Les Impures
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Description

La société cubaine du début du XXe siècle distingue les femmes "vertueuses", qui se plient aux préceptes moraux du patriarcat, des "impures", qui franchissent les limites imposées par ces codes, quelles qu'en soient les raisons économiques, familiales ou affectives. Le réalisme et le naturalisme du roman prennent pour objet les quartiers marginaux de la capitale où cohabitent proxénètes, prostituées et gens du peuple, ainsi que les quartiers réservés à la nouvelle bourgeoisie républicaine vivant dans le faste et la luxure.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2014
Nombre de lectures 8
EAN13 9782336347714
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0152€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

f
Les Impures
Miguel de Carrión
Comme l’évoque d’emblée le titre du roman cubain Les Impures (en
espagnol Las Impuras), la trame narrative se construit autour de
personnages féminins qui font écho à l’autre roman qui a rendu célèbre
Miguel de Carrión, Las Honradas (les femmes honnêtes, les vertueuses).
Le réalisme et le naturalisme du roman prennent pour objet les quartiers Les Impuresmarginaux de la capitale, La Vieille Havane en particulier, où cohabitent
eau début du XX siècle proxénètes, prostituées et gens du peuple, ainsi
que les quartiers plus bourgeois tels que le Vedado, réservés à la nouvelle
bourgeoisie républicaine vivant dans le faste et la luxure. La société
cubaine de l’époque distingue d’un côté les femmes « vertueuses », qui
se plient aux préceptes moraux du patriarcat, et de l’autre les « impures »,
celles qui franchissent les limites imposées par ces codes, quelles qu’en
soient les raisons économiques, familiales ou affectives. La prostitution est
au cœur du roman, dans toute sa complexité et à travers des personnages
qui refètent la réalité de l’époque. Miguel de Carrión le sait, la prostitution
est au centre d’un système autour duquel se cristallisent les problèmes qui
rongent la jeune République, à savoir la corruption, la violence, l’hypocrisie
morale, le chômage, la misère et la perversion.
Miguel de Carrión (La Havane, 1877-1929), médecin, journaliste,
écrivain, membre de l’Académie des Arts et des Lettres, est l’une des
egures intellectuelles de la Cuba des premières décennies du XX siècle.
Inspiré par le naturalisme européen d’auteurs tels que Zola, Daudet
ou Maupassant, il devient avec ses deux romans Las Honradas (Les
Vertueuses, 1917) et Las Impuras (Les Impures, 1919) le symbole du
roman social cubain, décrivant de sa plume acerbe et sans concession
l’hypocrisie morale et la corruption qui caractérisent la jeune République
cubaine née en 1902.
Couverture : Montage photos © René Silveira
édition française de Jean Lamore
ISBN : 978-2-343-01476-0
27 €
Miguel de Carrión
Les Impures


Les Impures


Miguel de Carrión


Les Impures

Roman
(Cuba, 1919)



Édition française, traduite et annotée
par Jean Lamore

Présentation de Mélanie Moreau-Lebert
























© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01476-0
EAN : 9782343014760

Les Impures de Miguel de Carrión
ou
eLe vice et la vertu dans La Havane du début du XX siècle

par Mélanie Moreau-Lebert

Les contextes

La période républicaine à Cuba est une période complexe et difficile pour
le peuple cubain. L’année 1898 reste gravée dans les mémoires comme la
grande désillusion d’un peuple qui, s’étant délivré du joug colonial espagnol,
est privé de son indépendance par l’intervention des États-Unis. Trois ans
d’intervention américaine suffisent à mettre en place les futures structures de
pouvoir, à garantir des conditions d’exploitation maximales et à poser les
bases juridiques de la domination américaine sur Cuba grâce à l’Amendement
Platt, en 1901. Le protectorat mis en place par les États-Unis, qui sera suivi en
1934 par un système néocolonial, s’appuie sur la collaboration de présidents et
de gouvernements corrompus qui se succèdent au pouvoir. La corruption, le
népotisme et la violence sont érigés en système dans une société où se
creusent de façon dramatique les inégalités et se désagrègent toutes les valeurs
morales.
C’est dans ce contexte socio-politique complexe que va naître à Cuba un
courant littéraire spécifique de contenu social alors même que dans les
différents secteurs de la société (ouvriers, étudiants, féministes, intellectuels)
commence à se structurer une conscience sociale et nationale qui mènera
quelques décennies plus tard à la Révolution de 1959. L’histoire littéraire
cubaine peut être divisée en segments marqués par le travail d’une génération.
Par génération littéraire, on entend le travail d’un groupe humain qui vit et
produit dans le cadre de circonstances historiques communes. Ces
circonstances déterminent des expériences et des actions qui s’expriment par
des thèmes et des formes littéraires communes également. La première

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génération littéraire de la République est celle d’hommes nés dans les années
1880, mais on distingue toutefois deux groupes : ceux qui commencent à
écrire au début du siècle, et ceux qui ne commencent que dans la deuxième
edécennie du XX siècle. Chez les premiers prédominent le lyrisme et la
thématique héroïque nationale, alors que les seconds s’illustrent par la sobriété
et la critique acerbe de la société.
La plupart d’entre eux proviennent de la classe moyenne et ne se
consacrent pas uniquement à la littérature, puisqu’il leur est quasiment
impossible d’en vivre. Ils exercent en général une profession libérale telle
qu’avocat, professeur, ou médecin. Parmi ces hommes, Miguel de Carrión,
Carlos Loveira et Jesús Castellanos sont les plus reconnus. Quelle fonction
attribuent ces écrivains à la littérature ? Là encore, on perçoit clairement
plusieurs tendances. Pour la majorité, il s’agit d’un moyen d’accéder à la
tribune publique, une façon claire et déterminée d’exprimer leurs opinions et
de les illustrer par des exemples fictionnels, certes, mais tirés de la réalité.
La mainmise des États-Unis sur Cuba, l’accélération du processus de
désintégration morale et de corruption politique sont en totale contradiction
avec la vertu que le peuple attendait de la République indépendante. C’est
pourquoi de nombreux écrivains vont mettre un point d’honneur à être grâce
à leur œuvre la conscience critique qui semble faire défaut aux groupes
dirigeants.
La principale caractéristique du roman social est le pessimisme face à une
situation inextricable, et face à l’impossibilité pour les institutions
néocoloniales de remédier aux maux de la société. C’est ce pessimisme qui
justement en fait des novateurs, voire même des révolutionnaires dans le cas
de Miguel de Carrión, dans le sens où il va dévoiler au grand jour ce que tout
le monde sait sans le dire, en l’occurrence l’hypocrisie morale et la perversion
des us et coutumes publics et privés. Parmi ces fléaux se trouvent la
prostitution, la corruption, l’adultère et la misère avec leur complexité.
Inspiré par le naturalisme européen (dont les principaux auteurs furent
Daudet, Zola, Maupassant…) et influencé par le positiviste Auguste Comte,
Miguel de Carrión est à la tête du roman social pour la richesse de ses
descriptions, des ambiances et des espaces. Cet arrêt presque obsessionnel sur

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chaque objet, chaque trait de caractère, est en fait le moyen de donner une
valeur historique à ses œuvres, et d’en accroître la véracité. Preuves en sont les
deux romans qui l’ont rendu célèbre, Las Honradas et Las Impuras publiés
respectivement en 1917 et 1919, qui offrent une galerie de portraits féminins
très riches et profonds. Ce talent descriptif est également présent chez d’autres
auteurs contemporains de Carrión tels que Enrique Serpa ou Carlos Loveira,
qui donnent à voir une réalité sans fard qui place le lecteur de l’époque face à
ses contradictions et à celles d’une société tout entière.
Le réalisme et le naturalisme de ces romans prennent pour objets les quartiers
marginaux de la capitale, la Vieille Havane en particulier, où vivent
proxénètes, prostituées et homosexuels, ainsi que les quartiers plus bourgeois
tels que le Vedado.

