Les araignées du soir

Les araignées du soir

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Livres
66 pages

Description


Victor aime Véra, mais Véra, elle, aime Nigel, lui-même, marié avec Violette...
Dans ce chassé-croisé amoureux où la jalousie des uns tente de contrer le bonheur des autres, se dessine un conte moral, âpre et cruel, écrit d'une plume tout en finesse.





Depuis l'âge de douze ans, Victor aime Véra, avec patience, avec détermination, certain d'incarner l'image solide du chevalier qui protégera sa belle de toutes les avanies. Parce qu'elle a fait de lui son inséparable et unique confident, il s'est imaginé qu'elle serait à lui un jour, pour toujours. Mais Victor et Véra ont grandi. Huit ans plus tard, Véra est une jeune femme qui attend l'aventure comme on cherche à reprendre son souffle : avec espoir, avec fièvre. Un jour, l'aventure frappe enfin à sa porte sous les traits de Nigel, un écrivain anglais de vingt ans son aîné et marié de surcroît. Véra en tombe follement amoureuse. Quoi de plus humiliant pour Victor que de se voir soudain relégué au second rôle ? La femme de Nigel, Violette, a elle aussi bien du mal à supporter le coup de foudre de son mari pour une gamine surgie de nulle part. Alors qu'ils n'étaient qu'amour et dévouement pour l'élu de leur cœur, Victor et Violette découvrent au fond d'eux-mêmes des sentiments aussi sombres que troublants : le dépit, le ressentiment, et leur inséparable corollaire : la haine. Chacun dans leur coin, ils vont ourdir une vengeance qui sera, pour l'un, mesquine et dégradante, pour l'autre, folle et démesurée, mais sans doute plus salvatrice qu'elle n'y paraît.
Jusqu'où peut bien conduire le désespoir amoureux ? Dans cette fable intense et lapidaire, quatre personnages, fragiles et un brin mélancoliques, se succèdent dans une ronde où le monologue de chacun recompose un pan de cette histoire qui les relie les uns aux autres. Elsa Flageul y dépeint l'empreinte indélébile des amours de jeunesse, l'amertume du délaissement, puis les conséquences d'une jalousie incontrôlable. Mais avec beaucoup de sagacité, c'est aussi la poursuite du bonheur qu'elle sonde, montrant ses inévitables victimes collatérales, ces blessures irrémédiables infligées à ceux qu'on sacrifie. Comme dans la vie réelle, ici personne n'est innocent. Chacun doit prendre sa part de cruauté, assumer la violence de ses actes. En témoigne le climax du récit, qu'il ne faut surtout pas dévoiler...
Si la délicatesse du style contraste avec la véhémence des sentiments, comme pour mieux les mettre en valeur, on retrouve dans Les Araignées du soir ce ton singulier de l'auteure mêlant fraîcheur et gravité de l'enfance. Avec ce sens inné du rythme de la phrase, sa ponctuation originale, l'apparente simplicité de sa prose en réalité très maîtrisée, et cette élégance de ne jamais peser, Elsa Flageul prouve ici encore son grand talent de styliste. Sa petite musique a un charme fou.





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Informations

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Date de parution 03 janvier 2013
Nombre de lectures 43
EAN13 9782260020561
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Du même auteur

J’étais la fille de François Mitterrand, roman, Julliard, 2009, Pocket, 2010.

Madame Tabard n’est pas une femme, roman, Julliard, 2011.

ELSA FLAGEUL

Les Araignées du soir

roman

Julliard

24, avenue Marceau

75008 Paris

Ouvrage publié sous la direction de Betty Mialet

ISBN : 978-2-26002056-1

L’auteur tient à remercier chaleureusement

le Centre national du livre pour son soutien.

Pour Matthieu

« Un jour, tu m’as dit que tout être abritait

un serpent dans son corps. »

Yasushi Inoué,

Le Fusil de chasse

« Tout le monde me montre au doigt,

Sauf les manchots, ça va de soi. »

Georges Brassens,

« La mauvaise réputation »

Victor

On devrait toujours éviter la première fois et passer directement à la deuxième

Ma rencontre avec Véra, je me souviens, j’ai douze ans.

