Les murs et le miroir ROMAN

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269 pages
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Description

Ce roman relate l'histoire d'une jeune iranienne d'origine juive. Son adolescence et sa jeunesse nous font voyager dans un Iran agité par les soubresauts des années 80. Déchirée entre son attachement à sa famille, l'amour qu'elle porte à "Pejman", un garçon qui n'appartient pas à sa communauté, son journal intime va être le reflet de ses sentiments contradictoires. Une question la hante : A-t-elle le droit de faire souffrir les autres en faisant ses choix de vie ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 38
EAN13 9782296465527
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0138€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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À mes parents Haroun et Manijeh























La note de l’auteur :
Le manuscrit de ce livre a été d’abord rédigé en langue persane
puis traduit par l’auteur en français. Je tiens à remercier
chaleureusement Tessa Parzenczewski pour l'aide précieuse qu'elle m’a
apportée pour la correction de la version française.



























Les Murs et le Miroir






























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55218-0
EAN : 9782296552180

Mojgan Kahen



Les Murs et le Miroir



roman

















L’Harmattan


1

arfois, je vois mes souvenirs comme un livre dont les pages se
P
détachent peu à peu. Lorsqu’il y a du vent, quelques feuilles
s’échappent. Et je poursuis le vent, partout, dans l’espoir de les
rattraper. Les feuilles emportées seront les pages oubliées de ma
vie.

Chaque jour, des souvenirs surgissent. Je n’ai pas toujours
le temps d’écrire. Et le lendemain, il est trop tard. Car, déjà, le
vent les a emportés. Aujourd’hui, j’ai fini par récupérer quelques
feuilles. Je suis assise devant ces pages mais elles ne sont pas
numérotées et je n’arrive pas à les classer.

Cette nuit, à Bruxelles, il fait très froid. Je viens de me
réveiller et je n’arrive pas à me rendormir. Certains trouvent idéal
d’écrire la nuit mais moi je suis trop fatiguée. Je viens de loin. Je
viens d’un Monde submergé d’écrits et de souvenirs.

Je prends la télécommande et je zappe machinalement. Je
m’arrête sur une chaîne : Devant un miroir, une fillette d’une
douzaine d’années contemple les formes de son corps. La scène dure
quelques instants. Dans ses yeux brille une étincelle, elle me
fascine. Son regard est celui d’une femme qui imagine les yeux d’un
homme posés sur son corps nu. Un regard radieux. Je ne regarde
plus le film. Je plonge dans le passé. Je retrouve la fillette que
j’étais à douze ans :

Elle fixe le reflet de sa silhouette dans le miroir, d’un œil
effrayé. Elle observe les enflures qui croissent et métamorphosent
son corps. Elle sait que ces gonflements signifient qu’elle grandit,

8 LESMURS ETLE MIROIR

et qu’elle devient femme. Au fur et mesure que passent les jours,
elle réalise à quel point elle est impuissante face à ce changement.
Cela lui rappelle la maladie qui l’a frappée à l’âge de sept ans : les
oreillons. Sa joue gonflait sans cesse. Et elle ne pouvait rien faire
pour l’empêcher. De jour en jour, le gonflement augmentait, et
elle ne se reconnaissait plus dans le miroir.
A présent, c’est tout son corps qui se transforme. Mais
alors qu’au bout de quinze jours, les oreillons avaient disparu et
que son visage était redevenu normal, elle devra traîner toutes ces
enflures jusqu’à la fin de ses jours…
…Tous ces changements m’avertissaient que bientôt je
deviendrai femme. Et qu’un jour, je devrai me marier. Ces pensées
m’effrayaient.
Je disais toujours à ma mère :
« Plustard quand je serai grande, je veux devenir bonne
sœur.»
Ma mère me répondait en riant que ce ne sont que les
chrétiennes qui peuvent devenir bonnes sœurs mais nous, nous
sommes juifs et pour une Juive, c’est impossible. Elle m’a expliqué
que dans la religion juive, ne pas se marier est considéré comme
un péché ; et si un être humain ne se marie pas, il restera
incomplet jusqu’à la fin de ses jours.
Je me suis dit : « Et si je veux rester incomplète ? »
Rester incomplète, pourquoi pas ? Mais lorsque s’ajoute à
cela le mot « péché », cela devient beaucoup plus compliqué.
Plus tard, lorsque je suis devenue adulte et que j’ai voulu
me marier, j’ai réalisé que certains mariages vous rendent non
seulement plus coupable qu’avant, mais ils peuvent aussi faire en
sorte que l’on cesse d’exister pour sa propre famille…
Je dois dire que quelques années avant mes douze ans,
j’avais déjà commencé à devenir une femme. Tout a débuté par un
événement que je n’oublierai jamais.