Les Impures : le sort des femmes

Si Miguel de Carrión met la femme au centre du schéma narratif, que cela
soit dans Las Impuras ou dans Las Honradas, c’est que les femmes, comme à
l’accoutumée, sont les premières victimes de la déformation structurelle de la
société et des conséquences économiques parce qu’elles sont touchées
directement et de façon plus brutale par le chômage et la misère. La condition
de la majorité des femmes à Cuba entre 1898 et 1959 est difficile. Le peuple
va de luttes en désillusions, et cet état de fait a des conséquences sur le
comportement de beaucoup d’hommes, notamment dans le domaine
symbolique. Le patriarcat, soutenu pendant des siècles par les préceptes
religieux et légitimé par les discours philosophiques et néo-scientifiques du
eXIX siècle, s’était légèrement incliné en faveur de l’action des femmes lors
des guerres d’indépendance. Considérées comme des esclaves plus que des
compagnes, les femmes de Cuba avaient prouvé leur capacité à prendre des
initiatives et à œuvrer aux côtés des hommes. José Martí avait insisté sur
l’importance du rôle des femmes dans la société, et avait montré l’exemple en
les faisant participer activement à la préparation de la lutte révolutionnaire de
1895.
La République, qui s’accompagne de modernité, d’émulation intellectuelle, et

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qui se veut démocratique, ne va pourtant pas en finir avec le patriarcat. Elle va
au contraire l’exacerber. La plupart des hommes se sentent perdus, humiliés,
frustrés. Le sentiment de n’être qu’un étranger dans sa propre patrie, de ne pas
avoir de marges de manœuvre et d’influence provoque une perte d’identité
masculine qui pousse les hommes à chercher à retrouver un espace de
pouvoir. C’est leur statut de dominants qui est en jeu. L’espace privé a
toujours été le lieu de la domination masculine, c’est pourquoi de nombreux
hommes vont chercher à y asseoir de nouveau leur autorité et à exercer leur
pouvoir sur les femmes. La République amène cependant une nuance. Ce
n’est plus seulement l’espace privé qui va être le théâtre de ces relations de
domination, c’est aussi l’espace public, investi par les femmes mais dans lequel
elles vont également être victimes d’autres victimes. Dans l’espace public les
violences faites aux femmes sont à la fois physiques et symboliques. La
recrudescence des viols et des agressions à Cuba au cours de la période
étudiée montre à quel point le corps des femmes est un défouloir, et combien
la frustration peut mener à des actes de violence extrême. Dans la sphère du
travail, nombre de femmes sont victimes de harcèlement moral ou sexuel. Les
employeurs et les responsables sont presque toujours des hommes ayant sous
leur coupe des femmes dociles et soumises qui doivent supporter toutes
sortes de vexations pour garder leur emploi. Bien souvent, les employés
cubains sont eux-mêmes exploités par des patrons américains, et subissent des
pressions de la part de leur hiérarchie. Le pouvoir s’exerce donc de façon
verticale, et les femmes sont en bas de l’échelle salariale.
Dans l’espace privé, les hommes ont l’ascendant sur les femmes. Le
mariage est une option dont rêvent beaucoup de femmes ; elles espèrent ainsi
échapper à la pauvreté et à l’indigence. Le mariage de raison prévaut dans une
société qui ne reconnaît encore que les unions légales et les enfants légitimes.
La recherche d’un statut d’épouse et de mère, d’un confort financier et d’une
respectabilité est la principale raison qui pousse les Cubaines à se marier. Une
fois liées à un homme, rares sont celles qui usent du droit au divorce instauré
en 1918. La morale et les représentations condamnent la femme célibataire,
considérée comme une fille facile ou anormale, et s’il s’agit d’une femme
divorcée, qui a déjà appartenu à un autre homme, elle aura du mal à refaire sa

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vie, sentimentalement et financièrement. De manière générale, la vie privée est
un espace de vexation pour la femme cubaine. Les hommes doivent se
prouver et prouver aux autres qu’ils sont les maîtres chez eux, et ce, dès le
premier jour du mariage. La sexualité est l’un des domaines où la femme subit
le plus l’autorité du mari. La nuit de noces se transforme parfois en véritable
cauchemar, pour de jeunes filles vierges que leur mari a décidé de dominer et
de soumettre sexuellement. Le rapport de forces commence à partir de ce
moment important, puisque la loi dit que la femme doit accomplir son devoir
conjugal. Ce thème est d’ailleurs traité de façon très fine et pertinente dans Las
Honradas.
La sexualité est une problématique importante dans la société cubaine de
l’époque et elle recèle de multiples contradictions. La morale encense la
maternité et met l’épouse légitime sur un piédestal. Les relations sexuelles au
sein du couple ne doivent pas être source de plaisir pour la femme, pour qui
leur utilité se doit d’être essentiellement reproductrice. Une jeune femme dont
on éveillerait les sens et qui découvrirait sa sexualité deviendrait une libertine
qui, tôt ou tard, tromperait son mari. Les épouses doivent donc composer
avec ces paramètres afin de ne jamais dépasser les limites de la convenance
sexuelle. Seules les maîtresses, las amantes, ont le monopole de la sensualité.
L’adultère masculin est une tradition ancestrale, mais sous la République, elle
prend des proportions importantes. Les hommes ont besoin d’une évaluation
positive de leur virilité, de se faire respecter grâce à leurs nombreuses
conquêtes.
Une grande partie de la population de Cuba est unie de façon
consensuelle, le mariage étant une institution traditionnellement bourgeoise.
Beaucoup de personnes n’ont pas les moyens de s’unir légalement, ou
préfèrent vivre en concubinage. Il n’en reste pas moins que l’autorité de
l’homme sur la femme y est aussi importante, en particulier au cours des
périodes de grande effervescence sociale et de profondes crises économiques.
Les hommes, qui ont trouvé en la femme un exutoire, un moyen de retrouver
leur identité masculine, ne supportent pas le rejet et l’abandon. S’ils laissent la
femme prendre l’ascendant, ils se discréditent aux yeux de leurs pairs. Les
femmes cubaines sont avant tout les victimes, comme les hommes, d’un

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système économique et politique rongé par des maux inhérents à la
déformation structurelle imposée par ce statut de protectorat. Les femmes se
retrouvent malgré elles au centre des relations de pouvoir, de domination et
de corruption dans les différents espaces.

Dans un pays et une société rongés par la corruption et la misère sociale et
morale, la prise de position la plus claire et engagée va venir, et c’est là toute la
spécificité de cette période, de la littérature. Véritable tribune publique, elle va
permettre à des écrivains d’aller contre les discours établis pour mieux décrire
et dénoncer l’hypocrisie ambiante. Pour la première fois à Cuba, les
représentations sociales vont être mises à mal par le discours littéraire, et en
particulier celles qui ont trait aux femmes. La naissance du roman social, ou
roman réaliste, va, sans pour autant offrir de solutions, mettre en exergue les
problématiques féminines exacerbées par un renforcement du patriarcat, et en
particulier la prostitution, où sont cristallisés les grands maux de la société
républicaine. Comme l’évoque d’emblée le titre du roman « Les Impures » (en
espagnol Las Impuras), la trame narrative se construit autour de personnages
féminins qui font écho à l’autre roman qui a rendu célèbre Miguel de Carrión,
Las Honradas (les femmes honnêtes, les vertueuses). En effet, la société
cubaine de l’époque distingue d’un côté les femmes « vertueuses », qui se
plient aux préceptes moraux du patriarcat, et de l’autre les « impures », celles
qui franchissent les limites imposées par ces codes, quelles qu’en soient les
raisons économiques, familiales ou affectives. La prostitution est au cœur du
roman, dans toute sa complexité et à travers des personnages qui reflètent la
réalité de l’époque. Miguel de Carrión le sait, la prostitution est au centre du
système et autour d’elle se cristallisent les problèmes qui rongent la jeune
République, à savoir la corruption, la violence, l’hypocrisie morale, le
chômage, la misère et la perversion.

