Les Amants de Borde rouge

Les Amants de Borde rouge

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Description

Depuis six mois, Jeanjean Pastourel se rend quotidiennement sur la tombe de son épouse. Il se remémore la fois où il est tombé amoureux de sa sœur de lait, Palmyre, fille d'un riche négociant. Hélas, vivant dans deux mondes si différents, leur amour était impossible. Afin de les séparer, les parents de la jeune fille la placent au couvent. Et Jeanjean, pour tromper son désespoir, s'engage dans l'armée qui l'enverra comme forgeron en Algérie. Sur cette tombe, aujourd'hui, il se souvient de sa vie qui a pris des chemins tortueux. Et pourtant, cette femme qu'il regrette est bel et bien Palmyre...


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Date de parution 17 mai 2017
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EAN13 9782812933370
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Colette Berthès

 

 

 

Les Amants
de Borde Rouge

 

 

 

 

 

 

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De la Poste à France Télécom en passant par les services sociaux, l’animation socioculturelle, la formation, le travail auprès de réfugiés et l’expression théâtrale, Colette Berthès a effectué mille métiers. Depuis maintenant une quinzaine d’années, elle se consacre à l’écriture.

 

 

 

Du même auteur

 

Aux éditions De Borée

 

La Mémoire des chemins

 

 

Autres éditeurs

 

La Machine à tuer, essai

Le rossignol chante la nuit, album

L’Exil et les barbelés, essai

 

 

 

 

 

 

 

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

 

 

© De Borée, 2017

 

© Centre France Livres SAS, 2016

45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2

 

 

 

 

 

Merci pour leur aide à :

 

– Thierry Pélissié de Limogne (Lot) et à Jean-Claude Lezouret de Marcenac (Lot), membres très actifs de l’association des phosphatières du Quercy, pour tous les renseignements qu’ils m’ont apportés (www.phosphatieres.com).

 

– Jeannot Courdesses qui m’a fait découvrir les trous des phosphatières creusées sur les terres de sa famille à Concots et à son frère Francis qui m’a confié de vieux documents.

 

 

 

 

 

À toutes celles et tous ceux de ma famille paternelle,

vivants et morts, et en souvenir de nos vacances d’été

du côté de Balach, il y a bien longtemps…

mais c’est comme si c’était hier.

 

 

 

 

 

Jeanjean I.
5 octobre 1899

 

 

 

 

Jeanjean sourit vaguement, ses yeux se perdent un instant dans le paysage. Il regarde, sans le voir vraiment, le vieux mur de pierres sèches avec sur le dessus, pour le protéger, son couronnement de grosses pierres plates bien ajustées. Derrière ce mur s’étend un champ aux éteules roussies avec, au fond, une haie où le jaune clair des charmes le dispute au rouge des feuillages des ronciers et des prunelliers et, plus loin encore, un petit bois de chênes encore bien verts. Son regard parcourt le ciel bleu, de ce bleu des débuts d’automne, à la fois profond et doux, puis revient et se fixe.

« Je ne t’ai jamais raconté, Palmyre, la première fois où je t’ai vraiment “vue”. C’était le jour de ton anniversaire, celui de tes sept ans. Bien sûr on se connaissait depuis le berceau, quelques mois d’aînesse ce n’est rien ! Tu étais une presque bessonne, ma sœur de lait, quoi de plus proche ? Ma mère nous avait nourris et dodelinés ensemble durant presque une année. Puis elle m’avait sevré ne gardant son lait que pour toi. Tu étais restée chez nous jusqu’à tes trois ans ne faisant que de courts séjours chez tes parents. Tes parents, les Serre, de riches bourgeois cadurciens, propriétaires terriens et négociants. Ton père et ses deux frères possédaient des dizaines d’hectares de vignes sur les coteaux aux alentours de Cahors et, dans les vallées, plusieurs belles bordes1 exploitées par des métayers avisés et travailleurs, des hectares de bonnes terres produisant du grain – froment, seigle, orge et maïs. Les Serre étaient aussi maîtres de bateaux transportant des marchandises sur plusieurs gabarres à voiles et quelques sapines, de grosses barques de vingt-cinq mètres de long naviguant sur le Lot jusqu’à Villeneuve et parfois via la Garonne jusqu’à Toulouse ou Bordeaux. Au retour, ils ramenaient des produits d’épicerie dont certains en provenance des îles ou de l’Orient. C’étaient des marchands connus, respectés, produisant et achetant aussi aux paysans, transportant et expédiant leurs produits vers l’Angleterre et même, pour les vins, vers l’Amérique.

