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Français

Les voies sécantes

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Description

Marc, un jeune minéralogiste, à l'occasion d'un séjour à Rabat, fait la connaissance d'un groupe qui l'attire, le fascine, un certain Bob, homme un peu plus âgé que lui, qui est son mentor, Inès, une femme peintre, séduisante et mystérieuse, ainsi que leurs nombreux amis et connaissances. Au moment de revenir en France, il cherche à faire le point, en s'aidant de ses souvenirs et d'un journal que lui a laissé Bob. Le récit de Marc et le journal racontent à leur tour les péripéties d'un séjour que Marc n'est pas prêt d'oublier.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2007
Nombre de lectures 232
EAN13 9782296165694
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0121€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Marc AJRAM
Les voies sécantes
L'HarmattanEcritures
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Alain LORE, À travers les orties, 2007.
Nicole Victoire TRIVIDIC, Pleure, 2007.
Liliane ATLAN, Même les oiseaux ne peuvent pas toujours
planer, 2007.
Liliane ATLAN, La bête aux cheveux blancs, 2007. Les portes, 2007.
Liliane ATLAN, Petit lexique rudimentaire et provisoire des
maladies nouvelles, 2007.
Liliane ATLAN, Les ânes porteurs de livres, 2007.
Hanania Alain AMAR, Le livre inachevé et autres textes, 2007.
Thomas KARSENTY-RICARD, Les poings serrés, 2007.
Geneviève CLANCY et Philippe TANCELIN, La question aux
pieds nus, 2007.
Marie GUICHARD, Le vin du souvenir, 2006.
Pauline SEIGNEUR, Les bonnes intentions, 2006.
Michelle LABBÉ, Le bateau sous le figuier, 2006.
Giovanni RUGGIERO, Tombeau de famille, 2006.
Jacques BIOULÈS, La Petite Demoiselle & autres textes,
2006.
Pierre FRÉHA, Sahib, 2006.
Françoise CLOAREC, Désorientée, 2006.
Luigi Aldino DE POLI, Bel Golame, 2006.
Manuel PENA MUNoz (trad. de l'espagnol (Chili) par Janine
PHILIPPS et Renato PA VERI), Sud magique, 2006.
Maurice RIGUET, Unfuyard ordinaire, 2006.
Eric RODRIGUEZ, Sur les chemins du Honduras et de Bora
Bora, 2006.
Elaine HASCOËT, La file use de temps, 2006.
Serge PAOLI, L'astre dévoré, 2006.
Janine CHIRP AZ, La violence au cœur, 2006.
Lucette MOULINE, Sylvain ou le bois d'œuvre, 2006
Paul ROBIN (t), La guerre de mouvement, 2006.
Jean-Marc GEIDEL, Le voyage inachevé, une fantaisie sur
Schubert, 2006.
Léa BASILLE, La chute de Josef Shapiro, 2006.
AICHETOU, L 'Hymen des sables, 2006.JOURNAL DE BOB: DU 12 AU IS
SEPTEMBRE
12 septembre, 8 heures du matin
Autrefois le train battait une cadence. Ce matin, il me
berce. J'attends un départ. Aura-t-il lieu ? Je veux une distance
entre le regard d'Inès et le mien, un écart entre sa voix et mes
lèvres. Je pars au point de non-retour.
Adieu, départ, un mot, un acte. Illusion ou imprudence,
nous avons parlé. Aujourd'hui, je dois faire ce que nous avons
dit. Faire, c'est fuir.
Quatre heures de train, en première. Seul ou presque. A
l'autre bout du compartiment, deux messieurs vêtus de gris
plongent le nez dans leurs dossiers. Ils énumèrent les gens qu'il
faut décider ou séduire, convaincre ou suborner.
Le train s'arrête. Ils rangent leur portable, se lèvent,
époussettent leur veston froissé par d'innombrables réunions.
Ils me saluent d'un petit coup de menton. Ils ont raison. Je suis
des leurs.
J'avais dit deux mots avant de me lever:
- Au revoir.
- Au revoir, avait-elle répondu en se levant à son tour.
Deux mots venaient de nous séparer.
5Le train repart. Les immeubles montent vers un ciel que
je ne peux voir. Des arbustes rabougris passent sous mon
regard, immobiles, figés dans la poussière et les détritus. Du
linge pendu entre deux fenêtres expose l'impudeur de la
pauvreté. Une femme accoudée regarde au loin. Les toits lui
cachent l'océan.