LESMURS ET LE MIROIR9




Une chaude journée d’été à Téhéran. J’ai 8 ans et je joue dans la
cour. J’adore l’été. Je saute à la corde et cela me donne une
sensation très agréable. Je fais très attention de ne pas toucher la corde
avec mes pieds. Je saute haut et j’arrive à trouver une harmonie
entre mes sauts et les mouvements rotatifs de la corde. Cette fois,
j’ai envie d’arriver à 500 : 104, 105, 106…
J’entends ma mère qui m’appelle de la toilette du fond de
la cour. Je fais semblant de ne rien entendre tout en continuant à
compter :115, 116… Mais maman insiste. Je cesse de jouer et je
me dirige vers la toilette, je m’arrête devant la porte. Maman passe
la tête et regarde à gauche et puis à droite. Une fois assurée qu’il
n’y a personne d’autre dans la cour, elle tend discrètement sa
main. Dans sa paume tremblante, elle tient un morceau de coton
imprégné de sang. Elle tend sa main vers moi et s’explique
rapidement :
« RegardeSheyda ! Un jour cela t’arrivera à toi aussi!
Comme à toutes les autres filles. »
Puis, sans me regarder, elle me referme la porte au nez. Je
reste là, debout, pétrifiée, incapable de penser à quoi que ce soit.
La seule chose que je ressens, c’est une angoisse qui émerge de
mon ventre et qui traverse mon corps pour arriver à mes
extrémités. Ma corde est tombée par terre. Après un instant, je me mets à
répéter la phrase de ma mère :
« Un jour, cela t’arrivera à toi aussi ! Comme à toutes les
autres filles. »

Mon cerveau est incapable de penser plus loin. J’abandonne ma
corde et je monte dans ma chambre. Je prends ma poupée et je la
serre fort dans mes bras. Puis, je me réfugie dans un coin. Je me

10 LESMURS ETLE MIROIR

colle contre le mur et me glisse sur le tapis. Je mets mon pouce en
bouche et je ferme les yeux…
Ma mère avait raison. J’ai dix ans et c’est arrivé à moi
aussi. Sans savoir de quelle maladie il s’agissait, si elle s’arrêtera un
jour ou si elle finira par m’emporter. Je ne sais pas. La seule chose
que je sais, c’est que, malgré cette maladie, ma mère est toujours
en vie.
Ma mère porte son tchador fleuri. Ma petite sœur
Mahtab est dans ses bras. Ma mère ne porte pas le tchador pour se
voiler mais seulement lorsqu’elle est pressée ou quand elle n’a pas
envie de se changer pour sortir. Au moment où elle franchit la
porte, je cours et je me mets devant elle. Ensuite, je commence à
pleurer. Maman me regarde avec des yeux étonnés et me
demande :
« Qu’est-ce qu’il y a? C’est pour Mahtab que tu te fais
du souci ? Ne t’inquiète pas ! Ce n’lest pas très grave. Je’emmène
chez le médecin et elle va vite se remettre. »
Je continue de pleurer encore plus fort. Mais maman doit
partir.
Jene raconte ni à ma mère ni à personne d’autre «la
chose »qui vient de m’arriver. Si! Parfois je vais près du bassin
d’eau et je me confie aux poissons rouges. Et parfois je les envie.
Le sixième jour, je suis très contente. Ma mystérieuse
maladie me laisse enfin tranquille. Et ce même jour, lorsque je rentre
de l’école, je vois ma mère et ma tante qui m’attendent en haut des
escaliers. Ma mère a les yeux inquiets et humides. Elles
m’emmènent dans une pièce et me demandent de me déshabiller.
Je sais ce qu’elles cherchent. Je suis soulagée car il n’y a plus
aucune trace de ma maladie et je peux tout nier. Mais l’inquiétude de
ma mère ne diminue pas et se transforme en une terrible angoisse.
Ma tante essaie de la calmer et puis se tourne vers moi :
Est-ce qu’il t’est déjà arrivé que des garçons dans la rue
essaient de te toucher ou de t’embrasser ?

LESMURS ET LE MIROIR11


Je ne vois aucun rapport entre la question de ma tante et
ma mystérieuse maladie. Je me sens de plus en plus mal. Elles ont
l’air fort soulagées lorsqu’elles finissent par se persuader qu’aucun
garçon n’est responsable de ma maladie et que ça vient plutôt de
moi.

Ce soir, ma mère, ma tante et ma grand-mère se sont
réunies pour m’expliquer cette maladie étrange. Je suis installée au
fond de la pièce. J’ai une tête de coupable. Elles sont assises toutes
les trois sur le tapis, en face de moi, et me fixent.