Ta famille avait une maison à Cahors, partagée avec le frère cadet de ton père, un célibataire endurci qui y résidait à longueur d’année, mais c’est sur les hauts de Lalbenque, dans une vieille propriété familiale, que ton père avait installé sa famille. Quand tu étais retournée chez les tiens, à Borde Rouge, nous avions continué à nous voir souvent. Ma mère y avait repris ses corvées, plusieurs fois par mois : lessives, gros ménages, aide aux cuisines les jours de réception, préparation des conserves de légumes et de viande… Nous partions, elle et moi, de Marcenac à peine le jour levé, empruntant les sentes de traverse, moi trottant plus que marchant sur mes jambettes d’enfant, m’arrêtant trop souvent pour ramasser une pierre, un bout de bois, taquiner une fourmi, elle devant qui se retournait de temps en temps :

— Allons, mon Jeanjean, ne flâne pas, nous ne devons pas être en retard !

Nous arrivions à Lalbenque, par le vallon, montions la rue principale, en saluant les passants déjà nombreux. Après les dernières maisons, nous passions par le lieu-dit du Mercadiol, un quartier de campagne déjà avec ses quelques fermes, sa fontaine et sa vieille croix de pierre travaillée. Juste après avoir traversé la route étroite qui menait vers Cieurac à gauche et Cremps à droite, nous apercevions au loin Borde Rouge, entouré de champs cultivés. Un magnifique pigeonnier rond environné de nuées de pigeons aux ailes bruissantes se dressait bien en avant de la propriété ; un long chemin serpentait entre des murs de pierre, ombragé aux abords de la maison de quelques chênes et ormeaux. C’est par là que nous arrivions.

 

Qu’elle était grande et riche cette propriété à mes yeux de petit pauvre ! Une fois franchie la haute porte charretière en arrondi aux vantaux cloutés toujours ouverts, on se retrouvait dans une vaste cour, bordée à droite d’un hangar pour les voitures – un cabriolet et quelques utilitaires – avec à côté un poulailler et un clapier. À gauche, un long bâtiment abritait en bas les écuries et les anciennes étables transformées en partie en logement pour le personnel et en haut le fenil. Au fond de la cour trônait la maison, une belle bâtisse de pierre flanquée de deux hauts pigeonniers, un de chaque côté, avec au rez-de-chaussée la cave, un garage, un chai avec des cuves à vin désaffectées où l’odeur du moût traînait encore, diverses pièces sombres et fraîches où le grand-oncle paysan, dont ton père avait hérité – son parrain – conservait autrefois les œufs, les pommes de terre, les conserves et autres nourritures indispensables à la vie d’une grande famille. Un large escalier de pierre conduisait au balet2. La longue galerie courait tout le long de la façade sur laquelle plusieurs portes ouvraient.