12 septembre, onze heures du matin
Les heures s'allongent soulignées par une plaine qui
s'étend à l'infini. Nous traversons des bourgades rares, aux murs
de pisé. La voie coupe d'un trait rectiligne des terres grises ou
ocre. Un pick-up qui brinquebal~it sur une piste à peine
dessinée entre les pierres s'est arrêté devant le train. Le
chauffeur est descendu de son véhicule. La main sur la portière
entrouverte, il fume une cigarette et nous regarde passer.
12 septembre, midi
Le contrôleur me rappelle que nous arriverons à
Ksarouidane dans une heure. Nous échangeons quelques mots.
L'intimité du voyage commence et finit entre deux gares.
Inès. Que fait-elle à présent?
13 septembre
J'ai refusé les guides qui s'offrent aux visiteurs dès la
sortie de l'hôtel. J'ai pénétré dans la vieille ville jusqu'aux rues
où les boutiq"ues laissent place à des maisons cacllées sous des
murs fendus de minces lucarnes comme autant de regards
miclos sous une bure. Je m'arrête au bord d'une échoppe. Le
vendeur est un jeune homme mince et nonchalant au teint pâle
et aux yeux rieurs. Il sort la tête de sa boutique et lance un ordre
bref. Un garçonnet disparaît et revient portant un verre de thé.
Le jeune homme désigne un tabouret minuscule posé sur le
seuil :
6- Tu es chez toi, dit-il.Je m'appelle Ismail.
- Moi, Boubker. Tout le monde m'appelle Bab.
L'air est immobile, imprégné de cuir frais. Les
babouches empilées débordent des étagères.
- Tu viens de loin ?
Je ne réponds pas.
- De France ou d'Allemagne?
Je souris.
- Un jour, je vais partir, dit-il après un silence.
-Où?
- En Europe. Tu parles bien l'arabe, avec un accent,
mais tu le parles!
- Oui, je le parle de temps en temps.
J'ai la paresse d'expliquer que j'ai vécu longtemps en
France et que j'ai fini par ressentir le mal du pays.
- Mais toi, Ismail. Explique-moi: pourquoi veux-tu
partir? Tu ne gagnes pas ta vie ici?
- L'argent, ça va ; mais je veux voir d'autres gens! Ici,
ciest la routine.
La voix du jeune homme est calme, ses gestes mesurés.
Son sourire ne le quitte pas. Très loin, un petit poste de radio
diffuse une chanson.
- Tu aimes cette chanson? demande Ismail.
- Elle est triste.
- Elle est triste comme l'amour.
Là-dessus, il se met à rire.
Je viens à peine de faire quelques pas dans la ruelle
qu'Ismail me rattrape:
- Monsieur Bab, c'est pour toi.
Il me tend une paire de babouches enveloppées dans un
sac plastique.
- Pourquoi ce cadeau?
- Pour le souvenir de moi. Un jour, je te reverrai.
7A l'hôtel, le gardien de nuit avise le sac:
- Tu as acheté quelque chose?
- Le marchand m'a offert une paire de babouches. Je ne. .
saiS pas pourquOi.
- Aujourd'hui, il te fait un cadeau. Demain, ce sera ton
tour. Tu pourras l'aider s'il veut partir.
Je lui explique que je veux louer une bicyclette. Il
m'écoute, les yeux pensifs:
- Viens!
14 septembre
A six heures du matin, le veilleur de nuit m'attend, un
vélo à la main. Il vient de regonfler les pneus. Il essaie les freins
devant moi.
Je longe les remparts, laisse à main droite la route des
montagnes. Les noms des villages inscrits sur les panneaux
indicateurs m'ont rappelé les randonnées de mes quinze ans.
Nous habitions en France. C'était l'été, les vacances.
Je m'arrête dans le premier jardin que j'ai traversé. L'eau
bruit dans des rigoles maçonnées. J'ai posé mon vélo contre le
tronc d'un olivier, marché sous les chants d'oiseaux. Près d'un
mur éboulé, j'aperçois une longue robe bleue immobile devant
un chevalet. Mon cœur bat la chamade. Je m'en approche.
- Vous vous êtes égaré? dit le peintre en posant le
pinceau sur la palette.
C'est un homme âgé, au visage émacié, aux cheveux
gris. La voix est douce, l'articulation parfaite. Le regard intense
et pâle me rappelle celui d'Inès:
- Pardonnez-moi! J'ai une amie qui est peintre et qui
porte une tenue comme la vôtre. J'ai cru la voir.
