Les trois cavaliers d
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Les trois cavaliers d'Arpad

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Description

Entre deux guerres, c'est une randonnée entre deux mondes. Peter, Ferenc et Laszlo, sont trois jeunes hongrois qui ont la bougeotte et rêvent de liberté. Direction : la mer, une sorte de Far West quand on a vingt ans dans les Carpates. Ils se sentiront longtemps apatrides sans jamais renoncer à leur rêve américain. Ils auront trois enfants, Louis, Marie, Angéla, qui mettront des années à déchiffrer les secrets des Trois cavaliers d'Arpad. Entre la Révolution hongroise et la guerre d'Algérie, il y a la fulgurance de New York, mais aussi les communistes, la Résistance, Mai 68 et ceux qu'on appelait "ces gens-là".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 89
EAN13 9782296461628
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES TROIS CAVALIERS D’ ÁRP­ÁD
 
Jean-pierre FARKAS
 
 
LES TROIS CAVALIERS D’ÁRPÁD
Roman
 
 
 
 
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-54930-2
EAN : 9782296549302
Un village inconnu dans un pays énigmatique : Tövis en Transylvanie, des collines rondes, et, au-delà des arbres, des ruisseaux, des loups et de petits ours, on dit aussi que, là-bas, les hommes sont plutôt rudes. Comme le paysage, qui sait être plus tendre mais seulement au printemps. Ce pays est aujourd’hui roumain, il fut hongrois. Longtemps. Ou pour toujours ?
Sur cette photographie un peu voilée, on distingue mieux un cortège de femmes en blanc et d’hommes en noir, ils chassent devant eux un troupeau d’oies dans la rue du village. C’est probablement un mariage. Ce curieux pays respecte toutes les origines religieuses, les enfants iront dans la religion des parents, les garçons seront protestants et les filles plutôt catholiques. Pendant des années, l’illustre Céaucescu a ainsi gouverné la seule démocratie populaire entretenant des relations avec Israël.
En tête de la fête, il y a un accordéoniste et une violoniste, brune, jolie. Sa joue caresse le violon, elle sourit et regarde sur la droite de la photo. C’est l’église de Tövis, du bon vieux bois plus clair que les autres maisons plutôt grises ou vert pâle.
Applaudissant les mariés, il y a trois garçons qui ont l’air de chanter avec les musiciens. Ils sont adolescents et joyeux. L’un des jeunes porte un chapeau noir et une blouse flottante, comme celle des musiciens. Il se nomme Peter et il a invité dans son village ses deux copains, Ferenc et Laszlo, qui, pour l’occasion, sont habillés comme à la ville, uniforme sombre : longue redingote et petite casquette. Les trois jeunes garçons vont aller danser la « csardas » et échanger des petits verres de palinka avec les villageois. Peter ne lâche pas des yeux la belle violoniste. L’accordéoniste non plus.
Cette photographie date du siècle dernier, elle est franchement sans intérêt artistique, mais c’est le cadeau le plus précieux jamais offert à ceux qui, 20 ans plus tard, deviendront les enfants des trois silhouettes entrevues devant l’église de Tövis.
Marie la fille de Ferenc.
Angela la fille de Laszlo.
Elles sont toutes les deux des enfants de la ville comme leurs pères. Il faudra tout son talent à Louis pour convaincre les deux filles que le silence des Carpates vaut bien le raffut de Budapest ou le tumulte de Paris. Louis est donc le fils de Peter, le campagnard de Tövis, il tient souvent ses deux amies par les épaules, avec le même geste protecteur que son père, au siècle dernier, montrait sur la photo avant d’emmener à la fête Ferenc et Laszlo, ses deux copains de la ville.
Louis est un grand barbu, il est aujourd’hui professeur de Lettres, il sera « l’homme de la vie » de Marie, puis d’Angela. Et sans doute de quelques autres. À cette époque, plus récente, celle de leurs retrouvailles, autour de la photographie de leurs pères, Louis bombe encore le torse, mais ses deux amoureuses vont lui apprendre à vivre autrement. Ou au moins essayer.
Marie est jeune, mince et brune, cheveux courts et frisés, elle est journaliste.
Les trois enfants de ces pères magyars ne s’étaient pas revus depuis longtemps, car Angela habite au Canada où son père, Laszlo, est venu s’installer quand il a décidé de quitter Ferenc et Peter après leur arrivée en France. Angela est une grande blonde, aussi lointaine que son père, mais c’est elle qui a récupéré la fameuse photographie dans le bureau en bois d’érable de son père. Ce document, un peu usé par le temps, leur est précieux, c’est la seule trace matérielle qu’ils aient pu retrouver sur la jeunesse de leurs pères. Pour tenter de mieux comprendre leur origine métissée, avant cette découverte, Angela, Marie et Louis n’avaient pu que se fier aux confidences de leurs pères, ils y avaient relevé quelques erreurs, des contradictions ou des secrets qui ressemblaient à des mensonges. Ainsi, pour leurs enfants, Peter, Ferenc et Laszlo furent longtemps, à leur façon, le seul témoignage sur leurs jeunesses aventurières, leur unique source d’information. Exclusive, exaltante, mais impossible à vérifier.
En regardant bien plus tard tous les détails de ce « Mariage à Tövis », les trois jeunes de la tribu ont choisi, comme si c’était leur aventure à eux, de mieux connaître l’histoire de leurs pères vagabonds, trois émigrés des Balkans, qui allaient devenir LES TROIS CAVALIERS D’ÁRPÁD.
Ou plus exactement Les Trois Motards, trois jeunes magyars, danseurs élégants, bons dragueurs, fous d’aventure et de mécanique. Entre deux guerres, rêvant de l’Ouest et plus loin encore, des Amériques.