La cuisine me paraissait immense, si bellement meublée, avec ses bois sombres et cirés et ses cuivres brillants et où, en arrivant, la petite servante offrait un café à ma mère, à moi un morceau de pain blanc frais tartiné de confiture, un délice. Un mets de nantis cette confiture, nous, nous n’en avions jamais car nous n’étions pas assez fortunés pour acheter du sucre en quantité. À mon arrivée, tu dormais encore. Je connaissais ta chambre, une pièce de conte de fées avec un haut lit de coin en chêne enfermé sous un ciel de lit et des rideaux de cretonne crème parsemée de myosotis, ton bureau où je venais parfois m’asseoir avec toi et profiter des leçons de ton maître, l’abbé Ginès, le berceau et sa poupée de porcelaine, l’armoire à glace, la première et la seule où, pendant longtemps, je me sois miré, et les chandeliers de cuivre à trois branches toujours garnis de vraies chandelles qui baignaient la chambre d’une douce lumière lors des matins gris d’hiver. Tu m’avais montré, porte entrouverte, la chambre de ta mère, encore plus belle que la tienne, celle de ton frère presque toujours vide après qu’il fut en pension, et où vous logiez depuis les parents et amis de passage, le crambou3 où dormait Catherine, dans un des pigeonniers. Le bureau de ton père m’avait fort impressionné avec son lit-divan, sa grande table cirée garnie d’un sous-main de cuir, d’un encrier et de plumes, le coffre-fort et la bibliothèque remplie de livres et de gros cahiers de commerce à couverture noire. Mais ce qui me sidéra vraiment, ce fut le cabinet de toilette que tu me fis visiter. Je n’imaginais même pas que cela puisse exister, une pièce juste pour se laver avec sa table de toilette à dessus de marbre gris clair, les pots et pichets de toute taille en porcelaine blanche, le grand porte-serviettes, chacun la sienne, la haute glace orientable sur pied – tu m’appris le mot “psyché” – et luxe inouï, derrière un gros rideau de velours, le coin cabinet pour la nuit ou pour les jours de grand mauvais temps, avec son énorme pot de faïence à fleurs que la petite servante allait, chaque matin à l’aube, vider dans la cabane d’aisance située derrière les écuries, lieu que tous devaient utiliser en journée. Ta mère avait des principes d’hygiène appris au couvent. Chez nous, il n’y avait même pas de cabane ! On allait, comme tous les voisins, faire ses besoins à l’écart, dans la nature, pour nous derrière le mur du fond du jardinet où les parents avaient laissé pousser quelques ronciers et buissons pour être caché à la vue, un endroit que la mère recouvrait régulièrement de terre et de pierrailles pour la propreté et l’odeur. Pour la nuit, il y avait un petit pot de chambre dans le tiroir de la table de nuit des parents à n’utiliser qu’en cas d’extrême urgence !

Ma mère se mettait à la tâche – un jour la bugado, la grosse lessive, un autre les vitres à laver ou les planchers à récurer – avec Mariette, la jeune servante, aidée parfois par Catherine s’il s’agissait de ménage délicat, comme faire les cuivres ou laver les grands rideaux. Moi, je courais aux écuries rejoindre mon grand-oncle Bertrand, palefrenier et homme à tout faire de la maison, et je l’aidais de mon mieux, maniant avec peine un balai de genêt presque plus haut que moi. J’attendais avec impatience que tu sois réveillée et vêtue pour pouvoir te rejoindre et jouer, tantôt sous le balet, tantôt dans la cour ou plus tard pour que tu m’apprennes les lettres et les nombres. Un adulte n’était jamais loin, veillant à ce que nous ne fassions pas de bêtises. Bien sûr, nous arrivions assez souvent à en faire ! Surtout quand nous nous échappions vers le grand jardin situé à l’arrière de la maison. Ta mère, avec l’aide de l’oncle Bertrand, avait transformé la partie proche de l’habitation en jardin d’agrément avec une allée et des sentiers bordés de massifs et de fleurs, des arbustes, du buis bien taillé, une charmille et même une tonnelle couverte de vigne vierge et de rosiers où on pouvait se reposer sur des bancs de pierre blanche, tout cela sur le modèle du jardin qu’elle avait aimé au couvent. La partie éloignée du terrain était le domaine de Catherine et de mon oncle qui avaient tous deux la “main verte” et produisaient tous les légumes de la maisonnée.

