Les écrivains français sous l'Occupation 1940-1944

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Après les quatre études publiées sur les écrivains confrontés aux dictatures nazie, franquiste, stalinienne, fasciste italienne, ce 5e volet est consacré aux écrivains français sous le régime de Vichy, à découvrir la face lumineuse des uns, la face sombre des autres: ceux qui résistent, combattent et meurent pour avoir rédigé des brûlots, ces petits écrits chargés d'explosifs, ceux qui adhèrent, collaborent, mettent leur talent au service des oppresseurs...

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Date de parution 01 juillet 2014
Nombre de visites sur la page 29
EAN13 9782336352183
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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René Lévy

Les écrivains français
sous l’Occupation
1940-1944

Pages arrachées et brûlots mortels






LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS
SOUS L’OCCUPATION
1940 – 1944


DU MÊME AUTEUR




1936 -1939 : Les écrivains espagnols au
crépuscule de la République
A LAS CINCO DE LA TARDE
Editions L’Harmattan


1924 -1953 : Les écrivains de langue russe
sous la dictature stalinienne
UNE ÉCRITURE CLANDESTINE
Editions L’Harmattan

1933 - 1945 : Les écrivains de langue allemande
sousle nazisme
UNEÉCRITURE QUI RÉSISTE
EditionsL’Harmattan

1940 -1944 : Les écrivains italiens sous le fascisme
L’IMBROGLIO

Editions L’Harmattan






René Levy






LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS
SOUS L’OCCUPATION

1940 – 1944
Pages arrachées et brûlots mortels














L’Harmattan











Illustration de couverture :
Frontispice de Fernand Léger pour le poèmeLibertéde Paul Eluard
Editions Pierre Seghers 1953

Autorisation ADAGP : A774360
musée d’art et d’histoire – Saint-Denis
cliché : Irène Andréani






















© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03813-1
EAN : 9782343038131













SOMMAIRE



É
1 : LES PAGES ARRACHES P: 9
Lesécrivains ralliés au régime de Vichy


É
2 : LESCRIVAINS ATTENTISTES OU
PACIFISTES P: 103


3 : LES BRÛLOTS MORTELSP : 117
Lesécrivains dans la résistance























1- LES PAGES ARRACHÉES

Les écrivains français ralliés au régime de
Vichy

Pour des motifs d’opportunité
politique, la France arrache
brusquement de l’histoire, les
pages qui ne lui conviennent plus.
JeanCayrol



Depuis soixante ans, la France ne cesse d’arracher les
pages de son histoire, qui ne lui conviennent plus: les
scandales financiers en Indochine, les Harkis et la guerre
d’Algérie, la colonisation et sesbienfaits, les conséquences
des essais nucléaires en Polynésie et dans le sud algérien,
entre autres, sont censurés des décennies durant.

JeanCayrol est personnellement affecté par le procédé des
pages arrachées : scénariste deNuit et Brouillard, réalisé par
Alain Resnais, le visa de sortie du film est refusé par la
commission de censure (1955).
Parmiles images bouleversantes qui se déroulent tout au
long du film, une seule image dérange la commission : celle
de détenus, au camp de Pithiviers, en attente d’être déportés.
On y voit la silhouette d’un gardien en uniforme de
gendarme … français.
Aprèseffacement de cette séquence, le film est autorisé à
la diffusion dans les salles obscures.

Si,au cours de retournements politiques et militaires, les
Etats ne sont pas en reste de cette pratique de l’occultation,
les ouvrages institutionnalisés que sont les dictionnaires et
les encyclopédies, références du savoir, ne se privent pas

11

d’ôter quelques pages concernant les œuvres ou la vie
d’écrivains des années 1940.
Un silence constant dans les annotations duPetit Robert,
quelques lignes succinctes dans les colonnes de l’
Encyclopédie Universalisaux écrivains ralliés au consacrées
régime de Vichy qui exaltent leur talent, cèlent ce qu’il ne
convient pas de savoir durant la période de l’occupation.

