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Les Lunettes d'écaille noire

De
220 pages

Clémentine, secrétaire du directeur commercial d'un important groupe industriel, est une jeune femme sensible et romantique. Le roman s'ouvre sur sa violente rupture amoureuse avec Charles, son compagnon depuis presque trois ans. En quête d'un appartement et de l'idéal masculin, la séduisante mélomane et cinéphile rêve toute éveillée. Jusqu'à ce que ses désirs les plus fous deviennent réalité... Pendant ce temps, un tueur en série sévit dans la ville, empoisonnant ses victimes avec du trioxyde d'arsenic. Il s'agit d'Adam Osbern, un écrivain talentueux et charismatique, maître dans l'art des faux-semblants. Les destinées des deux personnages, décrites en miroir, se répondent sans le savoir. Écrit dans une langue baroque, truffée de sous-entendus, ce thriller sentimental fait surgir des images inédites et entretient un suspense délectable de bout en bout.


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Couverture
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-09765-4
© Edilivre, 2017
Prologue
« Un jour mon prince viendra », la célèbre mélodie féerique s’évadait d’un appartement parisien pour rejoindre le ciel et faire scintiller les étoiles. Comme celles qui brillaient sans doute ce soir-là dans les yeux de cette petite fille, où les images de ce conte défilaient à livre ouvert devant elle. Sûrement à une heure tardive. Mais a-t-on le droit d’interdire de rêver ? Non loin de là, la pleine lune éclairait ce ciel bleu foncé étoilé sans nuage. Seulement, d’en haut, son regard livide semblait avoir jeté son dévolu sur les toits d’un groupe d’immeubles du quatorzième arrondissement de Paris. Plus précisément, un immeuble haussmannien aux fenêtres éclairées dont celle entrouverte avec un balcon au deuxième étage, attiraient particulièrement son attention. Pourtant, rien ne le distinguait des autres. La rue déserte aux voitures rangées le long du trottoir confortait une heure tardive et le calme qui régnait dans ce lieu. Le vent léger qui accompagnait les feuilles mortes en les faisant chanter et danser avait visiblement changé de partenaire pour quelques échappées des poubelles. Soudain, elles semblèrent frémir et fuir au son de la voix hurlante d’une femme qui provenait de la fenêtre entrouverte. – Salaud ! C’est à ce moment-là, qu’un homme comme un autre s’aventura dans la rue. Au son de la voix, Il sursauta devant l’immeuble, puis il s’arrêta et regarda autour de lui avec un air coupable. Il se remit ensuite à marcher en accélérant le pas, ni vu ni connu. Avait-il quelque chose à se reprocher ? Quoi qu’il en soit ce n’était pas lui le principal intéressé… Il avait la petite quarantaine, plutôt bel homme, grand mince, le regard bleu séducteur. Il semblait que cette invective l’ait fait quitter précipitamment l’appartement qu’il occupait. Puisqu’il se retrouvait à présent sur le palier. Cependant, aucune émotion ne se lisait sur son visage. La lumière était éteinte. Seule celle sortant par la porte ouverte de l’appartement l’éclairait, elle lui donna une image nimbée un court instant. En effet, très vite, son allure débraillée, ses cheveux décoiffés et sa chemise à moitié sortie de son pantalon révélèrent l’autre face, celle d’un petit diable. Les bras chargés de vêtements en vrac, il portait également une valise à la main, qu’il posa à côté de lui. Le palier permettait l’accès à trois appartements, un au milieu face à l’ascenseur et deux autres de chaque côté. Il appuya sur le bouton de l’interrupteur, afin d’éveiller complètement le lieu et s’approcha de l’ascenseur grillagé en métal rouge. Toujours ouverte, la porte de l’appartement semblait attendre la suite… À cet instant, une femme d’un certain âge, celui où l’on joue à cache-cache avec le sommeil, ouvrit