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Le Voyage à Cirey

De
330 pages

Selon les historiens, Voltaire et Marivaux ne se sont jamais rencontrés, ils se détestaient trop. Pourtant le 8 octobre 1746, Madame du Châtelet reçoit à Cirey dans le plus grand secret Marivaux et son actrice Silvia. La marquise a remarqué que Voltaire n'avait plus pour elle les prévenances d'antan, elle compte sur Marivaux, l'homme des sentiments, pour obliger le philosophe à jeter le masque.
Emilie ne sait pas que pour venir à Cirey, Marivaux a refusé d'être présent à la prise de voile de sa fille. Étrange refus pour un homme si sensible. Silvia de son côté n'a accepté de venir que pour réaliser son rêve le plus cher : voyager avec le créateur de ses personnages.
Malgré ces circonstances, Émilie pense obtenir les aveux de Voltaire. Mieux vaut savoir que de s'aveugler et de souffrir.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-04165-7
© Edilivre, 2017
Levoyage à Cirey
Le château de Cirey, propriété de Monsieur du Châtelet, est situé à quelques lieues de la frontière, donc à bonne distance des archers du roi, ce que peut apprécier un homme comme Voltaire sous la menace d’une lettre de cachet. Au besoin il peut se réfugier à la cour de Lorraine, distante de quelques lieues. A Cirey, pendant dix ans, deux brillants esprits vont critiquer chaque matin les textes de l’Ancien et du Nouveau Testaments. A Cirey, deux savants, connus de toute l’Europe, approfondissent la théorie de Newton sur l’attraction universelle. A Cirey, un homme et une femme non mariés, à la barbe du monde et de l’Eglise, forment couple pour vivre une aventure intellectuelle exceptionnelle. A Cirey, le 8 octobre 1746, arrive un autre couple, Marivaux et son actrice Silvia. Ils répondent à l’invitation de la marquise du Châtelet. Cette rencontre va mettre aux prises deux couples singuliers : un philosophe et une femme de sciences émancipée, un auteur de comédies et une actrice intrépide. Ces personnages ne vont pas raconter une histoire, mais vivre leur histoire, à cœurs ouverts.
Était-il prudent de donner la parole à des personnages qui parlent souvent sans retenue ? Le pari était risqué, mais c’était le prix à payer pour laisser affleurer les secrets enfouis au plus profond des consciences. Les échanges dévoilent les prémisses d’un monde nouveau, libéré des superstitions et prêt à accorder libertés de penser et d’aimer sans contraintes inconsidérées.
Les personnages, âges et statuts, début octobre 1746
I. Autour de la Comédie Italienne, rappelée par le Régent en 1716 :
Les Riccoboni: – Luigi Riccoboni, ditLélio, 70 ans, chef de troupe (“capocomico”) jusqu’en 1743, puis en retraite. – Elena Riccoboni, sa femme, diteFlaminia, 60 ans, née Baletti, sœur de Mario, actrice et femme de lettres. Antoine-François Riccoboni, leur fils, 39 ans, comédien et auteur dramatique, a débuté en 1726 dansLa Surprise de l’Amour.
Les Balletti: – Mario Balletti, ditMario, 54 ans, frère d’Elena Riccoboni, joue les seconds amoureux. – Zanetta Balletti, diteSilvia, 45 ans, née Benozzi, a épousé Mario en 1720 à Drancy-le-Grand, est la “prima amorosa” de la troupe. leurs 4 enfants : Antoine-Etienne, 22ans, comédien puis danseur, ami de Casanova après 1750 ; Louis-Joseph, 16ans ; Guillaume-Louis, 10ans ; Marie-Madeleine, diteManon, six ans qui tombera follement amoureuse de Casanova dix ans plus tard.
Jean-Baptiste Deshayes(ou Dehesse ou des Hayes) 41 ans, prend la place de Luigi à la direction de la comédie italienne. Comédien, maître de ballet, il sera choisi par la marquise de Pompadour pour régler les ballets dans son théâtre des Petits Cabinets à Versailles.
Thomas-Simon Gueulette 63 ans, très proche des Comédiens Italiens. Substitut au procureur du roi. Conteur, juriste, érudit, auteur de 60 pièces de théâtre. Anna Veronese 16 ans, diteCoraline, actrice, fille de Carlo Veronese. Elle débute à 14 ans, à l’Hôtel de Bourgogne avec son père. Celui-ci écrira beaucoup de pièces pour elle.
