Les territoires du vide
104 pages
Français

Les territoires du vide

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104 pages
Français

Description

Quel est le point commun entre une photographe en proie à ses peurs un an après les attentats du Bataclan, un migrant perdu dans une ZAC, un journaliste licencié après un burn-out s'inscrivant, une jeune fille confrontée au diktat patriacal, un écrivain sur un banc public, les habitants de Lesbos désemparés face aux naufragés, une mamie aux urgences et un homme prêt à échanger des cafés contre une discussion ? Ils souffrent tous de cette déhumanisation partout à l'oeuvre aujourd'hui.

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Date de parution 05 mars 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140076664
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Marie Lorioux et JeanLouis DuboisChabert
Les territoires du vide Nouvelles
/ Littérature
Rue des Écoles
Rue des Écoles La collection « Rue des Écoles » est dédiée à l’édition de travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction (romans) et des textes autobiographiques. Déjà parus
Bertozzi (Gabriel-Aldo),Arcanes du désir, roman, 2018. Hakkari (Rachid),La blessure de l’aube, récit, 2018. Chaillou (Yann),Le messager, roman, 2018. Rubin (Michel),Les contes du tord-boyaux, contes, 2018. Schneckenburger (Patrick),Voyage à Kumasi, roman, 2018. Morin (Nicole),Ça noircit le blanc de l’œil, roman, 2018. Prével (Jean-Marie),Fugue en mai bémol, récit, 2018. Godin (Nicole),À demain, Ninou…, récit, 2018. Chéreau (Marie-Amélie),Les autruches, roman, 2018. Mireur (Didier),L’autonomie du grain de sable, roman, 2018. Dufrénot (Max-Auguste),Gens de la Ravine, récit, 2018. Agnini (Adjouah),Akwaba, roman, 2018. Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.editions-harmattan.fr
LES TERRITOIRES DU VIDE
© L’Harmattan, 2018 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-14340-8 EAN : 9782343143408
Marie Lorioux et Jean-Louis Dubois-Chabert Les territoires du vide Nouvelles
Du même auteur : Jean-Louis Dubois-Chabert Pitié pour la Pythie(Collectif Wouaf Wouaf) 2013 Délit de Solidarité(Éditions Libertaires) 2017
Rouge est ma nuitJe m'appelle Okot. Je suis parti d'Al-Geneina, à l'ouest du Darfour, au Soudan, le jour de mes 19 ans : le 20 avril 2015. Mon frère aîné, Youssouf, n'a pas eu cette chance : les milices Janjawids l'ont tué, lui aussi. Les Janjawids nous ont tous tués. Tous ceux de ma famille, presque tous ceux d'Umdjimi, mon village. Ça a commencé il y a longtemps, maintenant. Ça a commencé quand j'avais 7 ans. Les Janjawids ne s'en prenaient pas seulement à mon village ou à mon ethnie, les Masalit, ils s'en prenaient à tous ceux qui avaient la peau noire. Omar al-Bechir, cette crapule de président du Soudan les avait armés pour qu'ils nous détruisent. Pour eux, nous étions pires que des chiens : des esclaves. Ils sont venus et revenus cent fois à Umdjimi. Je me souviens très bien de leur première attaque : j'avais 7 ans. C'était à la tombée de la nuit. On a entendu des hommes crier et des coups de feu retentir. Ils sont arrivés à cheval et à dos de chameau dans un nuage de poussière. Mon père a couru au-devant d'eux, ils l'ont abattu d'une rafale de Kalachnikov sans même lui jeter un regard. Tous ceux qui ont essayé de s'enfuir sont morts. Des balles dans le dos. Moi, je me suis réfugié derrière le tas de briques en terre, à côté de la maison. C'est là que je les ai vus mettre le feu à nos huttes et détruire nos récoltes. Ma famille vivait bien, avant. Mes parents cultivaient l'arachide, le sorgho et le mil. Ils élevaient des chèvres, aussi. À Umdjimi, il y avait une école primaire. C'est rare, dans nos villages. Après la deuxième razzia des Janjawids, quelques mois après la première, je n'ai pu retourner ni dans mon village ni dans mon école. On nous a déplacés dans le camp de Riyadh. Il y avait ma mère, Maryam ; mes sœurs, Sakina et Yaya ; Youssouf et Abderahman, mes frères, et moi. Des blancs nous ont appris à lire et parler anglais.
