigantesque chambre à gaz.

Egar ne voyait plus rien  : il avait supporté le gaz plus longtemps que les autres, probablement parce qu’il était allongé au sol. Mais les vapeurs commençaient également à produire leur effet mortel sur lui…

Un officier du SKD, un capitaine, s’approcha de lui et baissa la tête pour l’observer un instant. Sous le masque à gaz, Egar ne pouvait voir que les yeux. Des yeux noirs, impénétrables, dans lesquels il ne lisait pas la moindre pitié. Après quelques instants d’hésitation – est-ce qu’un homme à l’agonie valait que l’on tire un coup de feu  ? –, le capitaine braqua son arme en direction du paysan kirghize et lui logea une balle qui lui traversa le cerveau de haut en bas, avant d’aller s’écraser sur le goudron…

 

Dans les ruelles secondaires, la traque battait son plein. Les consignes étaient strictes  : le gaz était réservé aux grands axes, et encore  : il fallait se trouver à plus de trois kilomètres du quartier où résidaient les apparatchiks de la petite République…

Autour de l’avenue Lénine, on opérait à l’arme légère. Antaloy Geridnov, chef de char, venait de repérer un groupe d’une quinzaine de fuyards qui s’engouffraient dans une rue étroite, adjacente à l’avenue jonchée de cadavres. S’ils parvenaient à traverser ce passage, pour aboutir dans l’avenue Petrov, face à la mosquée, ils échapperaient au SKD… Depuis la tourelle, par radio, il commanda au pilote  :

— Faites mouvement sur les hommes en contrebas. Est-ce qu’on a quelqu’un sur l’avenue Petrov  ?

Il y eut un court silence.

— Affirmatif  : on a Lekoyatz, répondit le pilote, avant que Geridnov n’enchaîne d’une voix calme et blasée.

— Lekoyatz, ici chef de formation. Faites mouvement vers la mosquée  : un groupe de manifestants arrive sur vous…

— Bien reçu, commandant. On les bloque, déclara une voix neutre dans la radio.

Les paysans apeurés couraient vers le salut. Ils espéraient fuir jusqu’à la périphérie de Bishek, puis se fondre dans la campagne avant de rejoindre leurs villages. Ils ne parvenaient toujours pas à réaliser ce qui venait de se passer. Mais pour l’instant, ils devaient…

Un blindé déboucha de l’avenue Petrov et obliqua brutalement pour se poster face à la ruelle et leur barrer la route. Les Kirghizes, traqués, demeurèrent pétrifiés de terreur un court instant. Bien que ne se connaissant pas, ils se déplaçaient comme un seul homme, en un groupe compact et rapide… En apercevant le canon du blindé, ils se plaquèrent le long des murs de la ruelle, dans un mouvement instinctif.

— On les tient, déclara Lazlo Lekoyatz, qui pouvait apercevoir le T-72 de son chef, à l’autre bout du passage…

 

— Rentrez là-dedans  ! hurla un des Kirghizes à ses compagnons, en soulevant une plaque d’égout.

En quelques dizaines de secondes, le petit groupe avait disparu dans les entrailles de la ville. Mais ce fut une terrible erreur.

— Merde  ! on les perd  ! fulmina Geridnov en observant la scène, incapable de conduire son blindé dans la ruelle trop étroite.

— Ne vous en faites pas, commandant, je m’en charge  ! déclara Lekoyatz depuis le deuxième blindé, à l’autre extrémité du passage. Deux hommes avec moi. Prenez le lance-flammes  !

Les tankistes du SKD firent mouvement vers l’intérieur de la ruelle  : Lekoyatz et un autre soldat, armés de kalachnikovs «  Spetznatz  » à tir rapide, couvraient la progression du groupe. Le troisième, légèrement en retrait, armait la torche de son engin tout en fixant les sangles de l’énorme bombonne qu’il portait en bandoulière.

Les paysans comprenaient leur erreur et attendaient la mort. Il ne s’agissait pas d’une canalisation d’égout, mais d’un collecteur d’eau dont les vannes n’étaient ouvertes que pendant la fonte des neiges, au printemps. Les fuyards ne disposaient plus de la moindre issue pour échapper à leurs bourreaux.

Lekoyatz poussa la plaque refermée en toute hâte par les Kirghizes. Dans la semi-obscurité, quinze mètres plus bas, ils levèrent des yeux suppliants vers ceux qui s’apprêtaient à les massacrer. Le chef de char plissa les sourcils pour les observer quelques instants  :

— Grillez-moi ça  ! ordonna-t-il d’une voix exaspérée, alors que le souffle de l’hydrogène liquide se mêlait aux cris atroces des suppliciés.