sa porte. Elle avait tout de Miss Marple vêtue d’une robe de chambre fleurie, pareille à une tapisserie anglaise désuète et des yeux inquisiteurs. Elle resta sur le pas de sa porte, en le regardant, intriguée. Lui afficha un sourire gêné et appuya aussitôt sur le bouton de l’ascenseur, comme s’il s’agissait d’une sonnette d’alarme. Mais personne ne vint à son secours, sa vieille voisine était toujours là, inébranlable, campant son personnage sur l’histoire. En effet, faisant preuve d’un stoïcisme religieux, elle continuait de le regarder avec curiosité de haut en bas. Ainsi prit-elle le temps de s’attarder sur le détail des vêtements qu’il tenait dans les bras, en particulier sur l’un de ses caleçons. Ce fut à ce moment précis, qu’il eut l’irrépressible envie de la pousser dans les escaliers. Mais, comme ce sont des choses qui ne se font pas et qu’il avait de bonnes manières, il opta pour, « il ne manquait plus que ça ». Un large sourire commercial éclaira alors son visage, celui dont il usait sans retenue dans sa profession. En particulier quand il sentait qu’une vente lui échappait, et qui avait maintes fois fait ses preuves auprès de la clientèle féminine. Il révéla ainsi ses petites dents acérées de carnassier, ou du moins son état d’esprit l’était à cet instant. Mais après tout, ce n’était qu’une pauvre vieille dame pleine d’ennui, aussi pouvait-on la blâmer. Rien de bien méchant en somme. En tout cas, rien qui ne puisse lui donner envie de lui faire dévaler l’escalier. Pourtant, à cette pensée persistante, ses yeux brillèrent de l’idée de son exaction. Aussi, pour couper court à cela, il décida bon gré mal
gré d’engager la conversation. – Bonsoir, Madame Blanchard. C’est un léger malentendu, c’est la crise… De la trentaine. Il semblait bien sûr que ce n’était que passager, le bougre. Il faut dire aussi qu’il avait tout pour plaire. – Vous savez ce que c’est… Aussitôt, il se pinça les lèvres au constat de son erreur fatale. Car, inévitablement, il venait de donner à Madame Blanchard une belle occasion de lui répondre. Ce qui illumina son visage de contentement, telles les cendres d’un feu éteint depuis bien longtemps. – Heureusement ce n’est plus de mon âge et mon mari est décédé il y a quinze ans maintenant… Soudain, la porte restée ouverte se referma brusquement. Son claquement interrompit aussi sec Madame Blanchard, comme pour lui dire de se taire. À ce coup d’éclat, l’homme sursauta légèrement tout au plus, il venait de passer par là. Mais ce vacarme fut surtout un grand coup donné on ne sait où à la vieille dame pour l’encourager. Maintenant très excitée par la situation, elle ressemblait à une jeune fille lors de sa première boum. – Elle est bien remontée contre vous, dîtes donc ! Il ne répondit pas, préférant un léger sourire, afin d’éviter cette fois toute bévue, on ne sait jamais. Et, il ouvrit la porte de l’ascenseur qui venait d’arriver avec difficulté, gêné par ses affaires. – Je vous souhaite bien le bonsoir. Visiblement soulagé de la quitter enfin, il entra dans l’ascenseur. Encombré, ce fut également avec peine qu’il appuya sur le bouton rez-de-chaussée. Pendant ce petit temps, Madame Blanchard était restée à la même place, comme statufiée. Elle regardait partir son charmant voisin avec un sourire de satisfaction. Elle le remerciait en quelque sorte du spectacle qu’il venait de lui offrir. Il faut dire qu’il ne se passait plus grand-chose dans son immeuble. La plupart de ses congénères avaient quitté le nid, pour rejoindre, elle en était sûre, le paradis. C’est souvent comme cela, la foi revient quand l’âge s’envole. Après tout, si c’était vrai, elles en auraient des choses à leur raconter. « Merci mon Dieu, merci. Amen. » Après cette litanie express, elle referma sa porte d’entrée violemment. Faisant ainsi vibrer les murs à l’unisson des battements de son cœur, à la cadence de sa reviviscence. Au même moment, la lumière du couloir s’éteignit, il ne resta que celle tamisée de la cabine d’ascenseur qui se reflétait sur la couleur rouge des barreaux. Elle paraissait descendre dans un gouffre infini. Au fur et à mesure, l’homme disparaissait dans la profondeur noire, comme s’il allait en enfer. En enfer, on ne croit pas si bien dire…