Ainsi peut-on lire sur Jacques Chardonneécrivain
raffiné de la nature humaine; sur Marcel Jouhandeauporte le
style au plus haut; sur Jean Giraudouxle romantique du XXème
siècle avec tant d’humanité dans l’écriture; sur Paul Morand
l’inventeur du style moderne, annotation à laquelle s’ajoute une
1
hagiographie écrite par … Chardonne.
Ces auteurs ont pourtant déployé, durant cette
période, une activité d’écriture intense autant journalistique
que romanesque.
Sans doute, les rédacteurs de rubriques ont-ils voulu
séparer les œuvres, des hommes qui les ont écrites. Bien
qu’excellents romanciers ou dramaturges, Chardonne,
Jouhandeau, Giraudoux, ont été chroniqueurs et n’ont pas
manqué à l’attrait du moment, le pamphlet antisémite, l’
allégeance à l’Occupant, l’ allégeance au régime de Vichy .
D‘autres écrivains ont composé avec ce régime en tant
qu’ ambassadeur (Morand), par amitié avec des proches du
pouvoir (Marcel Aymé), en reconnaissance à Pétain pour
avoir signé l’armistice (Giono) ou en participant à un voyage
à Weimar (Brasillach, Drieu La Rochelle, Ramon Fernandez).


1

Petit Robert T2. P. 1242. Ed. 1993
12

Les dictionnaires mettent en lumière la qualité de leurs
œuvres romanesques, ce que nul ne conteste. Ils font valoir
le caractère particulier du style, de l’analyse psychologique
dans les narrations. Ils soulignent l’étendue de leur
compétence, de leur talent et de leur notoriété avant 1940,
puis – untrou noir – les ressortent après 1944.

Glorifier l’écrivain en occultant l’engagement de
l’homme, lui imposant ainsi un coma de quatre ans, encenser
l’auteur par la censure et l’hypocrisie en l’amputant des
réalités, c’est égarer le chercheur, l’étudiant ou le simple
lecteur du XXIème siècle venus consulter ces ouvrages de
référence que sont les dictionnaires et les encyclopédies.

Seul l’homme juste peut savoir comment on doit peser le mot, la
phrase. Pour cette raison, on ne verra jamais les meilleures plumes au
2
service de la mauvaise cause.
Ernst Jünger. Paris 17 février 1942
Journaux de guerre

Ernst Jünger une desmeilleures plumes allemandesécrit
naïvement cette pensée convaincu de n’être pas parmi ceux
qui serventla mauvaise cause. Il ne doute pas de la justesse du
combat de son pays pour la conquête de l’Europe. Chargé
entre autres, à Paris pendant l’Occupation, de la censure
militaire il rencontre au cours de déjeuners et de diners
plusieurs desmeilleures plumesqui tiennent aussi françaises
la vedette dans la presse du moment par leurs écrits
conformes aux directives de l’occupant.


2
Ed.La Pleiade . 2008.

13

Cesécrivains sur lesquels s'est exercée l'attraction fasciste
ont fait le choix de la collaboration. Ils considèrent eux aussi
ne pas être au service de lamauvaise cause.
Reconnusdans le monde des Lettres depuis les années
trente, ils se lient avec l’ennemi dès la défaite en 1940, se
dévoient par leur engagement politique indéfendable.
Quantà leurs qualités humaines, elles ne sont pas
davantage estimées par leurs contemporains amis ou
ennemis. Paulhan, un ami, qualifie leurs écritsd’abjects de
faiblesse et de lâcheté. Jünger, un ancien ennemi devenu ami,
compare leur allégeance à lafidélité des chiens.

Avecune foi commune en l’invincible Allemagne, Rebatet
extrémiste exalté, trépigne devant la lenteur de la fusion de
la France avec ce pays, Drieu fasciné par le fascisme,
Brasillach en endossantl’uniforme, Chardonne, Jouhandeau
lesélites:, tous sont persuadés de leur mission chimérique
assurer le rayonnement de la culture française dans la
Nouvelle Europe hitlérienne. Invités à un voyage à Weimar
par les hauts dignitaires nazis, ils se flattent du privilège
3
d’avoir été choisis pour défendre cette cause.