Quand j’eus sept ans, je suis rentré à l’école et j’ai commencé à vraiment travailler avec l’oncle Bertrand, au jardin et aux écuries. Je suis venu à Borde Rouge chaque jour, après la classe, pendant les six mois d’hiver et toute la journée à la belle saison. Je ne rentrais à Marcenac qu’à la nuit tombée, rarement seul. Je trouvais toujours sur le chemin, à l’aller comme au retour, des hommes et des femmes l’outil sur l’épaule, des vieux portant un fagot sur leur tête, de jeunes bergers vêtus de peilles reprisées conduisant leurs ouailles, enfants loués souvent dès l’âge de sept, huit ans et pas toujours bien traités par leurs maîtres. Avec eux, je faisais un bout de route. Ma vie me paraissait bien enviable comparée à la leur. Nous étions pauvres mais je vivais dans ma famille, j’allais en classe, je travaillais avec mon oncle qui m’accordait du temps libre pour jouer ; le personnel de Borde Rouge me gâtait et je t’avais toi, Palmyre. Nous étions chaque jour ensemble, des heures ou seulement quelques instants, et le dimanche, jour où je ne venais pas à Borde Rouge, nous nous rencontrions parfois à la sortie de l’église. La plupart du temps j’allais en famille assister à la messe et aux vêpres dans la minuscule église de Saint-Hilaire, proche de Marcenac. Mais parfois le père ayant affaire à Lalbenque ou la mère ayant du travail à Borde Rouge, c’est au village que nous allions assister aux offices. Il ne se passait donc pratiquement pas un jour sans que je sois avec toi.

Pourtant c’est ce jour-là, le jour de ton anniversaire, par un joli matin d’avril que je t’ai vraiment vue, toi, Palmyre, non pas ma sœurette mais une belle demoiselle que je découvris avec ravissement. C’est ce jour-là, j’en suis sûr, que notre histoire a commencé…

Tu ne peux pas avoir oublié ce matin-là, tu l’avais trop attendu. C’était un dimanche après la grand-messe. Exceptionnellement je n’y étais pas allé, j’avais une mission. D’abord j’avais nettoyé les écuries à fond, à l’eau et au balai, puis préparé ton cadeau. Les douze coups de midi m’avaient trouvé attendant depuis un long moment caché derrière le vantail fermé du bas de la porte peinte en bleu ; celui du haut était resté ouvert et le soleil pâle du printemps posait une grosse flaque claire sur le sol de terre battue. Le reste de l’écurie était dans la pénombre et sentait bon la paille fraîche, l’odeur forte des chevaux et celle un peu aigre du crottin. La Finette – une demi-trait grise, trapue portant bien mal son nom – grattait doucement le sol du sabot et Princesse, la jument de ton père, passait la tête par-dessus la barrière de son box et me mordillait l’épaule. Et moi, immobile, conscient de l’importance de mon rôle, je tenais par la bride ton cadeau d’anniversaire, une petite ponette brune et bourrue prénommée “Souitie”. J’avais orné sa crinière de tresses et de pompons rouges et suspendu des clochettes à sa bride. Ton père, qui travaillait avec des associés anglais, l’avait fait venir d’Angleterre ; il nous avait expliqué que son nom voulait dire “sucrée”, l’avait épelé, “S-w-e-et-y”, puis il avait prononcé avec un accent qui nous avait bien fait rire !

Il était convenu que je ne bougerais pas jusqu’à ce que mon oncle, posté derrière moi, me donne le signal de sortir.

Je me haussais sur la pointe des pieds laissant juste dépasser mon regard. Je t’ai vue arriver de loin, donnant la main à tes parents qui te soulevaient du sol tous les deux pas, et toi, tu sautais entre eux en riant aux éclats. Ton frère, dans son costume de velours brun, suivait à trois mètres derrière, le nez dans les nuages, rêveur, comme toujours. Ta large jupe rouge couleur cerise mûre s’envolait découvrant ton jupon et tes bas blancs, tes tresses et les cerises de coton accrochées sur ton petit chapeau de feutre sautaient aussi. Comment t’expliquer ? J’ai été ébloui comme lorsqu’on s’essayait – chose interdite car dangereuse – à regarder le soleil. Mon cœur s’est affolé et mon estomac s’est noué. J’ai ressenti exactement la même impression que lorsque j’étais à la cime d’un arbre en train de dénicher les pies et que le vent d’autan secouait les branches un peu trop fort. Et comme là-haut, ma gorge était sèche mais sèche…

Je me souviens avoir pensé pour la première fois – et je l’ai souvent pensé ensuite : “Comme elle est belle, ma Palmyre ! Belle comme une fée, comme une princesse.” Je n’ai même pas entendu mon oncle m’ordonner : “Ané pitchou, bas-y !4” Il a dû s’approcher et me secouer par l’épaule ; sa voix m’a fait retomber sur terre !