J’entends le battement de mon cœur jusque dans ma
bouche. Ma tante qui est quelqu’un de malin, se rend compte de
l’atmosphère pesante qui règne dans la pièce. D’un mouvement
rapide, elle se lève et se met à chanter une chanson folklorique de
Chiraz :

«On entend du nord de Chiraz,

Les musiciens qui jouent

Ô jeune homme ! Ne te fais pas de soucis !

C’est ta fiancée qui arrive…»
Ma tante gesticule en minaudant. Elle sait très bien que
cela n’a rien à voir avec de la danse et qu’elle fait plutôt semblant
de danser. Elle espère tout simplement en faisant ces gestes
comiques et maladroits, me sortir de l’état lamentable dans lequel je
me trouve.
Lorsque ma tante devient drôle, elle bouge dans tous les
sens et dit sans arrêt des choses rigolotes. Dans ces moments, j’ai
l’impression qu’elle a toujours le même âge que le jour de son
mariage. Elle est très douée pour tourner en dérision toutes les
situations. Elle prononce des mots que nous, enfants, ne pouvons
entendre que de sa bouche.
Malgré mon âge, elle m’a déjà raconté toute sa vie. Des
fois, lorsque je vais chez elle, elle s’assied à côté de moi et me
ra

12 LESMURS ETLE MIROIR

conte son histoire. L’histoire qu’elle appelleLes aventures de: «
tante Sara. »
Il suffit que je ferme les yeux, pour visualiser toutes les
scènes, comme si j’y avais assisté moi-même.
Un des événements les plus importants de sa vie, s’est
produit lui aussi lorsqu’elle jouait un jour dans la cour :
C’est une chaude après-midi d’été. Sara n’a que 12 ans.
Elle est assise sur une marche d’escalier qui donne sur la cour. Elle
compte les pièces que son papa lui a données. Il y en a dix. Elle se
demande ce qu’elle pourrait bien acheter avec ces dix « Chahi » ?
Elle adore les caramels et se dit :
« Même si je m’achète des bonbons, il me restera encore
de l’argent. »
On frappe à la porte. Son frère Saïd court pour ouvrir.
Derrière la porte, un jeune homme attend. Saïd est tellement
content de le voir, qu’il se précipite pour le prendre dans ses bras. Le
jeune homme entre. Sara le regarde. Son visage lui est familier.
Mais elle n’arrive pas à se rappeler où elle l’a déjà rencontré.
Saïd qui remarque le regard perplexe de sa sœur, lui
explique qu’il s’agit de leur cousin, le fils de tante Aghdass qui vit à
Chiraz.
Elle se rappelle qu’elle l’avait vu il y a quelques années,
lors d’:un voyage à Chiraz, Elle se souvient même de son nom
« David ». Mais David a fort changé. Bien qu’il soit assez petit, il a
déjà un visage d’homme. Sa façon de regarder aussi est celle d’un
homme. Il n’arrête pas de la dévisager. A un point tel que Sara
rougit, retourne s’asseoir sur les marches et continue à jouer avec
ses pièces. Elle essaie d’oublier la présence de David. Tout à coup,
elle voit Saïd courir vers elle et lui arracher les pièces des mains en
lui disant :
« Tu n’es qu’une gamine. Tu n’as pas besoin de tout cet
argent. »

LESMURS ET LE MIROIR13

Sara pousse un cri et se met à sa poursuite, en courant.
Elle a du caractère et ne se laisse avoir par personne. Mais son
frère est plus rapide qu’elle. Il grimpe sur le muret et s’assied tout
en haut. Elle ne peut plus l’atteindre. Tout en sautillant, elle hurle
et menace. Soudain, elle sent une main sur son épaule. Elle tourne
la tête et voit David qui lui tend une pièce de dix Chahi et qui lui
dit :
« Tiens ! Ne t’en fais pas, j’en ai beaucoup d’autres. »
Abasourdie, Sara prend la pièce tout en lançant un regard
à David qui la fixe toujours, comme envoûté, ensuite elle court à
l’intérieur.
Ce qu’elle ignore, c’est que dès son retour à Chiraz, David
n’a qu’une seule idée en tête: conquérir Sara. Il s’obstine
tellement qu’il finit par persuader ses parents de demander sa main.
Un jour, Sara se rend compte qu’elle devra se marier. Elle
sait que sa maman a décidé de l’envoyer à Chiraz. Plusieurs fois
elle entend ses parents se disputer à ce sujet. Mais elle sait très
bien que chez eux, c’est maman qui décide.
Je me souviens de la fois où tante Sara a évoqué le jour de
son mariage. Sa voix tremblait :
« Un jour, j’étais assise dans la cour à côté du bassin d’eau,
occupée à laver les casseroles. Dès fois, je m’arrêtais pour battre la
mesure avec ces casseroles et chanter. Soudain, j’ai vu madame
Saltanate, notre grosse voisine, ouvrir la porte de la cour et
s’approcher de moi. Elle m’a dit avec un grand sourire :
« Machérie !Tu vas être une ravissante mariée
aujourd’Laisse tomber tout ça et viens avec moi. On va tehui !
rendre encore plus belle. Tu vas être magnifique dans ta robe de
mariée ! »
Je venais de comprendre ce qui allait m’arriver. Je me suis
levée, et puis sans réfléchir, je lui ai donné un grand coup de pied
au genou et je me suis enfuie vers les escaliers qui conduisaient au
toit. J’entendais madame Saltanate qui hurlait et me maudissait :

