Les Choses interdites

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Français
181 pages
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Description

Comment et pourquoi deux cœurs, jeunes et intelligents, innocents et candides, ne peuvent- ils se séparer si la raison les y contraint ? Le sang, comme les bornes électriques, ne porte-t-il pas des attributs répulsifs ? La force d’un amour partagé est-elle supérieure au carcan des us et des coutumes qui enserrent les âmes, tuent les passions, et appellent à la raison ? Autant d’angoisses, autant d’interrogations portées par Les Choses interdites qui nous étreignent, nous fragilisent face à la force du désir. Aristide Olama réussit le pari de se saisir et de triompher d’un sujet difficile et délicat. Sa plume, belle et fraîche, à travers ses personnages bouleversants, pourfend nos faiblesses et détruit nos certitudes. Un nouveau talent est né.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2020
Nombre de lectures 128
EAN13 9956429001184
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,05€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Aristide Olama
Les Choses interdites
roman
Proximité, janvier 2020
© Éditions Proximité, Yaoundé, janvier 2020 République du Cameroun. Tél 237 6 99 85 95 94/6 72 72 19 03 Couriel : editionsproximite@gmail.com www.editionsproximite.cm ISBN : 9956 429 001184
À ma mère, pour le don de la vie ; et l’amour de la lecture. À ma femme et ma îlle qui, au îl des jours, ont vu mûrir cette histoire.
« Je suis le prisonnier des choses interdites Le fait qu’elles le soient me jette à leurs marais. »
Louis Aragon,Le Roman inachevé.
« Il n’avait jamais réussi à en parler. Personne n’avait jamais non plus interdit qu’on en parle. Mais il avait toujours su qu’il fallait protéger cette scène et la douleur du souvenir en restant muet. »
Riikka Pulkkinen,L’Armoire des robes oubliées.
AVERTISSEMENT Hormis l’idée – vraie, du reste – d’où est parti ce roman, tout ce qui grouille dans ces pages est ction. Toute ressemblance donc avec une personne existant n’est que fortuite – ou cela vient de l’imagination du lecteur. L’auteur.
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Lorsqu’Émilie releva son visage aux traits pâles, elle croisa le regard d’un garçon et elle fut troublée. Le garçon, elle ne l’avait pas vu tout d’abord. Depuis qu’elle était arrivée à la Basilique de Mvolyé, en effet, Émilie mourait de chagrin. Son père, Philippe Ateba, avait perdu la vie. Elle contemplait ainsi son corps inanimé ; n’espérant vivre qu’un mauvais rêve. Puis, lasse du silence, de l’immobilité de la dépouille, et réalisant que la mort n’avait pas de temps pour les farces et les rêves, Émilie détacha du cercueil ses yeux rougis, les promena sur ces visages funèbres peuplant l’église. Là, elle tomba sur la gure de ce jeune homme qui, maintenant, la dévisageait, implorait la lumière de ses yeux, la chaleur de son attention. Quelques-uns avaient aussi remarqué David Mveng. Ce qui avait attiré sur lui les regards, c’était d’abord cette ressemblance avec le disparu… et cette tranquillité. Il semblait insensible à la douleur humaine. Comme s’il avait exorcisé ses peines présentes et futures. Comme s’il était là sans y être. Ou qu’il était là par procuration. Pour remplacer un autre empêché. Pour vivre un moment tragique de l’espèce humaine ; moment inconnu aux êtres de sa race. Ensuite, il était assis sur le même banc que le notaire du défunt ! Et le vieil homme lui parlait avec une respectueuse sympathie. Parfois, il semblait même que le garçon dominait le vieillard, car maître Mouelle penchait vers lui l’oreille, l’écoutait et lui répondait avec une lenteur quasi professorale. Oui.
