Les échos de la mémoire
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Les échos de la mémoire

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Description

Œuvre à caractère autobiographique; Les échos de la mémoire. Une enfance palestinienne à Jérusalem évoque, avec l’occupation britannique en toile de fond, de multiples souvenirs; campe d’intimes portraits de famille et nous ramène sur des lieux d’enchantement et de rébellion. Cet ouvrage, véritable lettre d’amour à Jérusalem, pose un regard singulier sur la ville. C’était avant le déracinement des Palestiniens de 1948, où se côtoyaient harmonieusement toutes les confessions. C’était avant la tempête politique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 septembre 2015
Nombre de lectures 5
EAN13 9782897123161
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Issa J. Boullata
Les échos de la mémoire
Une enfance palestinienne à Jérusalem
Traduction de Chantal Ringuet Postface de Yara El-Ghadban
Collection chronique
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada
par l’entremise du Conseil des Arts du Canada,
du Fonds du livre du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.

Nous reconnaissons aussi l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction.

Mise en page : Claude Bergeron
Couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 3 e trimestre 2015
© Éditions Mémoire d’encrier, pour l’édition française.
© Édition originale The Bells of Memory: A Palestinian Boyhood in Jerusalem , Linda Leith Publishing, 2014.

ISBN 978-2-89712-315-4 (Papier)
ISBN 978-2-89712-317-8 (PDF)
ISBN 978-2-89712-316-1 (ePub)
DS109.93.B67814 2015 956.94’4204092 C2015-941458-X

Mémoire d’encrier • 1260, rue Bélanger, bur. 201
Montréal • Québec • H2S 1H9
Tél. : 514 989 1491 • Téléc. : 514 928 9217
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Préface
Au cours des dernières années, j’ai publié des articles comportant des éléments biographiques sur ma vie de Palestinien ayant grandi à Jérusalem. Par la suite, j’en ai rédigé quelques autres, que je n’ai cependant jamais fait paraître, sur divers aspects de cette enfance dans la Ville sainte. Je suis aujourd’hui un octogénaire établi loin de la ville qu’il chérit, celle qui l’a vu grandir, et ce, depuis plus de quarante ans, mais je m’aperçois que mes souvenirs sont aussi vifs que si j’y vivais encore. J’ai donc pensé rassembler mes écrits sur la vie que j’y ai menée durant ma jeunesse. Ce livre en est la somme, et il est présenté au lecteur avec toute la simplicité qui a teinté l’écriture de chacune de ses parties. Certains chapitres sont plus longs que d’autres ou dépeignent une atmosphère différente; une fois rassemblés, ils dressent le portrait du garçon que j’étais dans les années 1930-1940, et racontent des événements dont j’ai été le témoin, et l’histoire des gens ayant croisé mon chemin. Tous ils décrivent cette ville que j’ai aimée d’un amour infini et que j’aimerai jusqu’à la fin de mes jours 1 .
Issa J. Boullata Montréal
1 Voir : « Jerusalem : The Archaelogy of Memory », Jusoor , n o 9-10, 1998, p. 35-44; « Books and I », Banipal , n o 29, été 2007, p. 34-42; et « My First School and Childhood Home », Jerusalem Quarterly , n o 37, printemps 2009, p. 27-44.
Origines à Jérusalem
Je suis profondément enraciné à Jérusalem.
En affirmant cela, je n’évoque ni mes racines dans l’ancienne terre de Canaan ni la tribu cananéenne des Jébusites, qui étaient les habitants sémitiques originaux d’Uru-Salem, aussi connue sous le nom de Jébus et, aujourd’hui, sous ceux d’al-Quds en arabe et de Jérusalem en français. À lui seul, mon nom de famille rappelle constamment de telles racines. Au milieu des années 1940, le dominicain spécialiste des langues sémitiques, le père Augustine Marmarji (1881-1963) de l’École biblique et archéologique de Jérusalem, m’a dit que Boullata était un nom cananéen. Plus tard, au début des années 1970, le D r Marvin H. Pope (1916-1997), professeur de langues et de littératures sémitiques à l’Université Yale, à New Haven, Connecticut, me confirma cette information la première fois que nous nous sommes rencontrés dans cet établissement.