14 LESMURS ETLE MIROIR

« C’est la mort qui doit venir te chercher, pas un mari ! »
Ils sont venus et ils m’ont emmenée. Tandis que je
pleurais, les autres riaient. Sauf ton grand-père qui me regardait avec
ses yeux humides et ses lèvres qui tremblaient, mais restaient
obstinément closes.
Les autres s’amusaient et chantaient :
« Notre mariée n’est qu’une enfant.
Elle a sommeil dès que le soleil se couche. »»
A cet instant, ma tante s’est tue et ses yeux étaient remplis
de larmes. Mais tout de suite après, elle s’est mise à rire et à
chanter…


La voix de ma tante qui me tient la main et veut me faire danser,
me ramène à la réalité. Restée silencieuse jusque là, ma grand-mère
tire la jupe de ma tante et lui demande de se taire. Comme un
enfant qui vient de se faire gronder, ma tante met sa main devant
sa bouche et va s’asseoir calmement à côté de ma mère.
Grand-mère se met à parler. Je ne comprends pas
grandchose de ce qu’elle raconte, mais je remarque qu’à chaque fois
qu’mala-elle veut parler de «cette chose», elle se sert du mot «
die ».
Cela me confirme que j’avais raison et qu’il s’agit bien
d’une maladie. Je comprends aussi que ce n’est pas encore fini et
que le mois prochain, à la même date, cette maladie va se réveiller
pour rester encore six jours avec moi. D’après ma grand-mère, si
une femme n’attrape pas cette maladie une fois par mois, c’est
qu’il y a sûrement quelque chose qui cloche chez elle et aucun
homme n’acceptera de la prendre pour épouse.
Le fait que les hommes ne choisissent que les femmes
malades, me parait assez étrange. Mais les explications de ma
grandmère me révèlent qu’il n’y a que ces femmes malades qui sont

LESMURS ET LE MIROIR15

capables de mettre des enfants au monde. Elle conclut donc qu’en
attrapant cette maladie, je suis devenue une femme et qu’il faudra
maintenant trouver un homme qui accepte de m’épouser.
Ma mère et ma tante se tournent en même temps vers
grand-mère, et lui jettent un regard furieux pour lui demander de
se taire.
Sur un ton violent, ma tante s’adresse à ma grand-mère :
Alors comment se fait-il que tu n’as même pas attendu
mes premières règles pour te débarrasser de moi ?
Grand-mère essaie de détourner la conversation en
racontant des blagues. Mais lorsqu’elle voit que ma tante continue de la
regarder avec beaucoup de colère, elle baisse la tête et lui dit :
« Maisn’oublie pas que c’est grâce à moi que tu as
maintenant cinq magnifiques enfants. »
Je regarde ma tante. Sa colère s’est transformée en une
immense tristesse. Elle regarde dans le vide, les épaules affaissées.
Je me dis :
« Jelui demanderai de me raconter tout ça une autre
fois. »



Quelques jours plus tard, je demande à ma mère si je peux aller
chez ma tante juste après l’école. En fait, j’adore aller chez elle.
Chez eux, l’ambiance est très différente. Mes cousins ont hérité de
l’humour de leur maman. C’est à qui sera le plus drôle, surtout
devant les autres.
J’adore rester dormir chez eux. Surtout le samedi soir.
Tout le monde se réunit autour de la table et chante des chansons
en hébreu. La scène du «partage du pain de shabbat» restera