Chapitre I
La photo gisait à moitié sortie de son cadre en éclats sur le parquet. Celle d’un homme et d’une femme qui semblaient ou faisaient semblant d’être heureux. Cela aurait pu être n’importe qui, tant leur sourire effaçait leurs âmes. L’image d’un instant de bonheur volé orné d’un contour argenté, mais le miroir était brisé, le rideau s’était levé en plantant le décor. Celui d’un salon et ses trois portes ancillaires desservant la chambre, la cuisine et la salle de bains. Ce soir-là, la grande fenêtre faisait porte ouverte, elle avait rentré ses longues ailes sur son flanc, seuls les pans en léger mouvement semblaient patiner le parquet aidés du vent pénétrant. Elle, sortie de son cadre, paraissait méditative, assise pieds nus au milieu de la pièce sur un canapé confortable de couleur beige. Sur la petite table basse, face à elle, se côtoyaient quelques magazines et une tablette de chocolat noir ouverte. Se voulant à la mode, le mur était affligé d’un téléviseur à écran plat, qui faisait pâlir de honte les moulures qu’il frôlait. Prêt à tromper le téléspectateur en lui en mettant plein la vue de sa profusion d’images, il était accompagné sous sa proue d’un meuble pour du matériel audiovisuel. La pièce soumise à la modernité avait perdu son âme, elle ressemblait tout simplement à la photo d’un catalogue de meubles. Heureusement, le charme d’antan d’une cheminée veillait au grain près d’une commode et d’un meuble juché, qui prenait de la hauteur, fier visiblement de ses éléments livres, DVD et CD. Elle avait la trentaine, brune, ses cheveux longs en pagaille lui donnaient un air sauvage, contrastant avec la douceur de ses yeux noisette. Son physique plaisant n’était pas son seul atout de charme, il émanait d’elle cette différence indéfinissable. Le chien, ce fidèle compagnon, ne la quittait pas, il accompagnait les mouvements de son corps. En effet, sur le haut de son pyjama, Droopy tenait fièrement de sa patte levée un panneau « do you know what ? ». Et sous son image, « I’M HAPPY ! » marquait tout l’enthousiasme de son visage morne. Devant l’embrasure de la porte de la chambre ouverte, une chemise froissée gisait sur le sol, telle la dernière empreinte de l’homme et d’une vie partagée. Les autres portes moins loquaces étaient juste entrebâillées. La jeune femme regardait la photo, semblable à un radeau dérivant sur l’eau et cherchant sa voie. Qu’est-ce qu’il avait bien pu lui faire pour qu’elle le jette de la sorte ? – Salaud ! Cette fois, le mot sortit de sa bouche comme un dernier cri et marqua la rupture totale de leur union. Maintenant, définitivement libérée et soulagée, elle se baissa souplement pour découper un carré de chocolat de la tablette. Puis, elle reprit sa position zen et le mangea nerveusement. On ne peut pas tout avoir… Heureusement, il lui restait le chocolat. Elle souriait, satisfaite à cette pensée gourmande et rassurante. Et puis, les détails de ce qui leur était arrivé importaient peu, puisque cette interjection résumait à elle seule la situation. Elle se baissa légèrement pour regarder le haut de son pyjama et sourit à l’image, comme à un ami. Non, il ne faut pas s’imaginer que c’était à cause de son pyjama. C’est simplement qu’elle avait besoin de réconfort, voilà tout. Assister à la scène, cela n’en valait pas la peine de toute façon. Ils s’aimaient, ils ne s’aimaient plus, à moins que cela ne soit ils ne s’étaient jamais aimés. Lui, Charles, un