3
Le Voyage d’automne. François Dufay Ed. Tempus 2008.
Discuter de la littérature dans l’Europe à venirtelle est l’amorce de Goebbels
avec laquelle il veut attirer les écrivains français déjà convaincus de la
politique collaborationniste. Il les convie à un congrès, dans la ville de
Weimar, auquel sont invités 14 autres pays d’Europe, neutres, alliés ou
envahis par l’Allemagne. Propos aimables, gages d’amitié, étalage de
séduction, banquets et réceptions dans d’anciens palais princiers, les
accompagnateurs allemands, font mine, à chaque étape, de respecter
l’indépendance de ces touristes, laissantcroire qu’ils ont quartier libre
pour flâner dans les rues des vieilles villes où subsistent les ombres de
Beethoven, Gütenberg, Goethe, Schiller, Bach, Liszt ou Nietzsche…
Id:p. 30
14

A coups redoublés de réceptions, d’honneurs, la duplicité
de Goebbels les a convaincus. Lorsque ce rusé, grisé par la
réussite de sa propagande s’est dévoilé en les injuriant de
son expression favorite et avec son mépris:vous êtes les
auteurs dégénérés de la France vaincue, ils ont digéré l’invective.
A leur retour en France ils ont publié dans leurs journaux
habituels des comptes rendus de leur voyage, des articles
idéalisés élogieux,à la gloire de l’Allemagne, du peuple allemand
qui vit dans l’abondance, la sérénité, la liberté, sans trace de la
guerre: la poutre de. C’est ainsi qu’ils ont vu l’Allemagne
Goebbels dans l’œil.
En produisant des textes qui font l’apologie du fascisme,
voire du nazisme, les écrivains savent le poids des mots
lorsqu’ils incitent à la haine des Juifs, à la violence, au
meurtre, lorsqu’ils accréditent les arrestations, les tortures,
les exécutions.
Comment ces hommes convaincus d’être des élites de la
Nouvelle Europehégémonie hitlérienne ont-ils perdu la sous
tête et l’esprit dans un engagement politique? En
abandonnant l’univers littéraire de fiction, ils ont abdiqué
leur rôle et leur responsabilité d’écrivain face aux
générations à venir, manqué à l’éthique, à la vérité et à
l’histoire.
A leur insu, ces écrivains n’ont eu de cesse de rendre
grotesque le propos de Jünger.


Après 12 jours de vie commune les accompagnateurs germaniques n’y
tiennent plus, se permettent, à l’égard des visiteurs français, d’exprimer le
fond de leur pensée, que lenouvel ordre européen s’édifiera sans les juifs et
sans les vaincus dégénérés, euxles spécimens de la vieille Europe.en Mais
public, ils redoublent les honneurs et les flatteries, les intégrant même
dans l’élite des grandseuropéens.
15

A les considérer dans toutes leurs dimensions, s’ils ont su
être parmi lesmeilleures plumesils n’ont pu, au service de la
mauvaise cause, accéder au statut del’homme juste.

Bienque le régime de Vichy emprunte largement aux
doctrines fascistes de Mussolini et de Franco, les adeptes de
la mouvance pétainiste ne sont, pour autant, pas tous des
fascistes.
Suite à la République renversée, les liens étroits avec les
Eglises catholique et protestante, les discours populistes, les
slogans tels:retroussons nos manches; laRévolution
nationale ; leRetour à la terre; lerégime de Pétain rallie les
différentes strates politiques et sociales:
-
L’extrême-droite, magma de nationalistes dans
lequel s’entrechoquent les tenants de Pierre Laval
et les revanchards maurrassiens. Ceux-ci
profondément antigermaniques, militent pour le
retour à la monarchie. Ceux-là souhaitent la victoire
de l’Allemagne, devancent les exigences de
l’envahisseur croyant assurer ainsi la place de la
France dans l’Europe hitlérienne. Mais les uns et les
autres se retrouvent en fusion dans l’abolition de la
démocratie, la haine des juifs et des communistes.

-
La droite classique qui répond avec ferveur et d’une
seule voix à l’appel :Maréchal nous voilà.
-
Les mondes ouvrier et paysan qui reconnaissent en la
personne du Maréchal,le sauveur de la France.
-
Les familles d’un million sept cent mille prisonniers de
guerre travaillant en Allemagne, laissant dire que le
Maréchal veille sur eux.

16

-
Les pacifistes qui ne veulent plus d’une hécatombe
semblable à celle de la Grande Guerre ni voir le pays
en ruines. L’occupation entière de la France est
évitée, selon eux, parce qu’«il »a signé l’Armistice:
soulagés sans en avoir mesuré les conséquences.