16 LESMURS ETLE MIROIR

toujours en moi comme un souvenir agréable, lumineux et
apaisant.
Nous, les enfants, nous nous précipitons pour avaler le
plus vite possible cette bouchée de pain. Manger ce pain est la
dernière étape à franchir avant de s’attaquer aux bons plats que
ma tante a préparés.
Mais cette fois, je préfère choisir un autre moment pour
aller chez elle. Un moment où elle aurait plus de temps à me
consacrer. J’ai envie de savoir comment elle, est devenue une femme ?
Tante est étonnée de me voir. Car ça ne m’arrive presque
jamais d’aller chez elle après l’école. Je suis un peu embarrassée.
J’ai peur qu’elle ne se rende compte de la raison de ma visite. Je
trouve vite un prétexte avant qu’elle ait le temps de me demander
quoi que ce soit :
J’ai des problèmes en math. Je me demandais si
Sohrabe pourrait m’aider ?
Heureusement, Sohrabe n’est pas encore rentré. Mais les
autres sont là. Je finis par me retrouver seule avec ma tante à la
cuisine. Mais je ne sais pas par où commencer. Après beaucoup
d’hésitations, je lui demande :
Tu m’as dit une fois que tu as vécu chez ta belle-mère.
Tu te rappelles ?
Tante me répond d’un air étonné :
Oui, c’est vrai, je suis restée longtemps chez elle.
Elle garde le silence quelques instants, ensuite elle me
demande :
Pourquoi cette question ? Depuis quand t’intéresses-tu
à ma belle mère ? Je te rappelle qu’elle n’est plus en vie. La
pauvre, elle est décédée très jeune. Elle avait encore un bébé…
De quoi est-elle morte ?
Je pose cette question car je n’arrive pas à trouver une
autre question plausible. Mais en même temps je me le reproche

LESMURS ET LE MIROIR17

car je suis persuadée qu’en posant ces questions idiotes, je ne
pourrai jamais arriver à l’essentiel.
Tout à coup, les yeux de ma tante se mettent à briller.
Comme si elle venait de découvrir quelque chose d’important. Elle
me jette un regard malicieux et me dit :
Petite coquine ! J’ai compris ! Tu as envie que je te
raconte le reste de mon histoire. C’est ça ?
Sans attendre ma réponse, elle continue :
C’est la faute de ta grand-mère si je n’ai pas pu
terminer ce que je voulais dire. Elle est tellement bavarde qu’elle ne
laisse personne parler.
Je me dis : Qu’est-ce que c’est chouette d’avoir une tante
maligne ! Je sais qu’elle n’a même pas besoin que je confirme son
hypothèse. Elle se met tout de suite à raconter :
Aujourd’hui, je vais te raconter des choses dont je ne
t’ai jamais parlé.
« Lorsqueje me suis mariée, on m’a emmenée à Chiraz,
chez ma tante qui venait bien sûr de devenir ma belle-mère. La
première nuit, on m’a laissée seule avec David. Je ne savais pas ce
qu’il voulait de moi. Il a tenté de retirer mes vêtements. Mais moi,
je l’ai empêché en lui donnant quelques coups sur la tête. Pendant
plusieurs minutes, il est resté assommé, sans bouger. Ensuite il
s’est mis en colère et a déchiré mes vêtements. Je criais et je lui
donnais des coups. Mais il ne me lâchait pas. Il était plus fort que
moi. J’ai eu beau crier, personne n’est venu à mon secours. J’étais
tellement effrayée que j’ai eu envie de mourir. Je ne comprenais
pas pourquoi ma mère m’avait éloignée d’elle. Je ne comprenais
pas pourquoi elle m’avait laissée avec cet animal sauvage. Je me
disais :ah, si mon gentil et doux papa pouvait m’entendre, il se
précipiterait sûrement pour me délivrer des mains de ce fou et,
comme chaque fois que je pleurais, il me prendrait au creux de
son épaule et me donnerait des caramels qu’il garde toujours en

18 LESMURS ETLE MIROIR

poche. Mais j’ai réalisé qu’il était loin, très loin. Ensuite, j’ai
commencé à me faire des reproches. Je me suis dit :
« Tu vois ? Tu es en train de payer le prix de toutes les
bêtises que tu as faites. Tu as été si désobéissante et insupportable
qu’ils se sont débarrassés de toi et qu’ils ont demandé à cet
homme aliéné de s’occuper de toi. »
Après cette nuit, j’ai entendu les autres dire que David
n’avait pas réussi à terminer tout ce qu’il voulait faire. Ils avaient
mis une serviette blanche sous mon oreiller, et tous les matins, ma
belle-mère venait la vérifier et s’en allait déçue quand elle la
trouvait encore propre. Pendant plusieurs mois, tout le monde disait
qu’on nous avait jeté un mauvais sort. Moi, je trouvais que David
était déjà possédé dès le début. Il s’était comporté avec moi
comme un animal enragé.
Pour neutraliser le mauvais sort, on a dû nous divorcer et
nous remarier à nouveau ! Moi, dans tout ça, j’étais complètement
perdue…»
Ma tante se tait. Ses lèvres tremblent. Je ne sais pas si les
larmes qui brillent dans ses yeux sont dues à l’oignon qu’elle est en
train de couper ou bien si elle pleure réellement. Soudain, j’ai
l’impression que mes yeux brûlent et cette sensation de brûlure
pénètre jusqu’au fond de mon âme.
Tout à coup, comme si elle se souvenait de quelque chose
d’important, elle dit :
Mon dieu ! Ta maman va me tuer si elle apprend que je
te raconte tout ça.
Elle change de sujet :
« Je voulais te parler d’autre chose. Lorsque je suis partie
vivre avec ma belle famille, je n’avais pas encore eu mes premières
règles. Je ne connaissais rien de tout ça. Ce sont les sœurs de
David qui m’ont tout appris. Tout le monde attendait avec
impatience le grand jour. Je sentais l’inquiétude dans les regards des
autres. Ils avaient peur que je ne sois stérile. Mais leur inquiétude