prénom charmant au demeurant. D’ailleurs, au début, elle l’avait trouvé tout à fait en accord avec son physique. Lui, donc, l’avait traitée d’emmerdeuse, sympa non ?! Enfin, tout cela c’est une question de point de vue. Une emmerdeuse, elle… ! En tout cas, il vaut mieux ça que l’inverse, elle avait son amour-propre tout de même. Après cet aparté exutoire, elle reprit un autre morceau de chocolat pour se soulager de cette pensée. De toute façon, une chose était sûre, elle avait maintenant bien l’intention d’en profiter. Et, ce qui allait lui arriver après n’avait rien d’ordinaire. Elle décroisa ses jambes et s’assit normalement, comme pour se présenter. Clémentine avait 30, 31 ou 34 ans, peu importe, cela ne changeait rien à l’histoire. Il était une fois… C’est à ce moment-là dans un film qu’une musique romantique au piano, telles Gymnopédies 1. Lent Et Douloureux d’Éric Satie, aurait
pu se faire entendre pour l’accompagner dans cette introduction. Mais cela l’aurait fait aussitôt réagir. « Non trop romantique ! » Les notes du piano se seraient alors arrêtées brusquement et auraient sans doute laissé place à celles plus soutenues de la suite Espanola op 47. d’Albéniz par exemple, enchaînant par là même l’ouverture à l’histoire. Tout avait commencé… Clémentine prit la télécommande de la télévision dormante près d’elle sur le canapé et appuya au hasard sur une chaîne. Elle libéra ainsi le visage grave d’un journaliste qui prenait le pas sur l’image, ou bien était-ce le contraire ? Cherchait-il à vampiriser afin de faire plus d’Audimat, ou juste à mieux transmettre l’information ? Rien n’est moins sûr… En tout cas, il voulait visiblement faire partager ce qui semblait être une simulation d’émotion, en s’appuyant sur le ton de sa voix très dramatique. – Madame, Monsieur… Bonsoir… Nous consacrerons une grande partie de ce journal à ce TERRIBLE CRIME qui a été commis… et au lien que nous pouvons maintenant faire avec le vol qui a eu lieu il y a quelques jours de cette quantité très importante de trioxyde d’arsenic. Une photo des immeubles du laboratoire apparut à l’écran derrière le journaliste, elle le rendit tout à coup moins important. – Souvenez-vous, nous avions évoqué les pertes financières considérables pour ce laboratoire… Ce médicament surnommé « le poison qui guérit » est utilisé pour soigner les malades atteints de leucémie, mais il s’avère être également un POISON mortel… Et c’est justement avec du trioxyde d’arsenic, que la victime aurait été tuée… Le ton insistant du journaliste sur la dangerosité de ce poison s’accompagna d’une photo du trioxyde d’arsenic. Celle-ci remplaça l’autre dépassée dans la foulée de l’information, avec en-dessous une tête de mort. – Dans quelques instants, notre invité le professeur Durand nous expliquera quels sont les méfaits de ce poison. Preuve à l’appui, la caméra s’attarda alors un instant sur un homme âgé d’une soixantaine d’années assis à la table du journaliste. Le pauvre, que faisait-il là ? Il donnait l’impression d’avoir été lâché dans une faune inconnue. Bien qu’ayant quantité d’informations à transmettre, sa pensée était restée au vestiaire, refoulée par la lumière artificielle. Perdu, il lisait des notes écrites sur plusieurs feuilles de papier éparpillées. Surpris, il se redressa brusquement en entendant son nom et afficha un sourire crispé, qui fissura son visage de l’angoisse de ne pas être à sa place. Puis, l’image revint sur le visage du journaliste devenu séduisant. – Et à la fin de ce journal, une émission EXCEPTIONNELLE sera consacrée aux tueurs en série, avec la présence d’un célèbre psychiatre. Le journaliste prenait maintenant un ton solennel. – Parce que, Madame, Monsieur, nous pouvons le dire ce soir, la France peut avoir PEUR… En effet, tout laisse à supposer qu’il s’agirait d’un TUEUR EN SÉRIE.
