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LES PETITS CIEUX DE VENISSIEUX

De
216 pages

La tête un peu dans les nuages, Franck selon les jours s’enthousiasme ou se décourage.
À la fois ambitieux et indifférent, il rêve d’un autre genre de vie et de succès professionnels, qui lui apporteront la notoriété et l’estime de son entourage.
Le souvenir d’une femme croisée un jour l’aide également à vivre.
Il songe parfois aux vacances d’été (quelques jours en juillet) passées au temps de sa jeunesse, dans une maison de banlieue avec un jardin.
Malgré les difficultés rencontrées, il ne sombrera jamais vraiment et restera confiant dans le futur.


Michelle Paganon a su dépeindre un personnage original et attachant, à qui ses problèmes avec l’alcool apportent des hauts et des bas dans l’existence.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-17787-0

 

© Edilivre, 2016

Prologue

Prologue

Vers huit heures, Franck s’éveillait. Il ne se levait pas tout de suite, restait un instant allongé sur son lit, regardant par délà la fenêtre entr’ouverte.

La couleur du ciel changeait, selon les jours. Elle pouvait être d’un bleu vif, ou au contraire d’un gris voilé, cachant le soleil.

Franck mettait les mains devant ses yeux, regardait le ciel au travers de ses doigts écartés et ne distinguait plus alors que des morceaux de ciel, des bouts de cieux, des petits cieux.

Bleus ou gris, jonchés parfois de nuages grumeleux.

En bas, sa grand-mère l’appelait. Lui disait que le café était prêt. Juste chaud comme il fallait. Alors le garçon se levait, se débarbouillait devant la glace au-dessus du lavabo.

Puis il ouvrait la porte de sa chambre et descendait l’escalier.

Une nouvelle journée de vacances commençait.

A la fin d’une journée laborieuse, lors d’une soirée de détente censée être festive, Franck Mercier faisait volontiers honneur à l’apéritif. La démarche devenue un rien chancelante, il s’exprimait bientôt d’une voix éraillée, butant sur les mots de plus de deux syllabes, qu’il restait assez clairvoyant pour éviter de trop utiliser, ce qui donnait à ses propos un style très simple ; le décor commençant à chavirer autour de lui, il finissait par se laisser tomber sur la première chaise venue, accueillante amie aux bras de velours un peu râpé. Depuis quelque temps, on considérait avec un mélange de compassion et de mépris mêlés le nouveau Directeur de la Société La Sandalière. On pensait voir en lui un personnage sans envergure, venu de loin pour occuper un emploi où il était à la peine. Il aurait mieux fait de rester chez lui, pensaient les gens, de laisser la place à un candidat plus capable et de choisir un métier plus adapté à ses capacités, si capacités il y avait. De retour dans son pays, il vivrait dans un premier temps d’aides diverses, de la généreuse manne destinée aux paumés définitifs, prêts à glisser dans le premier caniveau venu. Sa brève carrière au Deltania terminée, M. Mercier serait sans nul doute, en sa qualité de cadre privé d’emploi, logé gratuitement avec son infortunée famille et ce pendant quelque temps dans un immeuble éloigné du centre-ville, un peu déglingué, certes, mais il y aurait tout de même le chauffage central et l’eau courante, éléments de confort non négligeables.

Au début des années 1990, à l’âge de 45 ans, Franck Mercier avait donc été recruté en qualité de Directeur de La Sandalière, une Fabrique d’espadrilles et de chaussures de sport installée depuis plusieurs années au Deltania, pays quasi inconnu sur la planisphère et dont l’économie périclitait. Le tourisme, qui aurait pu en être le fleuron, se trouvait être un secteur en crise, même si l’on croisait parfois dans sa capitale de près de 5 000 habitants des voyageurs à l’air égaré qui donnaient l’impression d’avoir sauté par erreur d’un train en marche et cherchaient désespérément la sortie.

La Sandalière était, avec une société de conserverie de poissons située aux abords de la capitale, une des rares entreprises dignes de ce nom de la contrée, ce qui ne signifiait nullement qu’elle avait une réelle importance.