LESMURS ET LE MIROIR19

n’a pas duré longtemps. Je dois remercier ma belle-mère car c’est
grâce à elle que j’ai appris comment je dois me comporter quand
je suis réglée.
Elle m’a donné un autre matelas pour pouvoir m’en servir
lorsque que j’étais indisposée et elle a précisé que lorsque j’ai cette
maladie, je ne dois surtout pas laisser mon mari me toucher et cela
pendant treize jours. J’étais ravie d’entendre cela. Ça voulait dire
que pendant treize jours, je serai en congé! Quel bonheur! Il
allait me laisser tranquille la moitié du mois ! Tu vas voir ça plus
tard. Moi je pense que si Dieu nous a donné cette maladie, ce n’est
pas pour rien. C’est pour que les hommes nous fichent la paix ne
serait-ce que quelques jours !
Autre chose, tu ne dois pas oublier une précaution
essentielle : ne jamais laisser les autres se servir de ton assiette et de ton
verre au moment de tes règles. Tu commettrais un grand péché.
Surtout les hommes. Parce que cela les rend impurs et leurs
prières ne vont plus être acceptées. »
Je viens de comprendre que comme pour les autres
maladies transmissibles, il y a un microbe qui en est responsable et il
faut éviter de le transmettre aux autres.
Je n’ai plus envie d’entendre quoi que ce soit. Je tourne la
tête et je regarde vers la cour. Je vois mes cousins qui jouent au
ping-pong. Je sors de la cuisine et je cours vers eux.
Un peu déçue, Tante me crie :
Où vas-tu ? Je n’ai pas encore fini.
Je me retourne et lui lance un regard suppliant. Tante
respire profondément et ne dit plus rien. Je crois qu’elle vient de se
rappeler quelque chose :
Je n’ai que dix ans.


2

epuis longtemps, j’avais l’intention de mettre un peu d’ordre
D
dans mes albums de photos. Aujourd’hui, j’ai fini par me
persuader de les sortir de l’armoire et de les poser sur la grande
table du salon. Rien que l’idée du temps qu’il faudra pour ranger
toutes ces photos, me rend déjà folle. D’autre part, je ne peux plus
supporter le désordre qui règne dans les armoires. Il ne me reste
plus qu’à me persuader de tout ranger comme il faut et pas
n’importe comment, vite fait, mal fait. Ce qui n’est pas évident car
ce n’est pas dans mes habitudes.

Je suis en train de coller les photos dans les albums,
lorsque je remarque une photo assez ancienne, tombée à terre. Je me
penche, je la ramasse et la regarde attentivement. Je figure sur
cette photo en compagnie de la troupe de théâtre de « la maison
de la jeunesse juive de Téhéran». Je dois avoir une quinzaine
d’années. Les autres ont à peu près le même âge que moi. Ils
portent tous des costumes de théâtre.

Soudain, un étrange sentiment m’envahit. Comme si le
temps rétrécissait: les années se transforment en secondes, et les
secondes disparaissent.

J’ai quinze ans et c’est la première fois que je viens à la
maison de la jeunesse juive. Chokoufé ma cousine m’accompagne.
Nous sommes assises dans une grande salle et nous attendons que
la pièce commence. Il s’agit de l’histoire des « Maccabées » qui
ont réussi à délivrer Jérusalem des mains des Romains. La scène
est décorée d’une manière simple, mais les costumes des acteurs

22 LESMURS ET LE MIROIR

correspondent à l’époque des Romains. Les acteurs jouent mal. Ils
crient au lieu de parler. Néanmoins, j’adore les regarder jouer…



Depuis cette soirée, je passe de plus en plus de temps à la maison
de la jeunesse juive. Être ici, me permet de fuir la réalité du
dehors. Je me retrouve dans un autre monde où l’on ne me reproche
plus de discuter avec les garçons ou de ne pas porter le voile.
De plus, il y a un grand choix d’activités, aussi bien
artistiques que culturelles. Comme depuis peu de temps je suis
devenue pratiquante, je m’inscris au groupe de « la culture juive ».
Aujourd’hui, c’est la première fois que je viens. A vrai
dire, je ne me suis même pas donné la peine de me renseigner sur
ce qu’ils font dans ce groupe. Si je suis là, c’est tout simplement
parce que le nom m’attire.

