Les vivants et les autres

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"Les vivants et les autres" ou le récit sous forme de nouvelles de ceux qui ont osé affronter leur part d'ombre, parfois sans le savoir ni le vouloir, et de cet instant, où l'individu tombe pour mieux changer d'état.


Être vivant ce n'est parfois pas ce que l'on imagine.

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EAN13 9791034802159
Langue Français

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Laurence Guerrieri Les vivants et les autres Illustration :Néro Publié dans laCollection Electrons Libres, Dirigée parAmélia Varin
©Evidence Editions 2017
Les vivants Je suis assis sur cette chaise depuis bientôt mille ans et c’est tout ce que j’ai à dire. Voilà l’histoire telle qu’elle s’est passée. Rien de plus, rien de moins, et celui qui s’imaginerait la raconter autrement ne serait qu’un foutu menteur. Même si Madame le Maire se ramenait jusqu’ici, je ne dirais pas autre chose, parce que c’est la vérité telle qu’elle est, et il n’y a pas à revenir là-dessus. Lucie est sortie de chez elle avec un fusil et elle l’a visé à bout portant, comme si elle tuait Satan. Et je vais vous dire, je ne suis pas loin de le croire. Ouais, Satan. Cet ho mme-là, il n’y a pas autre chose à en dire. Samaël descendu du ciel. Il est arrivé un matin sur un de ces engins à deux roues. En le voyant, j’ai pensé : « Saul, ce type, il n’est pas net, qu’est-ce qu’il vient faire dans le coin ? » Voilà, c’est comme ça, je ne l’ai pas senti. L’instinct, ça ne se commande pas, n’est-ce pas ? Mille ans que je suis assis sur cette chaise matin et soir, quelle que soit la météo, et depuis tout ce temps, je ne me suis jamais gouré, les méchants, je les sens à des kilomètres. Je suis un renifleur, un dénicheur de démons et je peux même dire que j’ai une sacrée expérience. La première fois que j’en ai vu un, il avait un uniforme kaki. J’avais dix ans et il m’a cogné tellement fort avec la crosse de son revolver que j’ai encore la foutue trace sur la tempe. Ce type avec sa moto, c’était le genre à se faire appeler Johnny ou un truc comme ça. Je n’ai rien contre les mecs qui se prénomment Johnny, mais il faut bien avouer que c’est un sacré ramassis de connards dans leur ensemble. Il a pris une chambre dans cette pension tenue par Dallas, cette vieille garce qui vide ses poubelles juste devant mon matelas pour que je dégage. Mais je vais vous dire quelque chose, ce n’est pas ce vieux travelo, sauf votre respect, qui me fera partir de là. Non, Madame, ce n’est pas elle qui me fera dégager. Ce bout de trottoir, je l’ai conquis au prix du sang. Ouais, j’ai cogné plus d’une fois et je me suis fait tabasser, mais je n’ai jamais cédé un pouce de terrain. Je ne renoncerai jamais à qui je suis, et ici, c’est ce que je suis. Enfin je m’emporte, mais ce n’est pas de moi dont il s’agit, mais bien de Lucie. Faut pas croire, Lucie, elle n’était pas plus belle qu’une autre, ma is quand elle passait quelque part, les gens se retournaient, hommes ou femmes. Je ne sais pas comm ent dire, mais on se sentait toujours plus vivant lorsqu’elle était là. C’était un truc à elle . Il suffisait qu’elle vous regarde et qu’elle vous sourie, et c’est comme si vous sortiez d’un long hiver. Allez savoir pourquoi ! Enfin, moi en tout cas, c’était l’effet que ça me faisait. Tout a commencé le jour du pique-nique annuel que l a mairie organise près de la rivière, et ce coup-ci, ça tombait bien parce que le temps s’était mis au beau. Je les avais vus rassembler leurs petites affaires ; ce qu’il fallait pour se baigner, ce qu’il fallait pour manger, et le reste. À mon avis, il y avait tout un tas de bouteilles planquées dans les sacs, suffisamment en tout cas pour que les mecs ricanent entre eux en se lançant des coups d’œil complices, les sacrés veinards qu’ils étaient. Tout ce petit monde faisait un boucan d’enfer en se préparant, comme s’ils avaient besoin que