II. Les gens de Cour à Versailles.
Le roi Louis XV,36 ans : En 1746, le Roi est perçu comme Louis le Bien-Aimé. Bel homme, grand, marié depuis 21 ans à Marie Leszczynska, fille du roi détrôné de Pologne, il a obtenu par son mariage le rattachement des duchés de Lorraine et de Bar. De ce mariage sont nés dix enfants, dont seulement deux garçons, un seul survivant, le Dauphin. Louis est un passionné de chasse, il s’y rend presque tous les jours et, début octobre, il se déplace à Fontainebleau pour se livrer à sa passion. Lassée des naissances à répétition, la Reine ferme progressivement la porte de sa chambre au Roi. Alors celui-ci accumule les favorites. La dernière en date est Mme d’Etiolles, devenue par la faveur royale, la Marquise de Pompadour. Mais c’est une bourgeoise proche des milieux financiers, ce qui fait frémir d’indignation toute l’aristocratie de la Cour.
la Marquise de Pompadour, 25 ans : Jeanne Antoinette Poisson, épouse en mars 1741 Charles Le Normant d’Etiolles, neveu de M. de Tournehem, protecteur de la famille Poisson. Une fille, Alexandrine, naît le 10 août 1744. Madame d’Etiolles est présentée officiellement à la Cour le 14 septembre 1745 comme Maîtresse officielle du Roi. Elle a une influence certaine sur le Roi en ce qui concerne les Arts
et les Lettres. En 1746, elle vient d’obtenir de sa Majesté la création d’une salle de spectacle dans le château de Versailles, le Théâtre des Petits Cabinets. L’ouverture est prévue en janvier 1747 par un balletles Amours Déguisées, chorégraphié par le directeur du théâtre des Italiens, Jean-Baptiste Deshayes.
III. Les savants et gens de lettres à Paris.
– Pierre Carlet de Chamblain deMarivaux, 58 ans : romancier, journaliste, auteur dramatique. Né en 1688, il épouse en 1717 Colombe Bologne, qui meurt six ans plus tard. Marivaux reste veuf à 35 ans avec sa fille Colombe Prospère née en 1719. En 1742, Marivaux est élu à l’Académie Française contre Voltaire. En 1744, il sous-loue un appartement chez mademoiselle de Saint-Jean, au 223 actuel de la rue Saint-Honoré. Le 6 avril 1745, Colombe Prospère entre à l’abbaye du Trésor dans l’Eure, près d’Ecos. Elle fait ses vœux définitifs en Octobre 1746 à 27 ans.
– François Marie Arouet, ditVoltaire, 52 ans : écrivain et philosophe. Il partage la vie d’Emilie du Châtelet de 1734 à 1749, date de la mort de la marquise. Voltaire s’est réfugié au château de Cirey-sur-Blaise, propriété de Monsieur du Châtelet, pour échapper aux poursuites dues à la publication desLettres Anglaises.Voltaire avance les frais de restauration du château. Le 25 avril 1746, il vient enfin d’être élu à l’Académie Française.
Emilie du Châtelet, 40 ans : mathématicienne et physicienne. Elève de Maupertuis, Clairaut, König, elle traduit les Principia mathematicade Newton, qui font toujours référence.
Mademoiselle de Thil, Marie-Victoire-Eléonore de Sayve de Thil, près de la soixantaine, grande amie bourguignonne d’Emilie du Châtelet, s’est particulièrement occupée de ses enfants et de la bonne marche de sa maison, possède un château et plusieurs terres en Bourgogne.
Madame de Tencin, 64 ans femme de lettres, elle tient un salon réputé au 384 actuel de la rue Saint-Honoré. Grande intrigante, elle a fait élire Marivaux en 1742 à l’Académie Française aux dépens de Voltaire. Elle est l’auteur desMalheurs de l’Amour,1747.
Madame de Graffigny, 51 ans : femme de lettres lorraine, dame de compagnie de la duchesse de Richelieu, fréquente à Paris le salon de Madame de Tencin. Elle est célèbre pour son romanLettres d’une Péruvienne(1747) et pour les 2500 lettres de correspondance avec Devaux. Elle fit un séjour mémorable à Cirey de décembre 1738 à mars 1739.
