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Les écrivains français sous l'Occupation 1940-1944

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Description

Après les quatre études publiées sur les écrivains confrontés aux dictatures nazie, franquiste, stalinienne, fasciste italienne, ce 5e volet est consacré aux écrivains français sous le régime de Vichy, à découvrir la face lumineuse des uns, la face sombre des autres: ceux qui résistent, combattent et meurent pour avoir rédigé des brûlots, ces petits écrits chargés d'explosifs, ceux qui adhèrent, collaborent, mettent leur talent au service des oppresseurs...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2014
Nombre de lectures 50
EAN13 9782336352183
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Du même auteur
DU MÊME AUTEUR
1936-139 :
Les écrivains espagnols au
crépuscule de la République
A LAS CINCO DE LA TARDE
Editions L’Harmattan
1924-1953 :
Les écrivains de langue russe
sous la dictature stalinienne
UNE ÉCRITURE CLANDESTINE
Editions L’Harmattan
1933-1945 :
Les écrivains de langue allemande
sous le nazisme
UNE ÉCRITURE QUI RÉSISTE
Editions L’Harmattan
1940-1944 :
Les écrivains italiens sous le fascisme
L’IMBROGLIO
Editions L’Harmattan
Titre
René Levy








LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS SOUS L’OCCUPATION 1940-1944
Pages arrachées et brûlots mortels
Copyright




Illustration de couverture : Frontispice de Fernand Léger pour le poème Liberté de Paul Eluard Editions Pierre Seghers 1953
Autorisation ADAGP : A774360 musée d’art et d’histoire – Saint-Denis cliché : Irène Andréani













© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-70229-2
1 – LES PAGES ARRACHÉES Les écrivains français ralliés au régime de Vichy
Pour des motifs d’opportunité politique, la France arrache brusquement de l’histoire, les pages qui ne lui conviennent plus.
Jean Cayrol
Depuis soixante ans, la France ne cesse d’arracher les pages de son histoire, qui ne lui conviennent plus : les scandales financiers en Indochine, les Harkis et la guerre d’Algérie, la colonisation et ses bienfaits , les conséquences des essais nucléaires en Polynésie et dans le sud algérien, entre autres, sont censurés des décennies durant.
Jean Cayrol est personnellement affecté par le procédé des pages arrachées : scénariste de Nuit et Brouillard, réalisé par Alain Resnais, le visa de sortie du film est refusé par la commission de censure (1955).
Parmi les images bouleversantes qui se déroulent tout au long du film, une seule image dérange la commission : celle de détenus, au camp de Pithiviers, en attente d’être déportés. On y voit la silhouette d’un gardien en uniforme de gendarme… français.
Après effacement de cette séquence, le film est autorisé à la diffusion dans les salles obscures.
Si, au cours de retournements politiques et militaires, les Etats ne sont pas en reste de cette pratique de l’occultation, les ouvrages institutionnalisés que sont les dictionnaires et les encyclopédies, références du savoir, ne se privent pas d’ôter quelques pages concernant les œuvres ou la vie d’écrivains des années 1940.
Un silence constant dans les annotations du Petit Robert , quelques lignes succinctes dans les colonnes de l’ Encyclopédie Universalis consacrées aux écrivains ralliés au régime de Vichy qui exaltent leur talent, cèlent ce qu’il ne convient pas de savoir durant la période de l’occupation.
Ainsi peut-on lire sur Jacques Chardonne écrivain raffiné de la nature humaine ; sur Marcel Jouhandeau porte le style au plus haut ; sur Jean Giraudoux le romantique du XX ème siècle avec tant d’humanité dans l’écriture ; sur Paul Morand l’inventeur du style moderne , annotation à laquelle s’ajoute une hagiographie écrite par… Chardonne 1 .
Ces auteurs ont pourtant déployé, durant cette période, une activité d’écriture intense autant journalistique que romanesque.
Sans doute, les rédacteurs de rubriques ont-ils voulu séparer les œuvres, des hommes qui les ont écrites. Bien qu’excellents romanciers ou dramaturges, Chardonne, Jouhandeau, Giraudoux, ont été chroniqueurs et n’ont pas manqué à l’attrait du moment, le pamphlet antisémite, l’allégeance à l’Occupant, l’allégeance au régime de Vichy.
D ‘autres écrivains ont composé avec ce régime en tant qu’ambassadeur (Morand), par amitié avec des proches du pouvoir (Marcel Aymé), en reconnaissance à Pétain pour avoir signé l’armistice (Giono) ou en participant à un voyage à Weimar (Brasillach, Drieu La Rochelle, Ramon Fernandez).
Les dictionnaires mettent en lumière la qualité de leurs œuvres romanesques, ce que nul ne conteste. Ils font valoir le caractère particulier du style, de l’analyse psychologique dans les narrations. Ils soulignent l’étendue de leur compétence, de leur talent et de leur notoriété avant 1940, puis – un trou noir – les ressortent après 1944.
Glorifier l’écrivain en occultant l’engagement de l’homme, lui imposant ainsi un coma de quatre ans, encenser l’auteur par la censure et l’hypocrisie en l’amputant des réalités, c’est égarer le chercheur, l’étudiant ou le simple lecteur du XXI ème siècle venus consulter ces ouvrages de référence que sont les dictionnaires et les encyclopédies.
Seul l’homme juste peut savoir comment on doit peser le mot, la phrase. Pour cette raison, on ne verra jamais les meilleures plumes au service de la mauvaise cause 2 .
Ernst Jünger. Paris 17 février 1942 Journaux de guerre
Ernst Jünger une des meilleures plumes allemandes écrit naïvement cette pensée convaincu de n’être pas parmi ceux qui servent la mauvaise cause . Il ne doute pas de la justesse du combat de son pays pour la conquête de l’Europe. Chargé entre autres, à Paris pendant l’Occupation, de la censure militaire il rencontre au cours de déjeuners et de diners plusieurs des meilleures plumes françaises qui tiennent aussi la vedette dans la presse du moment par leurs écrits conformes aux directives de l’occupant.
Ces écrivains sur lesquels s’est exercée l’attraction fasciste ont fait le choix de la collaboration. Ils considèrent eux aussi ne pas être au service de la mauvaise cause.
Reconnus dans le monde des Lettres depuis les années trente, ils se lient avec l’ennemi dès la défaite en 1940, se dévoient par leur engagement politique indéfendable.
Quant à leurs qualités humaines, elles ne sont pas davantage estimées par leurs contemporains amis ou ennemis. Paulhan, un ami, qualifie leurs écrits d’abjects de faiblesse et de lâcheté . Jünger, un ancien ennemi devenu ami, compare leur allégeance à la fidélité des chiens .
Avec une foi commune en l’invincible Allemagne, Rebatet extrémiste exalté, trépigne devant la lenteur de la fusion de la France avec ce pays, Drieu fasciné par le fascisme, Brasillach en endossant l’uniforme, Chardonne, Jouhandeau les élites , tous sont persuadés de leur mission chimérique : assurer le rayonnement de la culture française dans la Nouvelle Europe hitlérienne. Invités à un voyage à Weimar par les hauts dignitaires nazis, ils se flattent du privilège d’avoir été choisis pour défendre cette cause 3 .
