Le Village en cendres

Le Village en cendres

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Français
288 pages

Description

Fils de paysans de la province du Jiangsu, au centre de la Chine, Shen Fuyu a été mingong (travailleur errant) et a exercé de nombreux métiers avant de devenir écrivain. Avec un formidable talent de conteur, il redonne vie à Shen, son Village en cendres, balayé, comme tant d'autres, par les violentes mutations de la Chine. Au gré de sa mémoire et de celle de ses ancêtres, il ressuscite un monde paysan aujourd'hui disparu et met en scène vie quotidienne, coutumes, relation de chacun à un monde nouveau.

Une Chine éternelle jaillit de ces pages, avec sa façon d'être et ses traditions, ses figures hautes en couleur, sa dureté quotidienne mais aussi ses moments de grâce, marqués par la volonté têtue de chacun de survivre, tout en gardant le plus important - la face. On sillonne les rues du village, on pénètre les coeurs et les maisonnées, les cours fleuries et les jardins, on frôle les esprits et les dieux familiers, on croise un vannier amoureux de son boeuf, un charpentier patriarche et sa scie magique ou encore une femme rebelle qui rosse sans façon son kidnappeur...

Délicatement imprégné de Tao et de Confucianisme, croisant sans cesse la grande Histoire qui a bouleversé la Chine au XXe siècle et l'histoire individuelle, Le village en cendres dresse le portrait surprenant d'un pays de contradictions et l'invitation à découvrir un auteur, très populaire en Chine, traduit pour la première fois en français.