- Oh ! Une coïncidence.
Il laisse échapper un petit rire inquiet.
- Je dois venir très tôt, explique-t-il. Je préfère la
lumière oblique, celle du matin ou du soir. Tous les jours, je ne
8travaille que dix minutes. Le jour écrase les couleurs. C'est
terrifian t.
Sur ces derniers mots, il tressaille.
Je ne suis jamais entré dans l'atelier d'Inès. Je sava!s
qu'elle m'aurait opposé un refus.
Depuis l'aube, les remparts réverbèrent la chaleur du
soleil qui n'a pas encore atteint le zénith. Par des petits escaliers
creusés dans le sol, j'ai grimpé jusqu'aux terrasses où les
tanneurs font sécher des peaux après les avoir laissé tremper
dans des bacs circulaires gainés d'argile. Ils me saluent, debout,
torse nu. La teinture dégouline sur leurs bras et sur leurs
mollets. Leurs lèvres sont sèches et leur visage mangé de barbe.
C'est l'heure de la pause. Ils s'assoient sur une natte, au fond
d'une grotte aménagée dans le rempart et protégée par une
pièce de toile. Ils m'offrent un verre de thé que j'accepte, un
morceau de pain rond que nous trempons dans une assiette
pleine à ras bord d'huile d'olive.
Quand elle travaille - elle ne dit jamais qu'elle peint - ,
Inès est prise de fringale. Son atelier est au premier étage. Elle
se prépare des pommes, un sandwich, un thermos qui contient
une orangeade qu'elle a laissé macérer une nuit au réfrigérateur.
Elle coupe le téléphone. Un jour, j'ai pris mon courage à deux
mams :
- Comment se fait-il que tu peignes toujours seule?
Sans témoin? Sans quelqu'un pour bavarder avec toi?
T'accompagner?
- Oh Bob! Comment toi, peux-tu dire cette question?
Tu peux regarder quelqu'un pendant l'amour ?
Nos rencontres étaient pleines d'imprévus. Quand je
retournais chez moi, tout me paraissait gris, triste, banal. Seul le
souvenir d'Inès donnait aux pierres leltt couleur et leur densité,
au ciel sa profondeur, au soir la saveur aigre-douce d'une
9attente. Elle me prêtait son regard. Je lui abandonnais ma joie
de rire et de bavarder.
A Bab Debbagh, j'entre dans un dédale de hauts murs
gris et rugueux. Rues couvertes de roseaux, échoppes aux
marchands assoupis, fondouks à deux étages, une suite de
villages compose Ksarouidane. La voix d'Inès m'accompagne,
étrange voix off qui précède l'enfilade des murs et des rues.
Surprise: je débouche sur la place Jamaa-er-Riah, à deux pas de
mon hôtel.
En fermant les volets, je jette un coup d'œil sur la place.
Les ombres sont tranchées au couteau. Les murs, les toits, les
arbres sont blancs, gris ou noirs. Les leçons du peintre se voient
à l'œil nu. Je m'endors sans que tournent devant moi les images
et les questions habituelles. Suis-je guéri d'Inès? Le serais-je?
J'ouvre les yeux. Le brouhaha me sort lentement du
sommeil. Je m'étais endormi sans m'en rendre compte.
J'ai déambulé devant l'hôtel pour aboutir sur la plus
haute terrasse d'un café. Au-delà d'une ligne de palmiers, le
minaret de la Maktabaa paraît gigantesque. Beaucoup
d'étrangers circulent entre les tables, avant de choisir celle qui
leur convient. Inès apparaît dans la démarche d'une jeune
femme qui vient de s'asseoir, dans le geste qu'elle esquisse pour
retenir ses cheveux avant de les abandonner à la brise. Un
homme l'a rejointe. Sur leurs lèvres entrouvertes, je lis la
promesse de s'unir. A une table de la mienne, un jeune homme
en chemisette me fixe du regard. Il veut me parler. Du moins, je
le crois. Le ciel, ses mille nuances, les bruits de la place
m'entraînent loin de lui.
La douleur est revenue, portée par des paroles que
j'entends à nouveau, aussi précises que le tracé d'un scalpel dans
ma chair. Sur le moment, je n'avais pu croire qu'Inès s'adressait
à moi:
10- Tu te servais de moi, de ma peinture. J'étais une chose
dans ton regard.