Le Ministère du Développement Nouveau des Pays Lointains (Ministère du DN pour les initiés) avait passé quelques années auparavant un accord avec le Deltania, afin de l’aider à développer son entreprise principale : il venait donc de confier les rênes de la fabrique de chaussures de sport à un nouveau PDG, alias Franck Mercier : le précédent directeur de La Sandalière n’avait pas réussi en effet, malgré sa réelle implication, à faire remonter de manière significative le chiffre des ventes, or le Deltania souhaitait vivement atteindre un niveau plus élevé : il en allait de l’image du pays, de son espoir, pour l’instant non concrétisé, de voir se développer le secteur du Tourisme et de ses bonnes relations avec certains pays.

Recruté un peu au hasard parmi des candidats dont l’ambition essentielle était de mêler sans risque aucun la carrière d’aventurier du Dimanche à celle de représentant de commerce dans des contrées éloignées, Franck Mercier avait été finalement choisi, sans doute parce qu’il avait joint à son dossier une photo d’identité prise dix ans plus tôt qui le mettait en valeur – cela non par vanité mais tout simplement parce qu’il n’en avait pas découvert d’autres dans ses tiroirs mal rangés et qu’il avait trouvé assommante la perspective de devoir se rendre chez un photographe pour la circonstance.

Il ne s’était même pas inventé de diplôme, estimant que son certificat de gestion des entreprises, délivré un jour déjà lointain par une obscure école de commerce, impressionnerait suffisamment le chef du personnel chargé du recrutement des repreneurs de société dans des pays en difficulté.

Il fut convoqué, on lui posa quelques questions afin de mieux cerner sa motivation.

– Parlez-vous une langue étrangère ? S’enquit un adjoint du service, désireux de paraître s’intéresser au candidat. Franck Mercier hésita un instant. Mais déjà on ne l’écoutait plus, s’il voulait bien signer le contrat, là, en bas… L’affaire était faite, le dossier clos, La Sandalière n’attendait plus que lui.

On lui donna quelques détails sur les conditions matérielles prévues.

Il disposerait d’un confortable logement de fonction avec jardin.

Il lui faudrait y organiser de temps à autre des réceptions, afin de mieux faire connaître le rôle de son pays dans l’évolution économique à venir du Deltania.

Ses frais de transport seraient pris en charge par le Ministère du DN, son salaire serait à la hauteur du challenge à relever.

De chaleureuses poignées de main furent échangées. Puis Franck, sortant du vaste bureau, se dirigea d’un pas sûr vers ce qu’il appelait sa deuxième chance.

Il ne recevra plus beaucoup de visites, l’ancien PDG, songent donc ce soir-là les invités, quand il lancera comme au temps de son éphémère réussite des invitations sur des bristols en carton glacé récupérés à la hâte dans les bureaux par son épouse, Solange Mercier, au moment d’un départ aux allures de naufrage. Elle aurait pu piquer quelques éléments du décor pour les mettre à la va vite dans un sac de voyage : un tableautin d’un peintre inconnu, une agrafeuse en métal argenté, des ramettes de papier ; lourd, tout cela, un peu encombrant, et ensuite où mettre le butin, dans le nouveau logement qui c’est sûr ne comportera pas suffisamment de placards… De toute façon les petites malversations ce n’était pas le genre de Mme Mercier, qui en toutes circonstances tenait à paraître irréprochable, propre sur elle : elle plaçait son orgueil dans l’honnêteté, qualité qui ne lui rapportait rien d’autre que sa propre estime : aussi aurait-elle bien mérité de se faire un peu plaisir en mettant ses principes dans sa poche, se versant de la sorte des indemnités, en contrepartie de toutes les soirées passées à attendre dans l’inquiétude le retour d’un conjoint titubant, au costume froissé, à la parole insultante à la moindre remarque, menaçant de ressortir faire du ramdam dans les rues si on ne l’accueillait pas mieux dans sa propre demeure, ce que de toute façon il n’aurait jamais fait, car même alcoolisé il gardait quelque part le sens des convenances, les traces d’une éducation à principes, réservant ses périodes de laisser aller pour le bénéfice exclusif de son entourage.

Solange Mercier tenait en outre à donner de son conjoint une image flatteuse : elle devinait les critiques alentour, les convives ayant tendance à parler trop fort et ainsi à faire connaître à la ronde leurs impressions sur le Maître des Lieux.