toute la rue soit au courant. La plupart d’entre eu x avaient déjà pris place dans les voitures et dans les cars affrétés par la ville. Pratiquement tout le vo isinage était de la partie, Lucie et tous les autres de cette foutue pension. La mère Dallas, je ne peux pas lui retirer ça, c’est le genre d’événement pour lequel elle est douée. Elle parle de cette journée un mois avant et elle fait tant et si bien qu’ils finissent tous par attendre le jour J comme si quelque chose de particulièrement extraordinaire devait arriver. Elle transforme un événement comme un foutu pique-nique au bord d’une rivière qui ne charrie rien d’autre que des cadavres d’animaux, en un genre de gala cinq étoiles avec buffet, bal et tout le fourbi. Ils étaient tous excités comme une sacrée bande de puces à chien, et moi ça me faisait rigoler parce que je n’avais rien d’autre à faire que de rester assis sur ma chaise à attendre leur retour. Ils finiraient par revenir, la plupart d’entre eux complètement iv res, les chemises déchirées, les paupières tombantes et les gestes lents, soulagés finalement que toute cette agitation soit terminée, et tristes de n’avoir plus rien à attendre. Regarder les autres s ’agiter finit par vous apporter une certaine philosophie. Pour en revenir à ce qui nous intéresse, il y avait trois voitures. Lucie, avant de s’installer dans l’une d’elles, m’a fait un petit signe de la main et je lui ai répondu de même. Elle riait, elle avait cette chemise à carreaux qu’elle portait nouée sous la po itrine et je me suis surpris à m’imaginer que je posais ma tête entre ses seins. Je peux vous dire que c’était une sacrée idée pour un type qui n’a plu s bandé depuis une éternité ! Je suis sûr que si je lui avais demandé, elle aurait accepté, c’était un pacte entre nous. Elle savait bien que je ne me permettrais rien de plus et qu’un vieux type comme moi n’a rien à attendre d’autre de sa vieille bite fatiguée que l’espoir de bander mollement en effleurant une poitrine ronde et ferme comme la sienne. Une fois, j’étais tombé malade, elle l’avait appris et elle avait su où me trouver. J’occupais une chambre dans cet hôtel minable où ils me laissent c récher quand ils n’ont personne d’autre. Ils demandent une fortune pour la chambre et je leur dis bien à chaque fois quels satanés voleurs ils sont. Je ne peux pas être enfermé entre quatre murs, mais là je n’avais pas le choix, dehors, il faisait un froid terrible. J’avais donc planqué mes affaires dans un endroit connu de moi seul et j’avais pris cette petite valise que je traîne toujours, pour mettre quelques vêtements et mes affaires de toilette dedans. Un soir, où j’étais plus mal que la veille, j’avais cette sacrée toux qui m’était tombée sur la poitrine et j’avais bien cru que j’allais y passer, on avait frappé à la porte. J’avais dit : « Foutez le camp ! » Je pensais que c’était encore ce salopard de gérant qui venait se plaindre parce que je faisais trop de bruit en crevant. J’avais vu la poignée tourner et c’était comme une apparition, quelque chose auquel je ne croyais plus depuis cinquante ans. Luc ie m’apportait de la soupe qu’elle avait quémandée à Dallas. À mon avis, elle n’avait pas dû lui dire que c’était pour moi, parce que, la vieille, elle m’aurait sûrement laissé claquer sans lever le petit doigt. Enfin bref, Lucie m’avait fait boire à la cuillère comme un nourrisson et était restée près de moi. Elle avait retiré le pull qu’elle portait et je ne pouvais pas m’empêcher de mater ses seins sous son tee-shirt. Elle avait ri et m’avait laissé poser ma tête sur sa poitrine, et je m’étais endormi. Enfin, j’ai fait semblant de dormir, la tête lovée dans la plus belle paire de nichons qu’il m’avait été donné de voir.