A coups redoublés de réceptions, d’honneurs, la duplicité de Goebbels les a convaincus. Lorsque ce rusé, grisé par la réussite de sa propagande s’est dévoilé en les injuriant de son expression favorite et avec son mépris : vous êtes les auteurs dégénérés de la France vaincue , ils ont digéré l’invective. A leur retour en France ils ont publié dans leurs journaux habituels des comptes rendus de leur voyage, des articles idéalisés élogieux, à la gloire de l’Allemagne, du peuple allemand qui vit dans l’abondance, la sérénité, la liberté, sans trace de la guerre . C’est ainsi qu’ils ont vu l’Allemagne : la poutre de Goebbels dans l’œil.
En produisant des textes qui font l’apologie du fascisme, voire du nazisme, les écrivains savent le poids des mots lorsqu’ils incitent à la haine des Juifs, à la violence, au meurtre, lorsqu’ils accréditent les arrestations, les tortures, les exécutions.
Comment ces hommes convaincus d’être des élites de la Nouvelle Europe sous hégémonie hitlérienne ont-ils perdu la tête et l’esprit dans un engagement politique ? En abandonnant l’univers littéraire de fiction, ils ont abdiqué leur rôle et leur responsabilité d’écrivain face aux générations à venir, manqué à l’éthique, à la vérité et à l’histoire.
A leur insu, ces écrivains n’ont eu de cesse de rendre grotesque le propos de Jünger.
A les considérer dans toutes leurs dimensions, s’ils ont su être parmi les meilleures plumes ils n’ont pu, au service de la mauvaise cause , accéder au statut de l’homme juste .
Bien que le régime de Vichy emprunte largement aux doctrines fascistes de Mussolini et de Franco, les adeptes de la mouvance pétainiste ne sont, pour autant, pas tous des fascistes.
Suite à la République renversée, les liens étroits avec les Eglises catholique et protestante, les discours populistes, les slogans tels : retroussons nos manches ; la Révolution nationale ; le Retour à la terre ; le régime de Pétain rallie les différentes strates politiques et sociales :
– L’extrême-droite, magma de nationalistes dans lequel s’entrechoquent les tenants de Pierre Laval et les revanchards maurrassiens. Ceux-ci profondément antigermaniques, militent pour le retour à la monarchie. Ceux-là souhaitent la victoire de l’Allemagne, devancent les exigences de l’envahisseur croyant assurer ainsi la place de la France dans l’Europe hitlérienne. Mais les uns et les autres se retrouvent en fusion dans l’abolition de la démocratie, la haine des juifs et des communistes.
– La droite classique qui répond avec ferveur et d’une seule voix à l’appel : Maréchal nous voilà .
– Les mondes ouvrier et paysan qui reconnaissent en la personne du Maréchal, le sauveur de la France .
– Les familles d’un million sept cent mille prisonniers de guerre travaillant en Allemagne, laissant dire que le Maréchal veille sur eux.
– Les pacifistes qui ne veulent plus d’une hécatombe semblable à celle de la Grande Guerre ni voir le pays en ruines. L’occupation entière de la France est évitée, selon eux, parce qu’ » il » a signé l’Armistice : soulagés sans en avoir mesuré les conséquences.
Les Pétainistes – appellation longtemps ignorée par le Petit Robert (jusqu’en 2008) – accordent, toutes tendances confondues leur confiance au vieil homme, le vainqueur de Verdun, devenu Chef de l’Etat. Dans sa grande majorité favorable, la population en 1940, évoluera lentement lorsque sera promulguée la loi sur le travail obligatoire (S. T. O.) et le débarquement des Alliés en Afrique du Nord. En mai 1944, lors du seul voyage à Paris du chef de l’Etat, les actualités cinématographiques nous montrent la liesse et les acclamations de dizaines de milliers de Parisiens, trois mois avant que le général de Gaulle ne descende les Champs Elysées.
Quelques écrivains nationalistes adhèrent à ce régime anti-démocratique. Si, la tournure de la situation militaire aidant, Maurice Blanchot, Claude Roy se ressaisissent et changent de bord, Thierry Maulnier, Maurice Bardèche, Alfred Fabre-Luce, entre autres, n’évoluent pas et persistent à miser sur l’Allemagne nazie.
Mais les plus nombreux écrivains pétainistes sont issus de la droite bien-pensante ou modérée. Poètes, dramaturges, romanciers, diaristes, qui s’exprimaient en toute liberté sous la IIIe République, se rallient à un homme prestigieux, à leurs yeux intègre. Cet homme impose une politique totalitaire, selon eux par nécessité – la remise en ordre de la nation – ou par obligation sous la dictée du vainqueur. Ils s’accommodent de la censure, de la pensée unique, approuvent les lois raciales et les arrestations. Ils acceptent l’arbitraire, les milices françaises (police parallèle) et rejettent avec horreur l’énoncé même du qualificatif fasciste.
Parmi ceux-ci, Henry Bordeaux, Pierre Benoit comme d’autres membres de l’Académie Française – François Mauriac excepté, Georges Duhamel plus modéré – s’empressent de témoigner leur sympathie à leur ancien collègue : le Maréchal Philippe Pétain. Montherlant retrouve ses exigences de grandeur et d’absolu.
Par ailleurs, Paul Claudel rédige une ode au Maréchal 4 , puis se ravise. Jean Giraudoux suit cette ligne politique et reste constant dans sa vocation de germaniste. André Siegfried, auteur de la Géographie des races professeur au Collège de France reçoit des promotions pour la conformité de son enseignement tandis que Jean Guéhenno, par ailleurs professeur à Louis le Grand, qui veut garder sa liberté d’expression se voit rétrogradé instituteur d’école communale .
Dans l’ensemble parmi les écrivains de gauche, aucun écrivain n’a la crédulité de prendre au sérieux les promesses et les discours populistes. Certains prennent le maquis, d’autres choisissent de rester clandestins ou attentistes.
Quant aux écrivains pacifistes ils nous affligent de s’être laissé convaincre ou d’avoir cédé au chantage. Jean Giono rallié au Maréchal, Marcel Aymé enlisé dans le marécage de ses relations.
Par faiblesse ou par aveuglement, ils ont laissé publier quelques-uns de leurs écrits aux senteurs de Provence et porteurs de poésie légère, à côté de rubriques méprisables, dans les journaux Je suis Partout et la Gerbe . Ces nouvelles, ces contes mis à la « une » de cette presse cohabitent avec les écrits haineux de journalistes frénétiques, les cautionnant ainsi par le voisinage de leurs signatures. Cette presse s’est servie de leur talent pour légitimer des journalistes indignes.
Le centenaire de la naissance de Jacques Chardonne en 1984, laisse à penser que l’auteur est à redécouvrir dont les biographes disent le bonheur :
Ses romans se livrent avec lyrisme et discrétion, à l’analyse de l’amour avant et dans le mariage. Les personnages… révèlent parfois leur fantaisie et leur poésie secrètes .
Revendiqué par les Hussards comme maître d’écriture, collaborateur pendant la guerre, il est à leurs yeux un réactionnaire tempéré , une prose fluide, transparente, classique 5 .
Usant d’une écriture concise et raffinée, ces études délicates d’âme où subsiste une part de mystère…
Voyons quelques exemples de cette prose de fantaisie et de poésie secrète , de cet auteur à redécouvrir , réactionnaire tempéré 6 :
Lorsque je vois un allemand, je sens que tout ce que j’ai lu sur les allemands était faux. (NRF, décembre 1940) 7
Leur Occupation est d’une décence remarquable. Ils désirent une France amie. Et telle me paraît être la politique du gouvernement de Pétain. Telle est aussi la mienne.