C’est la rentrée des classes, je vais au collège, je suis fier, j’ai un cartable en cuir qui sent bon, j’ai des chaussures en cuir dur qui crisse (il se passe quelque chose entre l’école et le cuir, c’est indéniable). Tous les autres sont comme moi, frais et peignés, dans les rangs ça fleure bon le cirage et l’eau de Cologne. Un des élèves se met à me parler, me dit fièrement qu’il a mis l’after-shave Jean-Marie Farina de Papa (il dit Papa comme si son père était aussi le mien, avec une familiarité qui me met immédiatement mal à l’aise), que c’est la rentrée, que c’est exceptionnel, que Papa est très fier, que Maman est très fière, que ce soir il rentrera chez lui et qu’ils dîneront tous ensemble, que Papa et Maman lui demanderont de raconter : alors cette rentrée ? d’ailleurs Papa a déjà pris rendez-vous avec le professeur de mathématiques, oui d’emblée comme ça, pour montrer de quel bois il se chauffe, pour que le reste de l’année se passe comme sur des roulettes, et il fait le geste, comme sur des roulettes, ses bras font mine de glisser et sa bouche esquisse un léger sifflement, comme sur des roulettes oui. Je demande : c’est quoi l’after-shave ? Il me regarde éberlué : tu ne sais pas ce qu’est l’after-shave, mais tu ne te rases pas ? Et il se met à rire, moi aussi d’ailleurs, je crois à une blague, moi me raser, ah ah en voilà une bien bonne, je suis bien trop jeune pour me raser, pourquoi pas embrasser une fille aussi tant qu’on y est ? Il me regarde consterné : parce que tu n’as jamais embrassé une fille non plus ? Et il se met à rire de plus belle, je crois qu’il prend à partie les autres élèves derrière nous, mais je ne sais plus car je m’enfonce doucement en moi, je sombre plutôt, conscient soudain des erreurs successives que je viens de commettre, il me semble qu’il faut se taire désormais, ne plus parler, ne plus répondre, qu’aucun mot ne viendra me secourir, alors je continue à rire, espérant jouer le jeu de la bonne blague : je vous ai bien eus les gars. J’en suis là quand une grande fille toute brune avec des taches de rousseur nous interrompt (où était-elle jusqu’alors ?) et m’embrasse à pleine bouche, comme ça, au beau milieu de la cour, la cloche n’a pas sonné, ma rentrée n’a même pas encore eu lieu qu’une fille brune à taches de rousseur m’embrasse. Jean-Marie Farina s’est arrêté de rire, à moins que je ne l’entende plus je ne sais pas, c’est la première fois qu’une fille m’embrasse, sa salive est chaude, ses lèvres sont douces, je ne comprends rien à ce qui m’arrive, ce baiser me sauve la face mais franchement : je trouve ça dégueulasse (cela paraît fou aujourd’hui mais oui, mon premier baiser m’a semblé répugnant, trop de salive, trop mouillé, en bref : trop d’humidité). Elle s’écarte de moi, me regarde dans un sourire, me prend la main avec un naturel confondant et nous laissons Jean-Marie Farina médusé derrière nous. Elle me glisse à l’oreille : quel con celui-là, moi c’est Véra, je redouble ma sixième et toi ? Mais les mots ne viennent pas, je ne sais plus où je suis ni comment je m’appelle, une redoublante à taches de rousseur m’a embrassé le jour de ma rentrée au collège (et tout cela avant neuf heures du matin je précise) alors que j’ignore ce qu’est l’after-shave et que je ne me suis jamais rasé.

Je pourrais mourir tout de suite, ma vie aurait été réussie.

Mais je ne meurs pas le jour de ma rentrée en sixième, ni le lendemain ni le surlendemain car Véra est là, à côté de moi, nous formons un drôle de tandem, elle si grande et belle, moi si petit, pas encore beau, pas encore laid, dans cette indécision physique propre à l’adolescence, chaque partie de mon corps ayant décidé de pousser à un rythme qui lui est propre, sans aucune velléité de concertation ou autre consensus. Forcément.