La prostitution sous la République cubaine

Lorsque se terminent les guerres d’indépendance en 1898, Cuba est un
pays ravagé, et la population tente de subsister par tous les moyens. C’est par

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milliers que les femmes affluent vers les villes, notamment des veuves,
orphelines, afin de trouver de quoi subsister et de quoi nourrir leurs enfants.
Avec cette nouvelle étape s’ouvre la plus grande période de prostitution que
Cuba ait connue. En 1899, Cuba a perdu 20% de sa population dans les
guerres et compte 1 572 797 habitants, dont 757 000 femmes. La Havane
compte 424 811 habitants dont la moitié est constituée de femmes. Les seules
options qui s’offrent à elles sont le mariage, le travail ou la prostitution. Le
mariage légitime est une opportunité réservée à quelques privilégiées. Quant à
l’accès des femmes au travail, seules 9,8% des femmes ont l’opportunité de
travailler et ce pourcentage ne variera guère jusqu’en 1959. Les salaires de
misère, qui là encore ne vont pas varier de façon significative, vont de 8 à 18
pesos par mois pour une couturière, 15 pesos pour une repasseuse, et environ
37 pesos pour les ouvrières du tabac, en sachant que le moindre « solar » coûte
déjà 6 à 8 pesos par mois, et que le seuil de pauvreté se situe aux alentours de
75 pesos mensuels, ce que touchent 60% environ des travailleurs cubains.
La situation critique de ces milliers de femmes explique donc le recours à la
prostitution, et ce même lorsqu’elles ont un travail rémunéré. Il ne s’agit donc
pas de quelques femmes marginales mais de milliers de mères, d’épouses, de
veuves et de travailleuses, qui jusqu’en 1959, vont être enfermées dans cette
condition aliénante du commerce des corps. Les sources officielles parlent de
11 500 prostituées enregistrées en 1953, mais il semblerait que ce chiffre soit
bien plus élevé, car d’après les observateurs, vers 1958, à La Havane, environ
10% de la population féminine se serait prostitué. La législation et la violence
se chargent de contrôler et de restreindre l’espace des prostituées, en
soustrayant les femmes appelées « publiques » au regard de la société. Les
discours sur la prostitution, qu’ils émanent de personnalités politiques, de
féministes, de journalistes, de médecins, ou de simples observateurs, vont
contribuer de façon significative à enfermer les femmes dans certaines
représentations.



Contrôler la prostitution


Le désir de contrôler et de surveiller la prostitution remonte à la colonie,
epuisque, dès la fin du XIX siècle, en 1888 précisément, les autorités décident

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d’enregistrer et de surveiller les femmes publiques, et pour ce faire, les
maisons de prostitution de l’île sont réparties en secteurs. À La Havane, sont
délimitées cinq zones. Elles se trouvent toutes dans la Vieille Havane, et vont
de la gare à l’autre bout de l’actuelle zone coloniale. Il s’agit de quartiers
insalubres, dont les rues en terre sont décrites par la section d’hygiène, en
charge de ces problématiques, comme « des bourbiers marécageux », le long
desquels s’alignent de petites maisons basses, de fortune, dont l’intérieur n’est
pas moins déplorable. Jusqu’en 1959, les prostituées vont être « parquées »
dans ces zones de tolérance. Les maisons de passes ou bayús y sont très
enombreuses. À la fin du XIX siècle, il en existe déjà 234 dans la Vieille
Havane et 188 à Santiago de Cuba, sans compter les prostituées de couleur
qui officient directement chez elles, illégalement. Dans les années 1950, aux
traditionnelles maisons closes viennent s’ajouter les cabarets et hôtels de luxe
où les filles sont choisies par le client de visu ou sur catalogue. Tout au long de
la période républicaine, les hommes politiques, les médecins hygiénistes, les
féministes et les observateurs vont commenter et interpréter le phénomène de
la prostitution et les prises de position sont souvent dichotomiques. Le
discours le plus rétrograde mais également le plus partagé par la société est
celui qui fait de la prostitution un mal nécessaire. Deux croyances archaïques
vont se mélanger : d’une part, les besoins « naturels » masculins, de l’autre la
prétendue nécessité sociale, la prostitution comme rempart face au désordre et
au viol. Derrière l’expression « femme publique » faudrait-il comprendre
d’intérêt public ? Depuis les Pères de l’Eglise jusqu’aux philosophes, la
certitude du mal nécessaire confirmée par Saint-Augustin a parcouru les
siècles sans faillir, pour connaître son heure de gloire au XIXe siècle avec la
théorie de la prostitution comme « égout séminal » censé protéger le corps
social de la syphilis et autres désordres. C’est le discours qui prévaut encore à
Cuba dans les années républicaines. En 1951, Pedro Emilio Castro publie un
ouvrage qu’il dédie à la femme du président, Prío Socarras, pour dénoncer la
décision du ministre Lomberto Díaz Rodríguez de fermer le quartier Colón,
haut lieu de la prostitution havanaise. Il parle de la misère des prostituées mais
considère qu’il est normal de garder un espace de défoulement pour les
hommes :

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Jusqu’où le gouvernement peut-il agresser le citoyen sans lui donner une compensation
immédiate et concrète ? Le gouvernement peut-il et doit-il supprimer ces maisons où se rend
depuis toujours une partie importante de la population virile pour décharger le trop-plein de
ses puissances les plus intimes et les plus dominatrices ? Est-il licite que la sociologie dise à la
biologie « je n’ai pas besoin de toi » ?

Quant à l’image des zones de tolérance véhiculée par beaucoup d’hommes
des couches moyennes ou basses de la société, elle est totalement univoque
donc erronée, puisqu’elle fait de ces lieux des paradis du désir, des endroits de
fête et de débauche, comme le montre ce témoignage de Rogelio Martínez,
qui travaillait en 1910 dans la Vieille Havane :

Je connaissais le quartier de San Isidro par cœur (…). Vraiment, c’était terrible. Des
femmes de tous côtés qui voulaient vous manger cru: elles vous appelaient, criaient, hélaient
(…). Et parfois on ne savait pas laquelle choisir (…). On marchait d’un côté et de l’autre
pour savoir pour quelle fille on allait se décider, en pensant aux choses qu’on ne pouvait pas
faire avec les Cubaines, au moins au début, et la tête penchait d’un côté quand le reste allait
de l’autre, jusqu’à ce qu’ils se mettent d’accord et chacun allait vers celle dont il croyait qu’elle
lui donnerait le plus de plaisir.

Les discours sur la prostitution, pour la plupart, tentent soit de légitimer,
soit de condamner la prostitution, en vertu d’arguments de type naturaliste,
scientifique, social sans jamais pour autant rendre compte précisément de la
condition de ces femmes. Il faut attendre des années après 1959 pour que les
témoignages de femmes prostituées viennent alimenter la micro-histoire, et
pour l’époque antérieure, le portrait le plus fidèle est celui qui est né sous la
plume de la nouvelle génération d’écrivains du début du siècle.

Le discours des féministes sur la prostitution

L’autre discours tenu à Cuba en matière de prostitution vise à faire
comprendre à l’opinion publique et aux autorités que cette dérive sociale n’est

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pas un mal nécessaire, qu’elle est la conséquence de problèmes économiques
qui peuvent être résolus et que les femmes prostituées ne sont pas les parias,
marginales et impures, qui servent de « déversoir » aux pulsions les plus viles.
C’est également l’opinion partagée par quelques féministes cubaines
progressistes. Mais la plupart des féministes cubaines, contrairement à leurs
homologues argentines ou nord-américaines, se contentent de censurer
l’existence de la prostitution ou considèrent que les prostituées sont des
femmes impures et grossières et les regardent du haut de leur statut privilégié
d’épouses et de mères légitimes. Elles ne dénoncent pas l’exploitation des
femmes, ne proposent pas aux prostituées d’information médicale, et ne
profitent pas de leur position privilégiée pour politiser la menace sanitaire que
représente ce commerce pour la santé publique dans l’île. Jamais elles ne vont
s’en prendre aux causes de la prostitution. Leur objectif est de protéger la
famille traditionnelle et la société de classes. Les quelques féministes qui vont
réellement aborder la question, telles Hortensia Lamar, Mariblanca Sabás
Alomá, Ofelia Domínguez, María Luisa Dolz ou Loló de La Torriente, vont
être accusées de prôner l’amour libre et d’offenser la morale.