 

Enfermé dans une limousine allemande au blindage épais, entouré de deux autres berlines d’escorte, Dimitri Pietrochkine observait la foule qui investissait les rues de la capitale au travers de ses vitres fumées.

Son visage glabre et mince lui conférait l’apparence gauche d’un adolescent. Il était de taille moyenne. Ses cheveux roux impeccablement coiffés retombaient sagement sur le côté gauche de son front, effleurant la monture supérieure de ses petites lunettes rondes. Dimitri, froid, cruel, égocentrique et intelligent, contrôlait le SKD depuis l’indépendance. Avant cette époque, il travaillait pour le KGB, plus précisément pour le 4e directorat, en charge des Républiques soviétiques dites «  périphériques  ». À l’instant, il contemplait les rues dévastées de Bishek avec une certaine satisfaction  : après avoir été graduellement affaibli par les deux derniers présidents, il sentait que l’équilibre des forces se modifiait à nouveau…

Dans les rues, des rafales d’armes automatiques déchiraient le silence de cette matinée estivale. Les cadavres jonchaient les trottoirs alors que le patron des services spéciaux pouvait observer les pillages et les exactions auxquels se livraient ses propres hommes. Mais rien de tout cela ne le choquait, bien au contraire  : le SKD, tout comme le KGB avant lui, avait besoin du chaos pour prospérer…

 

Une balle heurta la vitre arrière de la Mercedes. Elle fut stoppée par le blindage dans un claquement sec, alors que les occupants du véhicule baissaient instinctivement la tête. Il devenait presque impossible, pensa Dimitri, de savoir qui tirait sur qui. Dans le Tadjikistan voisin, les paysans achetaient un lance-roquettes avant de penser à acquérir une charrue. Heureusement, les choses étaient différentes ici  : mais une kalachnikov coûtait tout de même moins cher qu’une livre de blé… Le tir pouvait émaner d’un groupe de paysans embusqués dans la ville ou plus probablement des mafias locales qui se joignaient au pillage…

Les trois berlines croisèrent un convoi de cinq chars, la totalité de l’artillerie mobile qui n’était pas bloquée à la frontière tadjik, faisant route en direction du foyer de la manifestation. Leurs équipages n’appartenaient pas à l’armée, presque inexistante, mais au SKD. Alors que Dimitri observait les blindés T-72 qui se déplaçaient lentement dans les avenues de Bishek, la tourelle et le canon de l’un d’entre eux volèrent en éclats dans une explosion violente. Le souffle de la déflagration poussa la voiture en travers de la route.

— RPG  ! hurla l’un des gardes qui entouraient Dimitri à l’attention du chauffeur, alors que celui-ci déployait des trésors de pilotage pour redresser le véhicule.

Le RPG, l’arme antichar par excellence, pouvait réduire la Mercedes à l’état de confettis métalliques. Lorsque la voiture revint finalement dans l’axe de la route, le conducteur écrasa la pédale d’accélérateur en agrippant le volant avec l’énergie du désespoir. Une rafale balaya le pare-brise alors que le garde du corps assis à l’avant entrouvrait sa vitre pour y glisser le canon de son AK47. Il tira à l’aveuglette dans les rues et les immeubles de la ville, bientôt imité par les deux hommes qui encadraient Dimitri. Les deux voitures d’escorte qui avaient également échappé au RPG arrosaient les rues sans se préoccuper de leurs victimes.

Finalement, après quelques minutes, le cortège pénétra dans l’enceinte de la Présidence, quadrillée par le SKD, et la voiture du patron des services spéciaux s’engouffra directement dans le parking souterrain…

 

La principale préoccupation d’Oïdar Kadoum depuis son accession à la présidence de la République consistait à faire le tour des pays industrialisés pour les convaincre d’investir au Kirghizstan. Dimitri en parlait comme d’un VRP de luxe qui aurait gagné, en même temps que son élection, un billet gratuit et permanent pour faire le tour du monde en première classe…

Bon élève du FMI, de la Banque mondiale et de Washington, Kadoum était âgé de quarante-huit ans. Son visage buriné par le soleil et l’altitude du Kirghizstan – Bishek se trouvait à 3 000 mètres – était encadré par une chevelure épaisse et rebelle à toute forme de coiffure qui fusait par boucles entières sur le sommet de son crâne  : malgré ses costumes impeccables, ce détail lui conférait une allure désespérément négligée, accentuée encore par une ignorance des usages diplomatiques qui l’avait conduit, lors de sa seule et unique visite à la Maison-Blanche, à se lever de table pour aller remplir le verre vide du président américain lors du banquet organisé en son honneur. «  Un péquenot  », expliquait Dimitri à ses collègues russes, lorsqu’il parlait de Kadoum.