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Informations

Publié par
Date de parution 26 septembre 2018
Nombre de lectures 19
EAN13 9782226431370
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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© Éditions Albin Michel, 2018 pour la traduction française
Édition originale chinoise parue sous le titre : 匠人(« LES ARTISANS ») aux Éditions de la Démocratie et de la Construction © Société Purui de diffusion culturelle de Shanghai/Éditions de la Démocratie et de la Construction (Pékin), 2015
ISBN : 978-2-226-43137-0
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Ouvrage publié sous la direction de Félix Torres Les noms propres chinois sont retranscrits selon le système du pinyin, mais l’éditeur a choisi de garder la graphie traditionnelle en France pour les noms suivants : Pékin, Nankin et Tchang Kaï-chek.
生活中所需的一切,曾经就在屋前屋后,那时的日子直接, 新鲜,带 着手心的温暖,那时的人们以情相待,用心相处。 « Tout ce dont nous avions besoin était à porté de main, tout autour de la maison familiale. Notre vie quotidienne était si directe, si franche, que l’on pouvait presque y sentir la chaleur d’une main serrée. Une bienveillance générale régnait ; elle venait du cœur de chacun »
1.
Croix de fer
La maison de M. He était perchée sur un promontoire au centre du village. Devant sa porte, un jardin offrait, le printemps venu, une vue luxuriante d’arbres et de fleurs. À 1 côté des gingkos qui y poussaient en abondance, ce jardin recelait une grande variété d’arbres : plaqueminiers, jujubiers, féviers… À cela s’ajoutait un foisonnement de fleurs bordant les allées depuis le portail jusqu’à la maison : bégonias, gainiers, gardénias, rosiers multiflores, sans compter une multitude de plantes inconnues. Au milieu du jardin, un florilège de plantes médicinales absolument magnifiques exhalaient 2 leurs parfums : asperges de Cochinchine, renoncules Pied-de-coq etcangshu. Cependant les plus prisées des villageois restaient la menthe, le pourpier potager et la chirette verte. Impossible de résister à l’envie d’en cueillir chaque fois que l’on passait devant : la menthe pour aromatiser les galettes ou la soupe de nouilles, le pourpier en omelette pour adoucir la peau, et la chirette verte en salade pour ses vertus anti-inflammatoires, qui, de plus, ouvrait l’appétit. Souriant, M. He saluait tout le monde au passage en proposant d’autres herbes médicinales comestibles. Plus on chapardait dans son jardin, plus il était heureux. Naturellement, il n’était jamais question d’argent. Le jardin se trouvait sur le chemin de l’école. J’aimais m’y arrêter aussi bien à l’aller qu’au retour. Avec mes copains, nous avions l’habitude d’y chasser des papillons ou d’y cueillir des fleurs. Une ou deux suffisaient, au-delà M. He se campait devant sa porte en toussotant, ce qui avait l’art de nous faire fuir. À la mort de M. He, les villageois n’avaient pas démoli sa maison, en mémoire de sa bonté. Cependant, il n’y avait plus personne pour s’occuper du jardin. Chacun continuait néanmoins d’y faire pousser et récolter ce dont il avait besoin. Quant à moi, je n’ai jamais pu résister à l’envie d’aller faire un tour dans ce jardin au parfum enivrant. 3 Une année, à la fin de Guyu, la fête de la Pluie des céréales , je revins au village. Cette fois, le jardin avait disparu. À sa place avait été érigée une église, surmontée d’une croix. Pendant mon séjour, Shen Qingguan, le maçon du village, vint nous rendre visite à plusieurs reprises. Mon père, qui avait pourtant le sens de l’hospitalité, se montra glacial envers lui. À peine le maçon reparti, il lâcha froidement : – Le maçon « Croque-Jésus » met le village sens dessus dessous. « Croquer Jésus » signifiait croire en Dieu, sans doute en référence aux paroles du Christ d’après l’évangile selon Jean dans le Nouveau Testament. « Prenez et mangez, ceci est mon corps. Buvez tous, ceci est mon sang. Quiconque croit en la vie éternelle, je le ressusciterai au dernier jour. » Voilà pourquoi les paysans surnomment les chrétiens « Croque-Jésus ».
À présent, Qingguan était vieux et boiteux. Dans sa jeunesse, il faisait fondre le cœur de toutes les filles des alentours. Soldat de l’Armée populaire de libération, il était 4 beau garçon et excellent joueur d’erhu. Quand il revenait en permission voir ses parents, sa maison était aussitôt envahie. Il était promis à un bel avenir, pensait-on. Il m’avait donné une étoile rouge, celle qu’on pouvait voir sur les casquettes militaires. Ce fut le trésor de mon adolescence. 5 Personne n’avait anticipé le Grand Désarmement , pas plus que son discret retour au village. Il est devenu maçon quelques mois plus tard. Sans apprentissage formel, Qingguan se forma sur le tas en servant d’aide aux autres maçons jusqu’à ce qu’il soit capable de monter un mur à la truelle. Comme maçon, à vrai dire, il était très quelconque. Ainsi, il perdit vite son aura d’antan, mais il garda malgré tout le sourire sans se plaindre. Dès qu’une nouvelle maison se construisait, il était du chantier. Grâce à sa belle voix et à son éloquence, il devintrythmeur. Théoriquement ce rôle était dévolu à celui qui maîtrisait le mieux la technique mais, parmi les paysans, rares étaient les personnes aussi appréciées que lui. Que faisait le rythmeur ? À chaque début de chantier, on avait besoin de quelqu’un pour appeler les esprits et les prier de veiller au bon déroulement des travaux. Les prières chantées devaient chatouiller les oreilles des esprits pour qu’ils s’en souviennent et apportent par la suite des bienfaits au propriétaire. Pendant que le rythmeur chantait, tous les artisans étaient censés reprendre en rythme. Le charpentier frappait le bois de sa hache, les maçons tapaient sur les briques avec leur truelle. Tout le monde prenait ce qu’il avait sous la main pour battre la mesure. Certains des mains, d’autres des pieds : le rythme battait son plein. En tant que 6 rythmeur, Qingguan pouvait recevoir une généreuse enveloppe rouge et occuper la place d’honneur à table. À ce moment-là seulement, son visage rayonnait. Un jour, il fut soudain décidé qu’une église serait érigée dans le village. L’initiative vint d’une femme dont le mari s’appelait Gao Gen. On la surnommait Gao Gen Nüjiang, c’est-à-dire « la générale Gao Gen », Nüjiang étant dans notre dialecte l’équivalent de l’épouse. J’avais assisté au mariage de Gao Gen qui travaillait dans la même clouterie que mon deuxième oncle. Nos familles entretenaient des relations peu communes, si bien que même un gamin comme moi figurait parmi les invités. Comme tous les mariages, le leur fut gai, mais passons les détails. Je me souviens seulement que la mariée était jolie. Plus tard, chaque fois que j’entendais parler de la générale Gao Gen, j’avais devant mes yeux l’image d’une femme coquette qui, son voile rouge enlevé, sortait pour proposer du vin aux convives. La générale Gao Gen était une adepte du Falun Gong. Une fois la secte interdite par le gouvernement, il lui fut impossible de pratiquer ses exercices physiques et spirituels. On racontait même qu’elle avait caché deux adeptes chez elle pendant quelques jours. Ensuite, la situation devenant trop critique pour rester dans le village, elle repartit en ville avec ses protégés. Six mois plus tard, elle était de retour à Shen. Chose incroyable, elle s’était convertie au christianisme ! Elle fut la première chrétienne du village, et la première prédicatrice.