Entrée {1}
 
 
ATTILA JÓZSEF, LE PREMIER TEMPS DE LA VALSE
Louis s’appelle en fait Attila József, comme le souhaitait son père, Peter, un hongrois de Transylvanie, mais que, lors de son arrivée en France, sa nouvelle famille bien française et pas trop magyarophile, avait jugé plus convenable d’appeler Pierre, le beau jeune homme étranger, avant de donner plus tard à son fils, un bébé joufflu, le prénom de son grand-père : Louis. Traduction qui leur semblait très naturelle, tout comme on avait décidé, au passage, que son père (en magyar Peter) serait prénommé Pierre. Louis l’avouait en rigolant, il aurait pu tout aussi bien s’appeler Peter ou Pierre, comme son père hongrois.
Mais on ne lui a jamais expliqué pourquoi.
Louis, fils de Pierre, est donc né à Ménilmontant, mais il se sent aussi chez lui à Barcelone ou à Berlin, et surtout à New York, la capitale affective de tous les métèques. Son cœur est plutôt Atlantique, à cause des origines bretonnes de sa mère : pour dire la vérité, mais sans pouvoir l’expliquer, pendant très longtemps, Louis n’a pas vraiment aimé les Magyars. C’était seulement pour lui une moitié biologique de son sang. La première, celle de son père ? Ou l’autre moitié, celle de sa maman ? Cliquez sur le 1, un peu rude, ou sur le 2, vraiment plus tendre.
Marie était donc la fille de Ferenc, le copain de Peter. Elle sera l’Amoureuse. Autant Louis jouait au chef de la tribu, autant Marie se sentait à l’aise dans son personnage de petite souris amoureuse du Grand Chat, mais elle se montrait nettement plus magyare que Louis. Dès sa plus tendre enfance, elle dansait divinement la « csardas », comme si elle était née à Soskut près de Budapest, le pays natal de Ferenc, son père, que sa nouvelle famille avait trouvé aussi plus commode d’appeler François.
Angela, l’aînée, semblait déjà plus distante. Elle sera l’Aventure. La « grande américaine mystérieuse », comme le soupirait Marie, habitait très loin quelque part au Canada avec son père Laszlo, le seul qui avait conservé son prénom hongrois. Il était le troisième motard, mais aussi le plus secret. Angela n’avait jamais connu sa mère, « Pourtant, jurait-elle, c’était une très belle femme, plutôt dans la mode ». Tout le monde était un peu jaloux de la belle Américaine. Surtout la petite Marie.
Le pire, dans les fêtes franco-magyares de leur enfance, c’était lorsque Marie et Louise, sa mère, entreprenaient, en phonétique, de chanter dans une langue bizarre, le hongrois. C’était toujours à la fin du déjeuner du dimanche, Peter et Ferenc essuyaient une petite larme, Marie et sa mère se tenaient par la taille. Louis les trouvait ridicules. Sans pouvoir, lui non plus, comprendre le sens de ces ballades « du pays ». Mais il se serait bien gardé de l’avouer.
Dans le trio, Louis serait l’Homme, et même le Roi. Il l’avait un jour dit à Marie, et écrit à Angela. Toujours, le torse bombé et sans rire.
Peter, Ferenc, Laszlo, c’était après la Grande Guerre, les trois motards arrivaient de Hongrie, trois bons copains qui avaient tout fait ensemble et toujours en même temps: le voyage, l’entretien bichonné de leurs motos, la natation dans le Danube, toujours la valse. Mais à l’envers (le contraire de ce qui se dansait à Vienne). Inspirée par la haine de l’ancien empire austro-hongrois, cette chorégraphie d’inspiration patriotique était aussi une stratégie sportive qui rendait plus facile la cueillette des filles dans les dancings de Budapest. Arrivés à Paris, Peter et Ferenc avaient séduit deux petites Françaises, le même dimanche. Ils en furent très fiers longtemps, c’était sur les bords de la Marne, dans d’autres guinguettes où personne ne comprenait ni leur langue, ni leur étrange façon de gambiller... Laszlo, le 3e motard, se tenait plus à l’écart. Il ne rencontra pas l’amour en France, mais on ne sut jamais non plus s’il savait danser la valse.
SZORVANY est un mot hongrois comparable à la DIASPORA des juifs. Mais antisémites au quotidien plus que par conviction, les trois copains n’avaient jamais tenté d’éclaircir cette parenté linguistique. Ils n’aimaient pas beaucoup les juifs, mais, au fond, ils partageaient une autre antipathie traditionnelle et encore plus coriace : les Roms. « Toujours sur les routes et pour faire quoi ? Sinon voler nos poules. Mais nos filles, jamais ! On s’en occupe ! » Les trois motards allaient cependant prendre le même chemin que tous les gens de l’Est. Cap à l’ouest, c’était la cavale du même rêve : celui des tziganes et des juifs, qui furent souvent pourchassés par les mêmes ennemis. Ceux-là mêmes qui sauront scientifiquement planifier plus tard leur extermination.
ECR. L. INF.
Ainsi Voltaire signait-il ses dernières lettres.
ECR ; L.INF. Écrasons l’Infâme, c’est-à-dire l’Autre. On méprise l’Autre, sans chercher à le connaître, mais surtout parce qu’il est différent. La forme la plus infâme de ce mépris, c’est le racisme et l’antisémitisme. La plus hideuse des haines.
L’INFÂME qui peut aussi couper des vies en deux.
« Ces gens-là, » disait le père de Louis, en parlant des juifs et aussi des communistes ou des tsiganes. Pour lui, il y avait des manuels, des obscurs tâcherons comme lui, et face à lui, les bourgeois, ceux qui lisaient des manuels, comme son épouse et son fils, il en sera longtemps persuadé.