Non, je ne parle pas de cet enracinement dans l’histoire ancienne, tout important et réel qu’il fût, car les Cananéens habitent mon pays depuis environ 3000 av. J.-C., soit avant que les Hébreux ne les envahissent vers 1000 av. J.-C. La majorité des Arabes de confessions chrétienne et musulmane de la Palestine sont les descendants des Cananéens. Après la conquête du pays par les Arabes musulmans au vii e siècle apr. J.-C., plusieurs tribus arabes de la péninsule arabique se sont installées dans la région. Leurs membres se sont mariés avec des personnes issues des populations locales, qu’ils ont arabisées ensuite. En m’exprimant ainsi, je veux affirmer que je suis personnellement enraciné à Jérusalem, grâce à mes propres expériences de vie et à mes souvenirs, ainsi qu’à ma tradition familiale, qui fait partie de ma culture et de mon identité depuis que je suis enfant.
Mon grand-père, Issa Hanna Boullata, est décédé en 1927, quelque temps avant ma naissance à Jérusalem en 1929, mais sa mémoire fut gardée vivante par son épouse, ma grand-mère Irène, que j’ai connue jusqu’à son décès en 1936. La mémoire d’Issa et la sienne ont perduré à travers leurs enfants, mes oncles et mes tantes paternels et, bien entendu, mon père Joseph Issa Boullata, leur enfant cadet. Parmi les nombreuses histoires qu’ils m’ont racontées à propos de mon grand-père et que d’autres ont confirmées, il y a celle voulant qu’il ait été un maître maçon. À ce titre, il aurait construit, à la fin du xix e siècle et au début du xx e siècle, des édifices monumentaux qui se dressent encore dans la vieille ville de Jérusalem. Parmi ceux-ci, il y a l’imposante école Mar Mitri, à côté du couvent grec orthodoxe, ainsi que le centre commercial Dabbaghah, situé à deux pas de l’église du Saint-Sépulcre. Cette dernière construction, aussi connue sous le nom de Suq Ephtimios, est un centre regroupant cent cinquante-deux boutiques entrecoupées de rues pavées et accessibles au public. Elle comprend plusieurs portes, dont la plus décorée est le triple porche voûté, qui est le plus proche de l’église du Saint-Sépulcre. Au centre de ce complexe commercial se déploie un réseau d’aqueducs doté de cuvettes en marbre à plusieurs niveaux; autrefois, lorsque la fontaine fonctionnait, c’était une présence esthétique et rafraîchissante. Je ne l’ai jamais vue fonctionner, mais lorsque j’étais enfant, j’aimais en faire le tour et regarder avec un plaisir intense les emplacements séparés par des vitres basses surplombées d’auvents. À cet endroit s’étalaient les commerces des mystiques Boukharas, qui appartenaient à l’Ordre Nagshbandi de Jérusalem. Pour gagner leur vie, ceux-ci vendaient des breloques de toutes sortes et souvent, ils aiguisaient les couteaux, les ciseaux et les haches sur des meules qui lançaient des étincelles, ce qui fascinait les enfants. Lorsque j’étais gamin, je leur achetais du marbre et des toupies; et une fois que je devins adolescent, je leur achetai des lames de rasoir, des canifs et d’autres objets peu coûteux.
Au-dessus des boutiques, du côté ouest du complexe, se trouvait l’hospice Saint-Jean, qui hébergeait au cours des époques passées les pèlerins chrétiens voyageant en Terre sainte. Après 1948, les chambres de l’hospice furent louées à bas prix aux réfugiés palestiniens par le patriarche orthodoxe de Jérusalem. Celui-ci était propriétaire du complexe, alors une fiducie confessionnelle, et de plusieurs autres immeubles. De nos jours, ceux-ci demeurent en sa possession à Jérusalem et dans le reste de la Palestine.