Je ne connais pas un gars qui aurait refusé de faire un petit dodo à cet endroit-là. Elle était revenue comme ça tous les jours. La plupart du temps, elle me parlait de tout et de rien, et de l’entendre juste babiller avec son léger accent, c’était comme avoir un oiseau dans l’estomac à qui on aurait donné la becquée. Un soir, elle m’avait lu une lettre qu’elle avait reçue de sa mère qui ne voulait plus la voir, parce qu’elle ne comprenait pas que sa fille ne vive pas dans le droit chemin. Oui, c’était exactement l’expression qu’elle avait utilisée. Quand j’avais demandé à Lucie ce que sa mère entendait par là, elle m’avait juste dit que ses parents auraient voulu qu’elle reste près de chez eux et qu’elle s’inscrive à des cours du soir pour apprendre le secrétariat ou un truc comme ça. Pourtant, Lucie, ça lui disait trop rien et elle préférait mille fois faire ce qu’elle faisait. Ce qu’elle faisait… ce qu’elle faisait, nom de Dieu , c’était, danser et c’était une sacrée bonne danseuse, même si en attendant elle le faisait dans ce club où les mecs venaient reluquer et se palucher pendant que les filles tournoyaient autour d’une barre. Lucie parlait parfois de ce type en fauteuil roulant. Il était là tous les soirs, enfin tous les soirs où elle dansait. Elle disait aussi qu’elle n’avait jamais pensé à ça, mais que lui, s’il voulait, elle po urrait sortir avec lui. Il ne lui regardait pas seulement les seins ou le derrière, non, il la matait en entier et ça lui faisait sacrément du bien de ne pas se sentir comme une de ces filles qu’on voyait sur les dépliants des magazines pornos. Quand elle avait dit ça, je m’étais senti tout con, car moi je ne la regardais pas autrement finalement. Je voyais le cul de Lucie, les seins de Lucie, j’imaginais son sexe et son odeur, mais je ne voyais pas vraiment qui elle était dans sa totalité. Elle avait dû sentir mon malaise, car elle s’était mise à rire. Elle avait dit que cela n’avait pas d’importance, parce que moi, elle savait que je la respectais et qu’au fond j’étais quelqu’un de bien. Je n’en étais pas vraiment sûr, mais ça m’avait fait plaisir qu’elle le pense. Je m’étais demandé si ce type c’était le fait d’êtr e lui-même en morceau, des bouts de lui immobiles et inertes, posés dans un chariot à roulettes, qui lui faisait regarder les filles différemment. J’avais hésité à questionner Lucie, parce que je n’avais pas vraiment envie d’imaginer ce qui pouvait traîner dans la tête de ce gars, j’avais suffisamment à faire avec moi-même. Un soir, elle avait fait venir un médecin. J’avais gueulé comme un putois, mais elle n’avait rien voulu entendre. J’avais même refusé que ce blanc-be c m’examine, il cherchait à m’emmener à l’hôpital, mais j’avais tellement hurlé qu’il avait fini par renoncer. Il avait envoyé Lucie acheter des médicaments et j’étais resté avec lui dans la chambre, j’avais fait semblant de dormir, mais je le guettais. Il n’avait rien dit, il se contentait d’écrire, puis il s’était levé pour passer un long moment à la fenêtre. — Vous êtes un vieux salopard, m’avait-il lancé sans me regarder. Si vous avez décidé de vous foutre en l’air, c’est votre problème, mais n’entraînez pas avec vous cette fille qui, je ne sais pas pour quelles raisons, s’imagine que vous valez le coup qu’on s’en fasse pour vous. Alors, laissez-moi vous soigner. Faites-le pour elle. Je ne sais pas ce qu’elle est pour vous et je m’en fous, mais elle a l’air de tenir à ce que vous restiez en vie encore un petit bout de temps. Ce jeune docteur qui parlait à une fenêtre, ça m’av ait fait une impression étrange, je m’étais demandé si ce n’était pas la fièvre qui me faisait délirer, mais j’avais bien compris que non. Alors je l’avais laissé s’approcher et m’examiner sous toutes les coutures. Je ne l’avais pas fait pour lui, ni pour ce qu’il avait dit, mais parce que j’en avais marre de lutter et que je me disais qu’avec un peu de chance, ses foutus médicaments finiraient par avoir ma peau.