Les Allemands ont fait la guerre avec le moins de dommages possibles. Ils nous ont ménagés. Ces conquérants d’un nouveau style, n’ont pas abusé de leur pouvoir absolu, même dans le premier trouble de la victoire. Quoiqu’il advienne je n’oublierai pas cette surprise. (Chroniques privées) 8 Je sens les bienfaits de l’épreuve (la défaite), la toute puissance de l’évènement. Je regarde cette multitude étrangère, ces défilés. Je les regarde avidement. On nous a trompé sur ces gens. Il y a une âme derrière cette ferraille, la civilisation. La liberté n’est pas dans un camp ou dans l’autre, mais toute intérieure, hors d’atteinte. (Lettre à Jean Paulhan)
La France, l’Angleterre, les Etats-Unis, sont des mondes morts. Il n’y a plus rien de vif, qu’en Allemagne. (20 novembre 1940)
Le National-socialisme a créé un monde neuf autour de la personne humaine. Sa vraie portée est subtile.
Les S. S usent convenablement de leur pouvoir absolu.
La population ne s’en plaint pas… après une certaine accoutumance ».
Les S. S anges de la guerre venus du ciel pour nous sauver 9 .
De son vrai nom Jacques Boutelleau, Jacques Chardonne est né dans une famille de négociants à Cognac, sa mère étant une des héritières des porcelaines Haviland de Limoges. Jacques Chardonne, son nom de plume, directeur littéraire des Editions Stock, associé à Delamain.
Ses livres placés en vedette dans les vitrines des librairies au cours des années trente, le sont davantage entre 1940 et 1944. Après six mois d’interdiction en 1945, ils y reviendront un an plus tard. Bien avant la guerre, les convictions politiques de Chardonne s’articulent déjà autour de deux axes : la crainte du bolchevisme, le rapprochement avec l’Allemagne.
Récusant le traité de Versailles, Chardonne rend la France responsable de son opposition à l’hégémonie prussienne. Selon lui, l’unité de l’Allemagne aurait dû se faire avec l’assentiment de la France.
Germanophile avant l’heure, figé dans ses certitudes, le comportement de Chardonne restera sans dévier jusqu’en 1945 et au-delà.
En 1932, les formes nouvelles d’une société naîtront Outre-Rhin écrit-il.
En 1938, il est partisan des accords de Munich. Après la défaite, il est soulagé par le fameux ils sont corrects . Il épouse la cause des vainqueurs avec zèle (voir son article dans la NRF, décembre 1940) qualifié par Paulhan « d’abject de faiblesse et de lèche » 10 .
Quand on est vaincu par la force, il ne faut pas dénigrer cette force, ni se plaindre. C’est au vainqueur de se poser des questions sur la justice 11 .
Le numéro de décembre 1940 de la NRF est la première parution de la revue sous la direction de Drieu La Rochelle. Les extraits de Jacques Chardonne de son livre Un Eté à la Maurie qui y figurent sont la cause de ruptures entre les chroniqueurs : Mauriac retire sa promesse de collaborer au numéro suivant.
Tout en soulignant son mépris pour Stéphan Zweig, Jacques Chardonne poursuit ses chroniques : Hitler veut que les Français prennent leur place dans l’Europe Nouvelle. Hitler a un fond d’humanité une sensibilité extrême, une bonté, une générosité qu’on ne trouve pas chez les autres hommes d’Etat. Enivré par la musique, conduisant son peuple comme un chef d’orchestre et dans ce rôle, incomparable.
Le National-socialisme, ordre sans persécutions, sans camps de concentrations, communauté idéale, grand peuple à la nature sensible, a opéré en quelques années une régénération spirituelle du peuple allemand qui délivre l’homme 12 .
Son ami, Henri Fauconnier, qui est aussi son correspondant, le remet en place en soixante-quatorze points, non sans férocité narquoise, il lui écrit : Prends-garde, tu deviens sot .
Arguant qu’en 1939, il n’était pas permis de publier des auteurs allemands (il ne dit pas lesquels !), Chardonne s’empresse de demander à Karl Epting s’il peut publier des auteurs anglais 13 .
Réponse : Naturellement nous ne faisons pas la guerre à la littérature anglaise .
Lequel oublie de dire que seuls les auteurs anglais antérieurs à 1870 peuvent être publiés, sauf exception. Chardonne rassuré : On peut s’entendre avec ces gens-là .
« Mon amitié avec les Allemands vient presque uniquement de la considération qu’ils ont de la France.
La force allemande seule peut sauver l’Europe du communisme.
L’Allemagne dominera l’Europe ». Mais le vainqueur épargnera le territoire des nations à former l’Europe. Voir la figure , écrit en octobre 1941 est, selon Chardonne la figure de l’Europe hitlérienne.
Il participe aux deux Congrès des Ecrivains européens en Allemagne en octobre 1941 et octobre 1942. Lors du premier voyage à Weimar appelé Rencontres de poètes , la délégation française est composée de sept écrivains, dont Chardonne, Brasillach, Jouhandeau, Drieu La Rochelle, Ramon Fernandez, Abel Bonnard et André Fraigneau.
Le discours de Chardonne reste dans la ligne maréchaliste : Oui, nous sommes vaincus, mais nous espérons . Seul, le participant Suisse, John Knittel, sans doute ne supportant pas cette attitude, ose lever son verre, porter un toast à la France, ne pouvant dire « Vive la France ». A Weimar, oubliant la guerre, les écrivains sont convaincus de préparer les bases culturelles d’une Europe future dont ils seront les élites 14 .
A son retour en France, Chardonne sollicite une entrevue avec le maréchal Pétain pour rendre compte du voyage : L’Allemagne, ce monde absolument inconnu en France. Les Allemands, ce peuple de constructeurs qui ne demande aux nations vaincues qu’un peu d’intelligence. Une chance se présente pour la France qu’elle ne retrouvera pas. (Entrevue avec Pétain, 8 décembre 1941).
Nous renvoyâmes Chardonne à ses chères études , dit horrifié, Moulin de Labarthète, chef de cabinet de Pétain.
Marié à une Anglaise, Gérard Boutelleau, fils de Chardonne, réside en Tunisie où il se livre à des activités de Résistance et côtoie André Gide. En mai 1943, il est arrêté par la police italienne, accusé d’espionnage au profit des Anglais. Remis aux Allemands, il est déporté au camp de Sachshausen-Oranienburg. Sitôt informé, Chardonne imagine son fils enfermé dans une grande Bastille avec tout le gratin des rebelles et toute la racaille 15 .
Il sollicite Gerhard Heller pour une intervention en faveur de son fils, déclare se retirer de l’association des écrivains européens eu égard à sa famille, en soutenant que ses opinions restent inchangées.
Dans ce cas, efficace, Gerhard Heller obtient le retour de Gérard Boutelleau à Paris en juillet 1943. Selon son père, Gérard revient du camp avec plein d’admiration pour ce qu’il a vu .
Fidèle à ses convictions, Gérard poursuit ses activités de Résistance en Charente. Il se fait arrêter une nouvelle fois en 1944, incarcéré à la prison de Biarritz. Lors de son transfert à Bordeaux, Gérard réussit à s’échapper en sautant du camion.
Dans ce même temps, Chardonne s’apprête à publier Le Ciel de Nieflheim , titre emprunté à Goethe. Effaré par le contenu, Heller lui conseille d’attendre un peu :
Le National-socialisme a créé un monde neuf autour de la personne humaine. Sa vrai portée est subtile écrit Chardonne.