J’entre dans la pièce. Ils ont disposé une dizaine de chaises
en cercle. Je suis parmi les premiers arrivés. Les autres arrivent
quelques minutes plus tard. Ils ont entre quinze et vingt ans. Sauf
Daniel, un garçon que j’ai déjà croisé. Il doit avoir vingt cinq ans
ou plus. Dès son arrivée, sa manière de se comporter me fait
comprendre que c’est lui le responsable du groupe. Il nous regarde
dans les yeux en souriant. Ses yeux s’arrêtent sur les miens puis
d’une voix très douce, il me souhaite la bienvenue. Il se présente et
dit qu’il est chauffeur de taxi mais son intérêt pour la culture juive
l’a amené à former ce groupe.

Il ne porte pas de kippa. Aucun garçon ne la porte
d’ailleurs. En Iran, les juifs ne portent la kippa qu’à la synagogue
ou lors des cérémonies et presque jamais dans la rue. Sauf
quelques hommes qui la cachent sous un chapeau. Mon regard se
fixe sur un garçon assis en face de moi. Il a un visage sérieux. Ses
lunettes accentuent encore cet air sérieux. Sa manière d’observer

LES MURS ET LE MIROIR23

les autres, me fait penser que lui non plus n’a jamais assisté à ces
réunions.
Daniel s’adresse à nous avec un grand sourire :
Aujourd’hui, on va aborder le sujet qu’on avait choisi la
dernière fois: Qu’est-ce que cela représente d’être juif pour
chacun de nous ? Et pourquoi nous considérons-nous comme juifs ?
Il se tait. Sa question me parait assez étrange. En même
temps, elle éveille en moi une émotion intense. Cette question ne
m’: pourquoi suis-je juive? Je me mets à réflé-a jamais effleurée
chir. Je dois trouver une réponse qui puisse à la fois me convaincre
et convaincre les autres personnes présentes. Ces autres que je ne
connais même pas. J’ai peur de me faire ridiculiser devant eux. Je
décide de me taire. Je ne dois pas oublier que c’est la première fois
qu’ils me voient et je risque de passer pour une idiote.

Soudain, mes yeux croisent ceux de Daniel. Il me fixe
pendant quelques secondes et puis, comme s’il se rappelait
quelque chose d’essentiel, il reprend :
Mais avant cela, on va se présenter.
Comme il continue de me regarder, je déduis qu’il attend
une réponse de ma part. J’ouvre la bouche et d’une voix à peine
audible, je dis mon prénom et puis mon nom. Il persiste à me
regarder. Je réalise que mon nom ne lui suffit pas. Mais moi, je ne
vois vraiment pas ce que je pourrais ajouter d’autre.
Il détourne son regard et continue à parler. Je ne l’écoute
plus. Je suis anxieuse. Comme si je venais de passer un examen
difficile. A présent, je réfléchis à sa question.
La raison pour laquelle je me sens juive, ne me paraît pas
très claire. Pourtant, des quantités d’images gravées dans ma
mémoire me rappellent cette judéité.
Et parmi elles, la plus ancrée est celle de mon grand-père
portant le talith, qui se met tous les matins dans un coin et qui
prie.

24 LESMURS ET LE MIROIR

Lorsque j’étais petite, chaque fois que je restais dormir
chez eux, je faisais en sorte d’être debout tôt le matin pour
pouvoir l’observer pendant la prière. C’était surtout ses yeux qui me
fascinaient. Quand je le regardais, j’avais vraiment l’impression
que Dieu était en face de lui. J’étais sûre qu’il était capable de le
voir. Il avait le regard d’un amoureux qui contemple sa bien
aimée.
Il m’arrivait d’être jalouse de cet ami invisible qui
réussissait à capter toute l’attention de mon grand-père adoré.
Néanmoins, ce regard était tellement beau que je restais sur place pour
l’admirer. Je n’avais même pas besoin de me cacher car il était
ailleurs et ne me voyait pas.
Bien qu’il fût pratiquant, grand-père ne me parlait que très
rarement de religion. Seulement lorsque je posais des questions. Il
ne m’a jamais encouragée, encore moins forcée à suivre le moindre
précepte religieux. Le plus curieux, c’est que ne pas manger
casher ne lui posait aucun problème. Bien sûr, pas à la maison, mais
par exemple lorsque oncle Darius nous emmenait au restaurant.
Depuis qu’oncle Darius était devenu partisan du « parti Toudeh »,
il avait réussi à convaincre notre famille de manger dans les
restaurants qui n’étaient pas casher. Et cela datait de mon enfance.
En outre, ma mère nous emmenait souvent dans le petit
snack qui se trouvait près de chez nous où mes frères et moi,
dévorions les sandwiches aux saucisses bien chaudes qui n’étaient
bien sûr pas casher.
Penser à ces sandwiches, réveille en moi un souvenir assez
lointain :



J’ai 9 ans. Il est midi et je joue dans la cour de l’école. Mon école
est une école juive qui a été construite par une association
française qui s’appelle Alliance. Aujourd’hui la cantine est fermée.