— Est-ce que l’on peut m’expliquer ce qui se passe  ! hurla le Président en guise de bienvenue, à peine entré dans la pièce.

Son bureau était situé au dernier étage du palais présidentiel, autrefois le quartier général du KGB au Kirghizstan. Dans la grande pièce triste aux murs blanc sale, le Président s’installa derrière un bureau métallique dont même la dernière des administrations moscovites se serait séparé.

Dimitri se massa les tempes quelques instants, les yeux baissés, puis fixa le Président d’un regard froid  :

— Les récoltes de blé ont commencé il y a quelques jours, mais ce que les paysans pressentaient depuis des mois ne fait plus de doute…

— Oui. Je savais que la récolte serait mauvaise. Nous le savions tous, d’ailleurs. J’ai contacté le FMI  : il est prêt à reculer, voire même à geler, l’échéance de nos prêts.

— Il ne s’agit pas de cela, M. le Président.

À l’extérieur, des rafales de kalachnikov se firent entendre, non loin du bâtiment.

— Il n’y a aucune récolte, lâcha Dimitri d’une voix nonchalante, observant avec délice le visage sans expression de son interlocuteur.

— Que… Que dites-vous  ? bredouilla péniblement Kadoum en guise de réponse.

— Rien  ! reprit l’homme du SKD en se levant d’un geste énergique. Il n’y a absolument aucune récolte  !

La situation était devenue de plus en plus malsaine à travers tout le pays depuis le mois de mars, depuis les premiers signes d’une mauvaise année agricole. Jusqu’aux carnages d’aujourd’hui.

Dans un soupir, le Président pivota sur sa chaise pour faire face aux larges fenêtres de son bureau. Celles-ci étaient scotchées pour prévenir une possible explosion, mais on discernait tout de même le contour des majestueuses montagnes de la chaîne du Aluatu, qui atteignait plus de 7 000 mètres.

— C’est impossible, répéta Kadoum en caressant sa barbe mal rasée d’une main tremblante, la bouche entrouverte.

— Je le pensais également, mais pourtant il ne subsiste aucun doute possible  : rien. Le blé a tout bonnement refusé de pousser… Les paysans ont obtenu des pousses vertes hautes d’une vingtaine de centimètres. Invendables. Aujourd’hui, ils veulent être dédommagés. Ils sont arrivés en masse dans la capitale, pillant tout ce qui leur tombait sous la main.

— Mes hommes, eux, ont fait état d’un scénario très différent, reprit Kadoum. Ils ont établi que les agents du SKD mitraillaient la foule sans discernement…

Dimitri afficha une moue indifférente, accompagnée d’un léger sourire  :

— Le couvre-feu a été instauré hier soir  : ceux qui se trouvent dans les rues contreviennent à la loi. Mais si nos méthodes ne vous plaisent pas, vous pouvez essayer de rétablir l’ordre sans nous…

Le SKD représentait la seule force capable de gérer cette crise. Kadoum le Kirghize haïssait Dimitri le Russe, mais il ne pouvait gouverner sans lui.

— Je ne veux plus de carnage, vous m’entendez  ? Quadrillez la ville, mais ne tirez pas sur les manifestants. Si la mafia de Bishek s’en mêle, si les pillages vous débordent, alors utilisez vos armes avec parcimonie…

— Bien, M. le Président, conclut Dimitri dans un murmure, affichant toujours ce sourire que Kadoum aurait aimé lui arracher du visage.

Il quitta le bureau du Président pour retourner à son domicile, à l’autre bout de la ville. Depuis sa limousine blindée, il contacta Moscou. Après quelques secondes d’attente, il salua son interlocuteur d’une voix très différente de celle qu’il venait d’employer avec Kadoum  : une voix pleine de déférence, presque servile…

— Mes respects, camarade colonel.

Il y eut un long silence avant que Dimitri n’enchaîne  :

— Vous ne vous étiez pas trompé, camarade colonel. Il se passe quelque chose au Kirghizstan. Oui, ce ne peut être que l’œuvre d’Ivan. Qui aurait cru qu’il réussirait un jour  ? Qui aurait cru qu’il reviendrait… ?