Mme du Deffand, 49 ans : femme de lettres et de salon. Elle mène une vie très libre sous la Régence. Un de ses amants, le président Hénault, l’introduit à la cour de Sceaux, elle y fait la rencontre de Voltaire avec qui elle restera amie toute sa vie. Sa conversation s’illustrait surtout par des saillies aussi féroces que lucides. Dans son entourage on rencontrait Voltaire bien sûr, mais aussi Marivaux, Fontenelle, d’Alembert, le peintre Van Loo.
Fontenelle, 89 ans mathématicien, philosophe et écrivain. Très vieil ami de Marivaux avec Houdar de la Motte (mort en 1731).
L’abbé Nollet, 46 ans : Physicien français, qui se fit connaître surtout par ses travaux sur l’électricité. Il fit découvrir en France la fameuse bouteille de Leyde. Il fait partie lui aussi des invités de la cour de Sceaux. Il se voit confier la direction du laboratoire de Réaumur. Habile de ses mains, il se
met à fabriquer les instruments nécessaires à la physique en plein développement. Il fournit en matériel Voltaire et Émilie du Châtelet. Il ouvre à Paris un cabinet pour exposer son matériel et initier le public mondain à le physique expérimentale.
Piron, Alexis, 57 ans : Il écrit à 20 ans uneOde à Priapesulfureuse qu’il va traîner pendant toute sa vie comme un boulet. Poète, auteur d’épigrammes, il essaie en vain de rivaliser avec Voltaire dans l’art de la tragédie. Louis XV refuse de signer son élection à l’Académie Française à cause de la fameuse ode.
Diderot, Denis, 33ans. Écrivain, philosophe, encyclopédiste, il invente le drame bourgeois, la critique picturale, et renouvelle le roman avecJacques le Fataliste. En 1745, il traduit l’anglais Shaftesbury, et publie en 1746 lesPensées Philosophiques.
IV. La Cour de Lorraine.
François III,duc de Lorraine,38 ans. Il épouse en 1736 l’archiduchesse Marie-Thérèse d’Autriche, héritière des Habsbourg. Il abandonne la Lorraine à la France pour devenir duc de Toscane, en attendant de devenir empereur du Saint-Empire par son mariage, à la mort de Charles VI, une femme ne pouvant pas devenir empereur.
Stanislas Leszczynski,69 ans : Père de la reine de France et ancien roi de Pologne de 1704 à 1709. Il reçoit en viager la Lorraine et le duché de Bar en 1737 à la fin de la Guerre de Succession de Pologne. Il réside à Lunéville, capitale princière, même si Nancy est la capitale administrative. Il a pour maîtresse Marie-Françoise Catherine de Beauvau-Craon, marquise de Boufflers, 35 ans, maîtresse aussi du poète de Saint-Lambert et du marquis de la Galaizière.
Le marquis de la Galaizière, 49 ans. Chancelier de Lorraine nommé par LouisXV, chef des Conseils, intendant des troupes françaises, il administre les duchés de Lorraine et de Bar, en attendant qu’ils soient rattachés définitivement au Royaume de France à la mort de Stanislas. Son épouse, Louise-Elisabeth Orry est la sœur de Philibert Orry, contrôleur général des finances, créateur de la Manufacture de Vincennes, où Mme de Pompadour s’approvisionnait en porcelaine.
le Père Menou. Confesseur et conseiller de Stanislas.
V. La guerre de Succession d’Autriche.
Frédéric II, roi de Prusse, 34 ans, annexe la Silésie. A la mort de Charles VI de Habsbourg, empereur du Saint-Empire, en 1740, sa fille Marie-Thérèse a 23 ans. La France et la Prusse pensent qu’il faut réduire le pouvoir des Habsbourg. Frédéric s’empare de la Silésie et fait entériner cette annexion. La France se trouve seule en guerre avec ses alliés l’Espagne et la Bavière contre l’Autriche et ses alliés, l’Angleterre et les Provinces Unies de Hollande.