L’opinion publique est maîtresse en Allemagne 16 .
Avec le minimum de victimes, la révolution allemande innova.
Elle créa des industries admirables.
Romancier de charme, aussi bien que pamphlétaire utopique, inféodé à la cause allemande qu’il sert jusqu’à l’incohérence, il se révèle négociateur particulièrement efficace lorsque son fils Gérard est arrêté par la Gestapo, déporté au camp d’Oranienbourg en Allemagne. Chardonne réussit l’exploit quasiment unique d’obtenir – avec l’aide de Gerhard Heller faisant valoir les deux voyages à Weimar de l’écrivain, le retour dans son pays d’un détenu, parmi les millions de déportés dans les camps nazis de l’est de l’Europe.
A partir du mois de juillet 1944, Jacques Chardonne se retire en Charente, l’heure est venue d’examiner sa conscience.
Sa conscience ne lui reproche qu’une faute de tact 17 .
Le 12 septembre 1944 sans ménagement, mais sans brutalité, Jacques Chardonne est conduit à la prison de Cognac.
Après six semaines de détention, il est libéré sur l’intervention de P. H. Teitgen, ministre de la Justice, dont le chef de cabinet est un ami de son fils. Ses écrits ne sont pas retenus contre lui, constituant une apologie de l’ennemi, sans incitation au meurtre . Face à son juge d’instruction, il s’approprie les actions de Résistance de son fils, la modération d’écrivains comme François Mauriac, le prestige et l’amitié de Jean Paulhan.
Il bénéficie d’un non-lieu le 20 juin 1946. Si cette relaxe est assortie d’une interdiction de publication de six mois, c’est que le monde des lettres veut l’éliminer du cénacle pour en finir avec la concurrence 18 .
Son attitude après la Libération reste conforme à celle des autres écrivains français qui ont choisi la collaboration (sauf rares exceptions Maurice Blanchot, Claude Roy) : comme poussés par une obsession entêtée, ne jamais reconnaître avoir fait fausse route, refuser toute révision de jugement, tout remord.
En 1949 puis en 1954, il persiste en écrivant à Jean Paulhan pour l’essentiel, je n’ai pas changé . L’Amnistie Générale le conforte sur le fait qu’il ne se sentait pas condamnable.
Pendant les six mois d’interdiction, lui, exclu du cénacle pense que la littérature est un jardin bien nettoyé…
En cette contrée tout est mort en même temps. Plus d’insectes, pas un papillon ni un oiseau. Cela s’appelle l’Epuration .
Sauf que la littérature, en ce jardin, s’est empressée, après échenillage, de reprendre le souffle de la liberté attisé par d’autres insectes allergiques aux pesticides nommés Malraux, Aragon, Sartre, Camus, Char et tant d’autres…
La vision des évènements faussée par la hantise du communisme, l’adhésion à l’ordre allemand, la griserie de participer à l’édification du nouvel ordre européen, le laissent convaincu qu’ une place d’honneur était réservée à la France.
Vaniteux, il affirme, avoir cherché toutes les manières à employer les amis allemands pour sauver des Français . il dit être intervenu en faveur de Robert Desnos et de Jean Cayrol (ils ont été déportés). En faveur de Max Jacob (nous savons que l’intervention émane de Jean Cocteau) 19 . En faveur de Maurice Goudeket , mari de Colette (Drieu La Rochelle et Sacha Guitry le revendiquent). En faveur de Jean Paulhan (c’est Drieu qui l’a fait sortir de prison). Il prétend avoir protégé Georges Duhamel et François Mauriac à leur insu. D’Aragon, il aurait été l’ange gardien !
De concert avec Gerhard Heller : Ce qu’on a pu faire, ce qu’on a lutté pour les sortir des griffes des nazis 20 .
Il ne faut pas confondre Dachau et le National-socialisme. Dans les commencements, le National-socialisme n’était pas chose honteuse . (A Pierre de Boisdeffre (1958).
Peut-on adhérer à une culture nourrie par ceux-là même qui ont écrit les plus abominables pages ?
Ou bien cette littérature ferait-elle mieux de rester ensevelie dans le passé ?
Si les ouvrages de Chardonne sont à redécouvrir, autant les lire, aujourd’hui, d’un autre œil.
Parmi le magma de mensonges, de vantardises, de distorsions, de contre-vérités, invoqués pour sa défense après 1945, Jacques Chardonne nous livre une de ses rares pensées cohérentes, avec, tout de même, le défaut d’être incomplète :
La littérature a tous les droits, dit-il, rien ne lui est opposable ni la religion, ni la politique, ni les mœurs, ni la morale, ni la trahison, ni la mode. La parole des écrivains est impunie parce qu’insoumise et irresponsable.
La littérature a tous les droits, ce que nul ne conteste, nous l’entendons bien dans le domaine de la poésie, de l’imaginaire romanesque, des œuvres de fiction, lorsqu’elles sont ancrées dans la réalité historique de l’époque.
Quant aux jeunes auteurs, libre à eux d’imaginer le passé à la condition de ne pas devenir les Assassins de la Mémoire dont parle Pierre Vidal-Naquet (collection Point Histoire).
Gageons que les pages de l’engagement dans la collaboration, de Jacques Chardonne seront arrachées avant une édition future. Ses laudateurs œuvreront à rassembler dans une collection prestigieuse – dans dix ou vingt ans – les écrits de ce grand styliste, courtois, moraliste .
Le lecteur du XXI ème siècle percevra alors le charme de lire ces drames intérieurs de la vie privée des couples de province expurgée de toute trace politique. Il appréciera la description de l’amertume, de l’étouffement d’une jeune femme, riche héritière d’une fabrique de porcelaines de Limoges, qui cherche le bonheur dans la meilleure tradition du moralisme français. 21
Jacques Chardonne, cette plume considérée par ses louangeurs comme la plus fine de son temps a brossé le portrait d’un Hitler de rêve à l’âme sensible , tissé des couronnes aux anges venus du ciel en uniforme noir des S. S.
Et pourtant, j’avais du jugement a-t-il confié à Mathieu Galey. Un jugement sans appel retourné contre son alter-ego dans l’abjection, Marcel Jouhandeau : c’est Chardonne lui-même qui ajoute Jouhandeau a écrit des choses épouvantables pendant l’Occupation. Elles sont ineffaçables 22 .
Les bibliographies chronologiques consultées des œuvres de Marcel Jouhandeau, nous informent de ses parutions d’ouvrages depuis 1921, jusqu’au Péril Juif (1937) et Chroniques Maritales (1938). Puis de l’Abjection (1939) rebondissent en 1948, avec Essai sur moi-même , suivi d’une vingtaine de titres jusqu’en 1988. Où sont passées les choses épouvantables écrites entre 1940 et 1944, dénoncées par Chardonne ? Ineffaçables selon lui, elles semblent bien avoir été effacées.
Marcel Jouhandeau , un des plus fanatiques antisémites de l’avant-guerre, laisse libre cours à sa haine, dans une série d’articles d’une rare violence parus dans l’Action Française de Charles Maurras et la NRF de Drieu La Rochelle. Jouhandeau s’insurge contre l’ arrogance des Juifs qui s’arrogent les premières places 23 dénie aux Juifs le droit d’enseigner les classiques aux enfants de France réclame un statut spécial pour la racaille juive 24 .
L’Encyclopaedia Universalis le considère comme le visionnaire le plus réaliste de la littérature française et souligne le plus ouvert des hommes . Drieu La Rochelle voit la profondeur de vue et la richesse de ses analyses de la nature humaine . Les critiques s’accordent sur une œuvre qui sublime, le culte de la beauté, le style admirable, la qualification de grand écrivain 25 .
