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Les adieux

De
320 pages
Une Suédoise et un prince russe émigré, ancien général, conspirateur, escroc, mythomane, se rencontrent à Paris, unissent leur solitude, échangent leur amitié, se font souffrir. Ensemble, ils traversent les événements qui ont bouleversé la France : la guerre de 1939-1940, l'occupation, la libération. Et c'est, en définitive, leurs tentatives répétées pour se faire admettre dans la communauté française, leurs luttes à l'intérieur du catholicisme, de la bourgeoisie française, du malheur politique français qui nous sont narrées. Réfugiés l'un contre l'autre, enfouis dans ce 'creux de Paris' que rencontre un jour Choralita Brichs, l'héroïne, au cours de ses pérégrinations, ces étrangers montrent par leur déchirement que la vraie vie est faite d'un mouvement volontaire d'abandon, de renoncement, d'adieu... "Les adieux, c'est ce qui fait le moins mal, lorsque personne ne vous regarde vous en aller."
Prix Femina 1956
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La Jeune Fille et la mort, Les Adieux, La Fantaisie du voyageur...François-Régis Bastide aime donner à ses livres des titres empruntés au répertoire musical. C'est qu'il est musicien aussi, et a même composé la musique d'un film qu'il a écrit pour la télévision. Né à Biarritz, venu tôt à Paris où il est une des figures marquantes des lettres, Bastide a peint dans Les Adieux,où, comme dans la symphonie de Haydn, chaque instrumentiste s'en va à son tour, sur la pointe des pieds, le sort des étrangers à Paris. Qui prête attention à eux, si ce n'est un écrivain, justement?Et leur sortie est discrète, et passe inaperçue. Ils ont vécu seuls et seuls ils meurent. Le romancier peint ici trente ans de la vie française menée par deux étrangers, leur espoir toujours déçu d'être admis dans la communauté qu'ils ont choisie, leurs luttes à l'intérieur d'un comité politique, du catholicisme, de la bourgeoisie bordelaise, d'une petite ville de Seine-et-Marne. L'Histoire même marque le prince Alexis Vassilievitch Stellovski en le faisant coïncider de fort près avec le héros de la célèbre affaire Koutiepov. Et des lle philologues suédoises comme M Brichs, dignes, sans âge, discrètes, oubliées, nous en connaissons tous : elles font partie de l'atroce pittoresque parisien. Mais il se trouve que ces deux héros solitaires traversent les scènes les plus publiques de notre vie, et que leur lle solitude ressemble à la nôtre. Lorsque M Brichs rencontre, quai de l'Horloge, ce qu'elle nomme le creux de Paris,ce creux suprême ne serait-il pas celui de tout destin? En ce sens, cette Suédoise et ce Russe, réfugiés l'un contre l'autre, unis par leur étrangeté, et qui pouvaient s'aimer en paix, montrent bien, par leur déchirement, que la vraie oie est faite d'un mouvement volontaire d'abandons, de renoncements, d'adieux...adieux, c'est ce qui fait le moins mal, lorsque personne ne Les vous regarde vous en aller,dira le prince au moment de mourir seul.
pour Michel et Françoise
Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause de l'habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments, vous serez dans l'inquiétude et le trouble. Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un ami s'éloigne ou meurt.