Mais ça ne s’était pas passé comme je m’y attendais . Lucie avait continué de venir me voir pratiquement tous les jours et j’avais beau ronchonner, je sentais bien que je commençais à aller mieux. Lucie, elle avait ce petit sourire en coin qui me faisait grogner encore plus parce que c’était difficile d’admettre que quelqu’un pouvait se soucier de ma santé au point de vouloir me ressusciter. Un matin, j’avais pu me lever et marcher sans avoir les poumons en feu. J’avais compris que ce n’était pas encore pour cette fois-là. J’avais sorti de sous le matelas mon argent, j’avais bien assez pour payer les trois semaines d’hôtel. J’avais même assez pour louer un appartement dans cette pension si je l’avais voulu, mais je n’en avais auc une envie. Je souhaitais qu’une seule chose : retrouver mon bout de trottoir et m’y poser. Ils étaient tous partis pour ce pique-nique, et dans le tas, il y avait ce type sur sa moto. Quelques jours après, Lucie m’avait déposé un petit pain au lait et j’avais vu qu’elle avait un petit cœur autour du cou. Je n’avais pas pu m’empêcher de lui demander qui était le veinard qui avait su décrocher son cœur pour le mettre en pendentif. Elle s’était mise à rire, mais c’était un drôle de rire, un peu gêné et enthousiaste à la fois, qui n’avait rien à voir avec moi. C’était plutôt comme si j’avais découvert un secret qu’elle aurait bien aimé voir dévoilé. Je n’avais pas posé d’autres questions, parce que ce n’était pas mon genre et que je me faisais l’effet d’un de ces types qui vous annonçait du mau vais temps alors que le ciel était sans nuages. Peut-être que j’aurais dû l’interroger, mais je n’avais pas pu. Au fond, je n’avais pas vraiment envie de savoir. Le type qui avait accroché son cœur à ce t endroit, il savait ce qu’il faisait, ouais, foutrement. Je les vais aperçus ensemble quelques jours plus tard, ils marchaient sur mon trottoir. J’avais déjà ma petite idée quand j’avais posé la question à Lucie, mais je n’étais pas complètement préparé à la voir au bras de ce Johnny. J’avais eu un pincement au cœur, comme si mes plus vilaines pensées venaient de prendre forme devant moi. Quand ils étaient passés, Lucie m’avait souri. Elle avait une mèche de cheveux devant son visage et je me souviens bien du joli geste qu’elle avait fait pour la soulever et la rejeter en arrière. — Salut, beauté, avais-je dit. C’était comme ça que je l’appelais, parce que c’était exactement ce qu’elle était. Et puis je ne voulais pas l’appeler de son petit nom, parce que c’était quelque chose de trop intime à dire. Le type en question, que je ne regardais pas, avait passé son bras autour de sa taille et j’avais vu qu’elle tressaillait. J’avais fixé cet homme, droit dans les yeux, mais ce n’était pas une chose facile à faire vu qu’il ne m’avait même pas regardé. Il en avait que pour Lucie. — Je t’accompagne ce soir si tu veux, avais-je ajouté. Parfois, je l’escortais jusqu’au club et je revenais tout doucement. Je m’arrêtais chez Max et il m’offrait un café qu’on buvait en commentant les résultats des derniers matchs. — Ça va aller, pépé, Lucie n’a plus besoin d’escorte, avait-il répondu pour Lucie et j’avais bien compris qu’il ne la lâcherait pas d’une semelle. — C’est pas à vous que je parle, lui vais-je rétorqué. Je m’en suis voulu tout de suite quand j’ai vu le regard de Lucie. Avec toute la bonne volonté du monde, je n’aurais pas pu m’excuser alors j’ai grog né deux trois trucs sans queue ni tête pour détourner leur attention. C’est un des avantages de passer sa vie assis dans la rue, on vous prend souvent pour un vieux fou qui n’a plus toute sa tête et j’ai aucune honte à me servir de ça quand ça