Dans la vaste salle où avait lieu ce soir-là la réception, dans le cliquetis des verres et les échanges de fin de soirée, l’écho de leurs voix montait jusqu’au plafond, sans nuance aucune.

– Il boit surtout de l’eau minérale, assurait Mme Mercier, sauf en de rares occasions, comme les vœux du nouvel an : ce jour-là tout le monde se laisse un peu aller, se précipite vers les tables croulant sous les bouteilles de champagne et les canapés au saumon.

Non vraiment, il n’était pas toujours facile de jouer les industriels dynamiques, de devoir parcourir la contrée dans une voiture conduite par un chauffeur sexagénaire et morose, qui venait tout juste de décrocher son permis. Accepter des cadeaux à la fois bizarres et inutiles de populations étranges, passait encore, mais devoir supporter la meute clanique de son entourage, leurs luttes de pantins désarticulés pour obtenir un emploi dans la fabrique et divers avantages, voilà qui minait Frank Mercier de plus en plus, depuis son arrivée au Deltania. Grand lecteur dans sa jeunesse de romans d’aventure, il n’y avait guère croisé que des personnages haut de gamme, qui réussissaient à la force du poignet et ne ressemblaient nullement aux médiocres rencontrés dans la réalité.

Ce jour-là, seul dans l’appartement de la rue Dode, où il vivait dorénavant avec sa famille, M. Mercier se remémora une fois encore son arrivée dans la lointaine contrée qui un temps l’avait fait rêver à une existence agréable et sans contraintes.

La traversée s’était déroulée sous un ciel limpide, dans le décor d’un film suranné, à bord d’un navire blanc dont le vaste pont semblait fait d’un bois rare. Accoudés au bastingage, les passagers contemplaient la vue, la mer à l’infini, tandis que les dauphins batifolaient en bonds gracieux le long des flancs du bateau et que les passagères les plus élégantes, réfugiées dans leur cabine, se passaient avec lenteur une couche de vernis sur les ongles, désireuses de paraître irréprochables à la table du Commandant. Franck Mercier n’était d’ailleurs pas certain de tous ces détails, il en inventait peut-être, mais il tenait à les conserver dans ses souvenirs, tant ils possédaient à ses yeux une classe inédite.

Déférence autour de lui. Il entendait, ou croyait entendre, apportées par la brise, des bribes de phrases « Le nouveau directeur de La Sandalière… Il présente bien… Sa femme a l’air avenant, ils nous inviteront peut-être à prendre un verre, de temps en temps, dans le jardin de leur villa ? »

Durant toute la traversée, profitant de l’instant présent, M. Mercier ne s’était guère soucié des aléas éventuels de son futur travail (boulot, comme il disait, considérant que toute tâche, vigneron ou responsable d’une entreprise, se valait).

Avec ses avantages et ses inconvénients. Il serait secondé de toute façon, et comme les autres il saurait faire porter le chapeau à quelque adjoint pour les erreurs qui ne manqueraient pas de se produire. Sans beaucoup de conséquences. On lui avait proposé un emploi, après tout, dans une contrée éloignée, où les touristes n’aimaient pas venir, -manque d’infrastructures hôtelières avait-il lu sur le guide qui lui avait été remis-afin de lui permettre de se mettre un peu au courant du genre de vie des autochtones, de leurs aspirations et des ressources de l’endroit. A la lecture de l’organigramme de La Sandalière, le personnel lui en avait paru tout de suite trop nombreux. Comment allait-il occuper ces braves gens, tout le long du jour ? En leur faisant, pour commencer, établir des statistiques, des rapports que personne ne lirait ; mais il les ferait envoyer au kilo dans les services du Ministère du Développement Nouveau, l’essentiel étant de prouver que chez lui, dans les murs de « Sa Société », on ne perdait pas son temps. Et puis, il aurait été gênant de parcourir des bureaux où le personnel baillait d’ennui, avec ostentation, les plus audacieux réclamant du travail, tout en souhaitant en réalité que rien ne vienne les distraire de leur grille de mots croisés.

Les Mercier s’étaient donc déployés avec entrain dans les diverses pièces du logement de fonction : une villa couleur crème, avec un portique orné de colonnades de style corinthien : les visiteurs venant pour la première fois en ces lieux levaient la tête pour en admirer les volutes, une once d’envie dans le regard.