Inès parlait à l'imparfait. Ce n'était pas une faute de
français. Elle me rangeait déjà parmi ses souvenirs.
Le thé est froid. Je!' avale d'un trait, regarde autour de
moi. Mon voisin a disparu. Je ne l'ai pas vu partir. Des lampes
s'allument dans les boutiques, des lumignons de carbure sous
les tentes plantées sur la place. Je descends et me mêle à la
fame. Je croise le jeune homme du café. Il sourit. Je réponds
d'un sourire. Il s'enfonce dans la foule. Les bruits de la place, les
voix des passants m'effleurent comme des ombres.
- Quelquefois, disait Inès, je crois que tu es l'inconnu.
Tu es sorti des autres.
- Qui, les autres?
- Les autres gens. .. Tu les écoutes, je les entends.
- Que disent-ils, ces autres?
- Ils ont le souvenir de toi.
- C'est fou! Inès, je suis seul avec toi. Il n'y a personne.
Il n'y a que toi!
- Non, Bob.
- Comment tu le sais?
- Tes yeux, répondait Inès.
Je fermais les yeux. Inès posait les lèvres sur mes
paupières:
- Je les vois, disait-elle.
Je m'assieds sur un banc de bois, devant une table où
l'on sert un diner à ciel ouvert: des salades que l'on vient
d'assaisonner, des ragoûts mijotés sur de longs braseros de
métal, des quartiers de mouton grillés ou cuits à la vapeur.
Près de moi, un groupe d'Italiens, des filles et des
garçons, entre vingt et trente ans, ne cessent de rire. Je
baragouine quelques mots. Ils m'invitent à me joindre à eux. Le
jeune homme de la terrasse passe près de nous. Dès qu'elle
11l'aperçoit, ma VOlsme l'interpelle en faisant chanter le nom:
Slimaanee. Il s'approche, se penche et l'embrasse goulûment. Il
s'assied entre elle et moi.
Slimane mange à peine. Il houspille les serveurs,
plaisante avec eux. Au moment où nous quittons la table, il
nous propose d'assister à une soirée que des amis organisent dans
unJardin, au-dessus de la palmeraie. Nous prenons deux taxis.
Slimane nous entraîne dans un quartier de la ville basse
fait d'immeubles de deux à trois étages. Personne dans les rues
plantées de jacarandas. Nous nous arrêtons au bord d'une
courette. Slimane me demande de le suivre. D'un geste de la
main, il a invité les Italiens à prendre patience:
- Ils sont gentils, dit-il. Ils nous ressemblent!
Il reprend dans un souffle:
- Bab, nous ne pouvons pas arriver les mains vides.
C'est des copains à moi. Je dois faire un beau geste. Tu es
d'accord?
Il frappe au carreau d'un appentis. Un volet s'ouvre.
Apparaît une tête:
- C'est moi, dit Slimane.
- Qu'est-ce que tu veux? demande la tête.
Une ampoule s'est allumée. Le visage est énorme, la
peau luisante et brune, le crâne rasé.
- Six. Extra.
- Attends dehors!
La fenêtre se referme en claquant. Une porte s'ouvre.
L'homme au crâne rasé tient un sac en plastique noir.
- Combien? demande Slimane.
- Tu connais le prix. Tu sais l'heure?
- Tu exagères!
- 400 dirhams. Paye ou passe.
Slimane se retourne vers moi:
- Combien il te faut? dis-je.
- 200 dirhams.
12Slimane porte le paquet sur les genoux comme s'il
détenait un trésor. Nos taxis traversent une palmeraie. Les
Italiens passent la tête par la portière pour commenter la pureté
du ciel, l'éclat des étoiles, la hauteur des arbres, la qualité des
dattes. Ils rient de leurs étonnements. La route est étroite,
entourée de murs ou de haies vives. Nous nous arrêtons devant
une porte en bois.
Slimane sort le premier, frappe à la porte. Elle
s'entrouvre lentement. Un escogriffe sort, pieds nus, bermuda,
chemise brodée, profil en lame de couteau, cheveux nattés. Il
reconnaît Slimane et se précipite sur lui avec tant d'énergie que
nous éclatons de rire.
La fête s'est achevée vers trois heures du matin. Filles et
garçons ont dansé sur les rythmes gnaoua. Nos invités ravis ont
échangé leurs adresses avec les musiciens qui rêvent d'une
tournée en Europe. Le premier taxi conduit les Italiens jusqu'à
la porte de leur hôtel, le second nous dépose, Slimane et moi, à
l'entrée de Jamaa-er-Riah.