m’arrange. Lucie s’était retournée vers lui pour lui dire quelque chose et il l’avait embrassée à pleine bouche. Elle était gênée et essayait de se dégager en riant, mais il la tenait serrée. J’avais senti qu’elle m’en voulait d’être là, assis à les regarder, mais je ne pouvais pas faire autrement. Il n’était pas question que je bouge un fichu orteil. Ça avait duré plusieurs semaines, tant et si bien que j’avais bien cru que je m’étais trompé sur le compte de cet individu, comme je l’appelais. Ils partaient en moto dès le matin et ils revenaient dans la soirée, juste à temps pour que Lucie aille faire son petit tour de danse dans les boîtes où elle se produisait. À croire que ce type, il n’avait rien d’autre à faire de ces journées que de se balader su r son foutu engin. Le soir, il la ramenait et ils rem ontaient ensemble en riant. Je voyais Lucie qui s’appuyait sur lui et qui se laissait caresser à travers le tissu de ses vêtements. Une fois, il l’avait soulevée de terre pour lui faire passer l’entrée co mme une mariée. Elle s’était laissé faire sans un mot. De loin, couché sur mon matelas je m’étais dit qu’on était foutu et que le temps du malheur était sur nous. Quand ils franchissaient la porte, leurs deux têtes se touchaient comme dans ces foutus films à l’eau de rose avec les mots « happy end » en lettres blanches sur l’écran. Tout ça me collait un sacré cafard et je m’emmitouflais dans mon sac de couchage pour rêver aux étoiles et à Lena, ma femme, qui avait disparu quand j’étais parti dans l’Est. Je la voyais encore assise sur le coin de la table, les jambes balançant dans le vide et riant aux éclats parce que je me collais à elle en lui disant combien elle m’excitait même après cinq ans de mariage. Un type l’avait fauchée sur la petite route en bas de chez nous. Elle avait agonisé plusieurs heures avant que des passants aient la bonne idée de se promener dans ce coin reculé. Elle était morte à l’hôpital où on l’avait transportée, et je ne l’avais su que quelques jours après. Ils avaient fini par me mettre la main dessus grâce aux messages que j’avais laissés sur le répondeur. Je passais mon temps sur les routes à cette époque-là, je m’y croyais à l’abri. Je parcourais des kilomètres, pensant échapper à ce qui me torturait et j’avais été rattrapé. Sacrément rattrapé. J’avais alors décidé de ne plus bouger et je m’étais installé sur cette chaise, sur ce bout de trottoir, prêt, seul et dépouillé de tout, comme l’Enfant Jésus. Cette fois, ils pouvaient venir me chercher, je n’avais plus peur de rien. Enfin, c’est ce que je croyais. Lena, elle me visitait parfois dans le sourire de Lucie. Elles avaient ça en commun, cette drôle de façon de sourire, la lèvre supérieure remontant légèrement sur la droite, le visage tout plissé. Ma femme me manquait, mais parfois je m’imaginais qu’elle n’avait jamais existé et que tout cela n’était qu’un rêve que j’avais fait, assis dans une voiture, en route vers les montagnes que j’adorais. Nous n’avions pas eu d’enfants, parce que Lena ne pouvait pas en avoir et peut-être que moi je n’en voulais pas tant que ça. Est-ce que ma vie aurait été différente si, pour survivre à Lena, j’avais dû m’occuper de nos enfants ? J’avais quitté la route deux mois après le décès de Lena, j’étais devenu gardien de nuit d’un parking près du centre-ville. Puis les choses allant, j’avais commencé à boire. À boire à ma façon, quatre litres et demi par jour. Une fois commencé, j’étais incapable de m’arrêter. Le patron du garage en avait vite eu marre de me récupérer gisant sur m a chaise, ivre mort, incapable d’articuler deux mots, et il m’avait viré pour faute grave. Je m’en fichais complètement. J’avais empaqueté quelques affaires et, après avoir erré de-ci de-là, pendant plusieurs années, je m’étais trouvé au plus près de ce que j’étais, couché sur un bout de trottoir.