Il collabore régulièrement à la NRF de Drieu La Rochelle, poursuivant ses articles haineux : grâce à l’Allemagne, le sort des Juifs sera négativement réglé 26 . il évolue dans les milieux intellectuels allemands et collaborationnistes, ainsi de Jünger et de Heller entre autres. Au cours d’un déjeuner au Bristol, il confie à Jünger un jour de 1944 (le 29 mars) : Les jeunes gens s’entretuent pour des nuances . Réputé pour la maitrise de son style, cet écrivain ne trouve que nuances , pour différencier les jeunes résistants des miliciens vichystes qui les pourchassent.
Marcel Jouhandeau participe au 1 er voyage des écrivains à Weimar, organisé par Goebbels et Otto Abetz, en 1941.
Flatté par cette invitation, Jouhandeau est persuadé, avec les six autres écrivains français invités qui l’accompagnent, de faire partie de l’élite du Nouvel Ordre Européen .
Au retour, Jouhandeau raconte : j’ai vu un grand peuple à l’œuvre. J’ai vu un peuple discipliné et, quand on m’avait promis des esclaves, je vois des hommes libres. Les allemands d’Adolph Hitler ne nous demandent pas autre chose que d’être français, au même titre et autant qu’eux, sont allemands .
En 1944, convoqué au quai des Orfèvres, interrogé sur son voyage à Weimar, Jouhandeau prétend avoir été réquisitionné 27 !
Après quelques mensonges, quelques oublis, il sort du quai des Orfèvres, quitte pour la peur.
Au début des années cinquante, à dessein ou non, en tout cas habile, Jouhandeau attire l’attention des chroniqueurs avec ses démêlés conjugaux. Caryatis 28 est réputée comme épouse des plus abominables.
Elle gagne une manche de sa guerre conjugale, révélant aux allemands les activités de Résistance de Jean Paulhan. Effondré, Marcel Jouhandeau se confie à un officier allemand : La femme que j’aime le plus au monde, a dénoncé l’homme que j’aime le plus au monde .
La tendre Elise Jouhandeau, elle-même auteur de livres aux titres prometteurs : le Lien de Ronces , ou le Mariage , est mise sur le devant de la scène littéraire. Le couple parvient ainsi, à intéresser un public, des critiques, des chroniqueurs d’échos divers, parvient à dériver de leurs choses épouvantables à leurs déboires conjugaux.
Comment, Sartre, Camus, Aragon, laissent-ils dans ce début des années cinquante ce pittoresque provincial cohabiter avec leurs œuvres, dans les vitrines des librairies ?
Jouhandeau déverse une haine fielleuse sur les Juifs tout en réfutant l’antisémitisme – c’est celui de sa femme, non le sien –. Il se complait à écrire sur lui-même les insanités les plus viles afin de mieux rebondir, forcer l’admiration par la qualité du style de ses narrations. Ainsi trouve-t-il un malin plaisir à tenir en équilibre sur le fil du rasoir.
Pour l’heure, de l’homme ne subsiste que la dégradation. Quant à ses écrits, qui, mieux qu’un Prix Nobel de Littérature peut, d’un mot, les définir ? Il appartient à JMG Le Clézio de les qualifier : la bave de Jouhandeau. 29
Le pays ne sera sauvé que provisoirement par les seules frontières armées ; il ne peut l’être définitivement que par la race française et nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer qu’une politique n’atteint sa forme supérieure, que si elle est radicale car c’était aussi la pensée de Colbert et de Richelieu.
Cette pensée n’aurait pas été désavouée par Jouhandeau. Mais elle est extraite de Pleins Pouvoirs de Jean Giraudoux (juillet 1939).
Dans les ouvrages de référence, Jean Giraudoux nous est présenté comme le romantique du XX ème siècle , le dramaturge de l’émerveillement , l’ enchanteur de son temps . Ce qui, considéré à la lecture de son œuvre est indéniable.
Il donne des conférences, intitulées Notre Race dans lesquelles il prône l’accueil des réfugiés en tant que victimes, mais suggère l’exclusion des réfugiés clandestins (en grand nombre) falsifiant les chiffres de cette cohorte avide d’Europe Centrale, qui peut corrompre une race qui doit sa valeur à l’affinement de vingt siècles , d’une horde qui s’arrange pour être déchue de ses droits nationaux et braver ainsi toutes les expulsions, et que la constitution physique précaire amène par milliers dans les hôpitaux qu’elle encombre.
La France submergée par des centaines de mille eskénazis échappés des ghettos polonais, prédisposés à l’anarchie, à la corruption .
Rappelons contre celui qui deviendra dans quelques semaines Commissaire à l’Information dans le gouvernement de Paul Reynaud, que de 1933 à 1938 (en 1939 les frontières sont bouclées), 55 000 réfugiés légaux ou clandestins et non des centaines de mille sont passés par la France.
A la fin des années trente, Jean Giraudoux est l’écrivain de pièces à succès, auteur favori de Louis Jouvet qui les met en scène : Amphitryon 38, Intermezzo, La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Ondine . Il dédie ce livre à ceux qui ont reçu l’âme franco-allemande et souhaite que cette dédicace soit adressée aux antifascistes en exil. La première d’ Ondine a lieu le 4 mai 1939 au théâtre de l’Athénée.
Les représentations déclenchent l’enthousiasme, la presse favorable, le public afflue dès les premiers jours.
En 1939, devenu l’ enchanteur de son temps , il s’investit d’une mission politique qui va s’avérer complexe.
Devant la montée du nazisme, Giraudoux doit renoncer à son sentiment univoque pour l’Allemagne. Fort de sa légitimité de germaniste, il peut se permettre de critiquer le nazisme excepté sur un point essentiel, l’antisémitisme tout en restant attaché à la culture du siècle passé, de ce pays.
Sous l’influence de Suzanne sa femme quant aux engagements politiques et raciaux, vulnérable face à la forte personnalité de celle-ci, il montre des prédispositions peu compatibles avec un homme qui se croit porteur d’une mission politique 30 .
Il est sollicité en mars 1939 pour une série de conférences sur le sujet crise morale et urbanisme . Pris de court par les délais, ces conférences sont, pour la plupart, un montage d’articles déjà donnés à divers journaux ( Marianne, Le Figaro ) et d’anciennes conférences retouchées et réactualisées. Intitulées Notre Race il y prône l’accueil des réfugiés politiques en tant que victimes mais suggère l’expulsion des clandestins 31 . La France est prise au piège , dit-il. Si les autres pays ont maintenant fermé les frontières, où les expulser ? La France devient le premier pays d’immigration du monde – ce qui est faux, la France est en 4ème position –
Il poursuit rendant responsable de tous nos maux, une mafia qui n’est ni une classe, ni un parti politique, ni une association religieuse, mais une entente entre personnes de religions différentes dont le principe directeur est le gain : égoïsme, rapacité, mépris des Français tous les poncifs du racisme.
Aujourd’hui ce succès paraît étonnant, ces conférences ayant fait salles combles, avec un public vibrant depuis les milieux de droite jusqu’aux radicaux de gauche. Dans les comptes rendus enthousiastes, le conférencier est loué pour avoir identifié avec énergie et lucidité quelques-uns des problèmes majeurs des Français .