Véra et moi devenons inséparables. Elle se refuse pourtant à moi sans que je lui demande quoi que ce soit. Il me semble que nous avons passé un accord tacite extrêmement univoque : Véra sait que je suis d’accord pour tout avec elle, il lui revient de choisir quoi quand et où. Comme si notre premier baiser avait indiqué un chemin dont il était impossible de s’écarter, ensuite. Comme si les premiers instants d’une histoire portaient en eux l’essence même de cette histoire. Je ne sais pas.

Quand nous nous rencontrons, Véra et moi habitons tous deux le même quartier. Chic mais pas coincé, beau mais pas musée, bourgeois mais pas Neuilly. Moi parce que mes parents se prennent pour des gens riches et font tout pour le devenir (avec un certain succès il faut bien le dire même si, à mon avis, ils n’ont jamais trompé personne), Véra par accident dit-elle. Ses parents ont fui la Roumanie et le régime de Ceausescu à la fin des années soixante-dix et c’est à Paris qu’ils ont trouvé refuge, dans une loge de concierge d’un immeuble bourgeois. C’est là qu’il y avait du travail, c’est donc là qu’ils sont allés, dans cette loge-là de ce quartier-là. J’ai pourtant appris plus tard que son père avait tout fait pour vivre ici, dans cette image d’Épinal de Paris parce que : je n’ai pas tout quitté pour vivre dans la laideur, la beauté sait parfois refermer les plus profondes blessures.

Au collège prestigieux dans lequel nous allons, nous ne côtoyons que des personnes bien nées pour qui tout cela est naturel : enfants de ministres, d’écrivains connus, d’historiens, d’historiens ministres écrivains connus. Ceux et celles qui sont là par hasard, par accident comme on dit, sont connus de tous sans que personne n’en dise rien. Les mères sont souvent gardiennes d’immeuble, femmes de ménage, les pères ouvriers. Chez eux c’est petit et on ne parle pas toujours français, le français c’est la langue du dehors. Dans la même classe se retrouvent parfois la fille de la patronne et le fils de la gardienne et cela fonctionne un temps, quand les enfants sont petits, ils jouent ensemble, se prêtent des poupées, vont à la bibliothèque, parlent des devoirs et font des conneries. Un jour, quand les enfants grandissent et ne sont plus vraiment des enfants, les fils de gardienne et les filles de ministre se mélangent de moins en moins, sans préméditation, sans haine, chacun se retrouve entre soi comme la rivière revient dans son lit, naturellement. C’est comme ça. Ça pue le Moyen Âge et la vieille France mais dans les beaux quartiers, les vestiges du passé s’accrochent plus facilement aux toiles d’araignée, allez savoir pourquoi.

Moi je ne fais partie de rien, ne me sens de nulle part, ne prêche pour aucune paroisse, certains jours tous me font horreur, les cathos les intellos les aristos les prolos, d’autres fois je les envie tous. J’admire tout le monde mais ne m’identifie à personne (à moins que ce ne soit l’inverse, je ne sais pas). Je suis là, moyen en tout et médiocre à souhait, ni trop riche ni trop pauvre, sans passé ni culture, sans exotisme ni armoiries, incolore inodore et sans saveur.

Sauf quand je suis avec Véra.

Car Véra et moi sommes l’exception, la déviation, le chemin qui coupe à travers champs. Non par notre prétendue mixité, mais parce qu’entre elle et moi les rôles ont toujours été inversés.

Véra, malgré ses origines modestes, a ce naturel des personnes bien nées pour qui la beauté, la douceur, la gentillesse sont des choses normales. La pâmoison, très peu pour elle. La moquette blanche et profonde, les résidences secondaires, les vacances chez bonne-maman, tout cela est normal, évident, facile. Moi qui ai tant de mal à maîtriser mon enthousiasme, qui admire qui envie qui jalouse, qui me laisse si facilement envahir par des sentiments aussi mesquins que rabougris, de ceux qui vous ratatinent le cœur pour faire de vous un petit pruneau tout sec, j’admire chez Véra cette réaction égale devant tout, comme si on ne pouvait jamais lui en conter. Mais attention, Véra n’est ni méprisante ni blasée pour autant (c’est là que réside la prouesse, le génie). Pour avoir tenté de l’imiter sans succès je peux vous l’assurer : cet équilibre parfait relève d’une grande virtuosité et d’un grand sens de l’observation. Car tout cela, elle l’a appris.