En voyant le couple formé par Lucie et Johnny, Dall as gloussait comme une dinde. « Quel joli petit couple, et celui qui dit le contraire n’est qu’une vieille carne bouffée par la jalousie. » Je savais bien que cette partie-là m’était adressée, mais je m’en foutais royalement qu’on puisse croire que j’étais jaloux, parce que je ne l’étais pas. Lucie rayonnait, ouais il n’y avait pas autre chose à dire, elle rayonnait et je ne pouvais pas m’empêcher de remarquer qu’elle ne semblait pas si heureuse que ça. J’ai toujours pensé que parfois, il n’y a rien de pire que le bonheur. C’est comme une foutue lampe qui vous éclaire et qui rend les zones d’ombres encore plus sombres. « Je fais le bonheur et je crée le malheur » qu’il est dit, et je trouve que c’est une sacrée vérité. Quand ils nous ont envoyés dans cet endroit, qu’ils appellent un camp, il y a des milliers d’années, je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était le mal. Quand j’ai compris, je n’avais qu’une chose en tête : l’accablement. Je ne pouvais pas supporter l’espoir, aussi petit fût-il, parce que ça aurait rendu le reste encore plus terrible que ce qu’il était déjà. Le mal est partout et je voyais bien qu’il rongeait Lucie avant même qu’elle ne s’en rende compte. Peut-être que j’aurais dû la prévenir ? Je m’étais contenté de lui demander si ça allait et elle l’avait mal pris. Elle m’avait presque envoyé sur les roses tellement elle pensait que la moindre allusion à son malheur proche le ferait venir encore plus rapi dement. Je ne lui en avais pas voulu, je n’en voudrais jamais à Lucie. Et puis les choses avaient commencé à prendre le cours que j’avais prévu, sans que, celui qui nous regarde me soit témoin, je ne l’ai jamais souhaité. Je m’étais bien aperçu qu’ils sortaient moins souvent ensemble et qu’il n’était plus là tous les jours sous ses fenêtres avec son sourire d’escroc, à attendre qu’elle le rejoigne. Il arrivait sur sa mo to et se garait près de chez Max, le restaurant italien. Le bruit de son engin suffisait à attirer toutes les filles de la rue. On les voyait arriver en mouillant leurs petites culottes. Jeanne, la fille de Max, lu i faisait signe à travers la vitrine et je le regardais la saluer. Je me demandais combien de temps il faudrait pour qu’elle ait son cœur accroché à son cou. Le soir, maintenant, il rentrait en douce à la pension, ou il ne rentrait pas. Ces soirs-là, je voyais Lucie aller et venir à sa fenêtre pour le guetter. Parfois, elle descendait même l’escalier et faisait les cent pas dehors, sur le palier. Elle ne m’adressait que rarement la parole, rien ne pouvait la distraire de son angoisse. Je m’en étais aperçu et je n’avais rien fait d’autre que de regarder Lucie qui laissait des parcelles d’elle-même comme des foutus petits cailloux partou t où elle allait. Des petits bouts de peau que cet enfoiré lui arrachait tranquillement. Un soir, il faisait un tel temps doux, avec des pet ites brises de chaleur qui venaient réchauffer même les plus frileux, que la rue n’avait pas tardé à se remplir de tout le voisinage. Rien de tel que ce genre de météo pour que tous les péquins rappliquent sans qu’on sache d’où ils pouvaient bien sortir. Les couples marchaient les uns à côté des autres, ils n’avaient pas besoin de se toucher pour qu’on sache comment ça allait finir entre eux. C’était à ce moment que j’avais vu arriver Lucie. E lle s’était assise sur les marches. Elle avait allumé une cigarette, ce qui était sacrément nouveau. Je m’étais demandé ce qu’elle faisait là, toute seule, puis j’avais pensé que Johnny n’allait pas tarder à rappliquer et faire son cirque habituel. Il y avait un moment que je n’avais pas parlé avec Lucie et j’avais du mal à trouver mes mots. C’était une