Le 16 juin 1940, accablé par la chute de Paris aux mains des allemands, Jean Giraudoux le poète, le rêveur entendait tomber Babylone, Ninive, Byzance , pas la République.
Paul Reynaud cède la place à Pétain. Giraudoux n’est plus rien, il fait confiance au Maréchal.
Captif de son choix, Giraudoux laisse paraître son absence de discernement. Optant pour Vichy, qui le dédaigne, il rejette Londres qui l’eût accueilli à bras ouverts.
Son fils Jean-Pierre, mobilisé comme simple soldat, entend l’appel du général de Gaulle le 18 juin 1940, tandis que son unité est en déroute. Il déserte à Bayonne, passe en Espagne, gagne Londres et prévient ses parents.
Jean Giraudoux est à Vichy dans l’espoir d’être reconduit dans des fonctions. Depuis cette ville, il écrit à son fils sur le ton de l’autorité : il ne faut pas continuer tes aventures dans ce sens, ta place est maintenant, ici 32 .
Sans rien céder, Giraudoux et Suzanne le pressent de rentrer. Peut-être pensent-ils l’avoir convaincu en lui fixant un rendez-vous à Lisbonne d’où ils pourront rentrer tous les trois en France. Jean-Pierre, considéré comme déserteur par les autorités de Vichy, son père lui obtient un ordre de mission : inspecter les ambassades de Lisbonne et de Madrid. Ainsi ne sera-t-il pas inquiété à son retour.
A Lisbonne, au rendez-vous, Jean-Pierre est absent. Alors s’engage un échange de lettres, de télégrammes et peut-être d’injonctions étant donné le caractère de Suzanne. Après un mois, il apparaît que Jean-Pierre marque clairement son intention de rester en Angleterre et de s’engager dans les Forces Navales Françaises Libres. Même le dernier souhait des parents, le voir s’engager dans la prestigieuse marine anglaise, plutôt que dans la Marine inexistante ou embryonnaire de de Gaulle, ne sera pas exhaussé.
Le 4 octobre 1940, les parents retournent en France et à leurs compromissions, sans leur fils. Ce gamin de vingt ans a mieux compris les enjeux. Son père, à Vichy est mis à la retraite.
Jean Giraudoux reprend son métier d’écrivain et fait paraître chez Grasset Littérature . Il en informe son fils à Londres, qui a maintenant d’autres préoccupations. Dans sa réponse il estime que les projets littéraires de son père sont absolument à côté de la plaque 33 .
Voulant avoir le dernier mot, Giraudoux réfute l’avis de son fils : tu verras que l’arrière-fond est moral ou social ou politique . Dans cette joute épistolaire entre le père et le fils, l’écrivain veut placer la littérature au-dessus du combat. Mais il ne tardera pas à se rendre à l’évidence et évoluera lentement pour, finalement approuver le choix de son fils. Cela changera le ton de leur correspondance.
A la fin de l’année 1941, lorsqu’il est avéré qu’aucune nomination au gouvernement de Vichy n’aura lieu, les Giraudoux rentrent à Paris. L’appartement du Quai d’Orsay est intact, mais l’écrivain préfère s’installer à l’Hôtel Bristol, faubourg Saint-Honoré.
Désormais, il se consacre à l’écriture et les œuvres se succèdent : l’Apollon de Bellac, Pour Lucrèce, Electre, la Folle de Chaillot.
Et deux adaptations cinématographiques pour Robert Bresson : La Duchesse de Langeais et les Anges du Péché (Grand Prix du Cinéma sous l’Occupation) 34 .
Investi dans la réalisation de son œuvre, l’engagement politique se fait tiède. Cela ne passe pas inaperçu dans le cénacle. A la pointe de l’observation, Jean Paulhan le remarque. Il écrit à Etiemble (décembre 1941) : Duhamel et Mauriac très droits, Giraudoux hélas, vacillant 35 .
A la mi-août 1942, son fils l’informe être affecté aux opérations du Pacifique, sur le même vaisseau que Philippe de Gaulle.
Giraudoux lui répond : je t’envoie toute ma tendresse et tout notre espoir – qui ressemble au tien à s’y tromper . Les courriers n’étant pas assurés depuis l’Asie, leur dernière correspondance sera aussi leur dernier adieu.
Giraudoux dit maintenant : je suis très content de mon fils, content que Laval ne m’ait pas appelé aux affaires. Je serai fort ennuyé aujourd’hui .
De Gaulle me parait seul à la mesure de l’évènement. Il fallait bien constater que la plupart des avantages escomptés d’un régime fort se dérobaient .
A Maurice Martin du Gard qui s’inquiète de le voir fréquenter des officiers allemands, Giraudoux explique : J’ai sur l’Allemagne les mêmes vues que des amis allemands que je vois à Paris et qui souhaitent la défaite de leur pays .
Sans préciser quels étaient ces amis. Mais, dans l’entourage de Jünger, que Giraudoux fréquentait, la défaite est une interprétation de celui-ci. Elle n’était nullement souhaitée . Nous savons, par Journaux de Guerre de Jünger, que quelques officiers allemands souhaitaient l’évincement d’Hitler, sans l’assassiner et la cessation des combats dans l’honneur sur le front anglo-américain uniquement.
Lorsque, en septembre 1943, Giraudoux comprend que, depuis l’Oural déferlent les colonnes de chars et depuis la Manche, les escadrilles de bombardiers, qu’au gouvernement d’Alger libéré, son ancien collègue René Massigli est ministre des Affaires étrangères, il se demande si, à n’avoir pas voulu prendre le chemin de l’exil, il n’a pas manqué le train de l’histoire .
Il achève la rédaction de Sans Pouvoirs en novembre 1943. Une dizaine de chapitres qui traitent des problèmes d’après– Vichy, des dossiers sur un bilan de la France. Il les lit à Jean Blanzat, un des fondateurs, avec Jean Paulhan du Comité des Ecrivains dans la Résistance . Celui-ci l’informe de l’existence d’éditions clandestines, des Editions de Minuit , des Lettres françaises , dont Giraudoux ignorait tout. Jean Blanzat lui propose de rapporter quelques feuillets de Sans Pouvoirs afin de les publier sous pseudonyme 36 .
Je suis très surveillé , dit Giraudoux ; je ne peux pas me permettre en ce moment le luxe d’une cellule.
– Puis-je dire à nos amis que vous êtes avec eux ?
– Vous le pouvez, parfaitement.
Pusillanime, mis au pied du mur, refusant quelques feuillets à la Résistance, il se dérobe.
Son état général se dégrade. Le 24 janvier 1944, il voit Aragon, promet de lui montrer un projet d’écriture, bientôt. L’on ne retrouvera pas ce projet, ni la totalité des dix chapitres de Sans Pouvoirs , ni les Dossiers sur la France . Sans doute avait-il l’intention d’écrire ces projets, bientôt ; les chapitres, les dossiers ont-ils été détruits ? Par lui-même c’est peu probable, ou par Suzanne par précaution ? Pour ne pas laisser l’image d’un Giraudoux détaché d’elle et de ses convictions ?
Le 31 janvier 1944, il est emporté par la fièvre et une crise d’urémie, ou une pancréatite, ou peut-être des quelques grammes de poison caractériel administrés quotidiennement par sa femme Suzanne, durant trente ans.
Comme il le fait dire à l’un des personnages de son œuvre :
Le voilà guéri de tout 37 .