Après 1967, période où ils établirent et développèrent leurs colonies en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, les groupes de colons juifs portèrent leur attention sur la vieille ville de Jérusalem au début des années 1980. En avril 1990, le groupe de colons Ateret Cohanim occupa l’hospice Saint-Jean; ils affirmèrent avoir acquis la propriété d’un locataire arménien par l’entremise d’une compagnie panaméenne, comme l’avait rapporté le Jerusalem Post le 17 avril 1990. Lorsque le patriarche grec orthodoxe et ses partisans tentèrent en vain d’expulser les colons et de reprendre le contrôle de l’hospice, une confrontation physique eut lieu. Une fois l’affaire entre les mains de la cour israélienne, rien ne se passa. Aujourd’hui, non seulement la fontaine agréable de mon grand-père est silencieuse, mais les étals des mystiques Boukharas ont disparu, tandis que l’hospice Saint-Jean demeure occupé de force. Dorénavant, les rejetons de mes grands-parents, à savoir mes oncles et mes tantes paternels ainsi que leurs familles et leurs descendants, tout autant que ceux de mon père, sont dispersés en divers endroits de la planète. Tel est le résultat des hostilités entre les Arabes et les Israéliens et de la création de l’État d’Israël en 1948 : certains membres de ma famille habitent toujours dans la vieille ville de Jérusalem, d’autres résident à Ramallah et à Amman, d’autres encore vivent au Liban, en Europe, aux États-Unis, au Canada et ailleurs dans le monde.
Mon grand-père maternel, Ibrahim Atallah, est décédé en 1948; il fut la dernière personne enterrée dans le cimetière orthodoxe du quartier Nabi Dawood (mont Sion). À la suite des hostilités militaires arabo-israéliennes de 1948, celui-ci tomba sous le contrôle des Israéliens dans la nouvelle ville de Jérusalem. La tombe de mon aïeul est devenue inaccessible à ses rejetons qui habitaient la vieille ville et à ceux qui vivaient en Cisjordanie et en Jordanie. Moi qui ai bien connu mon grand-père maternel, j’ai appris plusieurs choses de lui, bien que je n’aie pas connu son épouse, ma grand-mère Latifeh, décédée durant la Première Guerre mondiale, soit bien avant ma naissance. Cependant, la mémoire de Latifeh et la sienne ont perduré à travers leurs enfants, mes oncles et mes tantes maternels et, bien entendu, ma mère, Barbara Ibrahim Atallah.
La raison pour laquelle mon grand-père fut nommé Ibrahim relève d’une tradition familiale qui a été transmise à ses descendants et qui demeure vivante. On présumait que sa mère ne pouvait enfanter. On lui conseilla alors de faire un voyage à al-Khalil (Hébron) et de se rendre jusqu’au chêne d’Ibrahim (Abraham) à sept reprises afin d’y réciter certaines prières. Elle se rendit donc à al-Khalil à dos d’âne avec son mari et elle fit le tour du chêne pour y réciter les prières. Peu de temps après, voilà qu’elle tombait enceinte! Plus tard, elle donna naissance à un garçon qu’elle nomma Ibrahim (l’ami de Dieu) en l’honneur d’Ibrahim al-Khalil et qui fut son seul enfant. À l’âge adulte, celui-ci continua d’entretenir des amitiés à al-Khalil, un lieu que lui-même et ses descendants chérissaient et qu’ils visitaient régulièrement, car cette ville occupait une place importante dans leurs cœurs.
Mon grand-père paternel était un orfèvre réputé dont l’atelier se trouvait dans la vieille ville de Jérusalem. Possédant l’esprit d’un aventurier, il fut l’un des premiers Hiérosolymitains, au tournant du siècle dernier, à acheter un lot de terre à l’extérieur des murs de la vieille ville, dans la région qui fut nommée plus tard Upper Baq’a, au sud-ouest de Jérusalem. À cet endroit, il se construisit une hutte dans un espace pratiquement vide, où il n’y avait presque aucun voisin. Plus tard, il la transformerait en une simple maison en pierres coiffée d’un toit de tuiles rouges. Chaque jour, il conduisait son âne de son atelier à la vieille ville, puis il revenait en effectuant le trajet inverse, qui durait approximativement une heure. Il assista ensuite à la transformation du quartier : celui-ci devint un quartier résidentiel arabe en expansion qui hébergeait la classe moyenne. Doté de belles maisons en pierres modernes et de jardins dessinés à la perfection dans les années 1920 et 1930, il était desservi par des lignes de bus régulières qui étaient reliées à l’ensemble de la ville. D’autres quartiers résidentiels arabes se développaient simultanément à l’extérieur des murs de la vieille ville de Jérusalem et dans d’autres emplacements tels que Lower Baq’a, Qatamon, Talibiyya et Thawri, au sud et au sud-ouest; Sa’d-wa-Sa’id, Bab al-Sahira, Wadi al-Jawz et Shaykh Jarrah au nord. Ils s’ajoutaient aux régions commerciales et résidentielles à Shamma’a, Mamillah, Musrara et Jaffa Road à l’ouest et au nord-ouest.