La pelouse devant la maison était entretenue par Adrien, le jardinier-chauffeur. Il devait entre autres tâches ratisser les allées et prendre soin d’un superbe massif de fleurs. Parfois une bourrasque se levait, semant le désordre dans les bosquets tandis que le vent soulevait le sable des petites allées, expliqua-t-il aux Mercier. Ceux-ci l’écoutaient avec ravissement : depuis leur arrivée au Deltania, et n’ayant encore perçu que les bons côtés de leur nouvelle existence, il leur semblait évoluer dans un livre d’images.

On entendait au loin, dans le silence, un martèlement régulier venu de la fabrique ; de temps à autre un homme sortait dans la cour et posait des boîtes à chaussures en carton blanc sur une palette.

On l’avait donc reçu avec une courtoisie teintée de déférence. Il se sentait un peu comme un Ambassadeur, chargé de représenter le pays d’où il venait, bien qu’il doive occuper au Deltania des fonctions essentiellement commerciales, avec tout de même un peu de baratin à faire à l’occasion sur l’aide que son généreux pays était prêt à apporter pour permettre le développement économique de la contrée.

– Me voilà devenu Chef d’Entreprise, réalisa-t-il, écoutant distraitement les commentaires du jardinier. Et à cette idée un mélange d’effroi et d’admiration envers lui-même lui donna un peu le vertige.

Il se dit pour se rassurer que ses études de gestion allaient enfin lui être utiles. Bien qu’il ne restât pas grand-chose des connaissances acquises alors. Mais qui s’en apercevrait ? Il avait franchi avec succès la première étape, celle où sa candidature avait été acceptée, sinon avec enthousiasme, du moins sans réticence.

Les premières semaines avaient passé assez vite. Au début, la tâche lui avait paru aisée, les contacts plaisants et ce dans un environnement agréable.

Mais au fil des jours, Franck se prenait parfois à regretter sa terre d’origine, la maison où il avait habité pendant de lointaines vacances, » là-bas », sous les petits cieux de Vénissieux.

Etait-il fait pour ce ciel du Deltania, d’un bleu uni, obscurci certains jours par des nuages couleur encre de seiche, qui après avoir déversé une pluie violente et tiède se dispersaient au loin, et supporterait-il longtemps encore cette chaleur un peu moite, devenant de plus en plus lourde lorsque le soir tombait. Il est vrai qu’il s’était installé à la saison la plus chaude. Elle ne durait que trois mois, et les hivers lui avait-on dit étaient presque frais ; en outre, il lui faudrait passer de nombreuses soirées dans le jardin pour y recevoir ses hôtes, de futurs clients peut être, donc des êtres à choyer. Il deviserait de choses et d’autres, sous des arbres qu’il n’avait jamais vus pour la plupart d’entre eux et qu’au fonds il n’aimait pas et n’aimerait jamais, car il préférait les platanes des villes, les bouleaux et les mélèzes des montagnes à toutes ces variétés sans âme, trop parfumées et trop colorées, semblables à des créatures prêtes à tout pour se faire remarquer.

Il songea à la fine pluie qui tombait parfois sur les toits de tuiles rouges des petites maisons dans la banlieue de sa jeunesse. Il revit les jardinets bien entretenus, avec leurs carrés de légumes protégés d’arceaux de fer, les chaises repliées à la va vite après une partie de cartes, quand l’orage menaçait.

Et même les cordes à linge tendues dans les jardins, où se balançaient au gré du vent des nappes à fleurs, des foulards et des culottes.

Au loin on apercevait les immeubles neufs désormais plantés dans le décor, séparant la ville en deux parties, le nouveau quartier s’en étant octroyé la plus large part. Deux mondes qui se côtoyaient sans se connaître. Ici, dans ce pays nouveau pour lui, il avait beau regarder, on n’apercevait que de belles demeures, peu nombreuses du reste : par delà les bosquets on devinait des piscines bordées de dalles de grès rose.