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PREMIÈREPARTIE
Leretour
I
Je la connais sans doute depuis plus de cinq ans. On m'avais vanté ses qualités de traductrice, et j'achoppais sur un article fort embarrassant d'une revue néerlandaise. J'allai chez elle. Elle exécuta parfaitement ce travail. Rien, toutefois, qui me permît d'affirmer qu'elle fût Hollandaise. Aussi bien Allemande, ou Danoise, ou Finlandaise, je ne savais. Ceux qui ont eu quelque rapport avec elle furent, au début, dans la même incertitude. Il faut dire que les Français aiment bien confondre les peuples du Nord... Dans l'article que je lui donnai à traduire, il n'était question que de théologie. Je crus bon de la prévenir : – Si vous avez une hésitation sur un mot, sur une expression, dites-le-moi, mademoiselle. Je suppose que vous n'êtes pas catholique... Ce vocabulaire est assez spécial sans doute... Votre accent... – Croyez-vous qu'il y ait un accent catholique comme il y a un accent français ? Je suis catholique depuis 1928, monsieur. Il me semble que je comprends ce texte. J'aurais voulu en savoir davantage, mais elle se remit à taper sur sa machine. Parfois, elle s'arrêtait pour consulter un dictionnaire. – Si ce n'est pas... je veux dire, si c'est pour une orthographe française, demandez-moi, je vous en prie. – Non, non. Elle ne voulait pas. Peut-être la gênais-je, en attendant chez elle. Je lui avais dit que ce travail était urgent, mais j'aurais pu aussi bien revenir le lendemain. Le dictionnaire qu'elle consultait était bien un dictionnaire français. Elle avait un doute, qu'elle ne voulait pas me dire. Elle reprenait. Elle affectait une grande colère. Son visage tremblait à chaque frappe, sa bouche se striait de tics et, quand elle déclenchait une majuscule, elle s'élevait soudain sur le chariot de sa machine dans un bruit plus aigu. Elle était pâle, son front seul était coloré, piqué d'étranges brunissures, tel un cuir hâlé par la mer, et il transparaissait comme une lueur fauve aux tempes, sous la naissance des cheveux blonds, tendus jusqu'à un chignon roux serré sur la nuque. Je n'aurais su dire si elle avait trente-cinq ou cinquante ans. Un ancien tailleur de tweed beige dont les revers et les poignets avaient été refaits et bordés de satinette marron, serrait une poitrine forte, des hanches carrées. Parfois, en se penchant sur le texte que je lui avais remis, elle s'appuyait au rebord de la table et, tout le temps que devait durer son hésitation, elle frottait son sein gauche contre le bois, de bas en haut, ce qui faisait onduler son dos. Elle s'arrêtait un peu. Elle y revenait encore, cinq ou six fois. Il me sembla qu'aucune hésitation ne l'obligeait à ce jeu et qu'elle s'y livrait plutôt par plaisir. Enfin, elle tirait brusquement sur un pan de sa veste pour défaire un imaginaire froissement, et la machine reprenait vite. lle Il restait encore deux pages de ce texte à traduire, et je regardais les jambes de M Brichs sous la table, serrées l'une contre l'autre, et qui ne bougeaient jamais ; la cheville un peu forte, les talons plats, les pieds cambrés, les genoux, imparfaitement couverts par la jupe, ronds mais saillants, tout montrait que cette femme marchait souvent. Elle était même comme posée dans sa petite chambre pour une courte halte, l'heure de notre rendez-vous. Elle sortirait peu après moi. Où irait-elle ? Le divan étroit, recouvert de velours rouge, le plus fané habilement repris à la tête, était-il son lit ? Dormait-elle ici ? Cette porte grise lle ouvrait-elle sur la cuisine ? N'était-ce pas un appartement prêté, abandonné ? M Brichs était ailleurs... Pourtant, voici qu'elle arrachait la dernière page et me donnait à lire un français admirable qui traduisait fidèlement, à n'en pas douter, l'article hollandais.