Un samedi de décembre, je me souviens, notre premier baiser remonte au mois de septembre. J’espère toujours, je ne sais pas pourquoi, rien de tangible n’est pourtant venu nourrir cet espoir mais je ne peux concevoir que Véra m’ait embrassé uniquement pour me sauver. J’imagine une inclination secrète. Un coup de foudre comme on dit (bien qu’en réalité la foudre s’apparente chez moi à une batte de base-ball. Moins romantique, moins Éros et Cupidon il est vrai). Une évidence. Peut-être même une destinée ?

Nous sommes invités à passer la soirée chez des gens. Ou plutôt devrais-je dire : Véra est invitée et je la suis sans me poser de question. Je ne connais pas les personnes qui nous invitent (à part Véra, je me rends compte que je ne connais pas grand monde) mais Véra m’assure que ce sont des gens bien, sympathiques, que c’est l’occasion pour nous de rencontrer d’autres personnes, tout aussi bien et sympathiques cela va de soi. Je n’ose exprimer le léger pincement que cette phrase provoque en moi, comme un affaissement silencieux, à la fois brusque et doux : donc je ne lui suffis pas ? comment peut-elle vouloir rencontrer d’autres personnes quand je suis là moi, tous bras ouverts toutes paumes ouvertes tout cœur ouvert ?

Je ne dis rien pourtant et me contente d’acquiescer. Écouter et opiner du chef, voilà encore ce que je fais de mieux.

Nous partons donc tous les deux, nos pas résonnent dans la nuit silencieuse et glacée, nous ne parlons pas, nous marchons vite, avec solennité, dans une sorte d’apnée avant l’événement, comme si quelque chose d’important nous attendait là où nous allons. Comme juste avant une première fois.

Au dernier moment, j’ai pourtant failli appeler Véra pour lui dire que je me dégonflais, qu’il faisait trop froid dehors, que j’avais trop peur dedans, que j’avais trop honte de danser devant elle. Je ne l’ai pas fait, cela va sans dire. Laisser Véra danser avec d’autres garçons ou parler avec d’autres filles, m’exposer au risque qu’elle m’oublie ou rencontre des personnes bien plus intéressantes que moi ? Ça n’était pas envisageable.

Alors j’ai mis ma plus belle chemise, puis l’ai enlevée pour mon plus moche tee-shirt car j’avais peur de passer pour un garçon trop sérieux et peu désinvolte, mais l’ai finalement remise car je suis un garçon trop sérieux et peu désinvolte. Je ne sais jamais quand il me faut lutter contre ma propre nature (ma vraie nature serait bien cachée sous une seconde peau uniquement faite de peurs) ou quand il me faut au contraire l’affirmer (mes peurs me constituent au même titre que mes souvenirs). Où suis-je entre ces deux moi possibles ? Ce soir-là j’ai opté pour la peau de peurs. Et en nous déshabillant hâtivement dans l’entrée du grand appartement bruyant et inconnu, Véra m’a regardé l’œil plissé et la moue circonspecte : elle est belle cette chemise mais je ne sais pas, elle ne te ressemble pas.

Me voilà bien avancé.

Un garçon, petit sec poilu, nous ouvre la porte sans nous adresser la parole. De toute évidence, nous ne sommes pas chez lui. La musique nous parvient assourdie de l’autre bout de l’appartement, il fait sombre, il fait chaud, partout des gens qui parlent, qui fument et, au détour d’une porte, qui s’embrassent. Je n’ose les regarder, de peur que leur baiser me brûle les yeux. Je ne suis pas voyeur mais les autres me fascinent, c’est un fait : comme si eux savaient. Quoi, je l’ignore. Véra m’ouvre le chemin le long de l’étroit corridor, et je la sens grandir, enfler de tous côtés, comme si elle se sentait investie d’une mission, comme s’il fallait se défendre avant même d’être attaqué : ses cheveux battent dans son dos, ses épaules oscillent au rythme de sa démarche plus chaloupée il me semble qu’à l’accoutumée, elle ne regarde ni à droite ni à gauche et fend l’espace le long d’une ligne qu’elle seule semble voir.

Et moi je suis son ombre. Dans l’obscurité ma main cherche la sienne, maladroitement, avec hésitation mais naturel, elle la trouve et s’y love avec douceur, petit animal craintif qui se roule en boule.