- Nous marchons un peu? demande Slimane.
Le taxi refuse qu'on le paye:
- Vous êtes des amis ! dit-il.
- Il travaille avec mon frère, précise Slimane, une fois
que nous sommes seuls.
Il est silencieux. Je l'interroge:
- Où tu habites?
- Chez des amis.
- Au fait, tu peux me dire ce que tu fais dans la vie?
- Etudiant en droit. Ici je viens pour les vacances. J'aide
mon frère et son cousin. Ils ont une agence de voyage.
- Maintenant, tu retournes chez ton frère?
- Peut-être.
- Tu as un rendez-vous?
Sa voix hésite:
- Bab, je peux rester avec toi?
1315 septembre
Je viens de refermer la porte.
- Bab, viens! Tu n'as pas sommeil ?
Une joue posée sur le drap, l'autre offerte à la lumière, le
visage est attentif. Le regard luit sous de longs cils.
- Viens, répète Slimane. Tu ne veux pas?
J'éteins la lumière. J'ai besoin de l'ombre pour venir en
lui.
Slimane est resté blotti. au creux de mes bras pendant de
longues minutes sans prononcer un seul mot. Puis il se défait
lentement de mon étreinte, se redresse et dit d'une voix
enjouée:
- Tu m'as donné ton plaisir !
Il se penche vers moi, les doigts croisés sur mes yeux:
- C'est la première fois?
J'écarte sa main, regarde sans répondre l'ombre qui me
recouvre:
- Tu vas doucement, continue Slimane. Tu hésites. J'ai
aimé. Tu fais attention. Tu as aimé, Bob?
Il s'étend lentement sur le lit, s'abandonne au sommeil
comme il s'est offert, immobile et serein, couché sur le côté.
J'allume ma lampe torche dressée sur la table de chevet. Elle me
sert de veilleuse. Je pose mon bras sur son épaule pour saisir le
moment précis où il s'endormira.
- Bab, fais-moi ton deuxième. Tu verras, c'est meilleur.
C'est plus fort, c'est plus doux. Pour toi, pour moi.
- Tu crois?
- Je suis sûr, Bab.
Il se lève, éteint la lampe, revient lentement vers moi. Il
me serre entre ses bras:
- Bab, je suis là.
Il me prend la main et la guide lentement sur son corps
et sous les draps.
- Tu le sens? Il te veut.
14Des traits plus clairs tremblent sur les volets. Slimane
dort la tête sur l'oreiller, à plat ventre. Le drap monte à mi-dos,
coupant sa peau brune d'une frange immaculée. Je me lève
lentement. Mes yeux s'accommodent à l'ombre. J'enfile mon
jean, mon tee-shirt, jette un coup d'œil sur la rue à travers les
fentes des persiennes. Personne. L'air est vif. Au loin gémit un
moteur diesel, celui d'une benne à ordures. Le bruit m'a réveillé.
J'ouvre la porte et la referme à clef. Slimane n'a pas bougé. Il
accepte sa condition de prisonnier temporaire.
Je monte l'escalier. Les carreaux rappellent les maisons
grecques où nous avions passé, Inès et moi, quinze jours l'été
dernier. Comme moi cette nuit, Inès marchait pieds nus. Ses
pas ouvraient dans la pénombre un tunnel que je suivais les bras
tendus avant de m'emparer d'elle.
Après l'amour, je lui disais qu'elle devait avoir de
lointaines parentés avec les nymphes (elle riait) ou les pythies
(elle protestait) :
- Les pythies disent l'avenir. Moi je me tais pour le
futur.
- Tu le devines. ..
J'ouvrais les fenêtres blanchies par les lueurs qui
montaient de la mer. Le crépi des murs, le bleu des volets de
"bois tremblaient sous mes doigts comme la peau d'un reptile
assoupi. Un étrange regard illuminait les yeux d'Inès. J'y voyais
le reflet de l'aube. Elle regardait les jours à venir. Son regard
effaçait ma présence. J'avais raison.
Le toit de l'hôtel sert de débarras: posés contre le
muret, un sommier en fer, une cage en osier, un four à pain
attendent un brocanteur. Près d'eux, figée dans la même attente,
immobile, appuyée sur le mur de la terrasse, une ombre, une
chose: moi.