Un ciel bleu azur inhabituel pour Paris, ou pas si inhabituel que ça, surplombait un groupe d’immeubles modernes dans un quartier d’affaires en banlieue proche. Ce jour-là, le soleil brillait particulièrement par sa position sur un immeuble vitré d’environ vingt étages. Il le rendait, en apparence seulement, plus précieux que les autres. A son avant-dernier étage, un long couloir troué d’espaces symétriques de chaque côté laissaient deviner des petits bureaux, semblables à de petites cases les unes en face des autres, destinés aux commerciaux. Ce positionnement stratégique les mettait ainsi vraisemblablement en compétition et les incitait par la même occasion à la délation. Au fond du couloir, une grande porte donnait l’accès à une pièce d’une superficie plus importante, épaulée de deux grands bureaux. Ce qui laissait supposer deux personnes plus importantes dans leur fonction, dans leur rémunération, dans leur pouvoir sur les autres, et peut-être aussi parce qu’elles avaient plus de travail. En revanche, pour ce dernier, cela restait à déterminer. Face à l’ascenseur et à côté d’un distributeur de boissons, trônaient une petite banquette affiliée de deux fauteuils
en cuir pour un accueil chaleureux ; des magazines posés sur une table basse pour patienter ou muser ; ainsi qu’un petit vase aux fleurs factices, mais qui convenait parfaitement au lieu. Clémentine se trouvait là, à l’entrée de nulle part et d’ailleurs. D’ailleurs, elle se demandait souvent ce qu’elle faisait là, mais comme elle y était, le temps passait sans raison. Elle était donc assise au milieu d’une petite pièce sur un fauteuil à roulette, qui lui donnait parfois l’envie d’aller plus loin que ce lieu étriqué, fermé, quoiqu’il n’y eût pas de porte. Néanmoins, les charnières apparentes rappelaient ainsi son existence, comme un lointain souvenir. À l’évidence, la porte avait été enlevée pour mieux contrôler son travail, qui consistait à du secrétariat et de l’accueil. Rien de bien valorisant, mais rien non plus de dévalorisant. Un travail comme un autre, ordinaire, dans un univers qui l’était tout autant pour tout grand groupe capitaliste qui se respecte. Du reste, peu importait ce qu’il vendait, puisque ça rapportait. Le profit était donc de mise. Et, comme l’argent amène l’argent, inutile de faire un dessin ou d’aller plus loin dans les explications… Elle occupait donc l’un des petits bureaux juste à côté de l’ascenseur, face à l’entrée pour mieux voir et être vue. Mais n’était-ce pas aussi le propre de sa fonction. Elle ressemblait à un petit poisson rouge dans un bocal se contentant de l’espace qu’on lui avait octroyé, mais rêvant de liberté. Peut-être était-ce aussi ce jour-là, à cause de son tailleur jupe féminin de couleur orangée qui lui donnait un côté décalé, rétro, lui prêtant une marge voulue ou inconsciente à cet environnement. Ses cheveux étaient attachés, ainsi était-elle en conformité avec ce côté strict qui émanait du lieu et pouvait sans problème être assimilée à cette communauté de travailleurs. Deux armoires à portes battantes l’entouraient ou plutôt la cernaient de chaque côté. Derrière elle, un meuble à dossiers suspendus et un fax la poussaient au travail. Le positionnement de son ordinateur sur le bureau lui permettait de garder un œil ouvert sur l’arrivée d’un éventuel « intrus ». Quelques dossiers empilés, un téléphone, un stylo, un bloc-notes, ainsi qu’une tasse devant elle, semblaient s’amuser de la voir œuvrer. Tout ce petit univers réussissait par moment à lui sortir la tête de l’eau. Pourtant le bureau d’un style très impersonnel donnait aussi l’impression qu’elle n’était là que de passage. Il est vrai qu’elle l’espérait secrètement aussi. Enfin, ce jour-là, Clémentine semblait d’humeur rêveuse. Elle l’était toujours un peu, mais plus que d’habitude. Son visage rayonnait de cette liberté retrouvée, de cette sensation qui laisse à penser que tout peut arriver. C’était en tout cas ce qu’elle croyait. De temps en temps, elle plongeait ses lèvres dans le contenu de sa tasse. Et, à ce moment-là, on eut dit qu’elle ne travaillait pas. En effet, une page internet édulcorée d’un lieu à l’apparence paradisiaque avait toute son attention. Il s’agissait d’un centre de bien-être proche de chez elle, qui justement s’appelait « Le paradis ». Quelques fois, elle jetait un œil furtivement à l’entrée de son bureau, puis continuait sa consultation, rassurée. Soudainement, un message « FIN DE CONNEXION – temps imparti de trois minutes écoulé » apparut en rouge sur son écran et bloqua son accès. Ce fut à cet instant précis que choisit un jeune homme impérieux accompagnée d’une jeune femme élégante pour pénétrer dans son bureau. Et cela, sans frapper. C’est vrai aussi qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Sinon l’auraient-ils fait ? On peut quand même en douter, puisque lui en tout cas ne semblait douter de rien. Clémentine leva aussitôt la tête vers eux et afficha son sourire réservé à la circonstance. La prééminence du jeune homme laissait à penser qu’il était son supérieur hiérarchique. En effet, il s’agissait du directeur commercial. De physique plutôt agréable, son costume dénonçait par l’allure qu’il lui donnait un comportement mafieux. Il était de ceux dont la confiance s’installe dès qu’ils savent marcher, et ne les quitte plus, leur donnant pour certains un ego démesuré. – Clémentine, je vous présente Mademoiselle Garcin, qui nous arrive tout droit de New York, où elle était responsable logistique de notre filiale. Elle est diplômée de HEC Paris, mais également de la fameuse London School of Business and Finance. Il prononçait les mots anglais avec un parfait accent, mais avec ce léger tic qui trahit la fierté. On aurait dit qu’il était soutenu par des échasses, figeant tout son corps d’une droiture en contradiction avec son état d’esprit.