Au milieu des années 1930, mon grand-père suivit les conseils de ses enfants, qui étaient tous devenus adultes, et décida d’agrandir et de moderniser sa maison à Upper Baq’a. Il était alors à la retraite, mais il gardait tous ses instruments et son équipement d’orfèvrerie à la maison, dans une cabane installée dans le jardin; parfois, il les utilisait afin de réparer des pièces de bijoux pour des membres de la famille – il le faisait gratuitement, bien entendu. J’étais petit garçon lorsque les fondations de la nouvelle maison de mon grand-père furent creusées jusqu’à la roche-mère. Lorsque le béton des fondations fut déversé, mon grand-père se rendit dans sa cabane à outils et en revint avec sa meilleure enclume d’acier. Les larmes aux yeux, il la lança dans les fondations en songeant aux futures générations; c’était une précieuse contribution en gage de chance et de pérennité. Une fois que le toit fut terminé par le chœur des travailleurs, qui entonnait des chansons débordantes de joie, une branche d’arbre verte fut déposée en guise de symbole sur le nouvel édifice gracieux de trois étages qui entourait dorénavant l’ancienne maison ainsi que plusieurs appartements. Les travailleurs, les membres de la famille et leurs amis furent invités à un dîner de célébration de labaniyyah , un plat de riz cuit avec du babeurre et de gros morceaux de viande. La résidence de mon grand-père était maintenant assez grande pour héberger ses deux fils aînés et leurs familles ainsi que ses deux filles célibataires, sans compter les appartements qu’il louait. Quand j’étais enfant, j’aimais visiter la belle demeure de mon grand-père, écouter ses histoires et jouer avec mes cousins.
Mais au printemps de 1948, mon grand-père et sa famille sont devenus réfugiés à Bethléem. Après avoir abandonné leur maison à la hâte, ils ont vécu dans des habitations bondées et louées. Ils avaient fui dans la peur la scène des combats qui se déroulait à Jérusalem entre les Arabes palestiniens et les sionistes, une scène qui allait mener à la création d’Israël le 15 mai 1948, à la fin du mandat britannique. Lorsqu’il descendit de la voiture à Bethléem, mon grand-père affirma de façon solennelle : « La poussière de ma tombe m’appelle. » Plusieurs semaines après cet incident, il rendit l’âme le cœur brisé et il fut enterré dans le cimetière orthodoxe de Jérusalem. Sa résidence, qui était presque visible depuis Bethléem lors d’une journée claire, était occupée par de nouveaux immigrants juifs, et ses descendants furent privés de l’enclume comme de tout le reste.
Depuis 1968, j’ai vécu loin de Jérusalem, d’abord à Hartford, dans le Connecticut, aux États-Unis, où je suis devenu professeur d’études arabes et islamiques au Hartford Seminary, puis à Montréal, au Canada, où j’ai occupé un poste de professeur de littérature arabe et d’études coraniques à l’Université McGill à partir de 1975. J’ai pris ma retraite en 1999, puis j’ai continué d’enseigner après mon départ à la retraite jusqu’en 2004. Aujourd’hui professeur émérite, je vis toujours à Montréal avec ma famille. Bien que j’aime le pays où j’ai immigré et dans lequel j’ai été reçu avec hospitalité tout en remportant du succès et en connaissant la prospérité, des aspects de ma carrière pour lesquels je suis vraiment reconnaissant, j’ai le sentiment que je suis encore profondément enraciné à Jérusalem et que je le serai jusqu’à la fin de ma vie.
Les enseignantes
– Bonjour, les enfants, dit Sitt Alexandra, tandis qu’elle se tenait sur le palier, au sommet de la longue volée d’escaliers extérieurs qui menaient aux salles de classe situées derrière elle au deuxième étage. Sitt est un terme arabe familier qui désigne une sayyida , ou une dame, et qui précède un nom propre tel que Mrs en anglais et M me en français.