LES MURS ET LE MIROIR25

C’est ma mère qui va m’apporter à manger. Je la vois arriver de
loin. En voyant le sac qu’elle porte, je comprends qu’elle m’a
acheté mon sandwich préféré. Je cours vers elle. Katrine, ma copine
rousse me suit. Ma mère me sourit et plonge sa main dans le sac,
sort le sandwich bien emballé et me le tend. Je le prends avec
beaucoup d’hésitation. Katrine attend impatiemment que j’ouvre
le paquet pour pouvoir découvrir ce que je vais manger. Je ne me
sens pas bien. Si je déballe le sandwich, elle va se rendre compte
que je ne mange pas casher, car en Iran il n’y a pas de saucisses
casher.
Les parents de Katrine sont originaires d’Ispahan et
comme la plupart des Juifs de cette région, ils sont très
pratiquants. Rien que l’idée de voir Katrine découvrir ce que j’ai en
main, me rend anxieuse. Je ne veux pas sentir son regard
méprisant sur moi lorsqu’elle verra que je mange des saucisses pas
casher. De plus, je sais que c’est une fille indiscrète et demain toute
l’école sera au courant. L’odeur des saucisses a accentué ma
sensation de faim. Mais je préfère rendre le sandwich à ma mère qui me
regarde avec des yeux étonnés. Je tente d’éviter son regard. Puis, à
voix très basse, je m’explique :
Je n’ai pas du tout faim. Je mangerai à mon retour à la
maison.
Katrine qui est très surprise de ce qu’elle vient d’entendre
me rappelle :
Mais enfin ! Il y a à peine dix minutes tu disais que tu
allais mourir de faim !
Je réplique :
J’ai mal au ventre. Je n’ai plus envie de manger.
Je m’éloigne de ma mère qui est restée immobile sans rien
dire. Elle a sans doute compris que cela ne sert à rien d’insister.
Mes parents ne m’ont jamais parlé de l’importance de
manger casher. A la maison, je ne me souviens pas d’avoir discuté
du fait de manger ou de ne pas manger casher. Je savais seulement

26 LESMURS ET LE MIROIR

que ma mère allait toujours à une boucherie casher pour acheter la
viande. Le boucher lui-même était musulman. Le seul musulman
qui avait une boucherie casher. Il s’appelait Khalil. Comme dans
sa jeunesse, il avait toujours travaillé pour un boucher juif, il a
repris le commerce après sa mort. Les Juifs de notre quartier
achetaient leur viande chez lui en toute confiance. J’avais compris qu’à
la maison on mangeait casher mais qu’une fois dehors, on pouvait
transgresser la règle. De cette façon, à la maison et à l’école, j’étais
juive et dans la rue je devenais comme les autres et comme rien
n’était marqué sur mon front, je ne me sentais pas différente des
enfants de notre quartier qui jouaient avec moi.
Quoique maintenant, à bien y réfléchir, je me souviens du
jour où je jouais avec Mitra, la fille des voisins qui habitaient en
dessous de chez nous. Elle m’a raconté quelque chose qui m’a fort
intriguée ; elle m’a expliqué qu’un jour, lorsque leur plafond
coulait à cause d’un problème de tuyau, sa maman a dû recommencer
à nettoyer tout l’appartement alors qu’elle venait de faire le
ménage.
Et lorsque je lui ai demandé :
Ça coulait si fort que ça ?
Elle m’a répondu :
Non, pas vraiment.
Je ne comprenais pas grand-chose. Je lui ai demandé :
Alors pourquoi a-t-elle dû tout recommencer ?
Elle m’a répondu avec un peu d’hésitations :
Parce que vous habitez au-dessus de chez nous. Ma mère
dit que les « jouhoudes » sont impurs. Comme l’eau qui avait
coulé venait de chez vous, notre appartement aussi était devenu
impur.
C’était la première fois que j’entendais le mot «impur ».
Par contre, j’avais déjà entendu le mot « jouhoude » de la bouche
de ma grand-mère. C’Elle nousest un mot qui veut dire «Juif ».