2

SETH

 

Comté de Glennesborough, Écosse. 13h00 GMT

 

Seth observait la lande glacée depuis la fenêtre de son bureau. Pour lui, ce paysage lunaire évoquait un océan de pierres figé dans une tempête éternelle. Le château dans lequel il résidait, en dehors de ses missions, s’intégrait magnifiquement dans ce paysage. Vu de l’extérieur, depuis les chemins qu’empruntaient les bergers alentour et qui quadrillaient les Highlands de cette région, il ressemblait étrangement à un navire échoué dont le capitaine, tentant le destin avec imprudence, aurait ignoré la glace qui commençait à l’enserrer. Au milieu de ces prairies rocailleuses et désertes, le château de Glennesborough était un défi au temps et à la nature.

Depuis son édification, huit cent quarante ans plus tôt, le château et ses habitants avaient connu des fortunes diverses. Son histoire remontait au tréfonds des luttes de clans qui ravagèrent l’Écosse jusqu’au siècle dernier. À quelques miles d’ici, les Campbell, par exemple, avaient massacré un millier de civils provenant d’autres clans, invités dans leur domaine, après avoir prêté une allégeance secrète aux Anglais. C’était en 1643, mais les pubs de la région interdisaient toujours l’entrée aux Campbell. L’Écosse était ainsi, pleine de légendes, anciennes ou contemporaines.

La dernière en date n’était pas sans rapport avec cet étranger qui parlait un écossais bizarre (ici, ce n’étaient pas les Écossais qui parlaient un anglais bizarre…), et qui racheta le château de Glennesborough alors qu’il allait être saisi par une grande banque londonienne. Pour les habitants de la région, toujours farouchement attachés à leur indépendance, la nouvelle fut accueillie avec soulagement  : l’inconnu n’était pas écossais, mais au moins il n’était pas anglais… Il s’agissait, au dire de l’agent immobilier – fidèle adepte des pubs de la région, où le mystérieux propriétaire constituait le sujet de conversation numéro 1 –, d’un richissime financier américain qui désirait s’offrir un château pour ses vacances. Mais ses vacances duraient depuis sept ans, et l’homme ne quittait sa demeure qu’épisodiquement, durant quelques semaines, avant de revenir s’enfermer derrière les lourdes grilles de la propriété. Plus frustrant encore pour les conversations de pubs, il avait congédié les domestiques à son arrivée en leur accordant des indemnités royales, amenant avec lui un homme de type asiatique qui ne le quittait jamais. Les femmes de chambre et les jardiniers ne le croisaient que rarement, et aucun d’entre eux ne demeurait au château après 18 heures. Certaines salles, bourrées d’informatique, leur étaient interdites, et malgré la courtoisie proverbiale du maître des lieux, toutes leurs questions étaient demeurées sans réponse.

Ainsi, rien de ce qui se passait au château ne filtrait dans les villages alentour. De temps à autre, un berger le croisait lors de ses promenades à cheval, tôt le matin. Ils échangeaient quelques banalités au milieu de cette lande balayée par des rafales de vent glacial avant que chacun ne reprenne sa route. Les gens du coin n’étaient pas plus avancés…

 

La raison de cet intérêt très prononcé pour tout ce qui touchait à Glennesborough ne venait pas seulement de l’existence secrète qu’y menait le propriétaire. Après tout, les seigneurs de la région n’avaient jamais eu pour habitude d’ouvrir leur porte au premier venu… Non. Le plus étrange, c’était que le château et son domaine avaient été vendus pour 9,5 millions de livres sterling, soit près d’un million et demi d’euros. Le prix n’était pas excessif, car l’étendue du terrain et le renom de son whisky justifiaient de telles sommes. Mais le propriétaire l’avait acheté sept ans auparavant, à l’âge de vingt-six ans. Un héritage  ? Peut-être, mais alors qui était-ce  ? Impossible de le déterminer… Et s’il ne s’agissait pas d’un héritage  ? Qui peut disposer avec autant de facilité d’une somme pareille à vingt-six ans, sans en avoir hérité  ? Un trafiquant de drogue  ? Un escroc  ? Le diable en personne  ?

La vie de Seth Colton dépassait leurs spéculations les plus irréalistes. En effet, Seth avait été un grand financier. Il l’était toujours, à ses moments perdus. Mais il était plus, bien plus que cela  : Seth était un génie. Un génie absolu.

Seth quitta la fenêtre de son bureau pour retourner s’installer derrière son fauteuil. Face à lui, quatre écrans de contrôle Telerate diffusaient les prix du marché interbancaire sur devises. En dehors de ses missions, la spéculation financière absorbait une grande partie de son temps. Gagner de l’argent ne l’intéressait pas  : ce qu’il cherchait se situait sur un autre plan. Seth avait cherché de toutes ses forces à comprendre les mécanismes qui régissaient les mouvements de l’or, du pétrole, des devises ou des indices… Seth avait cherché et – comme tout ce qu’il entreprenait – il avait réussi. Une sonnerie discrète retentit dans l’angle de son bureau. Il s’empara lentement de l’un des téléphones, comme s’il savourait l’instant.