Le Maréchal de Saxe, 50 ans, l’emporte en Belgique. La guerre se développe sur terre en 1746 en Belgique. L’affrontement a lieu à Rocourt le 11 octobre 1746. Les Français, commandés par le Maréchal de Saxe défient les alliés commandés par le duc Charles de Lorraine, frère de François III et époux de Marie-Anne d’Autriche, sœur de Marie-Thérèse. Le Maréchal, fin stratège, l’emporte. Plusieurs milliers d’hommes restent sur le champ de bataille de part et d’autre. La victoire des Français met fin au contrôle de l’Autriche sur les Pays-Bas pour le reste de la guerre.
Lecommandant de l’Hôpital,sauve malgré lui Lorient. La guerre se développe sur mer dans les colonies et dans des tentatives de débarquement en France et en Angleterre. Pour les Français, l’ambition est de mettre sur le trône d’Angleterre Charles-Edouard Stuart, mais à la troisième tentative c’est l’échec définitif à Culloden le16 avril 1746 ; pour les Anglais, il s’agit d’ouvrir un second front à l’ouest et de réduire l’importance de la Compagnie des Indes installée alors en totalité à Lorient. Les Anglais commencent le siège de la ville le 30 septembre 1746. Le 7 octobre, le commandant de la place, de l’Hôpital, sort pour présenter la reddition de la ville. Il ne parvient pas à trouver d’ennemis et rentre dans Lorient à 22h. Le lendemain samedi 8 Octobre, il retrouve les canons abandonnés par l’ennemi mal préparé et mal commandé qui a rembarqué à l’annonce d’une tempête. Le commandement décide de renforcer la protection de Lorient.
I
Dimanche 2 octobre 1746. Paris, Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne. Rue Mauconseil, 18 h.
Un voyage mal engagé
Le rideau vient de tomber. Les acteurs en sont aux saluts. Sur scène, Silvia, d’un coup sec, a dégagé son bras de la main de son mari. Quelques secondes plus tôt, Mario l’a secouée violemment alors qu’elle regardait dans les coulisses côté du Roi. Elle voulait vérifier si l’auteur était à sa place habituelle, entre le dernier pendrillon et la toile de fond. Marivaux était là. Mais le coup reçu lui a remis en mémoire d’autres coups, plus violents, qui lui ont provoqué sa fausse couche et un arrêt de près d’un an dans sa carrière. Elle s’en rend compte : Mario lui est devenu insupportable. Elle ne peut que s’en attrister, elle naturellement bonne et généreuse. D’une brusque impulsion, elle se précipite dans les coulisses : – Pierre, votre présence me rassure. Comment m’avez-vous trouvée ? – Plus juste que jamais. Dire naïvement les choses graves, tu respectes ma règle à la perfection. Silvia se jette dans les bras de son maître. Mario, figé au milieu de la scène, ne l’a jamais vue aussi familière avec Marivaux. L’auteur, interdit, ne sait que dire, il bredouille : – Bien, bien. Heu ! que dois-je dire à Mme du Châtelet pour son invitation, nous allons à Cirey, c’est bien cela ? Silvia un temps surprise par le changement de sujet s’entend dire : – Mais nous y allons M. de Marivaux, nous y allons ! Son ton ne laisse aucun doute, et pourtant la veille avec Mario elle avait décidé du contraire. – Votre heure est venue, Pierre, c’est l’heure de votre revanche. Voltaire vous a fait du tort. L’Ancien c’est lui, le Moderne c’est vous. Vous seul avez su trouver les mots qu’il fallait pour nous faire vivre à égalité avec les hommes. Et ça été un vrai miracle ! Voltaire ne connaît rien au cœur des femmes. En vous accueillant chez elle, Émilie vous met sur un pied d’égalité avec lui, elle l’oblige à entendre votre discours. Vous ne pouvez pas vous dérober. – Admettons, mais pourquoi maintenant, voilà quinze ans que mes pièces triomphent ? – Je ne sais pas. Silvia a beau chercher, elle n’a pas de réponse à cette question. Mario de guerre lasse quitte le milieu de la scène et se précipite vers eux. Silvia se penche sur Marivaux et lui murmure à l’oreille : – Pierre, revoyons-nous demain au café Laurent, vers quinze heures… – Au café Laurent ?… Le mari bouscule sa femme en l’agrippant par sa robe : – Qu’as-tu à pérorer ? La marquise t’attend au foyer. – Tu sais bien que je ne vais jamais au foyer dans ma robe de scène. Ne me touche pas. Silvia se libère de son emprise et court vers sa loge. L’acteur se retrouve face à M. de Marivaux et lui jette d’un ton aigre : – Bonsoir, Monsieur Carlet de Chamblain. – Bonsoir Monsieur Balletti… de Saint-Sauveur. L’allusion au nom de sa rue comme titre de noblesse met le comédien hors de lui, il se contient et évite de répondre. Les mâchoires serrées, il traverse la scène pour rejoindre sa loge en sous-sol côté de la reine. Monsieur de Marivaux, le sourire aux lèvres, se dirige vers
le foyer pour rejoindre l’illustre invitée, l’unique spectatrice de ce spectacle privé, Mme de Pompadour.