Nous voilà parmi les danseurs, j’aperçois des visages familiers déjà croisés au collège sans doute et bien sûr, trônant benoîtement près du buffet, les paupières alourdies par la fatigue et une profonde bêtise, ce bon vieux Jean-Marie Farina. Il nous voit et opine du chef, son sourire nigaud au visage, je m’en fiche, il salue Véra mais pas moi, je m’en fiche, Véra l’ignore avec superbe, je suis aux anges.

Nous nous appuyons contre un mur de la pièce parmi ceux qui, comme nous, regardent les ombres indistinctes des danseurs sans oser les rejoindre. Je nous trouve assez ridicules mais il m’est impossible de me déhancher sur cette piste de danse devant Véra. Alors je ne fais rien et j’attends que la soirée se passe. Je ne pense qu’à l’après.

Véra se plante soudain devant moi : on y va ? on ne va pas faire tapisserie toute la soirée ! Elle me prend par la main sans que j’aie le temps de manifester ma totale désapprobation et m’entraîne au beau milieu de la piste de danse. Sa main toujours solidement accrochée à la mienne, elle se met à danser, gentiment d’abord, fièrement ensuite, sensuellement enfin. Je suis fasciné par le corps de Véra si près du mien, par cette sensualité folle avec laquelle elle joue si aisément, par cette féminité que je ne connais pas et qui soudain me bouleverse. Véra se rapproche de moi et je peux sentir son odeur, la cadence de sa respiration. Je me mets à bouger comme je le peux, les jambes gigotent, les bras s’agitent, le bassin ondule mais tout cela est parfaitement désynchronisé, je voudrais être moins séduisant que je ne pourrais pas. Je suis dépassé par la situation, habité par des sentiments aussi intenses que contradictoires : je ne suis pas sûr que ce soit avec moi que Véra danse, pas certain non plus que cette sensualité me soit destinée. Je sens le regard des autres se poser sur notre duo, c’est si chaud, cela brûle sans réchauffer pourtant. Il m’apparaît soudain que je suis le faire-valoir idéal, dénué de lumière et d’aspérités, parfait pour éclairer celle qui l’entoure d’un halo d’exception. Il y a des personnes qui illuminent votre vie d’une lumière si belle, si rare qu’elle en devient aveuglante, presque gênante. Et qui font de vous un être à la fois unique et transparent. Véra est de ces personnes-là. Elle fait de moi un paradoxe. Mais je suis malhonnête. J’ai toujours été transparent. Je n’étais rien avant Véra il est vrai. À ses côtés, il me semble (ou peut-être l’ai-je seulement espéré) avoir réussi à capter un peu de cette lumière à mon avantage. On apprend au contact de la beauté, il ne faut pas croire. On capte des effets, des attitudes, un langage du corps, peut-être même une certaine affèterie. Mais il manque l’essentiel bien sûr, le mystère, l’inconnu, ce qui charme et chavire, ce qui reste en mémoire sans que l’on soit capable de l’identifier, de le nommer, tout cela reste profondément enfoui, talisman secret et prisonnier.

Véra danse toujours, me frôle, me provoque, je ne sais plus où donner de la tête, je glisse doucement en moi-même, incapable de relever le défi que Véra me lance sans le savoir, incapable d’être à la hauteur. Je me fonds dans la foule qui nous enveloppe désormais, je disparais et un instant je songe que la terre pourrait s’ouvrir et m’engloutir maintenant, personne ne le verrait.

La foule de danseurs se referme sur Véra et me laisse seul, perdu dans l’obscurité qui m’enveloppe. À tâtons je cherche à retrouver mon chemin vers la sortie mais comme pour tout chemin parcouru la main dans celle d’un guide, la mémoire n’en retient rien. Comme si l’expérience ne pouvait réellement avoir de sens que vécue seul. Je ne sais pas.

Je croise des visages, des bras, des jambes, je croise Jean-Marie Farina, la foule est dense et compacte, la musique m’oppresse soudain, il fait si chaud, il fait si sombre, il fait si froid en moi pourtant que je ne sens pas tout de suite la main qui me saisit, qui me soulève, et cette bouche enfin qui m’embrasse, et qui, une fois encore, me sauve.