Hormis Alain Laubreaux, critique et dramaturge jaloux des succès de Jean Giraudoux, les rubriques nécrologiques lui rendent des hommages unanimes. Dans la presse de l’Occupation, il reçoit les éloges de Maurice Blanchot, Jules Roy et Brasillach dans la Gerbe . Comoedia publie le dessin de Jean Cocteau représentant Giraudoux sur son lit de mort. Quatre colonnes lui sont consacrées dans Pariser Zeitung . Et, à la fois, il a droit à un discours du général de Gaulle depuis Londres et à des articles dans le New-York Times .
Le 21 décembre 1945 en présence du général de Gaulle, de Suzanne et du jeune lieutenant de vaisseau, a lieu la première de la Folle de Chaillot mise en scène par Louis Jouvet au théâtre de l’Athénée. Epris de littérature, le Général doit apprécier le texte de Giraudoux, ce nom qui lui évoque certainement le temps où, tous deux, étaient membres des ultimes et éphémères gouvernements de la IIIe République.
Hors de France le théâtre de Jean Giraudoux est traduit et joué en Allemagne, à Broadway et à Hollywood.
En France, Louis Jouvet par ses mises en scène, Jean-Pierre Aumont Amphitryon , Madeleine Ozeray Ondine , Marguerite Moreno Folle de Chaillot , ont immortalisé les personnages de son univers de poésie théâtrale.
Plus personne ne lit Pleins Pouvoirs . Les pages de ce texte peuvent se dissoudre d’elles-mêmes avec le temps. Le romantique du XX ème siècle peut demeurer à la hauteur d’ Ondine , l’ Apollon de Bellac , Electre , la Folle de Chaillot .
De Charles Maurras , nul n’est besoin d’arracher les pages. Il faut tout garder… ou tout faire disparaître 38 .
Fer de lance des forces nationalistes, Maurras développe l’idéologie de l’ Action française dans sa revue homonyme. Influencé par Drumont, Renan, Taine, Maurras s’exprime dans un langage digne de Barrès, use de l’imparfait du subjonctif et d’une dialectique recherchée.
Il suscite le respect de nombreux intellectuels, des écrivains et des grands bourgeois de droite, Bernanos, Léon Daudet, Thierry Maulnier. Il est l’auteur de la formule les quarante rois qui, en mille ans, ont fait la France et se plait à se croire sur les traces de Chateaubriand.
Il porte le combat de toute sa vie sur deux cibles : La République, cette gueuse ; les Juifs, dont il dira, emporté par sa haine, lors de sa condamnation, c’est la revanche de Dreyfus . Il ne cesse d’accumuler les erreurs et les incohérences politiques.
Né dans une famille de la petite bourgeoisie provençale, après de brillantes études au collège religieux d’Aix en Provence, il fait ses premières armes de journaliste dans Royaliste et la Gazette de France . Il reste longtemps agnostique, tout en estimant primordial le pouvoir de l’Eglise à laquelle il reconnait une bonne influence sur la population.
Passionné par le Midi méditerranéen, la Grèce Antique, la poésie, il est l’héritier d’une pensée politique, de convictions nationalistes qu’il va développer dans son activité de journaliste.
Il est l’animateur du périodique l’ Action française , fondé en 1899 qui devient, à partir de 1908, quotidien.
En 1906 s’y ajoute la ligue des Camelots du Roi, milices combattantes. La doctrine maurrassienne, issue d’un mouvement bien antérieur est née à la fin du XIX e siècle avec l’Affaire Dreyfus (1895) et se développe avec le fascisme.
Sous la forme d’un nationalisme allié à une discrimination raciale, le mouvement s’exprime sous l’influence de Renan, de Taine, de Drumont puis de Barrès qui le sensibilise au sens de la Patrie. Maurras les rejoint et mêne la campagne antigermanique pour la revanche de 1870 et la reconquête de l’Alsace-Lorraine. Il réunit 60 000 membres.
Barrès, siégeant à gauche dans l’Assemblée Nationale est le premier en France à associer le socialisme et le nationalisme, deux traditions jusqu’alors opposées. Les deux termes sont employés simultanément par les théoriciens convaincus que la question sociale peut trouver sa réponse ailleurs que dans le capitalisme ou le marxisme. Cette idée s’étend vite à toute l’Europe.
A sa doctrine nationaliste-intégrale , Maurras introduit une autre composante, la destruction du régime de démocratie libérale. Il veut ainsi libérer le mouvement ouvrier de l’emprise des différents partis socialistes. Il s’apparente par ce fait, avec le fascisme. En ce début de siècle, il proteste avec énergie contre l’esprit de décadence des forces morales de la France causées par l’Affaire Dreyfus.
S’appuyant sur Sorel le plus pénétrant des socialistes français , saluant Barrès et notre maître Drumont , Maurras réveille un nationalisme solidement mêlé de christianisme. Avec son art de la polémique et son talent littéraire, il dénonce les Quatre Etats de l’Anti-France : les Protestants, les Juifs, les Francs-maçons, les Métèques et rassemble des amis, des fidèles et des écrivains célèbres : Léon Daudet, Georges Bernanos, Henri Massis, Pierre Gaxotte, Thierry Maulnier, Paul Bourget, Henry Bordeaux.
Alors qu’il déclare que la République est incapable de gagner une guerre – faites la paix, sinon faites un roi – dit-il 39 , la République remporte la plus grande victoire de son histoire en 1918. Il rend hommage à Clémenceau ce défaitiste qui, une fois devenu acteur de la guerre a été incomparable pour l’énergie de sa résistance au défaitisme. Et il met en garde qu’il subsiste une armée allemande qui emporte ses armes et ses drapeaux, que va-t-il sortir de ce qui lui reste de cette force ? Il juge le traité de Versailles trop favorable à l’Allemagne . Pour l’après-guerre le Roi reste le seul moyen positif de toute renaissance. Aucun projet social n’a de sens en son absence. La Monarchie c’est la sagesse .
Au cours des années trente, l’ Action française devient le fer de lance des forces catholiques, conservatrices, nationalistes, Maurras leur chef incontesté, est une puissance dans l’Etat. 40 Nous devons réduire l’Etat à sa pure et seule expression juridique, politique d’abord. L’occasion se présente au début de 1934. Le combat est mené contre la démocratie parlementaire et contre le pacifisme. Dans son journal, il exalte avec verve le fascisme, clame l’incompatibilité absolue entre le nationalisme et le régime républicain. Suite au coup de force des Croix-de-feu le 6 février 1934, auxquels se sont joints les Camelots du roi et à la défaillance du colonel de la Roque, Maurras attendu, tergiverse, manque à l’appel, déçoit ses partisans. Les forces de police sont reprises en main par le gouvernement Daladier. La tentative du coup d’Etat fasciste a échoué.
En 1935, Maurras milite pour une entente avec Mussolini, il adresse des menaces de mort aux parlementaires qui ont réclamé des sanctions contre le Duce vainqueur à Addis Abeba. Il abreuve d’injures Léon Blum en 1936. Celui-ci, Président du Conseil, le fait incarcérer à la prison de la Santé. Il en sortira à la chute du gouvernement. Ses talents de polémiste facilitent son élection à l’Académie Française en 1938.
Les Juifs sont responsables, depuis l’Affaire Dreyfus, de la décadence de la France. Leurs intellectuels, leurs écrivains sont partis à la conquête de notre pays pour s’acharner contre le patrimoine spirituel de la cité à laquelle ils ont été agrégés par les hasards de la migration. Le texte, prétendument écrit par un juif est cité par l’Action française comme la preuve que certains membres de la communauté juive reconnaissent le bien-fondé de la doctrine et que le mouvement a ses bons juifs.