Le discours social du roman : « impures » ou « vertueuses » ?

Dans le roman social cubain, et en particulier dans Les Impures, on est bien
loin de la fille de joie exotique, à la peau dorée sur fond de sable chaud dont
regorgerait l’île de Cuba. C’est ce que montre Miguel de Carrión, qui se
détache des autres écrivains et s’illustre surtout par son habileté dans la
construction des personnages féminins. Il est médecin gynécologue et
s’inspire des femmes qu’il rencontre dans son cabinet de la rue San Lázaro.
Dans Les Impures, le lecteur est face à une véritable casuistique de la
prostitution et des prostituées, de la plus misérable à la plus privilégiée.
Pourquoi fait-il cela ? Pourquoi mettre la femme au centre du schéma narratif
alors même qu’il ne proposera pas de solution ou de sortie heureuse en vertu
de ce pessimisme intrinsèque ? D’une part, le naturalisme et le réalisme
européens placent souvent la femme au centre, il suffit pour cela de se
souvenir de Thérèse Raquin ou Nana de Zola, Eugénie Grandet de Balzac ou

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encore Madame Bovary de Flaubert. D’autre part, il semble que la libération
socio-sexuelle soit un thème que Carrión affectionne particulièrement, car il
voit une relation étroite entre servitude féminine et société. Son discours est
entaché d’un fatalisme social dans lequel s’inscrivent les problématiques
féminines, fatalisme que l’on retrouve dans son roman Les Impures, puisque
malgré la rédemption de certains des personnages, le dénouement tragique
exclut tout espoir.
À sa sortie, en 1919, Les Impures est très critiqué par la haute société
conservatrice, qui rougit presque de la sensualité explosive de certains
personnages, et réprime cette image des prostituées « humaines » et
« sensibles », quand la plupart des gens s’entêtent à considérer la femme qui se
prostitue comme une dangereuse paria menaçant l’intégrité familiale,
l’équilibre moral et hygiénique de la société. En outre, le roman dérange
puisque beaucoup se retrouvent dans ce fidèle portrait d’hommes riches et
mariés qui ont recours aux prostituées ou bien vivent de leur malheur. Dans le
roman, toutes les catégories de femmes sont étudiées et décrites et tous les
codes de la prostitution sont présents. Alors que la société parle des
« prostituées » au pluriel, Miguel de Carrión montre qu’elles ont toutes une
histoire et des personnalités propres. La première chose qui les différencie est
l’argent, puisque les plus aisées, comme Carmela, surnommée « la Aviadora »
(l’Aviatrice) méprisent les plus pauvres, celles de « café con leche », qui se vendent
pour une tasse de café. Carmela, belle plante sensuelle aux courbes à damner
un saint, est la seule à mener une vie luxueuse grâce aux nombreux amants
haut placés auxquels elle accorde ses faveurs. Elle maîtrise à la perfection les
codes masculins et se sert des hommes qui l’entourent pour mener la vie qui
lui convient. En outre, elle a des attributs traditionnellement propres aux
hommes, en l’occurrence un phrasé direct, de l’argent placé à la banque, des
domestiques, une automobile qu’elle conduit elle-même à toute vitesse dans
La Havane, et ultime privilège, elle a une amante, ce qui est traditionnellement
le fait des hommes mariés. Miguel de Carrión lui consacre plusieurs pages de
pure description, qui révèlent une insolente sensualité et une sexualité libre et
assumée. Derrière le pouvoir qu’elle exerce sur les hommes riches ou

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influents, tous fous d’elle, se dessine en filigrane la lutte des femmes contre la
domination masculine et le patriarcat.
Sa maîtresse, Margot, méprise également les plus malchanceuses, comme
Blanche, la Française, qui officie dans les « bayus » de la Vieille Havane, ces
maisons de passe sordides concentrées dans les « zones de tolérance ». Pour
Anita, ces femmes ne sont que de la chair à marins et à soldats, qui n’ont pas
plus de valeur qu’une bête de somme. Ce personnage de Blanche renvoie aux
prostituées étrangères des zones de tolérance situées près du port et qui
doivent assouvir pour trois fois rien les désirs des marines américains qui
débarquent régulièrement à La Havane. Ils sont connus pour leur
comportement violent envers les femmes et les scandales qu’ils provoquent
après s’être enivrés. D’autre part, les prostituées françaises sont très connues
et très prisées à cette époque à Cuba, car on leur prête des qualités et surtout
des pratiques sexuelles jusqu’alors inconnues ou jugées trop dégradantes,
auxquelles même les prostituées cubaines refusent de se livrer. Ces femmes
sont victimes la plupart du temps de la traite des blanches, une réalité en ce
e début de XX siècle, qui s’avère être un commerce des plus lucratifs pour des
proxénètes français qui font partir les jeunes femmes de Marseille ou de
Bordeaux à destination de La Havane ou encore de Buenos Aires.
Pour en revenir au personnage d’Anita, si la jeune femme méprise les
prostituées les plus défavorisées, elle n’en est pas moins malheureuse,
puisqu’elle vit dans une chambre avec sa mère, et que d’après le narrateur :

Sa vie pouvait se résumer en peu de mots. A douze ans, après avoir hésité un peu face à
diverses propositions d’achat, sa gentille maman opta pour celle d’un homme très respectable,
et déjà mûr, qui, après l’avoir déflorée, en profita une ou deux semaines tous les jours et
qu’elle ne revit plus sinon de loin. Elle apprit ensuite que ce Monsieur était un riche
industriel, et elle le croisa à de nombreuses reprises, sur le Prado, avec son épouse et ses filles.

La jeune fille est doublement victime, puisqu’elle a été vendue par sa mère
à un riche homme d’affaires, marié et père de famille, qui après lui avoir fait
perdre sa virginité, l’abandonne. Une fois sa virginité perdue et son image
morale mise à mal, elle ne peut plus espérer se marier et mener une vie

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normale. Sa mère l’oblige donc à se prostituer, en usant souvent de la
violence. Cet appauvrissement moral de la famille, qui est propre à la société
cubaine de l’époque, apparaît également dans le cas de Josefina, une jeune
« gallega », élevée par son oncle, qui n’hésite pas à la prostituer pour sortir de la
misère due à son oisiveté. Carrión met le doigt sur une problématique propre
aux jeunes immigrées, et en particulier les Espagnoles, venues rejoindre un
membre de la famille ou une connaissance à Cuba dans l’espoir d’y travailler
et d’échapper à la pauvreté qu’elles connaissent en Espagne.
Malheureusement, dans bien des cas, le travail en question est de l’exploitation
pure et simple dans des « bodegas », petits commerces familiaux, ou de la
prostitution. Dans le roman, l’auteur relate également le destin tragique et
pathétique d’une autre immigrée, qui pourrait être n’importe laquelle, puisqu’il
la nomme simplement « la españolita ». Elle est victime de l’hypocrisie des
classes dirigeantes, à la moralité apparemment irréprochable, celles-là même
qui votent au congrès contre le divorce et contre la reconnaissance des
enfants conçus hors mariage. La « españolita », usée physiquement et
moralement par José Ignacio Trebijo, un homme important, qui la prend
comme amante et la prostitue, finit par mourir seule de la tuberculose, sans
qu’il lui vienne en aide pour payer ses soins médicaux. A partir de ce
momentlà, Miguel de Carrión la surnomme « la tísica ».