— M. Colton  ?

— Il reconnut immédiatement la voix de l’un de ses brokers londoniens.

— Oui  ?

— Au sujet des 25 millions de dollars que vous aviez achetés à 121,70. Vous êtes exécuté sur votre Sell/Limit, 25 dollar/yen à 122,60.

Seth le remercia de son appel et sortit une petite calculatrice du tiroir de son bureau. 0,9 yen de profit multiplié par 25 millions de dollars représentait un gain approximatif de 180 000 dollars. Il sourit, les yeux dans le vague, et se connecta sur le site Internet de sa banque. Il vira la totalité des gains de cette opération sur un compte de la Barclays appartenant à Greenpeace. La partie la plus amusante du travail consistait à gagner cet argent, pensait-il, pas à le dépenser. D’ailleurs, lui n’en avait plus besoin. Greenpeace, Amnesty ou d’autres organisations du même type en feraient meilleur usage…

Il mesurait 1,82 mètre et était doté d’une musculature fine et puissante, fruit d’un entraînement intensif aux arts martiaux. Ses cheveux noirs impeccablement coupés encadraient un visage carré aux traits parfaitement dessinés. Même s’il résidait en Écosse, sa peau mate était marquée par les années passées à Hong Kong, sous un soleil voilé dont les rayons pouvaient cependant être dévastateurs…

Mais ce qui frappait ses interlocuteurs c’était l’intensité de son regard. Un de ses collègues new-yorkais, à l’époque où il travaillait sur les produits dérivés pour une grande banque de Wall Street, avait dit de lui  :

«  Quand il vous regarde, quoi qu’il dise, on a toujours l’impression qu’il est en train de réinventer la fission nucléaire  !  » Et Seth avait fait presque aussi bien  :

À l’âge de trois ans, il avait estomaqué son auditoire, dans la demeure familiale de Plantation Road, à Hong Kong, en lisant plusieurs pages du South China Morning Post, le grand quotidien de la colonie, sans le moindre effort apparent. La soirée avait tourné court  : après avoir raccompagné les invités de manière presque cavalière, ses parents l’avaient assailli de questions. Son père lui avait bien lu quelques mots, çà et là, dans les journaux et les livres qu’il épluchait quotidiennement, mais rien de plus…

Cela suffisait. À partir de ces bribes, l’enfant avait déconstruit la structure orthographique des mots en l’analysant lettre par lettre, pour capter l’incidence et la sonorité de chacune au sein des phrases. Il traitait ces mots comme des équations, découvrant peu à peu les vingt-six inconnues de l’alphabet. Seth avait appris à lire mathématiquement, logiquement, sans le moindre professeur. Puis vinrent les nombres…

Il les considérait comme des lettres à part entière. Les mathématiques étaient pour lui un langage, plus riche encore que ceux grâce auxquels les hommes communiquaient entre eux. Hong Kong ne possédait aucune institution pour les enfants surdoués. Alors il fut décidé que Seth suivrait un cursus normal, au sein d’une école normale, complété par des cours particuliers qui évalueraient et repousseraient ses limites. Sur les conseils d’un psychologue, on décida de lui faire apprendre d’autres langues, toujours basées sur un alphabet. Seth décrypta, en quelques mois, le thaï, le français, mais aussi l’italien, le serbo-croate et le russe.

Puisqu’il «  analysait  » la structure des mots, ses professeurs pensaient que son intelligence uniquement mathématique ne lui servirait à rien face à des langues comme le chinois ou le japonais, reposant sur un système d’idéogrammes sans alphabet. Ses parents acceptèrent donc de l’inscrire à des cours de japonais. En moins de deux mois, il avait assimilé l’écriture et la lecture de cette langue, parmi les plus difficiles au monde. La somme impressionnante de son vocabulaire témoignait d’une mémoire prodigieuse qui se greffait sur une capacité de déduction et de raisonnement tout aussi incroyable.

Son père contacta un professeur de mathématiques, un Chinois travaillant à l’université polytechnique de Hong Kong, pour qu’il s’entretienne avec le jeune prodige quelques heures par semaine. Leur première rencontre eut lieu dans la chambre de l’enfant, au premier étage de la vieille maison qui dominait la baie de Hong Kong, plantée au milieu d’une végétation luxuriante. Chan Gedang était un homme de petite taille, aux yeux rieurs plantés sur un visage rond et jovial.