Comme je lui disais mon regret de n'avoir pas autre chose à lui demander : – Du moins, pas en hollandais, ajoutai-je. – Vous avez besoin de traductions, en général ? – Oui, dis-je, de traductions. Mais, vous savez, presque toutes les langues y passent... – C'est-à-dire ? – Eh bien, en ce moment, j'ai un document russe. Je ne sais à qui m'adresser. Il s'agit d'un point obscur touchant aux origines de l'Église Orthodoxe. Ce n'est pas très divertissant... – Si vous voulez, vous pouvez me le donner. – Vous... comment, vous pourriez aussi ?... – Mais certainement. J'avais ce document dans ma serviette. Je le pris et le lui donnai. C'était un numéro d'une revue de Saint-Pétersbourg de mars 1845. – Je vous demande seulement d'en prendre grand soin. Je n'ai que cet exemplaire et il est difficile, aujourd'hui, de se le procurer. – Comptez sur moi, monsieur. Elle feuilleta l'article, qui pouvait avoir vingt pages. – Quand le voulez-vous, monsieur ? – Mais, quand vous pourrez... – Après-demain, cela va ? – Parfait. Pour payer, je n'avais qu'un billet de dix mille francs. – Je suis confus... Je n'ai que ceci. – J'ai de la monnaie. Un instant. Elle se leva et poussa la petite porte grise. J'entrevis un lavabo au-dessus d'un rideau de cretonne blanche. Je l'entendis fureter, remuer des boîtes de métal, ouvrir et fermer un placard. La pièce où j'attendais me parut plus familière. Il venait de la cour une lueur jaune que les lourdes tentures sombres, lle autour du divan de M Brichs, avaient beau jeu de confondre. Le jour avait baissé d'un coup. Il faudrait allumer pour compter l'argent. Je m'approchai de la fenêtre et jetai un regard distrait sur la cour. A lle gauche, c'était bien la fenêtre de la pièce où M Brichs cherchait de la monnaie. Mais alors, pourquoi n'avait-elle pas allumé ? Cette pièce était certainement plus petite que la chambre. Comment compter des billets dans l'obscurité ?... Enfin, elle reparut. Elle tourna aussitôt l'interrupteur et je la vis rougir. – Je suis désolée. Je croyais avoir de la monnaie mais je n'ai, moi aussi, qu'un billet de dix mille francs. – Eh bien, cela ne fait rien, dis-je gaiement. Puisque nous devenons collaborateurs, gardez ceci, nous nous arrangerons mercredi. Elle mentait certainement, j'en étais sûr, elle n'avait pas ce billet. Elle n'avait rien. Elle sourit pour la première fois, en s'excusant, d'un sourire forcé. Pouvais-je lui laisser cette revue russe introuvable ? Cela n'avait de valeur que pour moi. Je pouvais encore me raviser, dire, par exemple, que je lle voulais vérifier une référence. A cause de ce petit mensonge de M Brichs, un doute me venait... Mais je préférai parler davantage. – Je travaille à un livre sur les religions comparées et il me faut dépouiller beaucoup de documents de première main, qui n'ont jamais été traduits en français, vous comprenez ? – Je comprends, dit-elle. – Vous êtes chez vous à cette heure-ci, généralement ? – Non... Il vaudrait mieux me téléphoner... Le soir, à partir de huit heures... Je notai le numéro. C'était un « Central », or nous étions place du Panthéon. Je demandai : – C'est un bureau ?
– Oui, c'est cela. Un bureau, où je travaille le soir. Si je ne suis pas là, on me laissera le message. J'avais pensé qu'elle en dirait plus long. Ce fut encore à moi : – Nous sommes voisins, j'habite rue de l'Odéon... – En effet, ce n'est pas très loin. Elle souhaitait me voir partir. – A mercredi, mademoiselle. – C'est cela, monsieur. Dans l'escalier, j'eus envie d'écouter. Il me semblait qu'elle allait se précipiter sur des portes, des fenêtres, des placards et que les personnages réels de sa vie, réduits au silence par ma visite, allaient reprendre leurs places. Le petit mensonge du billet de dix mille me tourmentait. Je ne connaissais pas encore Choralita Brichs, je ne pouvais savoir que c'était pour elle un jeu, non point un mensonge, un petit jeu inoffensif qu'elle avait imaginé pour meubler sa journée vide. Elle avait besoin de mentir, de temps à autre, pour se prouver qu'elle n'était pas seule au monde, qu'elle vivait avec ses semblables et pouvait les surprendre. Le mensonge était son seul risque. Je descendis l'escalier à pas lents, écoutant toujours ; mais je n'entendis rien. Telle fut notre première rencontre.