La fausse morale : lorsque la luxure triomphe

Nous l’avons dit, Miguel de Carrión est un spécialiste de la psychologie
féminine de par sa profession initiale de médecin qui lui offre une proximité
avec la gent féminine, et de par une observation minutieuse des femmes de la
classe moyenne ou privilégiée. Il sait le poids de la morale sur ces femmes
pour qui le mariage et la vertu ne font qu’un et qui doivent composer avec
l’hypocrisie des mœurs qui gagne la jeune société républicaine. Dans Les
Impures, l’épouse légitime, la femme vertueuse, est la victime par excellence,
celle pour qui l’abnégation et la soumission ne mènent qu’à la perte. Le
personnage de Florinda, épouse du protagoniste Rogelio, en est le parangon.
Décrite comme une femme fatiguée, à la beauté fanée, déjà vieille à 36 ans à

17
peine, épouse servile et aimante d’un Rogelio qui l’humilie et la méprise, la
traitant comme une domestique lorsqu’il daigne rentrer chez lui après ses
moments de débauche et de luxure, Florinda est résignée, éternellement
reconnaissante à son époux d’avoir accepté d’épouser une femme comme elle,
issue d’un petit milieu. Sa rédemption est le mariage légitime. Rappelons que
la loi sur le divorce à Cuba ne sera promulguée qu’en 1918, et que Les Impures
est publié en 1919, ce qui inscrit le roman dans une période de réflexion et de
débats autour d’une question fondamentale pour les femmes de l’époque. Le
seul bonheur de Florinda est sa fille Llilina, enfant souffrante et chétive, dont
la bonté est sans bornes, même envers un père tel que Rogelio. Pourtant,
l’espoir que le lecteur avait placé en cette enfant, gage d’un possible triomphe
de la vertu est anéanti à la fin du roman lorsque, abandonnée par son père, elle
succombe, entourée de femmes, impures ou vertueuses. Le fatalisme social
dont sont empreints les romans de Miguel de Carrión, comme de ses
contemporains est d’une clarté sans équivoque dans Les Impures, puisque la
trame narrative conduit les personnages féminins les plus vertueux vers un
destin commun tragique. La protagoniste, Teresa, amante depuis des années
de Rogelio, qui lui a fait deux enfants, est peu à peu abandonnée par celui
qu’elle aime dès lors qu’il fait son incursion dans le monde des proxénètes et
qu’il devient l’amant de l’Aviatrice. Laissée à sa solitude dans une chambre
misérable de la Vieille Havane, elle perd peu à peu tout ce qu’elle a. Elle qui
pourtant pourrait prétendre à un héritage conséquent, se refuse à le réclamer
par honneur et perd ainsi le cupide Rogelio. Vertueuse parmi les vertueuses,
elle se sacrifie à la fin du roman en vendant son corps à un riche homme
d’affaires afin de sauver la petite Llilina, en vain. Impures ou vertueuses, la
frontière est mince, semble nous dire l’auteur qui dresse un panorama social
inextricable, dans lequel le crime paie à tous les niveaux. Ce sentiment
d’impunité se distille au fil des pages, entre une Havane en effervescence où
orgies, sexe et alcool sont la norme et des espaces privés qui cachent autant de
destins tragiques.




18
Le proxénète : figure incontournable du roman

Dans Les Impures, les hommes sont tous des êtres médiocres, de simples
marionnettes dans une réalité qui les enfonce dans le vice et le pathétique, à
commencer par le protagoniste masculin du roman, Rogelio. Le lecteur assiste
à la déchéance financière puis morale de ce personnage que Miguel de
Carrión, a voulu porteur de tous les défauts qu’il reproche à ses
contemporains. Lâche, faible, cupide, menteur, infidèle, violent, joueur,
Rogelio finit par perdre toute humanité lorsqu’il abandonne, outre son épouse
Florinda qu’il méprise, sa maîtresse Teresa qu’il a détruite, la seule personne
qu’il aimait profondément, sa petite fille mourante Llilina, pour fuir avec
l’Aviatrice. Le proxénète est présent tout au long du roman et la figure du
« chulo » (le mac) est déclinée en fonction de ses caractéristiques. Carlota,
malgré sa position privilégiée, est tombée dans la prostitution après avoir elle
aussi été séduite puis abandonnée par un homme. Depuis, c’est un proxénète
surnommé « Azuquita » qui gère ses affaires, et il est le symbole du chulo
violent et sadique qui frappe régulièrement sa « pieza » (sa chose). Il est le
proxénète de rang inférieur, le parasite. Le proxénète est un élément très
important dans l’étude et la description de la prostituée. Généralement, il s’agit
d’un délinquant de la pire espèce qui attire les femmes par le biais du sexe
pour ensuite les obliger à travailler pour lui. En premier lieu, il arrive à
instaurer une relation érotico-dépendante, en devenant leur amant et en se
faisant craindre. La prostitution est si lucrative que dans les premières
décennies républicaines, la Vieille Havane et ses zones de tolérance sont
contrôlées par les proxénètes. Il existe en particulier deux camps qui se
détestent et s’affrontent pour régner sur ces quartiers. Il s’agit des Français et
des Cubains, respectivement nommés « los apaches » et « los guayabitas ».
Dans Les Impures, Miguel de Carrión décrit certaines rues de la Vieille Havane
et cite ces fameux apaches qui exploitent les femmes, et en particulier les
immigrées. En racontant l’histoire de Blanche, la Française, il offre au lecteur
une description réaliste de la vie de milliers de femmes : Blanche n’était pas libre :
elle avait été vendue par un apache, comme esclave, pour 250 pesos, à celui qui possédait
aujourd’hui le droit de l’exploiter. Son amant la frappe régulièrement et On voyait

19
passer Blanche plus droite, avec les yeux un peu rouges et un air plus sévère sur son visage de
nonne. Tout le talent de Carrión consiste à rendre la prostituée humaine, à lui
prêter des sentiments et à montrer qu’il ne s’agit pas uniquement d’un
phénomène social explicable par la science mais qu’il s’agit avant tout de
drames personnels. Grâce à lui la marginalité devient un enfer où règne la
souffrance. Les « apaches » sont connus à la Havane de ce début du siècle pour
leur cruauté envers les femmes, et si l’une d’entre elles s’avise de rejoindre le
clan des proxénètes cubains, elle est enfermée au pain sec et à l’eau et après
l’avoir fouettée, ils appliquent sur sa plaie du vinaigre et du sel. Si, aujourd’hui,
les témoignages de femmes ayant vécu dans ces quartiers et ayant exercé la
prostitution nous permettent de connaître ces détails précieux, à l’époque,
Miguel de Carrión les identifie, met un nom sur ces proxénètes.
Lors d’une conversation entre deux personnages masculins, le lecteur
apprend que la veuve Riscoso a été victime de ces apaches et qu’après l’avoir
enlevée un soir, ils l’ont amenée hors de la ville pour lui donner « una suiza »,
c’est-à-dire pour la violer collectivement. Là encore, cette pratique devenue
courante, et que la population appelle « suiza », est dénoncée par Miguel de
Carrión dont le récit s’inscrit totalement dans la réalité du lecteur de l’époque.
Pour autant, le proxénète n’est pas toujours un voyou ou un délinquant.
Parfois, le mari, à des fins politiques, oblige sa femme à se vendre à des
hommes influents. C’est le cas du personnage de Mongo Lucas dans le
roman.
Si Miguel de Carrión décrit et décrypte avec autant de minutie la figure du
proxénète, c’est que loin d’être conspué, celui-ci est encensé dans la société
cubaine du début du siècle. Les frustrations collectives et individuelles du
peuple conduisent les hommes à essayer de réaffirmer leur identité et donc
leur masculinité dans le seul domaine encore maîtrisable : la vie privée. Le
patriarcat est exacerbé et la domination est une évaluation positive pour
l’homme. L’exemple le plus connu est celui d’Alberto Yarini Ponce de León,
le plus grand proxénète de La Havane, adulé par tous, hommes, femmes,
politiques, délinquants, travailleurs. Pendant près d’une décennie, il a régné sur
la Vieille Havane, en prostituant des dizaines de femmes et vivant avec sept
d’entre elles. Il est assassiné en 1910 par Louis Letot, un proxénète français, et

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plus de 10 000 personnes suivirent son cercueil dans la capitale jusqu’au
cimetière Colón.