Gedang était originaire de la province du Setchuan. Les habitants de cette province, plus grande et plus peuplée que la France, méritaient leur réputation de plaisantins. Durant leur premier entretien, ils ne parlèrent pas de mathématiques  : juste de kung-fu et d’échecs chinois. À quatre ans, Seth était déjà prometteur dans ces deux disciplines. Ils firent une première, puis une seconde partie, sur le vieil échiquier que son père lui avait ramené d’un voyage à Kaohsiung, en République taïwanaise, et Seth les gagna toutes les deux…

Lors de sa deuxième visite, Gedang proposa un problème simple au jeune garçon  : une équation à deux inconnues que Seth résolut immédiatement. Lorsque le Chinois lui soumit une véritable démonstration, un problème plus complexe, il comprit que le garçon n’était pas simplement surdoué. Un problème se résout en suivant une méthode, toujours la même, et le simple fait de l’avoir assimilée à l’âge de quatre ans témoignait du génie de son élève. Mais Seth n’avait rien assimilé du tout  ! De toute sa vie, le prodige n’avait jamais ouvert le moindre livre de mathématiques contenant les règles nécessaires pour aborder un tel travail. Sa démonstration était atypique, plus longue et moins directe que celle d’un élève de terminale, mais elle n’était que le fruit de son raisonnement. Là où un étudiant classique – avec une quinzaine d’années de plus – répliquait des schémas existants, le petit bonhomme qui se tenait à quelques mètres du Chinois venait de réinventer l’ensemble du procédé. Avec seulement quelques minutes de réflexion  ! Gedang se souvenait encore de ce qu’il avait éprouvé à cet instant  : de la peur…

 

À huit ans, Seth Colton approchait son premier ordinateur, un Goupil sans la moindre puissance, à peine plus rapide qu’une calculatrice. Mais, comme à son habitude, l’enfant décortiquait… En quelques mois, l’instrument bizarre n’avait plus de secret pour lui. Il avait assimilé tous les langages de programmation, même les plus complexes comme l’assembleur ou le pascal…

Deux ans plus tard, Seth maîtrisait les sciences de l’informatique sur le bout des ongles. En créant son propre modem à partir d’un téléphone qu’il avait relié aux dérivations de son ordinateur, il effectua sa première intrusion en territoire interdit. Par jeu, mais surtout par curiosité, il tenta de pénétrer dans les fichiers de la NASA, pour «  voir comment marchaient les fusées  », sans penser aux codes d’accès. Incapable de fournir un mot de passe, il rebroussa chemin en jurant de revenir…

Seth disposait de toutes les cartes pour passer outre les fragiles verrous informatiques de l’époque. Son intelligence lui permettait d’élaborer les équations nécessaires, et les ordinateurs, infiniment plus rapides que le cerveau humain, se chargeaient des calculs à une vitesse prodigieuse  : deux mois plus tard, à l’aide d’un logiciel de décodage, il accédait aux dossiers top secret de l’agence spatiale américaine…

En découvrant les plans d’Apollo, les systèmes de propulsion et les calculs orbitaux de sa trajectoire, Seth s’intéressa du même coup à la physique et aux mathématiques appliquées. Bientôt, ses connaissances devinrent insurpassables dans presque tous les domaines de la science moderne…

À la différence des autres enfants qui se glissaient dans les vergers ou dans les jardins du voisinage, les incursions de Seth l’emmenaient à la NASA, à la CIA ou au KGB, avec la même innocence. Et pourtant cette innocence reçut un coup fatal lorsqu’il ouvrit certains dossiers du Renseignement militaire américain, le 5 septembre 1978…

Les moussons se terminaient, à Hong Kong. Pourtant la colonie était toujours balayée par un typhon classé «  mauve  », extrêmement dangereux… Cantonnés dans leur maison, les habitants de l’île vivaient comme des naufragés sur une île déserte, toute circulation étant interdite pendant le passage de la tempête. Seth était dans sa chambre, face à son nouvel ordinateur Apple flambant neuf, dérivé sur la prise téléphonique, en relation avec la Defense Intelligence Agency…

Le dossier «  Chem-1/2/3  » s’ouvrait sur une galerie de photos détaillant l’effet d’une série de prototypes offensifs chimiques sur les humains. Les cadavres de prisonniers vietcongs, sur lesquels on avait testé les produits, étaient rongés par l’acide, tordus dans des positions qui traduisaient la douleur extrême de leur agonie. Dans le magma des chairs brûlées, transpercées, difformes, il distinguait çà et là de longs cheveux témoignant que l’expérience avait également été menée sur des femmes. Sur les pages suivantes, des notes techniques expliquaient que l’effet du produit était «  satisfaisant  », mais que sa faible volatilité neutralisait l’efficacité d’un largage aérien. Le projet avait été abandonné  : tous les suppliciés des pages précédentes étaient morts pour rien…