A la demande de Louis XV, les Comédiens Italiens viennent de jouer pour cinq cent livres, le Jeu de l’Amour et du Hasard. La pièce de Marivaux n’était plus à l’affiche depuis deux ans, il fallait se la remettre en bouche. Mario ne le voulait pas, Silvia au contraire voulait offrir ce plaisir à Mme de Pompadour. La Marquise, depuis qu’elle est devenue la maîtresse officielle de sa Majesté, puise autant qu’elle le peut dans la cassette royale pour favoriser les artistes qui lui plaisent. De plus les temps sont durs pour la Comédie Italienne. La mode est aux parodies, aux comédies chantées, aux comédies-ballets, aux feux d’artifice. Cinq cents livres pour un spectacle sans sifflets ou quolibets n’est pas à refuser. Marivaux rejoint le foyer où les trois véritables maîtres de l’Hôtel de Bourgogne, Jean-Baptiste Deshayes, le nouveau directeur, Luigi Riccoboni l’ancien capocomico, et Thomas-Simon Gueullette, le substitut du procureur qui a fait revenir les Comédiens Italiens, ont prévu une collation pour la Marquise.
En retrouvant sa loge, Silvia pousse un grand soupir de soulagement : – Oh ! Qu’ils sont gentils ! Ils m’ont fait du feu et allumé mes chandelles ! Elle essaie de délacer sa robe de scène, sans y parvenir. D’une voix forte elle interpelle sa voisine dans l’autre loge : – Tu ne veux pas venir m’aider, Coraline ? Je ne parviens pas à délacer ma robe, la marquise m’attend au foyer. Coraline, Anna Véronèse à la ville, apparaît presque nue, vêtue d’une simple chemise : – Je finirai de m’habiller par la suite ! Hum, il fait bon chez toi. Pourquoi ne te présentes-tu pas au foyer dans ta robe de scène ? – Une robe de scène ne doit pas quitter la scène, Coraline. Le monde du spectacle est un monde sacré, il relève des dieux. Il ne se compromet pas avec les souillures du monde. Surtout pas ! Il s’interroge sur le pourquoi et le comment de l’univers. Le costume de scène, c’est comme la chasuble du prêtre, et une chasuble ne quittera jamais la sacristie. Tu comprends ? Coraline aide Silvia à enlever sa robe : – Ouah ! Quelle taille ! dit la jeune actrice en admirant sa consœur. Une taille de grande séductrice ! – Pas mal, hein ? Pour quarante-cinq ans et quatre enfants ? – J’aimerais bien être comme toi à ton âge. Je n’avais jamais vu ta robe. – Elle n’est pas dans les panières ! C’est ma robe de création. Au bout de quelques années, j’ai demandé à Luigi de la déduire de ma part, et je l’ai emportée chez moi. Je la garde comme porte-bonheur, dans un carton sous mon lit. – Tu m’as fait beaucoup d’honneur en me demandant de te donner la réplique, dit Coraline. Ce sera un souvenir ineffaçable. Je dirai plus tard à mes petits-enfants : « J’ai joué la Lisettedu Jeu de l’Amour et du Hasardavec la grande Silvia Balletti ! » Et ils crieront : « Oh mamie ! Quelle chance ! ». Pour toi, je n’étais peut-être pas la partenaire idéale ? Jouer Lisette à seize ans, après deux ans seulement de théâtre ! – J’avais quinze ans quand j’ai commencé ! Je ne me suis pas posée de questions ! Toi, tu as déjà beaucoup de maturité ! Silvia entoure la taille de sa partenaire des deux mains : – Hum ! Tes hanches commencent déjà à s’arrondir ! – Tu te moques ? Je me surveille, pardi ! Tu trouves que je prends de la taille ? – Je plaisante, ma chérie. Les yeux des hommes ne quittent pas ton corsage quand tu entres en scène. Silvia accompagne son discours d’un mouvement des yeux sur la poitrine de la jeune fille : – C’est vrai, c’est joli à regarder ! Tu sais ce qu’on dit de toi : « Qui te voit soupire… Qui te voit t’admire » ? Mais je préfère à tout prendre les vers de Marmontel :