Slimane est reparti vers son agence de voyage. J'ai traîné
dans les rues près de l'hôtel, acheté des coupes en doum tressé,
des cuillères en bois d'oranger, une statuette en bois d'olivier
15que j'ai choisie pour le mouvement que suggère la seule
inclinaison du cou. Il rappelle Inès qui se penche et se
rapproche de vous pour vous écouter: pour elle, les paroles
sont des denrées invisibles qu'elle doit saisir sous peine qu'elles
ne lui échappent.
Revenu dans ma chambre, allongé sur mon lit, j'ai fermé
les yeux. Des images frappent mes paupières et les brûlent...
Etrange symptôme qui revient lorsque je suis seul. Pour oublier,
il me faut le son d'une parole, le contact d'une main, l'approche
d'un corps qui se tend, m'enveloppe et s'apaise. Faire l'amour
pour m'en guérir.
- Il est parti! me répond le réceptionniste.
Je viens de lui demander des nouvelles du veilleur de
nuit.
- Aujourd'hui, c'est son jour de congé, ajoute-t-il, l'air
navré.
Je laisse un pourboire pour l'absent. Le recevra-t-il ?
Le chauffeur de taxi s'amuse de mes achats. Il me dit
avec une audace qu'il tempère d'un sourire:
- Tu es un touriste fauché ou un artiste!
Les deux me conviennent.
Je suis en avance, achète un Chase. J'aime les Chase. Je
les lis, les oublie, les redécouvre dès les premiers mots comme
un ami après des années d'absence.
Le départ est imminent. Un jeune homme fend le flot
des voyageurs qui se pressent sur le quai. Chemisette blanche,
pantalon de toile, sourire aux lèvres, il est essoufflé.
- Bab! dit Slimane. Il ne faut pas partir. Reste avec moi.
Je fais non d'un signe de la tête
- Je serai seul avec toi. Pour ma joie, ton plaisir.
- Merci, je dois partir.
Il m'embrasse et file dans le soir.
16DRISSL'HOTE
Driss éteignit le poste de télé à l'aide d'une commande
qu'il dénicha sous un coussin; il plia une couverture
abandonnée à terre. Une armoire accotée à l'un des murs
partageait la pièce en deux compartiments. Dans le premier,
deux banquettes placées à angle droit faisaient face à un
réfrigérateur. Je restais debout. Driss vit mon hésitation:
- Mon frère vient de partir, dit-il. Il était ici pendant
l'été avec sa femme et ses deux enfants.
- Quel frère? Celui qui vient de sortir ?
- Non, un autre, I<halid. Il habite près de Ksarfekrane.
- C'est votre frère aîné?
- Il est plus vieux que moi, un peu plus. Je l'appelle
mon frère mais ce n'est pas mon frère. C'est le frère de ma
mère.
- Il travaille, lui ?
- Oui, à la Poste.
Driss ajouta :
- Maintenant nous pouvons nous reposer.
C'était vite dit. Driss fit rouler une table ronde et basse
rangée contre le mur et la disposa devant moi. Il fouilla un
instant dans l'armoire pour en extraire une nappe qu'il étendit
sur la table. Puis il ouvrit le réfrigérateur dont il sortit deux
bouteilles de bière. Il se proposa de me préparer à diner; je
refusai. Il s'assit près de moi en déclarant d'un ton enjoué:
- Maintenant nous sommes libres!
19Il décapsula les bières d'un coup de clef. Nous bûmes
lentement au goulot sans dire un mot. Driss se contentait de me
regarder de temps en temps, un sourire aux lèvres, à la fois
timide et interrogatif.
- Je peux visiter? lui dis-je.
- Marc, vous êtes chez vous.
Je me levai, passai de l'autre côté de la pièce. Au plafond
pendait une ampoule. Deux étagères vitrées portaient des verres
à thé ciselés, des plats de porcelaine, des bols vernissés. Je jetai
un regard dans la cour. Aucun bruit ne sortait des autres
chambres.
La seconde partie de la pièce était occupée par un grand
lit bordé de deux tables de chevet sur chacune desquelles était
posée une lampe. Les murs étaient couverts de posters.
J'allumai une des lampes. Sur l'abat-jour des poissons
multicolores se mirent à défiler entre des roses et des rochers. Je
m'assis sur le lit. Il était confortable. Je m'étonnai de la netteté
des objets, de la propreté des couvertures et des oreillers. Je
revins vers Driss, immobile devant sa bière:
- Marc, comment vous trouvez? demanda-t-il.