Souvent en butte lui-même à l’Infâme, Louis se sentait cependant un autre coupable dans ce même monde cisaillé en deux par l’intolérance de son père et l’embrasement de sa rébellion personnelle. Aujourd’hui, devenu plus tolérant avec l’âge, il reconnaît qu’ils n’avaient pas choisi en même temps tous les torts, rien n’est jamais aussi tranché dans ce genre de conflits. Reste ce drôle de regard sur les étrangers, « ces gens-là », après tout, on est toujours le bougnoule de son voisin de palier. Heureux les Black qui vivent à Chinatown.
« Il ne suffit pas d’avoir du talent, encore faut-il être hongrois », dira plus tard Robert Capa, le grand photographe émigré de Hongrie à peu près à la même époque.
« Mademoiselle, je vous trouve très jolie, puis-je vous inviter à danser la valse avec moi ? ». Combien de temps nous aurait-il fallu pour traduire en hongrois cette phrase – apprise par cœur – et inviter une jolie blonde à qui il faudrait, suprême élégance, apprendre à danser autrement la valse ?
Peter, Ferenc et Laszlo sont arrivés en France en 1926 ou 1925, ils n’ont jamais paru très précis sur les dates. Et encore moins sur ce qu’ils faisaient dans leur pays avant de partir à l’aventure. Ils montraient souvent des photos de leurs motocyclettes ou de leur équipe de football, mais jamais « des filles qu’ils faisaient valser à l’envers. » Tout cela, leur jeunesse, leur passé secret, ils le dataient de l’époque d’AVANT Hélène et Louise. Leurs premières petites cavalières françaises, deux jeunes filles de famille modeste, respectueuses des bonnes manières.
Seule, la photo jaunie retrouvée par Angela dans les papiers de son père Laszlo allait pouvoir apporter un début de clarté aux énigmes parsemées dans les récits de leurs pères.
Les motards danseurs ne parlaient pas un mot de français, et ce fut un exploit, quand, à Joinville, ils ont invité les deux petites jeunes filles pour leur première valse. C’était aussi leur premier amour.
Moins de dix ans après la grande guerre, en France, les étrangers étaient le plus souvent qualifiés de « boches ». On ne savait pas bien d’où ils venaient et on ne comprenait rien à leur langue. Pas plus qu’à celles des scandinaves ou des russes blancs, les autres émigrés de cette après-guerre, mais qui étaient catalogués seulement comme « étrangers ». Le terme de « boche » semblait, en revanche, spécialement réservé aux hongrois et aux émigrés des Balkans.
Peter n’avait qu’un seul livre dans sa valise, un petit dictionnaire hongrois-allemand qui lui avait été confié par l’abbé Szabo, le vieux curé de Torda où il allait à l’école. Ce dictionnaire humblement béni par le prêtre allait ouvrir aux trois motards les portes de leur nouvelle vie. Dans ces années-là, il n’existait en France aucun dictionnaire franco-hongrois, c’est donc grâce à l’allemand, qu’ils maîtrisaient à peu près correctement, pour l’avoir appris à l’école, que les trois cavaliers firent leurs débuts dans la langue française. Les mots d’abord, la grammaire, ce fut plus long.
Apprentissage plutôt difficile, Peter racontait souvent que, dans sa nouvelle famille, celle de sa jeune épouse Hélène, son beau-père, ancien combattant gazé au chemin des Dames, ponctuait généralement chaque dîner de considérations définitives du genre : « Mon cher Pierre, te voilà dans notre famille, tu es certainement un bon ouvrier, mais tu dois le savoir, nous les Français, nous n’aimons pas beaucoup les étrangers, ce sont tous des « boches », surtout pour nous qui avons fait la guerre. Car, mon gendre, tu dois le comprendre, nous n’étions pas dans le même camp ».
À cause de leur dictionnaire hongrois-allemand, Pierre et François allaient se sentir finalement encore plus boches que les vrais, les ennemis de la Grande Guerre. Il leur fallut une réelle opiniâtreté pour apprendre le français en s’exprimant avec des mots allemands difficiles à prononcer dans la France des tranchées de Verdun.
Dans leur spécialité, la mécanique, ils s’en sortaient plutôt adroitement grâce aux outils, aux gestes techniques. Il y a une Internationale du pas de vis et de la clef de 14. Et puis, Pierre et François étaient aussi d’excellents professionnels. Ils avaient appris leur métier à Budapest. Après leur apprentissage, devenus ajusteurs monteurs du côté des usines Ganz, Pierre et François s’étaient fait inscrire dans un Institut de formation technique avec l’espoir de devenir ingénieur, leur rêve.
Avec Laszlo, comme d’habitude, on ne savait rien de très précis, ses deux camarades enviaient son aisance, mais sentaient qu’il n’était pas de leur monde. D’ailleurs, Laszlo parla la nouvelle langue bien avant Pierre et François. « Cette meilleure pratique du français lui a valu encore plus de succès avec les filles, grognaient, jaloux, ses deux copains. Nous étions, nous, des « ouvriers », on nous reconnaissait à nos mains, toujours un peu noires malgré tous nos soins, mais Laszlo, c’était un intellectuel, il s’habillait comme à Budapest ! Ses mains étaient fines et blanches, il avait l’esprit agile et toujours les mots faciles. »
Comment distinguer un astrologue d’un astronome, une bouilloire d’une bouillotte ? Et pour remplir ses papiers au commissariat, faut-il demander à être naturalisé ou nationalisé ? La langue française est la langue d’Europe qui compte le plus grand nombre d’homonymes : verre, vert, ver, vers ou mieux vair. Comment trouver leur vraie signification à des mots aussi voisins à l’oreille ?