Miguel de Carrión, qui est un contemporain de Yarini, montre, en insistant
sur la psychologie des personnages, que le proxénète n’est pas un modèle de
virilité, mais un être qui se caractérise par sa faiblesse de caractère et son
instabilité, dues à une éducation médiocre qui est le lot de la jeune génération.
En faisant tomber de son piédestal le proxénète envié par d’autres hommes,
Carrión oblige le lecteur à reconsidérer la prostituée, non en tant que telle,
mais en tant que femme. Le postulat de départ de Miguel de Carrión est
l’inverse du discours qui prévaut à Cuba, à savoir que la « prostituée née »
n’existe pas et que ce sont les problèmes sociaux, économiques et familiaux
qui peuvent amener une femme à vendre son corps. Il humanise la figure de
la prostituée, notamment à la fin du roman. Il va mettre les prostituées
audessus des autres femmes, ce qui est totalement novateur. Le pessimisme et le
fatalisme de Carrión laissent peu de place à la rédemption et la fin est tragique.
Cependant, il arrive à valoriser ces femmes, en montrant qu’elles sont avant
tout des êtres humains, victimes d’un système politique et économique qui
dysfonctionne, et il va même jusqu’à dire d’elles qu’elles sont « plus vertueuses
que les vertueuses ». Le pessimisme de Carrión face aux contradictions entre
l’hypocrisie de la morale sociale bourgeoise et les valeurs éthiques essentielles
est partagé par la plupart des écrivains de sa génération, et en particulier par
Carlos Loveira. Son roman Los Inmorales, publié en 1919, voit le jour en plein
débat sur le divorce à Cuba. En effet, la Chambre des représentants est sur le
point de légiférer sur ce point épineux. Très impliqué dans la lutte ouvrière,
employé dans les chemins de fer, il revient de plusieurs années de voyage aux
Etats-Unis et en Amérique latine, et décide donc d’écrire, un roman qui avait
pour but de seconder la campagne en faveur du divorce à Cuba à travers l’histoire d’un
couple, Jacinto et Clorinda, uni illégitimement. Il est utile de rappeler qu’à
cette époque à Cuba, la femme est soumise à la « Patria Potestad », la loi du père
ou du mari, et que ce dernier a le droit de tuer sa femme en cas d’adultère.
Tout au long de son roman dominent le réalisme et un sens aigu de la
psychologie sociale de l’époque. Nous retrouvons toutes les contradictions

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morales de la République dans certaines scènes, comme celle qui clôt le
roman, où un Sénateur est sur le point de voter contre le divorce, pour
conserver intacte l’apparente respectabilité du mariage légitime, alors qu’une
heure avant, il était encore dans une maison de passe de la Vieille Havane avec
de très jeunes prostituées.

La contemporanéité du roman Les Impures

Le roman social, nous l’avons vu, naît à Cuba dans un contexte de
dégradation morale et de frustrations personnelles et collectives, et se donne
pour but de décrire et de dénoncer les maux qui rongent la société
républicaine, en particulier la prostitution. Alors que les discours politiques,
scientifiques ou sociologiques enferment les prostituées dans des
représentations sociales aliénantes et vexatoires, les représentations littéraires
d’une génération d’écrivains viennent affranchir les femmes de la réification et
de l’enfermement symbolique. Miguel de Carrión, Carlos Loveira ou encore
Enrique Serpa réussissent à mettre la société cubaine de l’époque face à ses
propres contradictions, face à l’hypocrisie morale qui se distille dans tous les
secteurs et toutes les couches de la population. Plus efficace que les discours
politiques ou que les dénonciations journalistiques, le roman social dérange et
trouble le lecteur de l’époque par son réalisme, par la pertinence des rapports
sociaux et la psychologie des personnages. Sous leur plume, la prostitution
apparaît sous toutes ses facettes, sans manichéisme, et oblige le lecteur
d’aujourd’hui à s’interroger sur cette problématique qui subsiste et dont les
enjeux, s’ils ont évolué avec la société, restent d’une grande complexité et ne
peuvent s’expliquer que par une approche socio-historique au-delà des
représentations. Avec le roman social cubain, les représentations littéraires ont
exhorté au réalisme et à l’éveil historique des mentalités.
Les Impures est un roman connu et reconnu à Cuba, par les contemporains
de Miguel de Carrión mais également par les lecteurs et spécialistes actuels. Il a
d’ailleurs fait l’objet de nombreuses rééditions et les éditions Cátedra ont
publié une édition critique de l’œuvre en Espagne. Véritable source historique
pour qui veut connaître et comprendre la société pré-révolutionnaire, cette

22
œuvre nous plonge dans l’univers de La Havane des années 1910-1920 et
nous y retrouvons le réalisme, la profondeur et la dimension psychologique
propres au roman naturaliste, nous rapprochant ainsi d’auteurs tels que
Maupassant ou Flaubert, tout en s’inscrivant dans une singularité caribéenne.
Les thèmes traités dans le roman sont ceux choisis par un auteur qui a décidé
de mettre ses contemporains face à leurs contradictions et à leurs dérives
morales, mais ils sont d’une extrême modernité.
En effet, la prostitution est transversale à tous les temps, à toutes les
classes sociales, à tous les espaces, et se conjugue le plus souvent au féminin.
En effet, la prostitution est le lieu où convergent et se concentrent de façon
exacerbée tous les maux d’une société. La femme est placée malgré elle au
centre de ce système dans lequel on retrouve les frustrations, les rapports de
domination, de pouvoir, la violence, la misère, la corruption, l’aliénation… La
prostitution, tout comme le concept de genre, est une construction sociale,
dans laquelle les femmes sont enfermées réellement et symboliquement.
D’autre part, nulle part ailleurs n’existe un tel abîme entre fantasme et réalité.
C’est le lieu des fausses représentations et des euphémismes comme le
montrent d’ailleurs les expressions édulcorées qui servent à s’y référer telles
que « femmes publiques », « filles de joie », ou encore « zones de tolérance » à
l’époque de Carrión. Aujourd’hui on observe les mêmes phénomènes avec
tout de même des nuances puisqu’à Cuba on ne parle plus de « Impuras » ou
de « Honradas », d’une part parce que la prostitution a pris d’autres formes et
s’est complexifiée ; d’autre part parce que les mentalités ont évolué grâce à la
Révolution et que les jugements se font aussi en fonction des difficultés
économiques. Ainsi certaines sont appelées « luchadoras » (combattantes) car
elles, comme tous les Cubains, doivent inventer des solutions quotidiennes
aux problèmes économiques engendrés entre autres par des années de blocus
américain.
Les femmes cubaines, comme le reste du peuple, sont à la recherche d’une
identité. Elles sont les héritières d’une société patriarcale qui trouve ses
origines dans la colonie et d’une société esclavagiste, mais elles sont également
les héritières de toute une tradition de luttes et de rébellions.
La Révolution de 1959 est le résultat d’un siècle de combats et de