J’ai douze ans depuis peu, Noël est dans quelques jours, j’ai mis ma plus belle chemise (qui se révèle finalement étonnamment laide dans la vraie vie), je viens de recevoir mon deuxième baiser et je pense : on devrait toujours éviter la première fois et passer directement à la deuxième (c’est impossible bien entendu car sinon la deuxième deviendrait la première, la troisième la deuxième et ainsi de suite). La première fois est un mythe, un mirage, un nuage de fumée, c’est la plus jolie fille du lycée qui traverse la cour en faisant danser sa queue de cheval. De la première fois on garde en soi des cheveux dans les yeux, l’odeur sucrée d’une bouche inconnue, la douceur d’une peau pâle, un iris bleu vu de si près qu’il en devient gris, le ventre et le cœur qui deviennent fous. On se souvient de tout cela. Mais ce ne sont que des enveloppes, jolies et bien faites, à l’intérieur il n’y a rien, une légère déception tout au plus. Alors que la deuxième fois ! Ah la deuxième fois, pas prétentieuse pour un sou avec son air de ne pas y toucher, sa mine de rien dont on ne se méfie pas ! Cette fois on a oublié les cheveux, l’odeur, la douceur et l’iris et pourtant on se souvient de tout, de l’indifférence hébétée au cœur affolé. Seule une deuxième fois peut vous faire chavirer, et vous amener à vous poser enfin les bonnes questions : comment diable ai-je pu trouver ce baiser dégueulasse ?

Je suis l’ami le frère le confident le père l’amant le fils

Puis plus rien.

Pendant des mois.

Pendant des années.

Au début je n’attends pas, je suis galvanisé par ces deux baisers en public, par la promesse qu’ils représentent, je suis confiant, ambitieux, tout le monde m’envie c’est certain. Notre année de sixième s’achève, Véra et moi passons dans la même classe. Décidément oui, je suis bigrement confiant. Notre cinquième ressemble beaucoup à notre sixième à la différence près que Véra rencontre un garçon.

Qui n’est pas moi.

Par un mystère qui reste entier (comment ai-je pu ne rien sentir, ne rien remarquer ?), je ne suis au courant de cette histoire que très tard, trop tard sans doute puisque Véra ne me l’annonce que quand elle prend fin et que le garçon en question, un redoublant à la bouille de publicité pour du chocolat allemand dont l’air désabusé et les cheveux doux lui donnent un air romantique (le côté allemand, toujours), se met à répandre sur Véra des rumeurs nauséabondes, des ragots obscènes. Véra dit doucement : j’ai déjà eu affaire à lui avant de te connaître, j’avais des comptes à régler, tu ne peux pas comprendre. Puis plus fermement : venge-moi. Je n’ai pas le temps d’être dévoré par la jalousie que j’ai déjà enfilé ma cotte de mailles : protéger Véra c’est maintenant, vivre pleinement ma douleur en écoutant des chansons tristes j’aurai bien le temps de le faire plus tard. Je n’écoute pas les rumeurs nauséabondes ni les ragots obscènes, même les plus indiscrets, ceux qui assurent qu’ilsl’ont fait, que Véra n’attendait que ça, que Véra n’est qu’une menteuse, que Véra se sert de moi, je n’entends pas les insultes et les conseils, j’apprends à me battre à cracher à rendre les coups à insulter à être plus vulgaire et plus dur en affaire que quiconque. Pour défendre Véra, j’apprends à être quelqu’un.

C’est à ce moment-là que le début d’une stratégie germe doucement dans ma tête, je ne peux pas dire que je l’aie préméditée non, je jure même que mon premier élan était parfaitement sincère et dénué de toute arrière-pensée, mais une fois ce nouvel élan chevaleresque amorcé, je commence à penser qu’avec le temps, beaucoup d’actes de bravoure et de faits courageux à mon palmarès, Véra ne pourra un jour que constater l’évidence : je suis le garçon qui comble toutes les brèches, qui colmate toutes les fissures, qui panse toutes les blessures, je suis celui qui aime en fermant les yeux et ne demande presque rien en échange, je suis l’ami le frère le confident le père l’amant le fils.

Je suis incontestable.