Pour se donner le moral, ils se racontaient souvent l’histoire d’un de leurs copains hongrois qui, cherchant un train pour Rouen, s’était retrouvé à Roanne où d’ailleurs, il avait rencontré le grand amour et un bon boulot. Autre cauchemar, surtout pour ce peuple de musiciens, faut-il jouer de la timbale ou de la cymbale ? Cet instrument qui ponctue la plus belle musique des Magyars. Comme celle d’Anton Karas dans le « Troisième Homme » qu’on découvrira bien plus tard.
C’est pourquoi Peter et Ferenc s’appliquèrent d’abord à prononcer correctement : « Je t’aime, Mademoiselle. Vouloir vous danser avec moi ? »
Route n°1 : Egy {2}
 
 
DIRECTION FAR WEST
ENTRE BELA KUN ET DRACULA
 
Laszlo, Peter et Ferenc venaient d’avoir 20 ans et, par commodité plus que par patriotisme, ils s’étaient aussi choisi le surnom des « Trois cavaliers d’Árpád », référence historique au roi Árpád reconnu comme le père fondateur de la nation hongroise. Comme on le sait, la récupération historique est un commerce florissant et, dans la Hongrie du 21e siècle, les extrémistes du « Jobbik » surent se regrouper sous les rayures rouges et blanches de la bannière d’Àrpàd, avec les nostalgiques de « la meilleure Hongrie », et pour programme la haine des Juifs et des Roms.
Le surnom que s’étaient choisi les trois motards était évidemment très loin de ce populisme rampant dans l’Europe d’aujourd’hui qui est né des mauvaises odeurs de la Crise. Rien de ce genre à leur époque, mais les trois garçons, c’est vrai, reflétaient fidèlement tous les traits du caractère hongrois, peuple toujours aussi mal connu dans nos contrées occidentales. Généralement, on veut bien leur reconnaître une franche disposition pour les voyages, qui vient donner du corps à leur atavisme congénital : croire aux rêves après les avoir fabriqués. Mais on ne sait à peu près rien sur leur histoire, leur culture, leurs mœurs et coutumes. Quant à leur langue…
Autre signe génétique commun à la diaspora hongroise, venus d’un Orient lointain, les Magyars ont toujours recherché fiévreusement la lumière à l’Ouest et, bien plus intensément encore, la mer. Mais cette frustration collective était encore plus vive pour la génération des trois motards, car les traités de Trianon en 1919 venaient d’amputer la Hongrie des deux-tiers du territoire national, privant ainsi le défunt Empire austro-hongrois de son unique accès à la mer : le port de Fiume, blotti au fond des îles de l’Adriatique, et, à ce titre, reconnu comme le siège officiel de toute la marine hongroise. Le régent Horthy de Nagybanya en fut le dernier amiral avant de gouverner pendant 25 ans cet État à la fierté humiliée, mais désormais sans marine.
Aujourd’hui, le dernier cavalier d’Árpád est mort, seul, loin de ses deux copains. Mais leurs enfants métèques, Angela, Louis et Marie, ont longtemps cherché, en vain, à comprendre pourquoi leurs pères avaient fui leur pays, leurs familles, pourquoi ils s’étaient fixés en France et même ce qu’ils étaient venus au juste chercher à l’Ouest.
En vérité, les trois amis s’étaient rencontrés par hasard à Budapest, dans la foule qui se pressait cette année-là aux portes du cinéma Helikon, pour la projection du « Nosferatu » de Murnau. C’était déjà un grand classique pour les Magyars. Tout comme, quelques années plus tôt, en 1921, le film de Kardyi Lajthay « La mort de Dracula » qui avait été immédiatement associé aux légendes des Carpates. Il serait cependant difficile d’expliquer pourquoi les Hongrois se sont sentis attirés instinctivement par l’horrible personnage mythique imaginé par Bram Stroker. Il y avait la proximité géographique de la Transylvanie, mais la cruauté de Dracula a peut-être attisé tout simplement leur curiosité. Et aussi leur effroi.
Donc, pour ce peuple privé de Far West, l’aventure venait nécessairement de l’Est, de cette chaîne des Carpates et de la Transylvanie, qui venait d’être adjugé en récompense aux Roumains, pour « punir » les Hongrois d’avoir choisi en 14-18 le mauvais camp, celui des Prussiens et des Autrichiens. Jamais, les trois pères ne purent oublier la blessure et l’affront. « Nem, nem solia » (non, non jamais), cette phrase revenait sans cesse dans le « honfibu », autre expression hongroise qu’on pourrait traduire par : « chagrin patriotique ».
En 895 déjà, les tribus d’Árpád avaient donc franchi le col de Verecke pour se jeter sur les riches plaines du bassin des Carpates. Venu de Mongolie et de la Russie du sud, le roi Árpád avait vaincu les Bulgares, les Khazars, les Moraves, avant de prendre, tout aussi naturellement, la direction de l’Ouest. Toute la Transylvanie appartenait alors à un prince slave, Svatopluk, les messagers d’Árpád lui firent miroiter quelques bijoux et leurs bonnes intentions avant de s’installer sans complexes sur son trône au pied des Carpates.
Le seul des trois cavaliers à avoir émigré aux États-Unis et au Canada, Laszlo avait bien tenté d’expliquer que, tout comme Árpád, les colonisateurs blancs, sur le nouveau continent, avaient usé du même stratagème pour s’emparer du territoire des tribus indiennes. Mais Peter et Ferenc n’étaient pas vraiment passionnés par ces considérations historiques, ils préféraient nettement parler de leurs chères motos.