chose plutôt étrange pour un type comme moi qui jacte toute la journée avec les absents. Oui, c’est comme ça, je ne peux pas m’en empêcher, je discute, je polémique, je bavasse sans arrêt avec Lena, mais aussi avec tous les Autres. Ce n’est pas la gnôle que je tète à longueur de journée qui est responsable. Je pourrais en jurer, ils sont là autour de moi. Pas tous ensemble, mais plutôt à tou r de rôle. La plupart du temps, ils ne disent pas un mot, je suis le seul à parler et je ne m’en prive pas, parce qu’il y a tellement de choses que je n’ai pas eu le temps de leur dire. Là, face à Lucie, pas un mot, rien ne venait. J’étais comme coincé, muet, pieds et poings liés, sans être capable de faire autre chose que de me mordill er l’intérieur des joues en essayant de trouver quelque chose. Je me serais cousu les lèvres que le résultat n’aurait pas pu être pire. Dallas était sortie habillée avec un de ces peignoirs qu’elle portait en permanence, un truc en soie avec des fleurs énormes et ça avait créé une sacrée diversion. Je me'étais souvenu qu’un soir, un coup de feu avait été tiré, il y avait de ça plusieurs mois en arrière. Dallas qui passait par là au même moment avait hurl é qu’on avait cherché à l’assassiner. Elle braillait qu’une bande d’homophobes avait débarqué dans la ville et qu’ils en avaient après sa peau. Elle montrait le trou dans la porte à qui voulait l ’écouter. Elle exigeait que la presse soit alertée et qu’une patrouille tourne autour de sa maison vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Enfin, un foin pas possible, l’histoire s’était tassée, mais à tout mo ment, la vieille désignait le trou que la balle avait laissé et racontait son histoire à tous les nouveau x de l’immeuble. Je ne sais pas s’ils la croyaient, moi en tout cas, à la voir avec un de ces foutus peignoirs, je m’étais dit que le gars en question devait être un de ces maudits chasseurs qui parcourait la ville, l’arme au poing dès le quinze août. Il avait dû la prendre pour un de ces foutus animaux camouflés dans un fourré et il avait tiré sans penser à mal, le pauvre gars. J’avais dit à haute voix qu’on n’avait pas idée de se trimbaler avec un déguisement pareil et que si un autre coup de feu devait être tiré, il ne faudrait pas s’étonner. Lucie, du haut des marches, avait souri en tournant la tête vers moi, et je m’étais s enti soulagé de voir qu’elle pouvait encore me regarder normalement. Dallas n’avait rien répondu, elle s’était contentée de hausser les épaules et de descendre vers moi avec deux verres et une bouteille. Elle m’avait dit que ce n’était pas la peine que j’essaie de m’imaginer quoique ce soit parce que je n’étais absolument pas son type. Elle m’avait tendu un verre que j’avais reniflé, j’avais vu que ça ne lui faisait pas plaisir, mais qu’elle préférait la fermer plutôt que d’ouvrir les hostilités. Elle m’avait dit qu’elle se faisait du souci pour Lucie, qu’elle maigrissait à vue d’œil et qu’elle prenait tout un tas de cachets pour dormir, pour se réveiller, pour manger, enfin bref, des merdes qui lui bousillaient la santé. Dal las m’avait avoué qu’elle lui avait fourni les premières pilules, celles pour dormir, quand elle l ’avait vue avec des cernes jusqu’au milieu des genoux. Je lui ai dit que c’était bien temps de se faire du mouron maintenant qu’elle avait laissé Satan entrer dans sa maison. Elle avait commencé à gueuler que je l’emmerdais avec mes histoires sans queue ni tête, mais elle s’était vite reprise. Elle ne cherchait pas à me ménager, j’en suis sûr, mais ça m’avait touché parce que j’ai compris qu’elle s’inquiétait sacrément pour Lucie et qu’elle n’avait pas d’autres solutions que de pactiser avec moi. J’avais dit que j’allais penser à une solution, mais que je ne savais pas trop quoi, parce que c’était devenu f outrement difficile d’approcher Lucie, d’une manière ou d’une autre. Dallas m’avait dit que s’il y avait quelqu’un qui pouvait réussir à lui parler,