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On l’avait observé, un temps, David Mveng, mais on l’avait ignoré après : la douleur et la tristesse réveillées, soudain, par le propos liminaire du prêtre et le chant mélancolique des choristes. À la n du culte, tous se dirigèrent vers le caveau. En rang serré, l’air endeuillé. Émilie et sa mère étaient près du cercueil. Pourtant, parmi la foule, Émilie cherchait encore. La grâce et la lumière du visage dans les douloureuses ténèbres de la mort… Comme mue par un sixième sens, elle sentit qu’elle était isolée sur la carte du cimetière de Mvolyé, qu’une rafale d’yeux non encore identiés s’abattait sur elle. Émilie se retourna. Par réexe. Espérant que… non. Les yeux qui la traquaient n’étaient pas ceux de David Mveng. Ceux qui avaient singé les yeux du garçon, c’étaient les oncles et les sœurs de Philippe Ateba. Leur regard avait la couleur de la haine. Ils regardaient Émilie et sa mère avec morgue. Le deuil n’avait laissé aucune trace sur le blanc de leur œil. Déjà, quand Philippe avait fermé les yeux, ses oncles et leurs ls étaient venus fouiller sa demeure. Ils avaient menacé les employés. Ils souhaitaient qu’on leur ouvrît la porte de la chambre, du bureau, tous ces coins et recoins où un homme fortuné peut cacher des affaires personnelles. Émilie le sait. Martine, sa mère, aussi. Les oncles et leurs ls cherchaient le testament du mort, mais aussi de l’argent. Le premier, c’était pour le détruire. Pour faire de l’héritage de Philippe Ateba unNo man’s land. Le second, c’était pour aider à réaliser le premier.
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C’est arrivé il y a trois semaines, seulement. Émilie qui pleurait son père avait vu décupler sa peine. Parce que les oncles et leurs ls, eux, ne pleuraient pas Philippe. Informée de cette arrivée des hommes, Martine avait dû, elle, arrêter de pleurer. Elle avait laissé la dépouille à la morgue, coné à maître Mouelle le reste des formalités, et elle était rentrée en courant chez elle. Elle avait tempêté, ce jour-là. Malgré le chagrin qui lui obstruait la gorge. Mais les oncles n’avaient pas reculé. Ils voulaient du sang, de la violence. Ils voulaient que la mort revînt là, tout de suite, qu’elle emportât leur bru dans ses bras ténébreux. Ils voulaient en découdre, maintenant. Avec leurs faces de chacals, leurs têtes chauves, leurs dents brûlées par l’alcool et le tabac. Martine avait appelé le sous-préfet de l’arrondissement. L’administrateur avait sollicité le commandant de brigade. Et le commandant était venu avec des hommes vêtus des attributs de l’ordre et de la loi. « Ce n’est pas ni, sorcière ! meurtrière !...» Les oncles et leurs ls l’avaient dit avec tant de virulence ; ils ne plaisantaient pas. Pourtant, s’il y avait une personne qui savait tout des biens de Philippe Ateba, c’était lui : maître Mouelle. Philippe était un homme si secret qu’il n’appartenait déjà plus aux vivants longtemps avant sa mort. Maître Mouelle l’avait rencontré dans sa jeunesse, alors que lui-même n’était qu’un clerc de notaire. C’était bien avant l’entrée de Philippe à l’E.N.A.M., la rencontre avec sa femme, Martine Ngo Honla, et longtemps,
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quand Émilie était encore une étincelle parmi les astres, un soufe chaud et fécond retenu dans la poitrine du Bon Dieu. Philippe voulait étendre son empire agricole de la Lékié aux conns du pays. Le notaire lui avait conseillé des acquisitions : quelques terrains ici et là, pour des projets futurs. Le reste s’était fait avec le naturel de l’arbre qui pousse sur un terrain fertile, du euve qui coule et se jette dans le ventre de la mer, du jour qui se lève, embrase l’horizon. Émilie nit par trouver le visage tant espéré de David Mveng. Au bout du cortège au noir funèbre harmonisé ; le notaire et lui fendaient la foule, pour rattraper le cercueil qui était parvenu à sa dernière demeure… On entama les prières d’adieu. La chorale chantait, triste et émue. Même les oncles de Philippe avaient éprouvé quelque chose. L’un d’eux, maigrelet, un peu chauve et la bouche moyennement édentée, s’était caché pour écraser une larme. Les cousins et les sœurs de Philippe aussi avaient retrouvé le peu qui leur restait d’humanité. Maître Mouelle soutenait Martine inconsolable tandis que la terre humide se refermait sur le cercueil en bois massif, léchant l’eau bénite, engloutissant les gerbes de eurs. Près de la tombe, Émilie se tourna vers David. « C’était mon père, mon père ! », lui dit-elle. Et elle fondit en larmes. David, confus, jeta un regard interrogateur vers le notaire. Mais, ne pouvant rencontrer le visage du vieil homme, il se contenta d’enlacer la jeune lle.
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