Encore un fait généralement ignoré dans l’histoire du siècle dernier, la motocyclette est devenue très tôt un sport quasi national pour les Magyars. C’est même un hongrois, Ferenc Szisz, qui a remporté en 1906 le premier Grand Prix Moto organisé en France.
À la vérité, la motocyclette avait immédiatement convaincu nos trois jeunes hongrois d’adhérer à ce culte pétaradant de la modernité. C’était même à peu près leur seul sujet de conversation, ils avaient appris à démonter, remonter leurs motos, pièce par pièce. Ils avaient englouti leur premier salaire dans cette passion dévorante, chargée de rêves encore inconnus pour leur génération. Il s’agissait des premières motos équipées de chaînes de transmission et de fourches dites à parallélogrammes. Ferenc et Laszlo possédaient une Megola, version 1922, mais pourvue d’un moteur de 640 cm3. Peter s’était choisi Jawa, le modèle tchécoslovaque.
Leur décision était prise, il fallait fuir ce pays étouffant et s’en aller vers l’Ouest.
Choix tout aussi important, ils longeraient le Danube jusqu’à Presbourg (aujourd’hui Bratislava) et Vienne. Ensuite, ils se laisseraient guider par leur sens, tout aussi légendaire, de l’orientation. Après la Rhénanie, l’Alsace, on suivrait le cours de la Seine jusqu’à Paris et au-delà vers Rouen et Le Havre.
Et pourquoi pas l’Amérique ?
Ayant longtemps vénéré la saga de ces pères voyageurs, Louis, Marie et Angela, leurs enfants, ont toujours été convaincus que les trois cavaliers d’Árpád avaient fui la « barbarie communiste ». D’ailleurs, Ferenc, l’air tragique, racontait volontiers le gouvernement sanglant de Béla Kun. « Il y avait des tas de cadavres devant chaque porte à Budapest » disait-il, sans autres précisions sur le nombre ou l’origine des martyrs.
En s’emparant du pouvoir à la fin de la Grande Guerre et sur le modèle d’autres communes « rouges », comme en Bavière, le communiste Béla Kun avait, en effet, dirigé la République hongroise des Conseils qui ensanglanta leur pays pendant 133 jours : échec économique flagrant, famine, terreur, on recensa 585 exécutions publiques. Mais c’était au lendemain de la première guerre mondiale en 1919, donc quelques années avant le départ des trois motards. En revanche, la Terreur Blanche, qui succèderait à la Terreur Rouge, se montra tout aussi barbare, mais dura plus longtemps.
Il faudra à leurs enfants encore des années pour découvrir le début d’une autre vérité : Peter avait raté son examen aux Arts et Métiers, Ferenc, ancien séminariste, fuyait, en réalité, une femme mariée qui venait de lui avouer qu’elle était enceinte, mais que son mari ne la croirait pas… Laszlo, le plus rêveur des trois, avait envie d’aller le plus loin possible pour tout simplement respirer un peu plus librement.
Aujourd’hui encore, un Hongrois sur trois vit hors de son pays natal. Ils sont plus de trois millions en Roumanie, en Slovaquie, en Yougoslavie, où ils ont fait souche dans les anciens territoires de l’Autriche-Hongrie, mais plus d’un million de hongrois ont émigré aux Amériques. Donc de l’autre côté de la mer.
Autre comportement héréditaire des Hongrois dans cette ruée vers l’Ouest, ils marquent généralement, une pause, un temps d’observation sur les côtes françaises. Ils sont toujours à la recherche d’une femme ou d’un boulot, et en cas d’échec, ils traversent l’Atlantique, mais si, là-bas, ils n’ont pas réussi à s’établir sur la côte Est des États-Unis, alors on les retrouve en Californie. Et si, entre San Diego et San Francisco, ils ne découvrent rien qui leur « plaise dans la vie » alors, toujours joyeux, ils cherchent un autre cargo pour l’Australie ou l’Afrique du Sud. Toujours un autre ailleurs, toujours plus à l’Ouest. Telle est la géographie personnelle de ces hongrois-là, qui s’apprend sur les routes, les gares, les quais. Pas à l’école.
La diaspora hongroise, ce serait leur faire injure, n’est pas seulement une course éperdue vers la mer et l’occident. À la vérité, ce ne sont pas seulement des migrateurs, les Hongrois ont toujours eu une vraie fringale de liberté, ils l’ont payé très cher, lors de l’invasion soviétique de 1956.
La vie a souvent été étouffante dans leur pays amputé, découpé après deux guerres mondiales, avant de se retrouver à nouveau embrigadé dans un univers « satellite », où, disaient les Magyars, ils n’avaient pas à se plaindre, « car ils avaient la plus belle baraque du camp. »
Mais quand Moscou demanda aux démocraties populaires de participer à la « reconquête » de la Pologne, bien des jeunes soldats du contingent hongrois reçurent des lettre où leurs mères avaient écrit : « Ne tire pas… ».
LASZLO, LE RÊVEUR DE L’ÉQUIPE
 
Peter, Ferenc, bientôt rebaptisés « à la française » Pierre et François (alors que Laszlo n’acceptera jamais d’autre prénom), au fait, étaient-ils vraiment aussi bons amis qu’ils l’ont raconté ? Autre interrogation : leurs enfants sang-mêlé, auraient-ils eu la même folie que leurs pères, rêver, bâtir, organiser ce vrai commando d’évadés ? Même sans comprendre leur passion des motocyclettes, auraient-ils eu leur courage ? Mais aussi l’égoïsme de plaquer ainsi leurs familles et de partir à l’aventure ?