*
Il est un quartier de Paris que je traverse souvent sans y prêter la moindre attention et que j'appelle Les Affaires parce que je n'en fais aucune. Ce quartier a plusieurs noms, hauts et gris : Richelieu, Sentier, Réaumur, Bourse... Je ne sais jamais choisir entre eux. Je vois bien tout ce qui se passe en ces endroits, et l'utilité de l'agitation qui y règne, mais rien ne peut m'empêcher de songer que cette agitation est condamnée à la pioche des démolisseurs. Comment cela peut-il exister encore ? N'étaient le souvenir du donjon d'Étienne Delécluze où fréquentait Stendhal, d'une officine qui appointait Balzac, je crois que je ne pourrais admettre l'existence de ce quartier dont les immeubles lézardés, les toits informes, les pavés descellés, les enseignes vieillottes et jusqu'à l'odeur froide que vous soufflent, en été, ses rues enfermées, dont tout ce qui a l'air d'y vivre soupire modestement le regret de n'être plus. Le commerce a beau s'être e transformé, les commerçants ont ici la mine cireuse des grands faillis du XIX siècle. Ils ont beau s'éclairer au « néon » ou faire tinter des comptables électroniques : leurs plus modernes accessoires semblent avoir été inventés par Lamarck, Lacépède et Lavoisier. Si on entre dans leurs magasins, on est reçu comme un intrus. Si on achète, ils vous font sentir que ce ne sont pas leurs bénéfices qui les font vivre. Si on refuse d'acheter, ils vous annoncent que l'article est pourtant introuvable. Si on passe une commande, ils vous toisent et parlent de solvabilité. On dit leur commerce prospère, on soutient même, à Paris, qu'un accueil désagréable est une preuve de succès ; les commerçants amènes qui se montrent empressés à satisfaire leur clientèle : eh bien, ceux-là on peut être sûr qu'ils ne vont pas du tout. C'est dans ce sombre quartier que M. Lévêque, à force de gentillesses qui le faisaient bien voir de ses voisins, et en tournant le dos aux méthodes locales, installa sa réussite. Il créa, rue Chabanais, l'Institut International des Langues. Dans cette petite rue où il ne passe plus grand monde le soir, M. Lévêque suscita, aux alentours de huit heures et de minuit, un afflux et un reflux de gens aimables, tout sourires et qui même, au sortir de l'Institut, s'attardaient square Louvois, à chanter des chansons en des langues incompréhensibles. Nulle publicité tapageuse. Les méthodes de l'Institut, d'une simplicité inouïe, le style de son enseignement, jusqu'aux heures où cet enseignement est dispensé, tout a concouru à faire de l'œuvre de M. Lévêque un succès sans précédent. A vrai dire, ce sont les mots du prospectus que j'utilise lle ici, mais ils ne dépassent pas la réalité. Comme M Brichs était employée de cet Institut, il faut bien que j'explique davantage.
