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Les pieds de Dieu, la main du Diable

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Livres
119 pages

Description

Quel destin pour cette main, accrochée au maigre corps d'El Pipo, gamin des favelas! Pour survivre dans l'enfer de ces décharges à ciel ouvert, la main se taille une réputation de cogneuse. Ce qui est pour déplaire à ses frères, deux pieds surdoués du football. Grâce à eux, El Pipo devient une star du ballon rond et le porte étendart d'une jeunesse marquée par la dictature et la misère. Provocante, bagarreuse et en proie à la haine de ses frères, la main est séparée de sa famille après une énième provocation. Commence alors une période de rédemption où elle fera oeuvre de loyalisme et de courage. Ce récit tragi-comique écrit à la première personne est celui de la main.

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Informations

Publié par
Ajouté le 03 juillet 2006
EAN13 9782748147964
Langue Français
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Les Pieds de Dieu, la
Main du Diable
2 Laurent Defrance
Les Pieds de Dieu, la
Main du Diable





ROMAN








Le Manuscrit
www.manuscrit.com
























Éditions Le Manuscrit
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
© Éditions Le Manuscrit, 2005
ISBN : 2-7481-4797-9
4ISBN : 2-7481-4796-0






A mes héros, les canaris nantais…




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6 LAURENT DEFRANCE

Chapitre 1

Je suis né gaucher au pays des gauchos, au pied de la
plus belle colline d’immondices de la région. Un
monticule de déchets odoriférants où la gerbe, les
excréments et le vice se mêlent aux relents des haleines
putrides de ses squatteurs moribonds.
Je me réveillais le matin convaincu de vivre mon
dernier jour. Passé les premières minutes à remercier la
Madone d’être encore vivant, je me jetais à corps perdu
dans cette nouvelle journée. Ma seule préoccupation
consistait à éviter d’être emporté par la carriole des
mourants. Elle allait et venait, jours et nuits, dans une
indifférence crasse. J’appris à lutter contre cette fatalité.
La violence était en moi bien avant que je sorte du
ventre de ma mère, le poing serré prêt à frapper. Pour la
saveur d’un morceau de pain rassis miraculeusement
jeté par-dessus les barbelés de la décharge, nous étions
des dizaines à nous battre.
Heureusement, j’avais des prédispositions. Ma main
avait dû être forgé par un Dieu-boxeur, amateur de
Johnson, premier noir champion du monde des lourds au
gauche puissant et adroit. A l’exception de sa couleur de
peau, j’étais son organe réincarné : une frappe de mule
dans un gant de fer.
Cogner était ma seule expression. Je frappais comme
je respirais. Poing levé, doigts repliés, phalanges
saillantes, je présentais mon meilleur profil. J’attendais
les ordres, le souffle coupé, pour lâcher mon coup,
rapide et percutant. Je décollais de la base des côtes, tel
un jet déchirant l’air de bas en haut, arrivais à hauteur
d’épaule et soudainement me retournais en continuant à
monter prenant de la vitesse. Plus je m’approchais de la
7 LES PIEDS DE DIEU, LA MAIN DU DIABLE
cible, plus je sentais mes doigts me démanger. Chacun
d’eux voulait se mettre en valeur cherchant à atteindre
l’objectif le premier. Au début, j’en fus quitte pour de
nombreuses fêlures. Il m’arrivait de rester de longues
semaines les doigts en charpies, pestant contre leur
fougueuse immaturité à se mettre en avant. Par la suite,
et après de longues et fastidieuses séances
d’entraînements, j’obtiens d’eux qu’ils obéissent aux
doigts et à l’œil les menaçant de les enfermer dans la
poche d’El Pipo notre géniteur. Serrés et unis, leur
efficacité fut récompensée.
A quelques centimètres de l’impact, je retenais mon
souffle et fermais les yeux. Une demie seconde plus
tard, j’explosais. Toute la rage contenue jaillissait tel un
geyser mêlé de feu et de glace. Un seul coup suffisait
pour terrasser l’adversaire. Et il valait mieux que ce soit
ainsi. Car cela m’épuisait tant, qu’il m’était, après ce
coup, incapable de tenir debout.
Mes frères aînés supportaient la charge. Ils se
déplaçaient avec agilité latéralement en décrivant de
petits cercles, sautillant par moments pour que je puisse
décocher mon célèbre uppercut. L’assaillant ne
parvenait jamais à rendre les coups. Une fois qu’il avait
goûté à mon KO, nous étions tranquille pour la
journée.
Ma réputation de cogneur, était née d’un vilain coup
qui envoya ad patres un coquelet ergoteur. Il s’était
approché de moi me dévisageant avec ses yeux jaunis
par la dysenterie. Mécaniquement mes doigts se
crispèrent près à s’abattre sur sa face de malade. El Pipo
rongeait un os de chien, déterré la veille. Sans être
frugal, ce repas pouvait retenir notre appétit jusqu’au
soir. La faim était si forte que nous eûmes pas même la
8 LAURENT DEFRANCE

présence d’esprit de se cacher pour manger. Le petit coq
au regard vitreux se jeta sur moi me faisant lâcher le
précieux met. Je n’étais qu’un gosse. Sa phase tiquetée
d’acné purulente trahissait un âge bien supérieur. C’est à
l’évidence cette injustice flagrante de s’attaquer à un
plus petit qui me mit hors de moi. Je n’eus besoin que
d’un coup pour l’envoyer dans l’au-delà. Un coup de
poing à la fois lourd et précis. A la tempe, la partie la
plus tendre du visage et la plus sensible. Il n’y eut pas
de second round. Il s’affaissa comme une crème dessert
au fond d’un bol. Sans un bruit, sans une chance de se
relever. Il était mort pour le compte. Sur le moment, je
fus bien ennuyé : l’os avait subrepticement disparu.








9 LES PIEDS DE DIEU, LA MAIN DU DIABLE
10 LAURENT DEFRANCE

Chapitre 2

En échange de pain, ma très jeune mère jouait à la
crémière avec des hommes qui exhibaient virilement
leur attribut. A force d’abnégation, de souffrances et de
dégoûts, elle était parvenue à amasser un petit pécule.
Cet argent était une porte entrouverte sur un monde
moins sale, juste de l’autre côté des barbelés. Elle avait
le projet de se mettre à son compte. Les hommes
seraient restés son gagne pain, prête à plonger dans leur
vice eusse-t-il été parfumé.
Malheureusement, ma mère n’en vit pas la queue
d’un. Elle mourut en nous mettant au monde, mes deux
frères, ma sœur et moi. Fauchée en plein rêve. A peine
mise sous terre, les chiens errants se délectèrent de ce
petit corps encore tiède. Après trois jours de gavage, il
ne restait que les os sucés, récurés, blanchis à l’extrême.
Nos pères se consolèrent en s’offrant un mémorable
festin de chiens grillés à la braise.
Je suis sorti le dernier du ventre de ma mère. Mes
deux frères et ma soeur, impatients, m’attendaient de
pieds fermes.
- Un gaucher, puta del madre ! Qu’est ce qu’on va
faire de lui ?
Ce furent les premiers mots de mon frère aîné, le
droitier. Je me sentis aussitôt différent. Instinctivement
j’attrapais mon frère et serra mes doigts si fort qu’il en
fut marqué à jamais. Il fallut l’intervention de ma sœur
pour que je lâche prise. Il m’en a toujours voulu et se
méfiait de mes humeurs chaotiques. Ce qui le conforta
dans l’idée qu’un gaucher était l’œuvre du diable.
Accrochés au corps d’El Pipo, enfant famélique, sans
ressource ni avenir, nous formions les quatre membres
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