Un soir, les Janjawids sont revenus. J’avais 11 ans. C'était la huitième, la dixième fois, peut-être. Ils étaient moins nombreux que les fois précédentes mais nous n'avions pas d'armes. Ils ont tué presque tous les hommes qui restaient. Ils ont violé ma mère, une de mes sœurs, et beaucoup d'autres femmes et filles du village. Moi, ils ne m'ont pas vu, j'étais bien caché sous la carcasse du camion calciné qu'ils avaient abandonnée la première fois. Ou, plus exactement, sous la portière arrachée qui gisait au pied du camion. Elle était toute tordue et toute rouillée, elle n'avait plus de poignées ni de vitres. Ce que j'ai vu ce jour-là n'est plus jamais sorti de ma tête. Aujourd'hui encore, ça revient la nuit pour effrayer mon sommeil. Deux Janjawids ont arraché un bébé aux bras de sa mère. L'un d'entre eux l'a attrapé par les pieds et l'a fait tourner au-dessus de la tête comme si c'était une corde pour attraper les vaches égarées. Et puis il l'a lancé de toutes ses forces contre le mur. Ça a fait gicler du sang partout. Ils ont fait piétiner un autre nourrisson par les sabots de leurs chevaux. Un autre Janjawid a capturé trois femmes qui essayaient de s'enfuir. Il a arrosé leurs vêtements d'un liquide inflammable, et puis il leur a mis le feu. Elles ont brûlé vives en courant ; lui, il riait. Je crois que cette fois-là, il y avait leur chef, Choukratalla, un ancien officier de l'armée du Soudan. On dit qu'il a tué trois cents personnes à lui tout seul. Ensuite, les gens de l'ONU nous ont déplacés au camp d'Ardamata pour nous protéger. Sauf que les Janjawids tournaient toujours autour du camp, ils observaient du haut de la colline. Et la nuit, ils faisaient des incursions dans le camp pour emmener les filles et les violer. Un soir, ils sont revenus. Quand j'ai vu le nuage de poussière se lever à l'entrée du camp, je savais que c'était eux. C'était encore eux. C'était toujours eux. Une nouvelle fois je me suis caché. Comme toujours sous un camion, un camion de l'ONU, à l'abri, derrière la roue. Là, ils ont tué les derniers des miens, sauf le petit Abderahman. Ils ont laissé mon frère aîné
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Youssouf pour mort mais il ne l'était pas encore. Je l'ai trouvé gisant au pied du puits. La voix de Youssouf n'était plus qu'un râle rauque. Il haletait. Il m'a dit : « Okot, cette terre est maudite. Si tu veux vivre, pars en Europe. Pars en Angleterre. » Pendant quelques années, Abderahman et moi, on a vécu dans plusieurs camps. Tous les jours, je me répétais la phrase de Youssouf : « Si tu veux vivre, pars en Europe. Pars en Angleterre. » Et un jour de 2015, nous sommes partis d'Al-Geneina. Il y avait Abderahman, et aussi Kamal et Suleyman, deux compagnons de camp. J'avais peur. On avait entendu dire que les Janjawids étaient devenus les gardes-frontières, qu'ils aidaient le gouvernement d'Omar al-Bechir à empêcher les migrants de passer parce que l'Europe ne voulait pas de nous. J'avais raison d'avoir peur. Les Janjawids étaient partout, à la frontière libyenne. Cette nuit-là, on a réussi à passer en se faufilant sous un grillage et à travers des barbelés. Mais ils ont eu Abderahman. Une rafale dans le dos. Le dernier des miens. Maintenant ils sont tous morts. Moi, je ne suis pas mort. J'ai fait un long voyage depuis mon départ. Ce que je ne savais pas, c'est qu'en passant du Darfour à la Libye, je quittais un enfer pour un autre enfer. Là-bas, en Libye, je me suis fait voler mon argent et mes papiers. Je n'ai réussi à garder qu'une photo froissée, dans mon pantalon. Des hommes m'ont capturé, avec Kamal et Suleyman, mes deux compagnons de route depuis Al-Geneina, dans une ville appelée Sebha, au milieu du désert libyen. Ils nous ont vendus comme esclaves, pour 200 $ chacun. On était des centaines, c'était comme un marché aux animaux, sauf que c'était nous, les animaux. L'homme qui nous a achetés nous a obligés à travailler dur, tous les jours, chez lui. Et, tous les jours, il nous battait. J'ai taillé des blocs de pierre, fait du ciment, monté les murs de sa maison. Un jour, la police est venue chez lui. Ils nous ont emmenés et enfermés dans une prison pour migrants
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