– Bonjour, répondirent à l’unisson les écoliers et les écolières, alignés en quatre rangées parallèles dans la cour d’école, en levant les yeux vers la directrice de leur établissement.
Lorsque le silence advint, elle dit :
– Al-Fatiha.
Rapidement, ils récitèrent ensemble à voix haute le chapitre d’ouverture du Coran, dans un arabe clair et avec quelques intonations rythmiques :
– Au nom de Dieu, Le Tout Clément, Le Tout Miséricordieux. Louange à Dieu, Seigneur des Mondes, Le Clément, Le Miséricordieux, Maître du jour du Jugement. C’est toi que nous adorons, de Toi seul implorons le secours. Guide-nous dans le droit chemin, le Chemin de ceux que Tu as comblés de bienfaits, non de ceux que Tu réprouves ni des égarés.
C’était mon premier jour d’école; nous étions à l’automne 1934 et je l’avais espéré pendant tout l’été. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Tout ce que je voulais, c’était apprendre à lire et à écrire comme les adultes. Et j’étais là, en train d’écouter de jolis mots arabes que je n’avais jamais entendus auparavant. Je ne pouvais les réciter avec les autres enfants, car contrairement à eux, je ne les connaissais pas par cœur. Alors je les écoutais. Je réalisai bientôt que ces mots composaient une prière adressée à Dieu. Elle était différente de celle que mes parents m’avaient apprise à la maison et que j’avais répétée en silence chaque jour, le matin et le soir :
« Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié. Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal. Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. »
Après la récitation de l’Al-Fatiha, la directrice de l’école s’adressa aux enfants en gesticulant afin qu’ils montent l’escalier pour se rendre dans leurs salles de classe. Il n’y avait pas plus de soixante écoliers et écolières et chaque classe était dirigée à tour de rôle et de manière ordonnée par la maîtresse. Je marchai derrière mes nouveaux camarades jusqu’à ce que j’arrive à une salle qui, comme je l’appris plus tard, abritait l’école maternelle, ainsi que l’indiquait le signe en arabe qui était affiché sur la porte. J’ai aimé cette salle dès que je l’ai vue, non seulement parce que mon enseignante était la directrice elle-même, Sitt Alexandra, une femme séduisante au sourire amical, mais aussi parce que de grands animaux et des oiseaux colorés étaient dessinés sur les murs de la pièce. De plus, les larges fenêtres laissaient pénétrer une lumière abondante, propice à susciter la joie de tous. L’une des fenêtres s’ouvrait sur un joli jardin situé derrière l’école, au même niveau que la porte arrière de l’édifice. De ce côté, il n’y avait pas d’escalier comme celui qui était annexé à la porte avant et qui menait à la cour d’école.
Aujourd’hui, je ne me souviens plus de ce que j’ai appris lors du premier jour de ma première année scolaire, mais je me rappelle que c’était un jour heureux, au point où je ne voulais pas qu’il se termine. Et pourtant, il s’est terminé avec le son d’une cloche. Ainsi, j’appris que ma journée était divisée en périodes d’apprentissage, de repos et de jeu, et en périodes pour manger ou aller à la maison. Le jour suivant, je suis arrivé à l’école de bonne heure, dans la hâte de découvrir davantage ce nouvel endroit qui m’avait apporté déjà beaucoup de joie. Car dès ce premier jour, j’avais commencé à acquérir de nouvelles connaissances de la manière la plus plaisante qui soit et à me faire de nouveaux amis en jouant et en étudiant.
Ce premier jour fut suivi de plusieurs autres, jusqu’à ce que l’école devienne une partie intime et inséparable de ma vie. J’ai commencé à saluer la directrice avec mes camarades dans la cour d’école chaque matin et à réciter par cœur l’Al-Fatiha avec eux avant de monter l’escalier pour me rendre à la maternelle. J’ai commencé aussi à concourir avec mes camarades pour acquérir des connaissances et pour retenir l’attention de mon enseignante, et à me lier avec certains d’entre eux afin d’obtenir des avantages dans les jeux et de faire d’autres choses qui étaient les signes naturels d’une insertion normale dans ma nouvelle société.