Seth n’avait pas encore onze ans lorsqu’il découvrit ces images terrifiantes de sadisme et d’inhumanité. Il n’éprouvait aucune sympathie pour les communistes  : tout le monde, à Hong Kong, connaissait les atrocités auxquelles les gardes rouges se livraient sur les populations. Mais le spectacle de ces corps presque liquéfiés par les agents de combat chimiques dépassait tout ce qu’il aurait pu imaginer auparavant. Pendant deux jours, jusqu’à la fin de la tempête, il fut incapable de trouver le sommeil…

À l’âge de treize ans, il participa à un concours organisé par le MIT sur la démonstration d’un théorème de trigonométrie particulièrement ardu. Il remporta le premier prix, une bourse pour étudier dans le prestigieux institut, qui lui fut retirée par la suite en raison de son trop jeune âge… Une semaine plus tard, deux hommes en uniforme de l’armée américaine vinrent s’entretenir avec ses parents. Ils appartenaient à la DIA. L’un d’entre eux, un général de petite taille au visage aiguisé comme une lame de couteau, s’agenouilla devant le jeune garçon avec un sourire figé.

— Ce que tu peux faire nous intéresse, mon gars, lui avait-il annoncé d’une voix monocorde et froide, malgré sa mine enjouée.

— Qui êtes-vous  ?

— Nous travaillons pour l’armée. Nous développons des projets scientifiques auxquels tu pourrais participer.

— Comme Chem-1/2/3  ? répondit Seth du tac au tac, d’un air détaché.

Le militaire avait blêmi en une fraction de seconde. Incapable de répondre, il se tourna vers son aide de camp. Les deux hommes étaient stupéfaits…

— Qu’est-ce que c’est, selon toi  ? demanda-t-il en affichant une mine soupçonneuse, espérant encore que le gamin mentionne tout autre chose que l’un des projets les plus confidentiels de l’armée américaine…

— Chem-1  ? Dérivé de fongicide militaire B-8 à 27 %, oxyde de soufre concentré à 31 %, oxyde de carbone à 21 %, sulfate de soude à 15 %, acide nitreux à…

— Arrête  ! ordonna l’homme dans un murmure crispé, comme pour échapper à l’attention des parents…

Seth quitta la pièce pour se réfugier dans sa chambre où il demeura prostré pendant de longues heures, plongé dans une réflexion intense. Il ne s’était jamais véritablement interrogé sur le pouvoir qui découlait de ses formidables capacités. Mais ce jour-là, il comprit qu’il ne pouvait plus ignorer ses dons. Qu’il lui faudrait faire un choix, en les mettant au service d’une cause. Le garçon de treize ans réalisa qu’il pouvait changer le monde, qu’il possédait une force que bien peu, sinon personne, ne pouvait surpasser…

En marge des différents cursus universitaires qu’il suivait simultanément, il avait par exemple pénétré les systèmes informatiques de la défense russe ainsi que ceux d’Arpanet, le réseau interne du Pentagone. Il avait téléchargé des dossiers sur le traitement défectueux des déchets nucléaires, avant de les envoyer au New York Times, tout cela à quatorze ans. Personne, dans les médias, n’avait pris ce courrier anonyme au sérieux. Il y en eut beaucoup d’autres, mais peu d’entre eux eurent l’effet escompté  : il en arriva à la conclusion que le monde ne voulait pas savoir, que les choses ne pouvaient changer qu’en secret. Puis il rencontra Susan, sa femme, dont la courte existence lui apporta un bonheur aussi éphémère que parfait. Jusqu’à sa mort, il se sentit presque normal, libéré des contraintes que lui imposait son génie…

 

— Colton Sang  ?

Choi, son majordome, apparut à la porte de son bureau. Âgé de trente-quatre ans, les cheveux taillés en brosse, Choi était un homme de taille moyenne à la musculature puissante. Son visage était marqué d’une longue et profonde entaille qui courait de son oreille droite jusqu’au menton…

Comme toujours, les deux hommes entamèrent leur conversation en cantonais. Tous deux avaient grandi à Hong Kong…

— M. Sanesburry a téléphoné. Il vous contactera cet après-midi, à 15 heures, sur le canal habituel, déclara Choi.