Le nouvel arrivant aimait se promener, tard dans la soirée, voire tôt le matin, lorsque son réveil n’avait pas été trop difficile, dans le vert jardin de sa nouvelle demeure. A cette heure, sous un ciel encore sombre, alors que les machines de l’atelier n’avaient pas commencé à tourner, l’air exhalait des fragrances qu’on aurait voulu garder dans la main. Il découvrait des plantes à la teinte sombre, au bord piquant. Il errait dans des sentiers bordés de citronnelles blanches. Il s’attardait à l’occasion sous un arbre au feuillage généreusement déployé, pour étudier mentalement des questions sérieuses, aussi épineuses à ses yeux que des plantes du désert, mais en fait il ne réfléchissait pas vraiment, ne travaillant guère qu’en apparence, tout étonné encore après trois mois de se trouver encore dans la place, comme une pure imposture, de n’avoir pas été invité à regagner la ville où il vivait auparavant, de mériter encore aux yeux des autres le titre de Gérant en titre de la fabrique de chaussures La Sandalière.

Neuf heures sonnaient de quelque église proche, un jour il irait la visiter, s’y recueillir, pour le pur plaisir de savoir que nul là-bas ne viendrait le déranger : il resterait alors un long moment, une heure peut être, sur une chaise de paille, baigné par la fraîcheur de la pierre, apaisé sous les voûtes sans ornement, rendu un rien nostalgique par la vue d’un bouquet de roses dans un vase terni posé au pied de l’autel.

Tandis que dans l’ombre il percevrait sur les dalles le pas furtif d’un visiteur.

Il gagnait alors son bureau, s’efforçant d’y faire bonne figure, ne sachant trop du reste quelle attitude adopter : nonchalance, la silhouette alanguie dans le fauteuil de cuir où il passait une bonne partie de ses journées, ou dynamisme de façade, s’affairant et signant des documents. Il mêlait un peu les deux genres, selon l’heure et son humeur. De neuf heures à dix-sept heures tapantes il se composait un masque, une attitude destinée à donner le change, digne de son rôle à son avis. Des visiteurs demandaient à le rencontrer, pour lui parler commandes, coût des matières premières, ils lui proposaient une affaire, une tête de gondole dans l’unique supermarché de la ville, ou encore une publicité gratuite sur l’un des grands panneaux en tôle renforcée qui bordaient l’avenue principale et l’enlaidissaient, en échange d’une aide financière versée par son généreux pays. M Mercier répondait qu’il allait voir, peser le pour et le contre. Demander l’avis du Ministère dont il relevait. Bien qu’on lui ait donné carte blanche et tout loisir d’agir comme il l’entendait. En clair, cela signifiait que les gens du DN ne souhaitaient pas être dérangés le moins du monde par les problèmes éventuels de La Sandalière. Faites ce que vous voulez, M. Mercier. Ne venez pas nous poser de questions, on vous a nommé là bas pour faire marcher une fabrique, la développer un peu et justifier ainsi vos émoluments et avantages divers, pas pour nous importuner avec des demandes de conseils que la plupart du temps on serait dans l’incapacité de vous donner. Aux yeux du reste peu experts de son entourage professionnel et du petit monde des acheteurs de chaussures de sports au Deltania, Franck Mercier ne donnait pas l’impression de connaître grand-chose, en affaires, mais tant que dans les ateliers mal aérés les machines tournaient et que la dizaine d’ouvriers travaillaient à la cadence nullement infernale demandée, ajustant à l’aide de fil blanc la semelle à la chaussure, tout allait bien ou à peu près. Leur voiture garée dans un fracas de roues et l’inévitable crissement du gravier, les importuns entraient donc dans les locaux de l’entreprise, sûrs d’eux et de ce qu’ils venaient proposer. Ils cherchaient aussi à se faire convier à l’une des soirées organisées par M. Le PDG et son épouse. Plus généreux que son prédécesseur, il savait recevoir, celui-là, et donner envie de revenir à ses réceptions, car tout le monde ou presque savait bien que le couple y mettait largement de sa poche, se faisant une joie et un orgueil de faire couvrir les tables de mets et de boissons commandées chez le meilleur traiteur de l’endroit, lequel avait ainsi acquis grâce aux Mercier une sorte de monopole dans son domaine.

Dès le matin, ces jours-là, un cliquetis de bouteilles tintait dans la cuisine, tandis que sous les ombrages on dressait les tables. Solange Mercier avait commandé pour la circonstance des nappes au tissu chatoyant, et elle aimait, pour se détendre, en défaire elle-même les plis – car elle estimait les nappes en papier du dernier commun.