– Je vous passe les détails de son impressionnant curriculum vitae. En tout cas, ça change des costumes gris ! Mademoiselle Garcin était plus grande que la moyenne, mais bien sûr pas pour son âge. Son visage carré lui conférait une allure masculine, accentuée par la couleur de ses cheveux, mais surtout parce qu’ils étaient courts. Seuls ses yeux trahissaient sa féminité et la sensualité qui devait être sienne. Ils mettaient en lumière, belle et profonde, une certaine douceur refoulée par ses lignes militaires. Malgré cela ou en plus de cela, son costume était certes plus clair que son collègue, mais tout de même gris. Clémentine écoutait en souriant ces deux acolytes, n’ayant bien sûr qu’une envie qu’ils s’en aillent, ce qui semblait être un long laïus de présentation. Et il continuait et continuait… – Elle a été chef de projet et responsable en communication interne et externe pour un autre grand groupe, directrice en marketing business… Alors, il annonça fièrement en savourant ce qu’il allait dire, comme la dernière bouchée d’un mets d’exception, lentement pour faire durer son plaisir. – Et maintenant c’est notre nouvelle directrice des ventes. Tout content de lui, il s’adressa ensuite à Mademoiselle Garcin. – Clémentine, ma secrétaire. Clémentine se leva soudainement comme un petit soldat bien formé au protocole. Avec un large sourire, elle tendit sa main en direction de la nouvelle venue. – Enchantée. Celle-ci, lui répondit par une longue poignée de main à la fois douce et franche. Aussitôt, ce contact charnel lui instilla une agréable sensation, celle qui trouble le corps et l’esprit. Clémentine reconnut alors cette douceur qui lui avait tant manqué et elle en fut agréablement surprise. Mais, après tout, la femme n’était-elle pas un homme comme les autres ? Debout, elle dévoila complètement son tailleur qui la mettait en valeur. Ainsi, elle avait toute l’attention du jeune homme. Il en oublia même quelques instants son discours de présentation. Et, un réflexe inconscient le fit répondre à ce qu’il voyait. Ses mains prirent position dans les poches de son pantalon, il gonfla légèrement son torse ce qui ouvrit sa veste déboutonnée laissant apparaître un holster d’épaule avec l’embout d’un revolver. A cet instant précis, le téléphone se mit à sonner. – Excusez-moi. Clémentine décrocha rapidement le combiné avec un certain soulagement, de sorte qu’elle aperçut immédiatement le holster et l’arme. A cette vue, elle dut immédiatement s’asseoir afin de reprendre ses esprits. Une inflexion qui se voulait commerciale la fit répondre. – Clémentine Martin, bonjour ! Le directeur commercial proposa alors d’un geste de la main à Mademoiselle Garcin de quitter le bureau de Clémentine. Visiblement avec regret pour la jeune femme, dont les lignes militaires semblaient onduler de la sensation transmise. – Good morning, Clémentine. It’s Harry from London ! Aussitôt, Clémentine se crispa en entendant son correspondant parler anglais. Pourtant, elle parlait la langue de Shakespeare parfaitement, malgré son accent qui lui faisait parfois défaut et créait souvent une confusion avec ses interlocuteurs. C’était leur musique qui lui avait donné envie d’apprendre la langue, à l’âge où l’on pense vaincre le temps. Pour cela, elle était partie en Angleterre, comme fille au pair. Là-bas, une rencontre avait prolongé son séjour, et, pour entretenir sa relation, elle avait exercé différents métiers, en passant bien sûr par la case serveuse. En dépit de la difficulté du métier, elle en gardait de bons souvenirs, oubliant son travail fastidieux et privilégiant les échanges souvent simples, mais humains pour certains avec la clientèle de passage ou les habitués. De ce voyage, elle était tout de même rentrée bredouille de sa relation après deux années, mais avec une langue alliée qui lui avait permis de trouver tout de suite du travail à son retour à Paris. Elle en avait besoin, ayant