Les Pétainistes – appellation longtemps ignorée par le
Petit Robert2008) – accordent, toutes tendances (jusqu’en
confondues leur confiance au vieil homme, le vainqueur de
Verdun, devenu Chef de l’Etat. Dans sa grande majorité
favorable, la population en 1940, évoluera lentement lorsque
sera promulguée la loi sur le travail obligatoire (S.T.O.) et le
débarquement des Alliés en Afrique du Nord. En mai 1944,
lors du seul voyage à Paris du chef de l’Etat, les actualités
cinématographiques nous montrent la liesse et les
acclamations de dizaines de milliers de Parisiens, trois mois
avant que le général de Gaulle ne descende les Champs
Elysées.

Quelques écrivains nationalistes adhèrent à ce régime
anti-démocratique. Si, la tournure de la situation militaire
aidant, Maurice Blanchot, Claude Roy se ressaisissent et
changent de bord, Thierry Maulnier, Maurice Bardèche,
Alfred Fabre-Luce, entre autres, n’évoluent pas et persistent
à miser sur l’Allemagne nazie.
Mais les plus nombreux écrivains pétainistes sont issus de
la droite bien-pensante ou modérée. Poètes, dramaturges,
romanciers, diaristes, qui s’exprimaient en toute liberté sous
e
la IIIRépublique, se rallient à un homme prestigieux, à leurs
yeux intègre. Cet homme impose une politique totalitaire,
selon eux par nécessité – la remise en ordre de la nation – ou

17

par obligation sous la dictée du vainqueur. Ils
s’accommodent de la censure, de la pensée unique,
approuvent les lois raciales et les arrestations. Ils acceptent
l’arbitraire, les milices françaises (police parallèle) et rejettent
avec horreur l’énoncé même du qualificatif fasciste.
Parmiceux-ci, Henry Bordeaux, Pierre Benoit comme
d’autres membres de l’Académie Française – François
Mauriac excepté, Georges Duhamel plus modéré –
s’empressent de témoigner leur sympathie à leur ancien
collègue : le Maréchal Philippe Pétain. Montherlant retrouve
ses exigences de grandeur et d’absolu.

4
Par ailleurs, Paul Claudel rédige une ode au Maréchal ,
puis se ravise. Jean Giraudoux suit cette ligne politique et
reste constant dans sa vocation de germaniste. André
Siegfried, auteur de laGéographie des racesau professeur
Collège de France reçoit des promotions pour la conformité
de son enseignement tandis que Jean Guéhenno, par ailleurs
professeur à Louis le Grand, qui veut garder sa liberté
d’expression se voit rétrogradéinstituteur d’école communale.
Dans l’ensemble parmi les écrivains de gauche, aucun
écrivain n’a la crédulité de prendre au sérieux les promesses
et les discours populistes. Certains prennent le maquis,
d’autres choisissent de rester clandestins ouattentistes.
Quant aux écrivains pacifistes ils nous affligent de s’être
laissé convaincre ou d’avoir cédé au chantage. Jean Giono


4
L’Ode au Maréchal, de Paul Claudel qui parait dans leFigarodu 10 mai
1941, est récité avant une représentation à Vichy del’Annonce faite à Marie
par l’actrice Eve Francis, en présence de Claudel et de Giraudoux :France,
écoute le vieil homme, sur toi qui se penche et qui te parle comme un père…
Biographiede Giraudoux. Jacques Body Ed. Gallimard p. 478.
18

rallié au Maréchal, Marcel Aymé enlisé dans le marécage de
ses relations.
Parfaiblesse ou par aveuglement, ils ont laissé publier
quelques-uns de leurs écrits aux senteurs de Provence et
porteurs de poésie légère, à côté de rubriques méprisables,
dans les journauxJe suis Partout etla Gerbe. Ces
nouvelles, cescontes mis à la «une »de cette presse
cohabitent avec les écrits haineux de journalistes frénétiques,
les cautionnant ainsi par le voisinage de leurs signatures.
Cette presse s’est servie de leur talent pour légitimer des
journalistes indignes.