Il n’était pas rare qu’à la fin d’une soirée, lors d’une tombola organisée sous son égide, elle remette elle-même aux gagnants leur lot : flacon d’eau de parfum pour les dames, agenda de cuir pour les messieurs. Les heureux et nombreux gagnants ignoraient du reste que Mme Mercier s’était privée d’une nouvelle toilette, d’une paire de chaussures, pour pouvoir leur offrir de sa poche ces petits présents, moment qui était son instant de triomphe lorsqu’elle les remettait aux heureux bénéficiaires, son regard brun qu’elle croyait vert illuminé alors par un élan de générosité où se mêlait une once de vanité.

Les soirs où aucune tombola n’était organisée, les invités se sentaient floués, volés presque, et repartaient en faisant un peu la tête, tendant en guise de bonsoir des doigts furtifs, poisseux encore de la crème des gâteaux, en réponse à la chaleureuse poignée de main de leurs hôtes, que leur désir de bien faire les choses plaçaient parfois au bord du gouffre financier.

Au cours de la nuit, inquiète, Mme Mercier à l’occasion se levait, faisait ses comptes :

L’argent filait, elle offrait de sa poche et de celle de son conjoint des cocktails de haute tenue à des gougnafiers qui ne leur en étaient même pas reconnaissants. En même temps, elle aurait éprouvé une véritable honte à leur proposer du mousseux, du jus d’orange en brique, accompagnés de pommes chips. Il fallait représenter, afin d’obtenir des marchés, des commandes, il en allait de la réussite de M Mercier, et donc de sa vie à elle ainsi que de l’avenir de leurs enfants.

Doucement elle allait réveiller son conjoint, lui soufflait à l’oreille des chiffres épouvantables, lui annonçait comme à la Bourse les sommes pharamineuses de leurs dépenses. Sans même paraître l’entendre, il se rendormait d’un sommeil lourd, la chambre exhalait dorénavant jusqu’au cœur de la nuit des relents de rhum du planteur ou de vieux cognac, voire de vin de Bordeaux extirpé de la réserve personnelle des Mercier. Demain est un autre jour, se disait alors Solange et puis dans deux ou trois ans, ayant acquis de l’expérience, M. Mercier pourrait s’envoler sous d’autres cieux pour y gagner sa vie dans une autre entreprise et faire oublier ses insuffisances dans l’emploi actuel. De toute façon, il serait vite oublié.

Ni plus ni moins que d’autres.

Il a feint de ne rien entendre, le nouveau responsable de La Sandalière, mais sous ses airs faussement détendus il est inquiet, en voyant à quel point sa femme est prête à dépenser, comme si c’était un jeu, comme si elle voulait prouver quelque chose aux autres et surtout à elle-même, au risque de mettre toute la petite famille sur la paille, pour régaler des gens qu’un jour on ne reverra jamais, et qui pour la plupart ne vous tendraient même pas la main si vous aviez besoin d’eux.

Il en sait quelque chose, M. Mercier : il les voit bien, qui d’un air bonasse l’invitent à se resservir un verre, puis deux, et le verraient avec bonheur traverser la pièce en titubant, puis rouler sous la table – plombant ainsi son avenir professionnel et laissant la place à un autre, qui attend sans doute, plus ou moins discrètement, son tour, son jour, son heure, les mains dans les poches pour éviter de donner le coup fatal.

Il n’empêche, ils viennent sans se faire prier, échangent des propos badins, complimentent Mme Mercier sur ses élégantes toilettes ; en fait, elle commande de plus en plus souvent ses ensembles et ses robes sur des catalogues de vente par correspondance : elle ajoute une fleur par ci, un bout de tissu par-là, afin de faire accroire qu’elle ne porte pas la même tenue que la dernière fois, sans trop se faire d’illusion sur l’impression donnée.

– Tu es très bien, ma choute ! Assure Franck Mercier à sa femme, lorsque celle-ci se lamente, non sans raison, d’être moins bien habillée que la plupart des invitées. Tes copines ne se rappelleront même pas que tu avais déjà porté cette robe !

– Ah ! Tu crois qu’un bout de ruban va donner le change ! Et ce ne sont pas mes copines, ces bonnes femmes tout juste bonnes à se goberger aux frais de la Princesse ! Je m’en voudrais !