- C'est bien. Propre. Calme! C'est vous qui nettoyez?
- C'est moi, c'est ma mère. Elle vient une fois par
semaine, son jour de congé.
- Elle travaille?
- Elle travaille chez un médecin. Elle fait la cuisine, le
ménage, tout. Elle garde les enfants.
Un silence me laissa imaginer les longues heures de
travail d'une femme qui vivait à demeure chez ses maîtres. Driss
reprit rapidement la parole comme pour chasser le nuage que
j'avais vu passer dans son regard:
- Tu devrais goûter ses plats. Ma mère fait très bien la
cmSlne.
- Tu trouves qu'elle n'a pas assez de travail ?
- Toi, Marc, ce n'est pas la même chose.
20Nous venions de nous tutoyer. Je terminais ma bière.
Driss l'air narquois, comme pour me taquiner, me demanda:
- Tu en veux une autre? Il faut.
Il ne complétait pas ses phrases. Boire une bière comme
visiter la ville ou venir chez lui était un impératif catégorique.
- Tu en as encore? C'est un trésor que tu as caché!
- J'ai rendu service à un ami. Il travaille dans un
supermarché.
Je me levai, retournai de l'autre côté de l'armoire. J'avais
oublié d'éteindre la lampe de chevet. Les poissons poursuivaient
leur manège silencieux parmi les roses et les rochers de
l'abatjour. Le spectacle m'attendrit. Mon hôte embellissait son logis
comme il le pouvait.
Quand je revins m'asseoir, Driss avait enlevé sa veste de
cachemire, sa chemise à rayures. Sa montre était posée sur la
table à côté des bouteilles de bière. Il portait un tee-shirt et un
bermuda qui laissaient voir ses muscles fins et longs, une peau
mate et soyeuse. Brusquement il se leva:
- Je vais ouvrir la télé.
- Pourquoi?
- Pour les voisins, m'expliqua-t-il en me prenant la main
comme on rassure un enfant.
Il vit mon trouble et sourit. Je voulus lui faire part de
mon étonnement. Il posa les doigts sur mes lèvres. J'hésitais
entre un étrange sentiment de pudeur et la crainte de le blesser.
Il me serra entre ses bras comme pour me protéger du doute
qu'il pressentait en moi.
Je voulus lui dire ce que je ressentais. Il arrêta mes
explications par un long baiser. Ses lèvres étaient fraîches et
dures. Il me prit la main, le bras, l'épaule comme s'il devait
apprivoiser une à une les parties de mon corps, effacer l'une
après l'autre les réticences qui renaissaient à mesure qu'il les
apaisait de la voix. Je me rapprochais d'un seuil que Driss venait
de franchir et qu'il m'invitait à franchir à mon tour. Il suffisait
de l'imiter. Un espace chargé d'ombres et de parfums m'ouvrait
ses allées les plus secrètes. Aux côtés de Driss, j'hésitais encore.
21Il m'entraînait dans une expérience qui lui semblait banale et
m'était inattendue, proposait un jeu dont j'ignorais les règles. Je
ne savais plus très bien s'il s'agissait de répondre à son appel ou
à ma curiosité. Devais-je le croire ou le laisser faire? Fallait-il
obéir ou le suivre? Pour me donner bonne conscience, je me
promis que ce serait la première et dernière fois.
La pièce aux volets clos me retranchait des regards qui
avaient façonné mon enfance. Driss et cette chambre me
procuraient une assurance, m'offraient une protection qui me
permettaient de lui répondre à armes égales. Désormais je me
sentais assez fort pour lui résister, assez perspicace pour
m'arrêter au moment opportun.
Lorsqu'il s'était assis près de moi, j'avais fermé les yeux.
A présent, je voulais voir. Tout voir de lui, de moi. Il me tardait
de partager la douceur de ses gestes, le calme de son regard, la
chaleur d'une sève que je sentais saillir sous ses membres, vibrer
dans ma chair. Je m'enroulai entre les murs blanchis à la chaux
et ses bras brûlés de soleil. Je me glissai entre la musique qui
protégeait notre élan et son souffle qui nous découvrait l'un à
l'autre. Sa voix incendia les traits de mon visage, l'étendue de
mon corps. Il s'était offert et m'attendait. Je le délivrai de son
attente.
Driss entrouvrit la porte pour jeter un regard dans la
cour. Il avait passé un blouson de cuir et un jean. Il me fit un
clin d'œil timide, imperceptible. Debout, près de moi, il
semblait sur le point de m'interroger. C'était à son tour
d'hésiter.