choisi son indépendance au détriment de ses études. Mais avait-elle eu le choix ? En premier lieu, une petite société l’avait accueillie. On peut le dire ainsi, car l’ambiance y était familiale. Une résistante d’une autre ère, en somme, rattrapée par son époque et engloutie comme il se doit par une société où le profit est roi. Les petits étant mangés par les gros, elle travaillait maintenant pour ce grand groupe industriel, dont elle était, sans le savoir, étrangère. Sauf peut-être, ce jour-là… – Yes, Good morning Harry. – How are you doing ? – I’m fine thank you. La stupéfaction de sa découverte l’avait plongée dans une sorte d’état second. Elle prit machinalement son stylo tout en écoutant son interlocuteur et se mit à dessiner inconsciemment l’arme qu’elle venait de voir. De toute évidence, elle cherchait à extirper cette vision de son esprit. Mais à la vue du dessin accompli, elle l’effaça sans attendre en le raturant, comme pour effacer une piste. – You have a quiet voice. – It’s true, I can’t hide you anything, I did not sleep well. I’m knackered. (Elle prononça naked.) – Nakedly ! It’s a pity that I can’t see that ! L’image de sa nudité la fit se redresser de son fauteuil et la sortit de sa torpeur. – Oh no, forgive me you know that my pronunciation betrays me every time. I mean I’m tired. – Yes and your accent is charming, Clémentine… I’m calling you to know if you have received my fax. – Please hold, let me check. Elle posa le combiné du téléphone sur son bureau et, sans se lever, fit tourner son fauteuil d’un quart de tour avec une certaine dextérité. Elle prit plusieurs feuilles à disposition sur le fax. Elle s’amusait de ce mouvement, qui lui donnait une impression d’évasion. Elle se tourna à nouveau pour se retrouver face à son bureau par une autre rotation de fauteuil et jeta un rapide coup d’œil sur l’expéditeur, puis elle reprit le combiné. – Yes, I have it under my eyes. – Thank you. Have a good day Clémentine, I have to come to France on the 15th next month. – Ok, thank you too. See you soon. Elle fut soulagée par la fin de la conversation qui parut lui peser plus que d’habitude. Elle raccrocha le téléphone et se reconnecta sur internet afin de poursuivre sa recherche. Pendant ce temps, comme à l’appel d’un clairon, les commerciaux, huit hommes et quatre femmes sortirent simultanément de leurs bureaux respectifs situés en symétrie de chaque côté du couloir. Ils avaient tous la trentaine et une allure dynamique. Ils marchaient à la même cadence, pareille à une petite armée, en direction de la grande porte au fond du couloir. Les hommes portaient tous le même costume cravate et les femmes le même tailleur, ils donnaient l’impression d’être clonés. L’un des hommes déserta le groupe pour partir dans le sens opposé. Il s’arrêta devant l’entrée du bureau de Clémentine en lui souriant, affichant ainsi un visage humain. – Salut, Clémentine. Je pars en réunion. On déjeune ensemble aujourd’hui ? – Bonjour, Jérôme. Encore une réunion… Nous sommes mardi aujourd’hui, ce n’est pas le jeudi en principe ? – Si mais, c’est une réunion d’urgence au sujet de Toylet. – Ah oui, pour changer le papier ? Il y a eu des plaintes, ou plutôt il faut réduire les coûts, c’est ça… Ok pour le déjeuner, comme ça tu me diras ce que vous avez choisi ! Son allusion ironique le fit sourire, il la salua de la main, puis s’empressa de rejoindre son groupe.