L’école élémentaire Thawri pour garçons et filles se trouvait au sommet d’une montagne qui s’élevait au milieu du quartier Thawri, appelé Tori ou Abu Tor dans la langue familière. Situé dans la partie sud de Jérusalem et séparé de la vieille ville cernée par une colline et par une vallée menant vers l’est jusqu’au village de Silwan, ce quartier résidentiel arabe était doté d’édifices modernes et ses habitants étaient majoritairement des musulmans. Mon père avait déménagé notre famille à cet endroit depuis Upper Baq’a, un autre quartier arabe moderne situé dans la partie sud-ouest de Jérusalem et où habitaient surtout des chrétiens. Il estimait que notre ancienne maison se trouvait à une distance trop éloignée de l’unique école gouvernementale de la région, l’école Al-Thawri. Pour cette raison, il avait décidé de la quitter et de louer un appartement pour notre famille à proximité de l’école que je fréquentai, ainsi que mes jeunes frères et sœurs plus tard.
L’école comprenait quatre classes : la maternelle et trois classes primaires; les classes se trouvaient dans des salles du deuxième étage qui étaient disposées autour d’un espace commun; il y avait aussi un cabinet de toilette et une petite cuisine où les enseignants pouvaient préparer du thé et du café et réchauffer leur repas du midi. Comme l’édifice de l’école avait été construit sur un terrain en pente, le premier étage comptait seulement deux grandes salles : l’une servait de réfectoire pour les élèves qui apportaient leur repas et l’autre de débarras. Cette dernière salle était communément appelée « La maison des souris »; c’était l’endroit morne où étaient envoyés temporairement les élèves qui se comportaient mal afin d’être punis, bien que je n’y aie jamais vu moi-même ni élève ni souris. La cour d’école n’était pas très grande, mais elle était suffisamment confortable pour que de jeunes écoliers puissent y jouer. Elle était entourée d’un mur de pierres brutes et non cimentées sur trois côtés, d’une porte en bois par où entraient les élèves, de deux énormes arbres faisant de l’ombre et, à l’autre extrémité, de toilettes séparées pour garçons et pour filles.
Il y avait quatre professeures à l’école : Sitt Alexandra, la directrice de l’établissement et l’enseignante de la maternelle, ainsi que Sitt Nigar, Sitt Asma et Sitt Wasila, qui étaient responsables des trois classes du primaire. Les élèves étaient surtout des musulmans; quant aux enseignantes, Sitt Alexandra et Sitt Wasila étaient chrétiennes, tandis que Sitt Nigar et Sitt Asma étaient musulmanes. Chacune avait reçu une formation professionnelle à l’École normale de Ramallah et elles avaient appris les méthodes d’enseignement et de pédagogie de l’éducation moderne les plus récentes et qui étaient offertes dans la région par l’Education Department du mandat britannique en Palestine.
Mon parcours à l’école maternelle a été une initiation plaisante à mes futures années de formation scolaire. Si je ne m’en rappelle pas en détail, je sais pourtant que grâce à l’enseignement agréable que j’ai reçu, j’ai appris à lire, à faire des additions et des soustractions, à dessiner et à écrire au crayon, à façonner des figures en pâte à modeler et à chanter quelques chansons avec mes camarades.
Parmi les nombreuses histoires que Sitt Alexandra nous racontait en classe, je me rappelle que l’une d’elles concernait un petit garçon qui désobéissait à sa mère en mangeant des pommes pas mûres provenant de l’arbre du jardin de sa maison. Il était tombé malade et souffrait de maux d’estomac. Il pleurait en gémissant des « aaa », des « uuu » et des « iii »! Sitt Alexandra demanda aux élèves de la classe de l’imiter, en prononçant des « aaa », des « uuu » et des « iii ». Nous obéîmes de bon cœur et avec enthousiasme, et elle nous indiqua de répéter les trois sons à plusieurs reprises. Puis, l’enseignante nous montra trois cartes. Sur chacune d’elles, une lettre était inscrite. C’étaient les trois longues voyelles de l’arabe : a (comme dans « gras »), u (comme dans « fou ») et i (comme dans « nid »). En arabe, ces lettres sont appelées « Lettres de la maladie », expliqua-t-elle, en faisant référence aux maux d’estomac du petit garçon. D’après ce qu’elle nous raconta, celui-ci avait recouvré la santé en buvant une tasse de tisane à la camomille que lui avait prescrite sa mère. Puis, après avoir montré une carte à la fois, Sitt Alexandra affirma :
– Ceci est a , aaa… et ceci est u , uuu… et ceci est i , iii.