D’abord, première surprise, personne n’avait jamais vu ensemble nos glorieux cavaliers, sauf sur une photo jaunâtre où ils posaient au garde-à-vous comme des hussards de la cavalerie impériale. Ils étaient vêtus à la mode des jeunes de l’entre-deux-guerres : casquettes à carreaux bien larges, grosses lunettes, fines moustaches et aussi de superbes blousons de cuir, terriblement « tendance » diront leurs petits-enfants. Louis avait en effet retrouvé quelques plaques de verre sombre qui montraient surtout leurs motos, mais à peu près rien sur eux-mêmes ou leur famille. Comme s’ils avaient voulu effacer le pourquoi de leur équipée et toutes les traces matérielles de la vie qu’ils avaient connue là-bas avant de venir en construire une autre en France. Et puis Angela, en triant les papiers de Laszlo, avait eu la chance miraculeuse de découvrir la fameuse photo du Mariage à Tövis. Un carton un peu froissé, coincé entre deux dossiers, à la mort de son père.
De ces trois aventuriers, Laszlo avait toujours été vraiment la vedette. Il était blond, un peu dégarni, mais nettement plus grand que ses deux copains. Sur ce point, les témoignages concordaient : « Lui, Laszlo, il avait une belle silhouette », avouaient François et Pierre, à qui leurs épouses ont souvent reproché d’avoir un beau torse, mais des jambes un peu courtes. Peter et Ferenc se montraient d’ailleurs parfaitement indifférents à l’élégance et la mode de l’époque. Tout le contraire de Laszlo, ce qu’ils ne lui avaient jamais vraiment pardonné non plus « Lui, disaient-ils, il avait toujours plus de succès que nous avec les filles. Laszlo, c’était comme un intellectuel, il avait la manie de glisser des mots compliqués dans la conversation. Et puis, dans notre métier, on ne s’habillait pas comme lui… ».
Un jour, devant Marie, sa fille, François fit un autre commentaire. Devenu soudain volubile dans son gargouillis franco-magyar, il avait expliqué que Pierre et lui « n’étaient que des mécaniciens mais, corrigeait-il, avec des diplômes français, nous aurions pu être reconnus comme ingénieurs. »
François était né à Soskut, aujourd’hui grande banlieue de Budapest. Là-bas, il y avait alors encore des chevaux et même quelques champs de blé. C’était la grande porte juste avant la Puszta, le royaume des cigognes, des cavaliers et des troupeaux de moutons noirs. En fait, il venait d’une famille pauvre, il avait eu une enfance ordinaire. D’ailleurs, François n’avait jamais vu le lac Balaton même si c’est toujours une petite Riviera pour les Hongrois.
Pierre avait eu la vie beaucoup plus dure. LaTransylvanie, son pays natal, désormais gouverné par les Roumains, c’était un territoire presque de la taille de l’Irlande (et, avec, pour les Roumains, la même haine que celle des gens de Dublin pour ceux de l’Ulster), ses champs, ses traditions et ses rites familiaux, c’était tout cela le pays de Pierre. Toujours amoureux de ses collines rondes et des oies dans les rues du village, il était né à Teius qui, à l’époque, portait encore son nom hongrois, Tövis. Un gros bourg situé dans cette partie des Carpates qu’on nommait Szekely Hodos, orthographe hongroise dont personne n’a jamais juré qu’elle était historiquement exacte. Ils étaient neuf enfants dans la famille de Peter, avec deux petites sœurs adorées. À la fonte des neiges, Lajos, le père de la famille convoyait des troncs de sapins, arrimés sur un radeau qui descendait la rivière Murés jusqu’à Torda. C’est à Torda justement que Peter ira à l’école avec son frère aîné. Accompagnés par le curé du village qui leur offrira le fameux dictionnaire hongrois-allemand, il leur fallait se lever à 4 heures du matin pour attraper le tacot qui crachotait jusqu’à Torda.
De Maria, sa mère, Pierre disait, encore émerveillé, qu’elle avait un visage d’indienne, qu’elle connaissait des poésies « par cœur » et qu’elle chantait même l’hiver. L’école de Peter faisait face à l’église gothique de Torda. Il respectait les monuments, mais montrait peu d’intérêt pour les affaires religieuses. Pas plus peut-être que pour la vie intérieure de ses contemporains.
Cet homme, peu lyrique mais tendre à sa façon, racontait aussi que, dès le printemps, les ours descendaient jusqu’au village pour voler aux enfants leurs paniers pleins de fraises des bois, de myrtilles et de prunelles. « Mais, racontait-il, les ours ne nous voulaient pas de mal. Ils n’avaient pas d’ennemis dans notre village. Même pas ces « cons » de Roumains ». Sentence qui illustrait bien la « mauvaise entente » entre Roumains et Hongrois. Tout aussi historique que celle des Serbes et des Croates, des Flamands et des Wallons... Pierre, le « manuel », voulait ainsi montrer sa fierté d’avoir appris « con », ce mot de français, dont il ignorait encore le sens exact, mais qui semblait bien coller à cette stupidité congénitale des Roumains qui leur avait été décernée par les Hongrois. Et vice et versa. Tous des cons, avait-il répété, c’est même le seul gros mot qu’on l’ait jamais entendu proférer dans sa conversation, généralement très réservée. Sauf sur la mécanique.
Laszlo n’avait pas été très bavard sur son enfance, il parlait parfois de Kispest, un arrondissement de la capitale hongroise, rénové par le grand maître, Karoly Kos. Ce sera bien vite l’un des beaux quartiers de Budapest. Que faisaient ses parents ? Où avait-il été à l’école ? « Entre la gare de Kiletti et le cimetière, » répondait-il, sans qu’on puisse en savoir davantage sur son enfance probablement bourgeoise, dans une famille d’intellectuels. François et Pierre l’écoutaient avec curiosité, mais lui reprochaient de ne jamais dire complètement la vérité. Comme s’il gardait « une pensée en réserve » déjà prête pour la phrase suivante.