Ce corsage arrondi… Ce sein ferme et poli, qui, repoussant la toile, De son bouton de rose enfle et rougit le voile C’est mignon ! Il t’a gâtée Marmontel avec cetteEpître à Coraline! Tiens, passe-moi mon autre robe. – C’est vrai ce que m’a dit Flaminia ? demande Coraline. – Flaminia ? Hum ! Je me méfie… Que disait ma belle-sœur ? – Elle disait qu’un jour, tu avais donné un soufflet à un de ces messieurs sur le côté de la scène, qui disait qu’il aurait bien aimé avoir la clef de ta chambre. – La clef de mon intimité, tu veux dire ! C’est pourquoi ma main est partie ! Vlan ! Vlan ! Une gifle de chaque côté ! Écoute-moi, petite fille, il vaut mieux gagner sa vie par son art, même s’il n’est pas toujours noble, que par son popotin, même s’il est parfois noble ! Coraline part d’un grand éclat de rire : – On a du mal à se tourner dans ces loges, ajoute-t-elle, il serait temps qu’ils en fassent de plus grandes. – Mais si tu avais trop de confort, ma chérie, tu t’installerais ! Et au théâtre, on ne doit pas s’installer, au théâtre le danger menace en permanence. Nous avons eu de la chance toutes les deux, des auteurs ont écrit pour nous, toi ton père et moi Marivaux. Notre célébrité vient d’eux ! – Je ne t’ai pas vue te démaquiller et mettre de la crème, comment fais-tu ? – Tu m’as vue mettre de la poudre quelquefois ? demande son aînée. Jamais ! Donc pas de crème ! Ma peau est fraîche comme une pomme ! Merci de ton aide, ma chérie, tu as été un ange ! Habille-toi vite, tu vas prendre froid. Coraline est trop heureuse d’avoir Silvia pour elle toute seule, elle voudrait bien prolonger ce moment de confidences : – Tu ne m’as jamais raconté comment tu avais fait la connaissance de M. de Marivaux.
Un grand brouhaha se fait entendre, la porte s’ouvre brusquement, Mario les yeux furibonds entre. La présence de Coraline le bloque un moment. – Ah ! commente Silvia, après les dangers de la scène, les dangers des loges ! Coraline par réflexe se couvre la poitrine et les épaules de la robe de Silvia. Celle-ci s’emporte contre l’intrus : – Que viens-tu faire ici ? En haut, ce sont les loges des femmes, les loges des hommes sont en bas ! Mario sort de son silence et s’en prend à Coraline : – Que fait Mademoiselle Véronésé dans ta loge ? C’est une tenue ? Les deux femmes se regardent ahuries. Elles décident de ne pas répondre. L’acteur courroucé s’avance vers sa femme, tente de la prendre par les épaules, mais elle se dérobe. Alors il continue de s’avancer vers elle, la hargne à la bouche : – Que lui as-tu dit à de Chamblain ? crie-t-il. Que lui as-tu dit ? Que tu irais ? Je ne me trompe pas ? – Tu ne te trompes pas et je ne reviendrai pas sur ma décision. Tiens-le toi pour dit ! Maintenant tu vois la porte ? Tu la prends illico presto. Sinon j’appelle Luigi. Allez, ouste ! Ouste ! Elle le pousse à l’extérieur, Mario s’éloigne en égrenant des « Putana dé Putana ! »
Coraline très crispée ne parvient pas à se détendre, cette irruption brutale l’a toute retournée : – Fichtre ! Tu n’es pas à la fête ! Il est toujours comme cela ? – Non ! Aujourd’hui il est dans ses bons jours, il n’a pas bu ! Vingt-six ans de mariage, tu vois ce que cela donne ! Tout cela parce que j’ai accepté d’accompagner Monsieur de Marivaux chez Madame du Châtelet à Cirey ! Pouvais-je décliner l’honneur de jouer sur le théâtre privé de Voltaire ?