Elle nous invita à dessiner ces lettres dans les airs avec l’index, en imitant leurs formes l’une après l’autre, et à prononcer leur son à voix haute, ce que nous fîmes avec empressement. Ensuite, l’enseignante nous demanda de deviner quelle était la carte qu’elle nous montrait, en cachant les deux autres et en alternant entre celle qui était montrée et les deux qui étaient cachées. Puis, elle nous demanda d’écrire les trois lettres au crayon sur un bout de papier. À la fin de l’heure de classe, et malgré l’allure trompeuse de chaos qui avait envahi la salle, nous avions appris à lire et à écrire avec les trois longues voyelles de l’arabe, appelées correctement les « Lettres de la maladie » dans les livres de grammaire arabe, comme je l’appris plus tard. Enfin, les trois cartes furent rangées dans leurs poches respectives, qui étaient accrochées sur un tableau en tissu suspendu au mur, lequel comportait aussi des poches pour chacune des autres lettres de l’alphabet arabe, comme nous l’apprîmes ensuite.
L’addition et la soustraction étaient enseignées sur un boulier placé dans un grand cadre en bois devant la classe. Pour enseigner le calcul, on déplaçait les perles du boulier une à la fois sur les fils horizontaux placés sur la tige supérieure du boulier. Il y avait dix rangées qui comptaient chacune dix perles, dont cinq étaient de la même couleur, mais dont les cinq perles précédentes ou suivantes étaient de couleur différente. Après plusieurs semaines, lorsque nous maîtrisâmes oralement les noms des nombres d’un à cent, on nous montra l’addition et la soustraction. La première rangée de dix perles montrait clairement les résultats de l’addition ou de la soustraction lorsqu’on déplaçait les perles d’un côté ou de l’autre. Les rangées suivantes étaient utilisées pour apprendre l’addition et la soustraction, afin d’inclure des nombres jusqu’à cent. Des semaines plus tard, nous apprîmes à écrire ceux-ci. Les opérations plus compliquées, telles que la multiplication et la division, étaient réservées aux classes élémentaires avancées.
À l’école maternelle, nous faisions un apprentissage sérieux, que nous assimilions grâce aux jeux et qui nous était communiqué à l’aide de méthodes agréables. Nous nous amusions en dessinant avec des crayons, en jouant avec de la pâte à modeler pour réaliser des figurines inventées, en chantant des rimes et des chansonnettes dont certaines étaient accompagnées de mouvements de la main, des doigts et des bras pour illustrer, par exemple, la nage du poisson, le vol des oiseaux, le tour d’une roue et les applaudissements des enfants dans une chanson particulière. Ce type d’amusement était aussi un processus d’apprentissage inconscient et une forme d’acculturation à la discipline de l’école et à la vie courante en société. Certaines périodes étaient consacrées au silence complet et au repos : nous, les enfants, déposions alors notre tête sur la petite table où chacun de nous prenait place, avant de l’enfoncer dans nos bras pliés et de fermer les yeux pour faire une sieste. Lors des après-midis de chaleur intense, cela était particulièrement merveilleux.
Après quelques semaines à l’école primaire, j’ai obtenu le privilège d’entrer à l’école par la porte des professeurs qui se trouvait au fond du jardin, derrière le bâtiment. À mon arrivée, ce jour-là, on me dit que je devais emprunter le sentier de côté qui menait à la cour d’école afin de rejoindre mes camarades. Ensuite, nous montions les escaliers du devant, jusqu’à ce que nous rejoignions nos salles de classe, à l’heure où l’école débutait. Je ne flânais ni ne m’attardais dans le jardin. J’étais enchanté du privilège, car notre maison se trouvait à proximité de cette entrée; en l’utilisant au lieu de faire le tour jusqu’à l’entrée principale, mon chemin jusqu’à l’école était raccourci. En empruntant le sentier indiqué, je me permettais de regarder les jolies fleurs, de sentir l’air parfumé de leurs effluves, d’écouter les oiseaux gazouiller et l’eau glouglouter lorsqu’elle tombait dans le bassin de la fontaine. C’étaient des moments inoubliables où j’éprouvais un plaisir intime et éphémère dans un paradis vierge. J’appréciais beaucoup cette petite marche quotidienne, jusqu’à ce qu’un jour j’aperçoive un tronc d’arbre gris blanchâtre que je n’avais pas vu auparavant. Il se trouvait immédiatement à droite de l’entrée du jardin au moment où j’arrivai. Frappé par la peur, j’accélérai alors le pas.