Cependant, toute leur vie, les trois motards exprimèrent la même sainte indignation, surtout dans leur proche famille ou leur métier, dès qu’un français, souvent fils d’étranger lui-même s’avisait de s’adresser à eux comme s’ils étaient Roumains. C’était la pire injure qu’on pouvait faire à un Hongrois « de Roumanie ». La blessure était d’autant plus vive pour les Magyars de cette époque, qu’ils savaient, surtout Peter, que dans l’« ancienne » Hongrie, la vraie, ils étaient depuis la grande guerre considérés comme roumains, donc des étrangers dans ce qui était jadis leur propre pays.
Malgré leur complicité, leur projet avait bien failli capoter dès le premier dimanche, les cavaliers d’Árpád n’étant pas du même avis sur l’organisation du voyage. Pierre et François rêvaient d’aller directement à l’Ouest vers la mer et d’abord à Paris ou Strasbourg pour y vivre au plus vite de leur métier. La mécanique, dans ces années 1925, était considérée comme un art nouveau, où « de bons ouvriers ne pourraient que réussir et faire fortune ». Le monde leur semblait ouvert, ils se targuaient de savoir tout faire, ou presque, sur les voitures, les locomotives, les camions et bien sûr les motocyclettes. Pierre et François feront, en effet, fortune en France grâce à leurs connaissances mécaniques, leur énergie et leur habileté manuelle. Et ils en étaient fiers, mais leurs enfants ne faisaient attention qu’à leurs ongles toujours ourlés de cambouis. D’ailleurs, on leur reconnaissait bien des qualités, mais les deux voyageurs se sentaient toujours peu présentables, même dans leurs nouvelles familles, avec leur accent, leurs ongles noirs et leurs silhouettes pataudes.
Avec Laszlo, tout devenait plus mystérieux. Le premier dimanche, il avait dit « Moi, mon rêve, c’est d’aller à Florence ou à Vilna ». Ses deux compagnons n’avaient aucune idée précise sur ces noms étrangers qu’ils trouvaient musicaux, mais qu’ils auraient été bien en peine de situer sur une carte de géographie.
« Si ce n’est pas possible, enchaîna Laszlo, alors nous passerons par Berlin... ». La discussion en resta là, Peter et Ferenc voulaient prendre la route la plus logique, la rive droite du Danube ; Estergom, Komarom, Presbourg et enfin Vienne. La fin de l’Europe centrale, disaient-ils, encore que la notion même d’Europe centrale soit toujours controversée, selon qu’on se trouve à l’est ou à l’ouest de cette frontière invisible entre la Baltique et les Balkans.
Bien des années plus tard, devenu industriel de la pêche en Gaspésie, Laszlo revint une fois en France. Sa silhouette s’était un peu tassée, mais ses grandes mains étaient toujours nettement plus raffinées que celles de ses copains, il semblait tracer des lignes magiques qui ponctuaient ses histoires. Il était accompagné d’une grande gazelle blonde, Angela, sa fille. Elle avait au moins trois ans de plus que Louis qui la trouvait magnifique : Angela était d’autant plus séduisante, pour cet adolescent acnéique, qu’elle avait eu la suprême élégance de venir à Bagatelle voir jouer Louis au football, une joie secrète dont sa famille n’avait jamais voulu le gratifier. Ou bien trop rarement à son goût.
Au retour, Angela lui avait longuement parlé de ses parents et, en particulier, de son père qu’elle trouvait très beau. Louis en éprouvait un léger agacement, mais reconnaissait à cette grande américaine un vrai talent de conteuse. C’était presqu’une femme, il ne pouvait détacher son regard de sa poitrine, de ses cheveux blonds « comme au cinéma ». Il y avait aussi son cou, son odeur, il l’aurait bien écoutée jusqu’au petit matin. Elle aussi avait cherché à démêler l’histoire des Trois Cavaliers d’Árpád, même si son père ne lui avait jamais parlé de sa mère, mais elle semblait avoir progressé dans ses recherches plus que Louis et Marie. Angela croyait même avoir percé le secret de son père qui expliquait leur fuite à l’ouest, et ce choix, encore plus étrange, de Berlin, Vilna et Florence. Ainsi elle pouvait traduire et expliquer les rêves de son père. Vraiment lyrique, cette grande Angela… Si fraîche, si forte, elle sentait l’Amérique ? Louis ne l’oubliera jamais.
Vilna ? Pourquoi Florence ? Angela, la voix presque voilée, pouvait seule répondre à la question : « Nous ne sommes que des moitiés de magyars, des métisses européens, et tu vois, nos pères en ont beaucoup souffert. Pendant très longtemps, nous n’avons pas fait l’effort de savoir si nous étions un peu plus blancs que noirs. Ou l’inverse ? Laszlo et les Hongrois, comme tous les migrateurs, ont la magie chevillée au corps, on peut les pendre ou les fusiller, mais personne n’a jamais pu leur arracher leur dernier rêve.
Ses deux copains voulaient découvrir un autre monde et y trouver le bonheur. C’est-à-dire une femme et du travail. Mon père voyait plus loin, c’est comme s’il avait déjà fait le voyage, en croisant de la Baltique à la Méditerranée. Il serait le Poète, celui qui les guiderait vers l’Ouest.
 
C’est ce que nous aurions dû comprendre plus tôt ».
AQUAVIT ET PALINKA
 
Le vrai plan secret de Laszlo était pourtant facile à décrypter. Il suffisait d’ouvrir un atlas de géographie, le livre préféré (même avant la Bible) de tous les aventuriers, pour qui « marcher sur la mer » est une vraie raison d’exister. Florence, facile à comprendre, c’était le refuge, jadis, de la flotte hongroise, mais pourquoi Vilna ?