A Bernard Lazare qui pose la question (juillet 1934) : Pourquoi le particularisme juif ne pourrait pas s’incorporer à la nationalité française, comme un particularisme lorrain ou provençal ? 41
Maurras propose la réponse : Traiter les Juifs assimilés à la France comme un espace de province idéale sans territoire matériel. Tous les autres Français étant pourvus d’un état civil non seulement national mais provincial, les Juifs de France seraient légalement inscrits sous le titre et le vocable de leur province abstraite qui serait comme une matrie particulière dans la patrie commune . Ce qui revient à proposer avant l’heure (en 1934) la normalité du tampon JUIF sur les cartes d’identité.
Et Maurras insiste : Je répète pour la vingtième fois que la proposition n’a eu aucun succès auprès de nos amis Juifs.
L’Union Patriotique des Français Israëlites, dirigée par Edmond Bloch rétorque : Cette province n’existe pas. Nous ne nous croyons nullement fils d’aucune province juive. Dans le composé d’unité nationale nous sommes totalement agrégés à la France .
A partir de 1938, 42 les deux cibles de l’Action française sont la République et les Juifs, deux aspects que le royalisme doit combattre par tous les moyens . Maurras peut momentanément délaisser l’anti-germanisme puisque, dans cette lutte il mène le même combat que les fascistes et les nazis.
Dans cette logique, il est conduit à approuver les accords de Munich en 1938. Que lui importent, les frontières du centre de l’Europe, tant qu’Hitler ne s’attaque pas à celles de l’Hexagone ? Et il convient de ne pas entraver les actions que le dictateur a entreprises contre les Juifs. Quant aux réfugiés et aux exilés il suffit de les retrancher (les placer en ghetto) ou de les expulser à nouveau, les réduire d’une façon ou d’une autre : pas de guerre pour les Juifs , écrit-il.
Les plus dangereux, ceux dont il faut se préserver sont les Français d’origine juive qui deviennent dans le langage maurrassien le secteur des Juifs d’origine française . Contre ceux– là je n’ai jamais prêché la haine , dit-il, mais un antisémitisme d’Etat s’impose . Une nation juive retranchée est moins puissante qu’au contraire lorsqu’elle s’assimile, qu’elle se déjudaïse.
Elle reste en accord avec les forces cosmopolites de destruction des nations et de leur histoire. Les Juifs et l’argent visent à se conserver non comme Juifs mais comme s’identifiant toujours mieux à l’argent qui l’aliène en tant que Juif .
Après avoir pris position pour Salazar en 1932, pour Franco en 1937, Maurras s’accorde avec Pétain en 1940 :
Que voulez-vous ? Soixante-dix ans de démocratie, ça se paie !
Avec Pétain nous sortirons du tunnel de 1789 .
La République abolie, Maurras retourne à sa lutte contre l’Allemagne, ennemie héréditaire, convaincu que le Maréchal manifestera sa haine des allemands le moment venu. Maurras précise que le seul moyen qui reste est l’adhésion au Maréchal surtout après Mers-el-Kebir et l’égoïsme féroce de l’Angleterre , pour préparer la défaite du boche 43 .
Ces propos incohérents ne disent pas comment on peut obtenir la défaite du boche , sans l’Angleterre !
En 1941, il a le sentiment que le vainqueur de Verdun protège à la fois contre le vainqueur du moment et contre les partis politiques qui ont perdu la France. Les réformes sous l’occupation ne peuvent avoir d’autre valeur que celle d’un alibi, d’une diversion pour empêcher l’ennemi de faire lui-même ces réformes . L’unité dans la douleur, sous la trique allemande et sous les bombardements alliés suffisent à justifier la fidélité que Maurras et les siens gardent au Maréchal jusqu’au bout.
Pétain s’en méfie, censure le journal Action française lorsque la polémique est trop virulente contre l’Allemagne, mais dans l’ensemble le soutient, le laisse paraître jusqu’au terme du pouvoir, en août 1944.
Liant la figure de Pétain à l’ Action française , Maurras déclare : le Maréchal est le plus Français des Français et intensifie sa lutte contre les dissidents de Londres et les collaborationnistes de Paris.
Il n’applaudit pas au débarquement américain en Afrique du Nord, qui menace l’unité du pays et parle des chefs félons l’amiral Darlan, le général Delattre de Tassigny qui délaissent Pétain pour rejoindre l’Algérie libérée, car un peuple est perdu lorsqu’il se laisse abattre par le dedans .
Dès lors, l’ Action française se disloque dans tous les sens :
A Vichy et à Lyon, les Maurrassiens inconditionnels fidèles au Maréchal, restent dans la ligne antiallemande du maître à penser, avec Thierry Maulnier, Pierre Gaxotte, Henry Bordeaux, Henri Massis.
Les collaborationnistes de Paris critiquent le régime de Vichy jugé trop timoré, prêchent l’engagement dans l’Allemagne nazie avec Robert Brasillach, Joseph Darnand, Maurice Bardèche, Alfred Fabre-Luce, Lucien Rebatet.
Ceux qui, nationalistes, rejoignent la Résistance (d’Estienne d’Orves, pris et fusillé par les allemands), Daniel Cordier (du réseau Jean Moulin), ou rejoignent l’Algérie libérée pour combattre aux côtés des alliés (Bénouville gaulliste-maurrassien).
Ceux qui changent de bord, basculent à gauche (Blanchot vers le CNE, Comité National des Ecrivains) ou vers les communistes (Jules Roy).
Arrêté à la Libération, Maurras est jugé en 1945, condamné à la prison à perpétuité pour haute trahison et intelligence avec l’ennemi . Le verdict soulève l’indignation des maurrassiens, Maurras ne s’étant jamais départi de la ligne anti germaniste, on ne peut l’accuser d’intelligence avec l’ennemi 44 .
Sans doute l’attendu du jugement est-il mal formulé : Maurras s’est bien rendu coupable de complicité avec le régime de Pétain, Etat dictatorial qui a repris les thèses hitlériennes pour appliquer les lois raciales suivies des répressions et décimations que l’on sait. Si Maurras a rejeté le collaborationnisme, la politique de Vichy a reçu son soutien, son approbation pleine et entière.
A Clairvaux, centre pénitentiaire pour les condamnés aux travaux forcés, sont imposées des conditions de détention sévères, auxquelles Maurras est soumis, selon ses laudateurs, avec la même rigueur. Mais le directeur de la prison privilégie les élites et les célébrités. Maurras est placé dans une cellule individuelle, avec un bureau, du papier pour écrire, des livres, des journaux, des cigarettes. Il a un accès facile à l’infirmerie. Il est permis à d’autres détenus, Xavier Vallat, Marion, de lui rendre visite et même de venir déjeuner dans la cellule.
Vincent Auriol, président de la République, le fait bénéficier de la grâce pour raison de santé. Il est admis en clinique à Tours. Dans les derniers moments des 2749 jours de prison, il consacre ses dernières forces, son dernier souffle à écrire une lettre à Pierre Boutang, qui le résume tout entier :
Nous n’avons pas le droit de laisser dégringoler le peuple le plus humain de tous, le plus haut d’intelligence, en démocraties américaine et slavonne et autres barbaries.
Devoir accablant, je barre l’idée d’un échec. Nous bâtissons l’Arche Nouvelle, catholique, classique, hiérarchique, humaine… où revivra ce qui mérite de vivre : en bas la république, en haut la royauté et par-delà tous les espaces, la papauté

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