Le tronc gris blanchâtre était celui d’un arbre mort. Il n’avait ni branches ni feuilles. C’était un arbre creux, mais il se dressait avec force. Il était gros et laid, imposant et menaçant. À ses racines se trouvait une ouverture accidentée, voûtée comme un pont. Et celle-ci abritait de vastes ténèbres…
Je craignais qu’un petit lutin en sorte à n’importe quel moment et qu’il s’adresse à moi en criant parce que j’avais dérangé son maître, qui tentait de dormir dans son royaume souterrain minuscule. Je m’empressai donc de poursuivre mon chemin sans me retourner.
Mon père, qui était le meilleur conteur que j’ai connu, nous avait raconté un soir, à nous les enfants, l’histoire d’un pauvre bûcheron qui coupait du bois dans la forêt pour gagner sa vie. Celui-ci vendait les arbres qu’il avait coupés et il achetait de la nourriture pour son épouse et ses enfants, mais il ne pouvait pas toujours subvenir à leurs besoins. Il se plaignait de ses conditions de vie difficiles, tout en continuant d’espérer que celles-ci s’amélioreraient à l’avenir. Un jour où il alla couper du bois, il se rendit plus loin que d’habitude, dans une région de la forêt où il ne s’était jamais aventuré. Il aperçut un arbre merveilleux avec des branches épaisses et touffues. Il roula ses manches, affûta sa hache sur une petite pierre à aiguiser qu’il avait emportée avec lui, puis il commença à couper de gros tronçons de la branche la plus proche. Peu de temps après, il entendit une voix le réprimander. Il regarda autour de lui afin de savoir d’où elle provenait et il aperçut un petit lutin au pied de l’arbre, du côté opposé à celui où il travaillait. Habillé comme un militaire et armé d’une épée minuscule sur le côté, le lutin cria au bûcheron :
– Tu frappes, frappes cet arbre avec ta hache et tu fais un de ces boucans. Mon maître, ici-bas, essaie de dormir et tu ne lui donnes aucune chance. Tu ferais mieux d’arrêter ce vacarme, sinon j’appellerai les autres gardiens et nous t’arrêterons par la force!
– Je suis désolé, dit le bûcheron. Étonné, il cessa de couper du bois. J’essaie de gagner ma vie et de nourrir ma femme et mes enfants. Et toi, qui est ton maître?
– C’est le roi des Enfers et son royaume se trouve juste en dessous de cet arbre. Je vais t’emmener jusqu’à lui, ainsi tu pourras lui expliquer ton problème et lui dire pourquoi tu fais tout ce vacarme. Suis-moi, s’il te plaît.
Le lutin s’immisça ensuite dans une étroite ouverture voûtée comme un pont qui se trouvait au pied de l’arbre. Le bûcheron le suivit. Il fut d’abord surpris lorsqu’il constata que son grand corps pénétrait facilement à l’intérieur de l’ouverture minuscule. Puis, au moment où il descendait un long escalier bien éclairé qui menait à une salle majestueuse, il éprouva un sentiment de bien-être. De petits candélabres dont les lumières se reflétaient sur le plancher de marbre pendaient du plafond. À l’avant s’élevait un petit trône doré, mais il était vide. Dans la salle étaient réunis des courtisans, de charmantes dames et des hommes courtois vêtus d’habits majestueux. Tous attendaient l’arrivée du roi.
Quand le roi se présenta accompagné de ses pages, chacun resta debout jusqu’à ce qu’il se soit assis sur son trône et qu’il ait fait signe à tous de s’asseoir.
– Il y a eu beaucoup de bruit et je n’ai pas pu dormir, dit-il. Maintenant, dites-moi, que se passe-t-il? Qui est cet homme?
– C’est un bûcheron, Votre Majesté, dit le petit lutin qui gardait l’entrée.
– Il essayait de couper du bois dans votre arbre, et je l’ai arrêté.