Le centenaire de la naissance deJacques Chardonne en
1984, laisse à penser que l’auteur est à redécouvrir dont les
biographes disent le bonheur:
Sesromans se livrent avec lyrisme et discrétion, à l’analyse de
l’amour avant et dans le mariage. Les personnages… révèlent
parfois leur fantaisie et leur poésie secrètes.
Revendiquépar les Hussards comme maître d’écriture,
collaborateur pendant la guerre, il est à leurs yeuxun
5
réactionnaire tempéré,une prose fluide, transparente, classique .
Usantd’une écriture concise et raffinée, ces études délicates
d’âme où subsiste une part de mystère …

Voyonsquelques exemples decette prose de fantaisie et de
6
poésie secrète, de cetauteur à redécouvrir,réactionnaire tempéré :


5
Encyclopédia Universalisp.573. Thesaurus A
6
JacquesChardonne.L’incandescence sous le givrep. 204.
Ginette Guitard-Auviste. Ed. Olivier Orban.
La biograhe de Chardonne cite également :
19

Lorsque je vois un allemand, je sens que tout ce que j’ai lu sur les
7
allemands était faux. (NRF, décembre 1940)
LeurOccupation est d’une décence remarquable. Ils désirent une
France amie. Et telle me paraît être la politique du gouvernement de
Pétain. Telle est aussi la mienne.
LesAllemands ont fait la guerre avec le moins de dommages possibles.
Ils nous ont ménagés. Ces conquérants d’un nouveau style, n’ont pas
abusé de leur pouvoir absolu, même dans le premier trouble de la victoire.
8
Quoiqu’il advienne je n’oublierai pas cette surprise.(Chroniques privées)
Jesens les bienfaits de l’épreuve (la défaite), la toute puissance de
l’évènement. Je regarde cette multitude étrangère, ces défilés. Je les
regarde avidement. On nous a trompé sur ces gens. Il y a une âme
derrière cette ferraille, la civilisation. La liberté n’est pas dans un camp ou
dans l’autre, mais toute intérieure, hors d’atteinte. (Lettre à Jean
Paulhan)
LaFrance, l’Angleterre, les Etats-Unis, sont des mondes morts. Il n’y
a plus rien de vif, qu’en Allemagne. (20 novembre 1940)
LeNational-socialisme a créé un monde neuf autour de la personne
humaine. Sa vraie portée est subtile.
LesS.S usent convenablement de leur pouvoir absolu.


Les barbares ne sont pas des barbares. Quand on est vaincu par la force, il ne faut
pas se plaindre…
C’est au vainqueur à se poser des questions sur la justice dans le soulagement
qu’on éprouve à voir que le vainqueur n’est pas si méchant que cela. La
biographe commente :ce qui est fort illusoire quand le vainqueur se nomme
Hitler.p. 205
7
L’été à la Maurie, de Jacques Chardonne publié dans le 1er numéro de
laNRF dirigéepar Drieu La Rochelle le 1er décembre 1940 suscite la
réaction de Jean Paulhan :J’ai lu le Chardonne, il m’a paru abject (et abject est
peu dire)cite par Gerhard Heller.Un allemand à ParisEd. du Seuil 1980. Id.
p. 85.
8
Chroniques privées de l’an 1940, de Jacques Chardonne publié en 1941,
suscite la réaction d’André Gide qui écrit au directeur de la revue :après la
lecture du livre de Chardonne, désolé de devoir vous prier de rayer mon nom de la
couverture du prochain numéro de votre revue.
Id. P. 86.
20

La population ne s’en plaint pas…après une certaine accoutumance ».
9
LesS.S anges de la guerre venus du ciel pour nous sauver.

De son vrai nom Jacques Boutelleau, Jacques Chardonne
est né dans une famille de négociants à Cognac, sa mère
étant une des héritières des porcelaines Haviland de
Limoges. Jacques Chardonne, son nom de plume, directeur
littéraire des Editions Stock, associé à Delamain.
Seslivres placés en vedette dans les vitrines des librairies
au cours des années trente, le sont davantage entre 1940 et
1944. Après six mois d’interdiction en 1945, ils y reviendront
un an plus tard. Bien avant la guerre, les convictions
politiques de Chardonne s’articulent déjà autour de deux
axes : la crainte du bolchevisme, le rapprochement avec
l’Allemagne.
Récusantle traité de Versailles, Chardonne rend la France
responsable de son opposition à l’hégémonie prussienne.
Selon lui, l’unité de l’Allemagne aurait dû se faire avec
l’assentiment de la France.
Germanophileavant l’heure, figé dans ses certitudes, le
comportement de Chardonne restera sans dévier jusqu’en
1945 et au-delà.
En1932,les formes nouvelles d’une société naîtront
OutreRhinécrit-il.