M. Lévêque était, avant la guerre, attaché auprès d'une importante organisation de tourisme, sise avenue de l'Opéra. Il occupait les fonctions de guide et durant les années 30, il parcourut en autocar tous les pays d'Europe, dévidant ses explications culturelles et gastronomiques à des Français que la lecture des romans d'évasion avait enhardis au point de les lancer hors de leurs frontières naturelles. De tels voyages représentaient pour beaucoup une aventure extravagante, qui se prolonge encore aujourd'hui à la table de ces individus moyens, exaltés, le samedi soir, par leurs souvenirs d'une quinzaine sur les lacs italiens ou les fjords de Norvège. M. Lévêque connaissait bien son monde, il ne lui servait que des objets de curiosité, s'appliquant à rendre toujours plus insolite la traversée des pays les plus calmes. Laissant aux dames seules et aux jeunes couples les extases des coins tendres, il entraînait les hommes, la nuit venue, dans les basfonds crapuleux d'Hambourg, dans les grottes de l'Ombrie, chaudes encore de bandits, dans les plus secrets tivolis de Copenhague. On admirait, on consommait. Le matin, il n'y paraissait guère, hormis quelques mots aigres-doux furtivement lâchés, quelques taches de colère aux cous des épouses. Cela divertissait M. Lévêque. En dix ans de ce métier, il avait acquis une enviable connaissance des instincts de ses voyageurs, il savait par le menu tout ce qu'un caissier du Crédit Lyonnais traîne avec lui, pendant son congé annuel, d'appétits, de remords, de passions et de pudeurs, et toutes les vanités que les madames entre elles exacerbent, de leur fauteuil de car à leur table de restaurant. M. Lévêque était devenu assez semblable à ces prodigieux étals de souvenirs touristiques, chargés de céramiques, de fausse nacre, de plomb doré, de coquillages, de dentelles douceâtres qui sont la somme de la naïveté et de la dérision humaines. M. Lévêque était lui-même un souvenir particulièrement chargé, d'un ton si juste que tout le monde l'achetait. Avec son bagout, sa mine avertie, sa mémoire des signes « psychologiques », il aurait pu disloquer les plus belles amours passagères de son autocar. Mais M. Lévêque préférait se borner à une constatation de prix : tous ces voyageurs français, si courte fût leur vue, souffraient tous d'un même mal, l'ignorance des langues étrangères. Savoir dire beaucoup plus queje vous aimeune fille de bar, ou à c'est trop cherun marchand de tapis, savoir dire : à et celle-là, ma petite biche, c'est la médaille commémorative de 14-18, ou :à Paris nous avons mieux, comme étains... Le jour où M. Lévêque aurait satisfait ces modestes ambitions, il aurait fait un grand pas. Aussi, peu après la Libération, M. Lévêque fonda son Institut International des Langues. S'installer dans un immeuble insalubre de la rue Chabanais, d'où son amitié avec un chef de bureau de la Ville de Paris empêchait qu'on le délogeât, ce qui diminuait d'un coup l'insalubrité du lieu, décorer chaque pièce de ces quatre étages aux couleurs « folkloriques » de tous les pays d'Europe, – dans le dessein qu'on verra plus tard –, recruter des élèves par les canaux les plus divers et surtout de bouche à oreille, dans les grandes administrations, se souvenir enfin de ses relations cosmopolites pour choisir des professeurs : on saurait mieux quel jeu fut cette organisation pour M. Lévêque si j'avais ici le loisir de le présenter davantage, mais je dois rejoindre mon récit. Lorsque Choralita Brichs vint à l'Institut, c'était poussée par le besoin, et sans espoir d'être retenue. On exigeait des avantages dont elle n'approchait pas : M. Lévêque n'engageait que des professeurs d'une beauté supérieure. Elle savait surtout que ses obsessions philologiques, et les puissances du langage qui combattaient en elle avec un bruit effrayant, recouvrant chacune de ses passions éteintes, ne pourraient trouver à l'Institut qu'un maigre champ de satisfaction. M. Lévêque le lui dit, dès l'abord : – Vous êtes trop savante pour nous, mademoiselle. Je n'ai pas besoin de docteurs d'université mais de gens qui connaissentla vieautant que les langues. lle M Brichs rougit, mais pensa insister. M. Lévêque, d'un air las, nota qu'elle possédait à fond neuf langues, dont le russe ; il ne sourcilla pas, l'air d'un homme qui engage tous les jours des gens possédant dix langues, il ne revint pas sur cettevie qui manquait à la postulante. Il se leva et la congédia avec un froid sourire.