23
frustrations, et de nombreuses femmes y ont pris part dès l’action de la
Moncada en 1953. Engagées dans la lutte clandestine, elles vont risquer leur
vie, en particulier dans le milieu des étudiants, pour en finir avec la tyrannie de
Batista et donner au peuple ce dont on l’a toujours privé, sa souveraineté et sa
dignité. Bien que la lutte révolutionnaire n’entre pas exactement dans le
tableau sociologique de la condition des femmes, il est important de signaler
que dans les années cinquante, un certain nombre de femmes ont, au péril de
leur vie, transporté des bombes, des grenades et des balles sous leurs jupes,
combattantes anonymes et héroïques, notamment dans la ville de Santiago et
dans la Sierra entre 1953 et 1958. Une fois de plus, cela montre que l’Histoire
devra tenir compte de l’action des femmes, souvent méconnue.
Avec le triomphe de la Révolution, les femmes cubaines ont gagné un
statut. Leurs droits ont été reconnus et garantis et les réformes mises en place
ont insisté sur l’égalité rigoureuse entre les hommes et les femmes. Elles ont
enfin pu vérifier que l’inégalité des sexes n’est pas une fatalité historique. La
Révolution a fait de toutes les discriminations, le premier ennemi de la
nouvelle société cubaine, et les conquêtes des femmes sont devenues un
modèle pour les autres femmes latino-américaines.
Aujourd’hui cependant, presque cinquante ans après le triomphe de 59, la
Révolution a engendré d’autres problèmes pour les femmes cubaines. Les
conquêtes ne sont jamais acquises et les femmes doivent se battre contre des
modèles culturels qui favorisent encore des situations de soumission et
d’inégalités dans le travail et la vie privée. Les pénuries affectent parfois
davantage les femmes que les hommes et l’estime de soi est désormais au
centre de la problématique féminine. Proposer une édition française
commentée et annotée du roman Les Impures de Miguel de Carrión, est le
meilleur moyen de faire découvrir aux lecteurs francophones une œuvre
importante de la littérature cubaine, riche de par son style et de par son
ancrage dans un contexte historique qui est à l’origine de la Révolution, mais
dont les problématiques sont universelles et donc toujours actuelles.

Mélanie Moreau-Lebert
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3

24

CHAPITRE I

UN NID IMPROVISE

1Par une pluvieuse nuit d’octobre de l’année 19.. , les derniers voyageurs
descendus du Train Central de Cuba à la gare de La Havane, s’arrêtèrent un
instant afin de contempler une belle femme, qui venait de sortir du
compartiment réservé d’un wagon-lit, et se tenait debout sur la plateforme de
celui-ci, indécise et comme étourdie par le souffle d’air humide qui frappait
son visage de plein fouet.
2C’était une arrogante brune , à la haute stature, au teint pâle et aux grands
yeux sombres, qui tenait à la main une petite mallette et un sac de voyage, et
était enveloppée d’une légère cape grise dont les plis flottants laissaient
deviner un joli buste, un port altier et la fermeté de ses formes parvenues à la
pleine maturité de la vie. Cette femme, bien que se trouvant à l’âge où les
beautés de son sexe s’imposent à notre admiration, nous obligeant à tourner la
tête de manière plus ou moins discrète quand elles passent près de nous,
attirait en outre la curiosité des voyageurs attardés pour une autre raison :
personne ne se souvenait de l’avoir vue durant le voyage, et pourtant le
compartiment duquel elle venait de sortir avait été l’objet de tous les regards et
de plus d’un commentaire grivois à cause de sa porte toujours

1 Cette date, que l’auteur a voulue imprécise, pourrait correspondre à une année
comprise entre 1910 et 1916, cette dernière étant celle où Carrión rédige Las Honradas
puis Las Impuras. Notons cependant que dans le présent roman, il se réfère aux élections
de 1913. Note du Traducteur (dorénavant NdT).
2 « arrogante morena ». Le qualificatif espagnol « arrogante », utilisé à plusieurs reprises par
l’auteur pour caractériser son personnage principal, peut avoir le sens du français
arrogant, avec une connotation d’orgueil, de port quelque peu hautain, mais peut aussi
simplement désigner une personne à la belle prestance, fière allure, etc. Selon
l’Académie espagnole, il ne convient de retenir que ce deuxième sens. Nous pensons
que cette interprétation est réductrice : il suffit de lire le chapitre II pour voir que
l’auteur confère à Teresa un orgueil certain. Nous avons donc opté pour traduire tour à
tour par « arrogante » ou « à la belle prestance, au port altier » ce même adjectif. NdT.

25
hermétiquement fermée, qui ne s’entrouvrait qu’à l’heure des repas, pour
laisser passer l’employé noir galonné avec son plateau chargé d’assiettes et son
visage obséquieux et impénétrable. Les occupants désœuvrés des
wagonscouchettes s’attendaient à voir apparaître à l’arrivée du train les visages confus
d’un couple d’amoureux et ils furent surpris de se trouver en face d’une
superbe créature, à l’air quelque peu dédaigneux, qui voyageait seule et vêtue
avec une simplicité fort proche de la pauvreté. L’inconnue ne sembla pas
remarquer la curiosité et l’étonnement dont elle était l’objet, ou bien elle en fit
peu de cas, en manifestant par ses mouvements le même naturel que si elle
s’était trouvée loin de tout regard indiscret.
Au-delà du quai, tombait une pluie drue, persistante et épaisse, qui
enveloppait la petite place située sur un côté de la gare dans une espèce de
gaze tremblante où les lumières pâlissaient. Le grand bâtiment des
compagnies ferroviaires réunies, avec ses tuiles rouges, ses grilles grossières et
son aspect extérieur de pagode indienne, semblait tristement abandonné à la
lueur des rares lanternes de l’éclairage public et plongé dans le rideau mouvant
de l’eau qui délavait les objets. Mais depuis l’endroit où se trouvaient nos
voyageurs, on ne pouvait distinguer d’un côté que la petite esplanade des
anciens remparts que nous venons de mentionner, et de l’autre le train qui les
avait amenés, avec ses vitres embuées, crachant des jets de fumée de tous
côtés, et qui s’était vidé en quelques instants. La locomotive lointaine haletait
comme un animal fatigué. Sans cesser de jeter des regards furtifs à cette belle
femme, les rares personnes qui étaient encore auprès des wagons actionnaient
la fermeture des parapluies ou dépliaient des imperméables, au milieu du
roulement pressé des wagonnets du courrier et des bagages, des courses des
porteurs de mallettes et les allées et venues des employés en uniforme et
casquette qui veillaient au déchargement.
La voyageuse s’attendait sans doute à trouver quelqu’un à son arrivée, car
elle chercha en vain du regard dans toutes les directions, et parut extrêmement
contrariée de ne trouver nulle part un visage connu. Elle regarda ensuite vers
la petite place déserte dont le pavé brillait comme la surface d’un lac, vers le
ciel complètement bouché et obscur d’où tombait la pluie, enfin vers
l’interminable file de voitures attelées et d’automobiles, aux capotes fermées,

26
qui attendaient le long de la grille de la gare, comme si elle passait en revue,
une par une, les difficultés de sa sortie. L’inclémence de la nuit parut la décider
brusquement. Elle eut un geste frileux, comme si elle ressentait déjà le contact
des gouttes sur son dos, à peine protégé par la fine capeline, l’enroula d’une
main autour de son corps, tandis qu’elle saisissait dans l’autre le sac et la petite
mallette, et sauta résolument du quai. Ce faisant, elle laissa voir un petit pied
bien chaussé et la naissance d’une jambe svelte et élégante qui dénotait
l’excellence de sa race.
Un jeune journaliste, de ceux qui montent la garde à la gare, petit, vif et
trapu, s’approcha alors d’elle, le chapeau sous le bras, le carnet et un crayon
entre les doigts et le sourire aux lèvres. Il murmura presqu’à l’oreille de la belle
le nom d’un grand quotidien du matin et lui demanda poliment son nom afin
de l’inscrire dans la liste des voyageurs arrivés cette nuit-là. La dame devint
toute rouge et sursauta légèrement en entendant cette demande inattendue,
mais se reprit immédiatement et s’excusa d’une phrase ambiguë et une froide
révérence, auxquelles le sage journaliste, sans se décontenancer, répondit d’un
autre sourire quelque peu ironique, qui tendait à signifier « entendu », et
s’éloigna rapidement.
La gracieuse inconnue pressa alors le pas pour atteindre la porte où s’était
formée la queue de la multitude descendue du train. Elle semblait de plus en
plus contrariée au fur et à mesure qu’elle avançait, ses talons claquaient
résolument sur le sol de ciment, tandis qu’une ride profonde s’imprimait entre
ses jolis sourcils froncés par le dépit.
Soudain, un homme jeune, qui tentait de repousser le policier de l’entrée
qui pour sa part s’efforçait de lui barrer le passage, et qu’elle n’avait pas vu
parce que le corps du représentant de l’ordre l’en empêchait, s’écria à son
passage :
– Teresa !
Elle fit volte-face et vit le jeune homme se précipiter vers elle les bras
ouverts. Mais l’arrogante jeune femme, qui n’appréciait guère certains
épanchements en public, bien que son beau visage se fût illuminé en
reconnaissant celui qui l’attendait, saisit les bras au vol et enserra les deux
mains dans une ardente effusion.