Solange sort, la porte claque, les deux enfants, qui dans la pièce à côté révisaient leurs cours par correspondance sursautent. Inquiets, ils ferment leurs livres. Ils reprendront leur travail demain, remettant à plus tard leur version anglaise ou leur rédaction.

Alors les Mercier se regardent, soupirent, puis vont se coucher. Le cadre est beau, ici, mirifique, même, mais pour l’ambiance, ce n’est pas vraiment ça. Eux aussi aimeraient bien parfois retourner des années en arrière, à une période où ils étaient sans souci ou presque. Franck souhaiterait pouvoir retrouver la petite maison de Vénissieux et bavarder un instant avec Mme Lutrin, sa grand-mère, qui n’est plus là et ne sera plus jamais là pour l’écouter, bienveillante conseillère, dans le petit jardin d’où s’envolaient les soirs d’Eté des parfums de pois de senteur.

Visages enfouis dans le bouquet, comme pour s’en repaître, s’en délecter.

La pluie est tombée un jour et a décoloré les fleurs. Le grillage doit être rouillé.

Parfois, une peur saisit Franck, le glace. Il a des cauchemars, se voit descendre et descendre encore, comme sur un toboggan, puis tomber dans un gouffre. Des gens se penchent, le regardent et s’en vont, sans avoir tendu une main pour l’aider à remonter la pente… Un bruissement de conversation lui parvient, il essaie de s’agripper, mais il n’y a plus personne, il est seul et il a froid. Il allume la lampe de chevet, une lampe qui projette des lueurs blafardes sur le mur près du lit, côté ruelle comme aurait dit la Marquise de Sablé : elle aussi recevait régulièrement, elle offrait sans doute à ses convives des biscuits faits du sable friable des allées de son jardin. M. Mercier s’est dit cela pour se distraire un peu, parce qu’il faut bien penser à tout autre chose qu’à ses soucis, même au cœur de la nuit.

Sa femme dort à ses côtés, en proie elle aussi a de mauvais rêves, dont il ignore tout. Certaines nuits elle n’est pas là, près de lui, elle s’est fait aménager une petite chambre au bout du couloir, pour pouvoir dormir tranquille, seule avec ses pensées. Au matin tous les quatre se retrouvent pour le petit déjeuner, un moment qu’ils apprécient, car c’est le seul où on ne viendra pas les déranger et où ils ont tout loisir de bavarder entre eux. Mais le silence plane, certains matins, un silence recueilli, où chacun profite de l’instant présent, avant d’affronter une réalité qui n’a pas que de bons côtés. La cuisinière-femme de chambre a placé sur la table ronde un petit déjeuner digne de figurer dans une publicité pour Relais et Châteaux : café noir dans une cafetière à liseré doré, blanc de pintade et toasts grillés. Sans oublier de la crème dans un petit pot de grès, une crème épaisse importée sans nul doute à grand frais de Normandie, car, mises à part quelques chèvres maigres, les Mercier n’ont jamais aperçu aucune trace de bétail dans leur nouvelle contrée.

Franck, à l’occasion, pour jouer les pères de famille attentifs, demande à Janine, sa fille, si elle a bien terminé sa version d’anglais (elle aimerait devenir traductrice de romans policiers, ce doit être bien, ce métier, on vous laisse tranquille, se dit-elle souvent, et avec l’argent des traductions vous pouvez de temps à autre vous offrir de belles vacances, aux Bahamas, pourquoi pas) tandis que Mme Mercier se contente de dire à son fils de se dépêcher un peu. Ce n’est pas parce qu’ils suivent des cours par correspondance qu’ils n’ont pas d’horaires !

Ils ont rempli leur rôle de parents. Ils se rengorgent, satisfaits de leur comportement.