Je repérai un à un les objets que j'avais examinés en
pénétrant dans ce logis minuscule. Tout était en place. Après un
long voyage, j'étais de retour. Je rentrais dans un monde banal,
ordinaire. J'y étais accepté. Personne ne me jugeait. Je n'avais
meurtri personne. Au demeurant, personne ne m'avait blessé. Je
considérais avec un nouveau regard les bons maîtres qui avaient
enseigné que plaisir signifie douleur, que le sexe était faute,
22l'exception une erreur. Un instant avec Driss avait pulvérisé ces
leçons.
Je l'enlaçai et le lâchai brusquement comme si je venais
d'étancher ma soif sur ses lèvres. Il me regarda, étonné puis se
défit de son blouson.
- Non, dis-je. Je ne veux pas recommencer.
Il se rhabilla en soupirant.
23LE MOUCHARD
Au lieu de longer les remparts, Driss pénétra dans la
ville. Je m'enhardis:
- Driss, on change de chemin ?
- Tu reconnais?
- Tout à l'heure, il y avait un homme près de la station
d'essence qui voulait te parler et toi tu as fait semblant de ne pas
le voir. Tu te rappelles, un type au crâne rasé.. .
- Marc, tu es dangereux!
- Pourquoi?
- Tu n'oublies rien.
- Alors, ée monsieur, c'est qui ? Ce n'est pas indiscret de
te le demander?
- Je ne l'aime pas; un sale type. Un mouchard.
- Un flic ?
- Pas tout à fait. Il bricole les putes et le hasch. Il tourne
autour de Stoph. Je ne sais pas ce qu'il lui veut.
- Tu l'envoies paître?
Driss me regarda, ahuri. Je lui expliquai l'expression.
L'image lui plut.
- Tu as raison: ce n'est pas un homme, c'est une vache.
Je fais attention. C'est le frère du gardien!
- Celui que j'ai vu tout à l'heure?
- Oui.
24Sur le trottoir de l'hôtel, Driss me dit au revoir en me
demandant quand il me reverrait.
- Tu sais où je loge, dis-je.
Ma réponse parut l'inquiéter:
- Et toi, tu ne demandes pas après moi? Si tu veux me
voir, tu préviens Brahim, le garçon du café, le plus vieux, avec
cheveux gris. D'accord?
Je fis quelques pas. Driss sortit brusquement de la
voiture, me prit par le bras:
- Marc, tu peux me laisser une cigarette?
- Pardon, j'avais oublié. Prends le paquet!
- Tu n'en gardes pas pour toi?
- J'ai assez fumé.
Driss insista. De guerre lasse, j'acceptai une cigarette.
- Tu fumes et tu me vois, dit-il.
25LE PARI<IN G
Une fois dans ma chambre, je rangeai mes affaires. Je
sortis sur le balcon. Avant de me coucher, je tenais à revoir le
rempart et la cime des palmiers que j'avais aperçus à mon
arrivée. Je n'avais plus sommeil.
Soudain mon attention fut attirée par deux hommes qui
traversaient côte à côte le parking situé au-delà de la rue qui
passait sous l'hôtel. Ils se dirigeaient vers une Golf garée devant
un immeuble. Ils marchaient rapidement, fumant une cigarette
dont le bout apparaissait lorsque l'un deux tournait la tête.
Le premier était vêtu d'un blouson de cuir et d'un jean,
la démarche me semblait familière. Du balcon, il m'était
impossible de le reconnaître. L'autre avait sensiblement la
même taille. Une épaisse chevelure bouclée, une chemise à gros
carreaux, des bottes, un jean lui donnaient la dégaine d'un
cowboy. Seul manquait le chapeau. Le Jeune Homme et le Cow-boy
s'engouffrèrent dans la Golf.
La voiture ne démarra pas immédiatement. Les portières
s'ouvrirent en même temps. Les deux hommes sortirent du
véhicule pour échanger leur place. La Golf traversa le parking
en s'éloignant lentement du trottoir et en prenant peu à peu de
la vitesse. Je jetai un dernier coup d'œil sur le bout de rempart,
la ligne de palmiers. C'était mon horizon.
Les yeux fermés, je laissais venir le sommeil. Le Jeune
Hotntne portait un blouson et un jean comme Driss. Il
démarrait lentement comme lui. Etait-ce lui? Je m'endormis
sans la réponse.
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