— Alors, Jeanjean, tu dors ? Ça raï5, c’est bien le moment ! La petite demoiselle attend !

J’ai ouvert doucement le battant de la porte et je me suis avancé en tirant “Souitie” par la bride. Ton père s’est penché vers toi :

— Palmyre, voici ton cadeau d’anniversaire. Bonne fête ma fille chérie.

Tu as bondi en battant des mains, et, sans même remercier, tu as couru vers nous :

— Je peux le caresser, je peux ?

— C’est une femelle, elle se prénomme “Souitie”, c’est un nom anglais, ça veut dire “sucrée”, ai-je affirmé doctement. Fais doucement, elle ne te connaît pas !

J’ai pris ta main et l’ai guidée le long du chanfrein de l’animal, sur ses naseaux humides, entre ses oreilles. Tu t’es mise à rire.

Es doucinelo coumo de la sedo !

— On parle français, ma fille, même à l’écurie, a grondé ta mère.

— Elle est douce comme de la soie, as-tu repris, rayonnante. Est-ce que je vais pouvoir la monter ?

— Bien sûr, a répondu ton père, Bertrand t’apprendra à monter et Jeanjean l’aidera, mais pas aujourd’hui. Nous avons des invités au dîner.

Tu t’es alors précipitée vers tes parents, leur as sauté au cou en les remerciant puis, toujours courant, tu es revenue vers moi et tu m’as embrassé, un gros poutou sonore sur chaque joue, m’incluant dans ta joie et dans ta famille.

— J’en rêvais, un cheval à moi ! C’est le plus beau cadeau que j’ai jamais eu ! Jeanjean, Bertrand, on commencera demain n’est-ce pas ?

Et, après un baiser sur les naseaux de la ponette tu es repartie en riant et en sautant vers la maison. Je suis resté immobile, caressant l’endroit où tes lèvres s’étaient posées.

J’étais tombé en amour et ne le savais pas encore. Je ne pouvais imaginer que tu m’avais capturé pour toujours. Tant de gens, d’événements, d’amours même allaient nous séparer pendant si longtemps, trop longtemps, que je finirai par croire, à certains moments, que tu n’avais jamais existé.

Mais aujourd’hui, tu es là, je suis là et je sais maintenant que ce que tu m’avais affirmé, enfant, était vrai : nous étions destinés à vivre ensemble pour l’éternité. »

 

Jeanjean reste un instant silencieux, goûtant le soleil d’automne, puis il se baisse, ramasse un peu de terre, la fait couler d’une main dans l’autre pensivement, avant de la reposer et de la lisser soigneusement. Il dépose enfin la rose odorante qu’il tient à la main, une des dernières de la saison, sur la tombe décorée d’une grande couronne de perles violettes et blanches, où fanent quelques bouquets. En se penchant, il suit du doigt, sur la simple pierre dressée surmontée d’une petite croix aux branches festonnées, l’inscription : Palmyre Serre, épouse Pastourel, 14 avril 1831 – 30 septembre 1899.

Puis Jeanjean se détourne rapidement et, les yeux en eau, il remonte l’allée herbeuse, sort du cimetière, sa mauvaise jambe traînant plus que de coutume. Il s’appuie un instant contre la haute pierre levée du portail et murmure sans se retourner :

— Palmyre, Palmyre, tu m’avais pourtant juré il y a bien longtemps qu’on ne se quitterait jamais ! Tu n’avais pas le droit de me faire, de nous faire ça, pas maintenant.

 

1. Borde : ferme.

2. Balet : large avant-toit.

3. Crambou : chambrette.

4. Ané pitchou, bas-y : Allez petit, vas-y.

5. Ça raï : àla bonne heure.