La brioche était bonne, le café délectable et pour un peu ils se croiraient en vacances dans une résidence au bord de la mer, avec animations incluses, mais là est le problème, ils ne sont pas en vacances, aucun animateur sympa ne va se pointer, chacun doit faire ses preuves, M Mercier surtout doit se montrer digne de son nouveau rôle. Sinon on les mettra à la porte de la belle demeure où pas une fourchette, pas un ravier ne leur appartiennent. L’agréable intermède matinal se termine, tous se lèvent, disparaissent, les deux enfants gagnent leur chambre pour y travailler leurs cours, puisque bien sûr il n’y a pas de collège digne de ce nom dans ce pays pourri. Ils disent cela pour la forme, pas mécontents, en réalité, de pouvoir s’organiser à leur guise, d’avoir gagné ainsi une forme nouvelle d’indépendance. Solange prend le chemin de la salle de bains, son chemin préféré, afin de s’apprêter pour la journée, tandis que le Responsable de La Sandalière gagne son bureau, se composant dans les couloirs son masque de la journée, à savoir l’air martial et décidé qui convient à un homme d’affaires efficace.

Il doit prendre sur lui, forcer un peu son personnage. Et cela le fatigue.

De temps à autre, pour se changer les idées, Franck Mercier s’octroie une journée de liberté, et s’aventure dans les petits villages alentour, y assurer de parfaits inconnus un peu étonnés de sa visite et de ses propos, que d’ailleurs ils ne comprennent qu’à demi, de son intérêt. Il leur pose des questions sur leur genre de vie, les études de leurs enfants, tout ceci en se sentant parfois obligé de leur tapoter l’épaule ce qui loin de les flatter les agace. Dans le fonds, il ne s’intéresse pas vraiment à tous ces gens, il ne les voit guère que réunis en petits groupes, papotant dans une langue qu’il ne connaît pas, tandis que le responsable du village lui débite un discours ponctué d’interjections bizarres qui lui paraissent vaguement menaçantes. Il y a ensuite un peu de musique, des femmes qui semblent avoir enfilé à la va vite une robe bariolée dansotent vaguement sur la place du village, pour faire couleur locale, puis la danse terminée elles s’éclipsent dans leur bicoque pour remettre leur tenue de tous les jours ou regarder un feuilleton à la télévision.

Franck a remarqué que la plupart des villageois vont chaussés de curieuses sandales qui semblent avoir été taillées dans des écorces d’arbre. Les plus âgés portent des savates usées, ou des pantoufles de feutre à carreaux, laides au possible mais confortables, sans nul doute achetées au petit supermarché de la capitale.

Or M. Mercier a bien l’intention de vendre dans tous les lieux visités des lots de chaussures de tennis blanches ou des espadrilles à la semelle de corde bien solide.

C’est là l’objet essentiel de ses visites-surprise dans les villages, et non pas pour écouter les bavardages rarement compréhensibles de ces braves gens qu’il prend la peine d’aller voir chez eux, acceptant à l’occasion d’un pas prudent d’entrer dans leur bicoque.

En sa qualité de Directeur d’une fabrique de chaussures, Franck a donc apporté dans des boîtes de carton blanc des échantillons de la production maison, à savoir des sandales neuves, des espadrilles et des tennis, qu’il distribue ça et là, pour le plus grand bonheur des habitants de l’endroit, qui semblables à bien d’autres semblent apprécier ce qui est gratuit. Il se rend compte que le chiffre d’affaires, déjà en baisse, risque de péricliter s’il se montre trop généreux. En même temps, un rien de publicité ne nuit pas !

Et il faut bien faire connaître alentour la qualité des produits fabriqués par La Sandalière.

Au bout d’un moment, après quelques palabres auxquels il n’a pas compris grand chose, malgré la traduction en simultané faite par le chauffeur, on lui propose une boisson. Incontournable moment. Il ne peut refuser, se doit au moins de goûter le breuvage. Là est le danger. Sous sa couleur nauséeuse, la boisson peut s’avérer délicieuse, du moins le pousser à accepter un deuxième verre. Mais le matin, calé par un petit déjeuner plantureux, il a encore pas mal de volonté, ne se sent pas trop de vague à l’âme, un seul verre d’alcool ne perturbera en rien son équilibre, dans tous les sens du terme.

On l’invite parfois à déjeuner, sorte de casse-croûte à l’improviste. Il préfère ne pas trop savoir ce qu’il mange, laisse pas mal de choses dans son assiette – mais reprend volontiers de l’ananas flambé au rhum. Il a chaud, maintenant, il est près de deux heures, le soleil tape, il boirait bien une tasse de café noir, il n’y en a pas, ils commencent à le gaver, avec leur rhum ou leur sirop à la goyave : il n’aime pas boire, en réalité, l’alcool a un...