27
L’homme, encore rouge de colère à cause de l’épisode du policier,
s’excusait pour son retard, tout en adressant à celui-ci un regard plein de
rancœur.
– Tu ne peux imaginer comme j’ai couru à cause de cette maudite pluie.
Pas une voiture à louer là où j’étais !... Et puis ces agents du diable, qui au lieu
de pourchasser les voleurs, prennent plaisir à molester les gens honorables...
Il parlait d’une voix très forte afin que l’intéressé l’entende, avec cet air de
franche hostilité qu’inspirent toujours à tout bon Cubain les représentants du
pouvoir constitué ; mais l’agent, qui était de bonne composition, malgré son
uniforme bleu, son gros bâton et l’énorme révolver accrochés à sa ceinture, se
contenta de hausser les épaules, et s’en fut d’un autre côté très calmement.
Pour sa part, la jeune femme, dont nous connaissons maintenant le nom, ne
permit pas que son accompagnateur continue à exhaler sa mauvaise humeur,
en coupant le fil de ses propos pour lui demander avec anxiété :
– Et les enfants ?
– Très bien. Au collège. Je les ai vus hier, et j’ai même pensé les amener,
mais…
– Tu as bien fait. Cela n’aurait mené à rien de les avoir amenés avec ce
temps. Et ma négresse Dominga ?
– Comme toujours, parlant de toi sans cesse… Demain tu la verras, et elle
aura une surprise, parce que je ne lui ai pas dit que tu arrivais aujourd’hui...
– J’ai cru que tu n’avais pas pu venir me chercher et j’allais me rendre à
3cette maison de la rue de Virtudes que tu m’indiques dans ta lettre. C’est bien
là que finalement tu as retenu les chambres ?
– Oui ; il n’y en avait pas d’autres. Je t’expliquerai.
– Alors, on y va ?
– Oui, allons-y. J’ai dehors la voiture qui m’a amené. Et les bagages ?

3 Rue de la vieille ville, qui est parallèle au Malecón, et traverse l’avenue du Prado. Dans
la version française, nous avons conservé les noms propres dans leur forme originale ;
cependant, il n’est pas inutile, dans le cas présent, de savoir que la rue Virtudes signifie
« rue des Vertus ». Il est évident que le choix de cette rue par l’auteur a une fonction
profondément ironique. NdT.

28
– Ils seront livrés par express. Nous pouvons partir.
Ils sortirent du petit quadrilatère fermé de grilles où se pressaient les gens
qui attendaient les voyageurs, et qui peu à peu se vidait. En arrivant au trottoir,
le vent humide qui tourbillonnait mêlé de pluie, les frappa de plein fouet, les
obligeant à se courber et à se protéger le visage. L’homme lâcha une forte
exclamation et saisit énergiquement le bras de Teresa, pour l’aider à traverser
rapidement l’espace balayé par l’averse. Dans ce mouvement, où se mêlaient la
délicatesse de l’amant et la familiarité d’un époux, il mit en évidence la
prestance de sa personne et la vigoureuse complexion de ses muscles. Il n’était
pas tout jeune. Vu de près, on pouvait observer un homme de plus de trente
ans, mais la jovialité de son visage et sa moustache blonde aux longues pointes
insolemment relevées faisaient qu’on lui donnait un âge inférieur. Son
costume, impeccablement soigné et pourvu des plus insignifiants détails à la
mode, trahissait une totale préoccupation de celui qui le portait pour le culte
de sa personne. Un observateur avisé aurait lu la description de ces traits de
son caractère dans la manière particulière à laquelle il recourut pour franchir
les flaques du trottoir, en soulevant quasiment Teresa, et dans la contraction
nerveuse de son corps, semblable à celle d’un chat qui est obligé de traverser
une galerie exposée à la pluie.
Par bonheur, la petite voiture de louage s’était approchée le plus possible
de l’endroit où ils étaient, et son chauffeur avait relevé le rideau de toile cirée
au-dessus de la portière ouverte. Ils franchirent rapidement l’espace qui les
séparait de la voiture, et ils tombèrent en même temps sur le siège, ce qui les
fit rire comme deux enfants. Derrière eux, le rideau imperméable retomba
lourdement, les plongeant dans l’obscurité.
Alors, loin désormais des regards indiscrets, leurs corps se pressèrent
fortement l’un contre l’autre, et ils s’embrassèrent longuement sur les lèvres.
La première à se libérer de l’étreinte fut Teresa.
– Tu as des nouvelles de mon frère ? demanda-t-elle.
Les lèvres de l’homme frémirent d’indignation avant de répondre ; mais il
se maîtrisa, dans un effort pour ne pas gâcher ces moments de douce intimité,
et finit par dire d’un ton narquois.

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– Il est plus gros et robuste que jamais. Et il entretient tous les mois avec
ton argent une maîtresse différente…
Entre eux passa une ombre de contrariété et ils s’écartèrent
involontairement un peu l’un de l’autre, sans ajouter un mot. La voiture roulait
4lentement dans la rue Egido , fouettée de front par la pluie qui s’écrasait
violemment sur le pare-brise, éclaboussant les occupants. Les tramways
5électriques lançaient au passage à l’intérieur du véhicule le reflet fugace de
leurs lumières. Teresa regretta d’avoir amené la conversation à un terrain
désagréable, et pendant le silence qui suivit les paroles de son amant, elle
éprouva le malaise secret de son indiscrétion.
– Tu n’as rien à me dire, Rogelio ? dit-elle finalement d’un ton de tendre
reproche.
Par cette question, elle tentait de dissiper le nuage apparu sur le front de
l’homme, qui eut un geste vague pour lui faire entendre qu’il n’y avait rien de
nouveau.
Elle insista, après une hésitation. Sa voix se mit à trembler légèrement en
disant :
– Et ta famille ?
Ces paroles produisirent l’effet inverse. Rogelio se renfrogna encore plus à
cette nouvelle interrogation.
– Pourquoi me dis-tu « ta famille » ? Tu sais très bien que je n’ai d’autre
famille que ma fille, toi et nos deux enfants. Le « reste » ne doit pas être
mentionné, parce que je me sens très malheureux si j’y pense quand je suis
bien auprès de toi… Maintenant, si c’est de Llillina que tu t’inquiètes, je te
dirai que son état empire tous les jours…
Avec sa profonde perspicacité féminine, Teresa comprit que quelque
chose qu’elle ignorait irritait son amant et le rendait nerveux, amer et
sarcastique, lui qui en général respectait ses idées sans discuter. Elle pensa que

4 La rue Egido est parallèle à l’avenue du Prado dans le sens nord-sud. Actuellement
Avenue de Bélgica. NdT.
5 Les tramways électriques, connus à La Havane comme « los eléctricos », avaient été
inaugurés quelques années auparavant, au début de la République. NdT.

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