Seth savait qu’un appel de Conrad Sanesburry signifiait presque immanquablement le début d’une nouvelle mission. Cet homme régnait sur un empire médiatique sans égal à travers le monde, contrôlant plusieurs dizaines de chaînes de télévision, aux États-Unis, mais également en Europe et en Asie. Par ailleurs, son groupe possédait plus d’une cinquantaine de journaux, édités en quatorze langues différentes. Issu d’une famille ouvrière, Sanesburry était aujourd’hui âgé de quarante-trois ans, et décrit par la presse – même celle qui ne lui appartenait pas  ! – comme un prodige. Il avait été à l’origine de la création du Comité, cette organisation totalement secrète pour laquelle Seth œuvrait aujourd’hui…

Les autres membres du Comité avaient également connu des réussites impressionnantes  : Anthony Daff, magnat de l’informatique, occupait une position de leader incontesté sur le secteur des accès à Internet. À la tête du plus important «  provider  » au monde, sa part de marché continuait néanmoins de croître. Il avait presque inventé Internet, puisqu’il fut – à l’âge de seize ans – le concepteur des premiers réseaux privés reliant entre elles les différentes filiales de grandes entreprises américaines…

Andy Brown, lui, fabriquait des logiciels. Comme les autres, ce n’était pas un homme d’affaires, juste un concepteur hors du commun ayant bâti sa fortune grâce au talent dont il avait fait preuve dans l’élaboration de ses programmes. Spécialisé dans la fabrication «  sur mesure  » de logiciels ultra-performants destinés à l’exploration spatiale ou à la recherche mathématique, à la différence de certains de ses concurrents spécialisés dans la grande distribution, il avait créé quinze ans plus tôt, à dix-neuf ans, une société qui constituait toujours une référence en matière d’innovation et de qualité dans la «  pépinière à cerveaux  » de la Silicon Valley…

Mike Bradley, biologiste de génie, titulaire du prix Nobel pour ses recherches en génétique appliquée, dirigeait aujourd’hui un laboratoire mondialement connu pour ses travaux sur les organismes génétiquement modifiés. À trente-cinq ans, il régnait sur un empire de plusieurs dizaines de milliards de dollars… Mais, comme ses pairs, l’argent ne l’intéressait pas  : tous les hommes présents au sein du Comité étaient des visionnaires, des précurseurs qui avaient deviné, créé et façonné les composantes du monde de demain. Qu’il s’agisse d’informatique, de biotechnologie, Internet ou encore des technologies de l’information, chacun de ces hommes pouvait revendiquer la paternité du monde dont le troisième millénaire avait accouché…

C’était précisément la raison de l’existence du Comité. Leur part de responsabilité dans les développements futurs de la technologie, dans ses possibles excès, avait amené ces hommes à s’interroger sur les répliques possibles face à ces menaces d’un type nouveau…

Les gouvernements étaient aujourd’hui dépassés par les progrès de cette technologie qu’ils avaient eux-mêmes financés et encouragés. Un monde complètement intégré s’était développé, sans limites et restrictions d’aucune sorte  : l’économie devenait globale, la technologie nous emmenait d’un bout à l’autre de la planète en quelques dixièmes de seconde, sans que personne ne soit capable de contrôler ou de mettre un frein à ce formidable pouvoir.

Les seuls à même de comprendre et de combattre les excès qui découlaient de cette nouvelle réalité étaient ceux qui l’avaient créée  : aujourd’hui, les cinq hommes du Comité s’y employaient de toutes leurs forces…

 

À la différence des autres membres, Seth avait renoncé à la vie publique  : il aurait pu se lancer, avec un succès assuré, dans n’importe quel secteur d’activité, et devenir une des figures les plus puissantes de son époque. Il aurait pu concevoir des logiciels avec la même facilité que des plantes transgéniques, régner sur l’empire de Sanesburry comme sur celui de Daff… Il était l’armée de ces hommes, celui qui pouvait être dépêché sur n’importe quel théâtre d’opérations, virtuel ou réel. Il s’adaptait à n’importe quelle situation avec une facilité et une efficacité qu’aucun autre n’aurait pu égaler. Il se sentait à sa place, et les plaisirs faciles de la vie de golden boy ne lui manquaient pas…

 

Il consulta sa montre, qui indiquait 13 h 45, puis descendit le gigantesque escalier qui menait au rez-de-chaussée, à l’entrée de la salle de réception reconvertie en bibliothèque. Celle du premier étage ne suffisait pas à contenir les livres que Seth dévorait avec une sorte de boulimie compulsive. On y trouvait, soigneusement compartimentés, des ouvrages de philosophie, de biologie, de mathématiques, de finance.

Il traversa rapidement la cour intérieure du château pour retrouver la chaleur des écuries  : un couloir d’une...