Vilna, devenue Wilno et aujourd’hui Vilnius, est la capitale de la Lituanie. Soumise, vendue ou reprise aux Russes, aux Polonais, aux Allemands, c’est une très vieille cité au milieu des marais et des bouleaux. Plus orientée vers la Russie et Minsk que vers la Baltique. Cependant, Laszlo avait fixé le cap : direction le nord, la Baltique, on fera halte à Riga en Lettonie et puis, plus au nord encore, on arrive à Tallinn, aujourd’hui la capitale de l’Estonie.
Et là, mais sur l’autre rive de la Baltique, dans le brouillard permanent, Laszlo en devenait lyrique, on pouvait distinguer peu à peu la Finlande, la vraie terre promise, le Bosphore de tous les Hongrois un peu cultivés. Là vivent leurs cousins du Nord qui, comme les Magyars, ne doivent rien à leurs racines indo-européennes. Les Finnois en sont fiers et ils pratiquent eux aussi une langue abrupte, proche du hongrois, mais tout aussi obscure pour les autres tribus de la planète. Les voyelles semblent écrasées par les consonnes et, on vous le jurerait à Budapest comme à Helsinki, les mots les plus simples, « Taxi » ou « Allo » doivent être répétés clairement si l’on veut être sûr d’avoir été bien compris par son interlocuteur. Aujourd’hui, tout a bien changé à Helsinki, on parle anglais et suédois. Mais plus rarement l’allemand ou le russe. Souvenir, jamais cicatrisé, des armées qui, tour à tour, ont envahi la petite Finlande. Dans les cimetières finlandais, il y a d’ailleurs autant de tombes allemandes que russes et, plus à l’écart, reposent les héros de leur pays qui se sont battus, à un contre dix, pour leur liberté. Tout comme les Hongrois.
Ce compagnonnage linguistique est à l’évidence exagéré par les Finno-Ougriens qui piochent dans leur histoire d’autres traits communs, encore plus forts que leurs langues. Le plus éclatant, disent les Finnois et les Magyars en serrant les poings, notre vraie fraternité, c’est la fierté nationale, l’amour du pays, c’est-à-dire la haine de l’envahisseur. Qu’il vienne de l’est ou de l’ouest.
Mauvais caractère, syntaxe mystérieuse, les Finlandais et les Hongrois sont donc deux peuples de résistants et de rebelles. On y meurt debout sans jamais baisser les yeux. On y cultive, c’est tout aussi vrai, la même passion pour les tord-boyaux : aquavit et palinka, même combat.
Bien sûr, Laszlo n’est jamais allé en Finlande, il a suivi ses deux copains sur la route de l’Ouest, jusqu’aux côtes normandes, avant d’embarquer plus tard sur un cargo pour New York. Puis il a pris un train pour Montréal et enfin s’est arrêté en Gaspésie, encore plus au nord, au bout du Saint-Laurent. Un climat, une nature qui lui rappelaient souvent la Finlande de son imaginaire. Jusqu’à la fin de sa vie, il a toujours rêvé qu’il prendrait un jour un grand bateau, ou même un avion, (ce qu’il détestait) pour Helsinki et alors, disait-il, ce serait bien le diable (ou un Bon Dieu farceur) s’il ne trouvait pas là-bas un chauffeur de taxi capable de comprendre le hongrois. Ou mieux encore une grande blonde qui l’emmènerait à Rovaniemi, en Laponie où les nuits sont notoirement plus longues qu’à Kispest.
Il n’ira jamais en Finlande, mais, petite espièglerie du destin, malgré son aversion pour les aéronefs, Laszlo deviendra, plus tard, l’un des meilleurs pilotes de la Royal Canadian Air Force.
D’ABORD LES MARCHES DU CIEL
 
Une seule crevaison, pas de panne grave, les Trois Cavaliers d’Árpád avaient les meilleures raisons d’être fiers de leurs montures. Un matin, très tôt, ils franchirent le Rhin, comme un autre Danube, avait dit Laszlo, avec les mots justes et comme toujours au bon moment.
En effet, dans le soleil encore bien pâle, se dressait devant eux la tour principale de la cathédrale de Strasbourg, qui semblait leur indiquer la direction de l’Ouest. Ce matin-là, les trois motards jurèrent qu’en action de grâce, ils iraient jusqu’au pied de cette cathédrale brune et qu’ils grimperaient « toutes les marches du ciel » comme l’avait promis Laszlo, toujours poétique. Les trois cavaliers se sentaient enfin loin de leur pays, de leurs familles, de leur passé. À portée de leur rêve. Et les larmes aux yeux.
Cette cathédrale de Strasbourg était leur première cathédrale à l’Ouest, elle était, disait Laszlo, la sœur jumelle de la grande basilique d’Estergom. Avec sa coupole ronde, assoupie dans une boucle du Danube, Estergom est la plus grande église catholique de Hongrie.
Plus élancée, moins rassurante que celle d’Estergom, la cathédrale de Strasbourg semblait un phare à l’entrée d’un port, cette vigie affectueuse leur montrait la bonne route. Là-bas, à l’Ouest, ils trouveraient la mer.
Nos trois vagabonds n’étaient pas particulièrement dévots, ils répétaient seulement les gestes de leurs mères, les mots de leur enfance. Ils ont même raconté qu’après Strasbourg, en signe de gratitude, ils avaient fait halte devant toutes les grandes églises et même qu’à Reims, François, qui n’avait pas renié ses années de séminaire, avait repéré un ange qui souriait.