En1938, il est partisan des accords de Munich. Après la
défaite, il est soulagé par le fameuxils sont corrects. Il épouse
la cause des vainqueurs avec zèle (voir son article dans la


9
Voyage d’automnep. 155.
Chardonne poursuit :Pas l’ombre de cruauté dans cet enferp. 158.
21

NRF, décembre 1940)qualifié par Paulhan «d’abject de
10
faiblesse et de lèche ».
Quand on est vaincu par la force, il ne faut pas dénigrer cette force, ni
11
se plaindre. C’est au vainqueur de se poser des questions sur la justice.
Le numéro de décembre 1940 de la NRF est la première
parution de la revue sous la direction de Drieu La Rochelle.
Les extraits de Jacques Chardonne de son livreUn Eté à la
Mauriey figurent sont la cause de ruptures entre les qui
chroniqueurs :Mauriac retire sa promesse de collaborer au
numéro suivant.

Touten soulignant son mépris pour Stéphan Zweig,
Jacques Chardonne poursuit ses chroniques:Hitler veut que les
Français prennent leur place dans l’Europe Nouvelle. Hitler a un fond
d’humanité une sensibilité extrême, une bonté, une générosité qu’on ne
trouve pas chez les autres hommes d’Etat. Enivré par la musique,
conduisant son peuple comme un chef d’orchestre et dans ce rôle,
incomparable.
Le National-socialisme, ordre sans persécutions, sans camps de
concentrations, communauté idéale, grand peuple à la nature sensible, a
opéré en quelques années une régénération spirituelle du peuple allemand
12
qui délivre l’homme.

Son ami, Henri Fauconnier, qui est aussi son
correspondant, le remet en place en soixante-quatorze
points, non sans férocité narquoise, il lui écrit :Prends-garde,
tu deviens sot.


10
Id.P. 50.
11
Id.P. 51.
12
Incandescence sous le givrep. 192/196.
22

Arguantqu’en 1939, il n’était pas permis de publier des
auteurs allemands (il ne dit pas lesquels!), Chardonne
s’empresse de demander à Karl Epting s’il peut publier des
13
auteurs anglais.
Réponse:Naturellement nous ne faisons pas la guerre à la
littérature anglaise.
Lequel oublie de dire que seuls les auteurs anglais
antérieurs à 1870 peuvent être publiés, sauf exception.
Chardonne rassuré :On peut s’entendre avec ces gens-là.
«Mon amitié avec les Allemands vient presque
uniquement de la considération qu’ils ont de la France.
La force allemande seule peut sauver l’Europe du
communisme.
L’Allemagnedominera l’Europe». Mais le vainqueur
épargnera le territoire des nations à former l’Europe.Voir la
figure, écrit en octobre 1941 est, selon Chardonne lafigurede
l’Europe hitlérienne.
Il participe aux deux Congrès des Ecrivains européens en
Allemagne en octobre 1941 et octobre 1942. Lors du premier
voyage à Weimar appeléRencontres de poètes, la délégation
française est composée de sept écrivains, dont Chardonne,
Brasillach, Jouhandeau, Drieu La Rochelle, Ramon
Fernandez, Abel Bonnard et André Fraigneau.
Le discours de Chardonne reste dans la ligne
maréchaliste :Oui, nous sommes vaincus, mais nous espérons.
Seul, le participant Suisse, John Knittel, sans doute ne
supportant pas cette attitude, ose lever son verre, porter un


13
KarlEpting dirige l’Institut allemand à Paris chargé de jeter les bases
d’une future culture européenne, en liaison avec l’ambassade d’Allemagne
dirigée par Otto Abetz, laStaffel propagandapar Gerhard Heller,, dirigée
organisme qui coopèrent en principe, se concurrencent et s’épient.
Voyage d’automnep. 18.
23