Les Yeux Braguettes

Les Yeux Braguettes

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Livres
406 pages

Description

Née au début des années soixante dans une famille d'ouvriers de Vierzon, Carine a de jolis yeux bleus dont on lui prédit qu'ils feront « péter les braguettes ». Pourtant, elle ne se sent pas féminine et aurait préféré être un garçon, sans doute pour faire plaisir à son père. Sa mère diabolise la sexualité, ce qui la décide à rester chaste jusqu'à ses dix-huit ans, même si elle rencontre plusieurs garçons. À Orléans, la jeune fille travaille dans un pressing et sort pour combler son ennui. La découverte émerveillée de Paris bouleverse la routine de sa « petite vie sans intérêt ». Elle quitte tout pour partager la vie marginale d'un sans-abri dont elle tombe amoureuse, jusqu'au jour où elle ne supporte plus ce quotidien de misère. Démunie et sans défenses, elle se laisse convaincre par sa sœur et découvre le monde de la nuit et ses revers cachés. Mais peu à peu, Carine reprend son autonomie et part vivre chez un homme de trente ans son aîné. Enfin, elle rompt avec lui pour échapper de l'emprise malsaine qu'il exerce sur elle. Libérée de son passé, elle peut enfin se reconstruire et se tourner vers sa passion de toujours, l'écriture.



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Ajouté le 25 novembre 2016
Nombre de lectures 4
EAN13 9782334229968
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Langue Français
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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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ISBN numérique : 978-2-334-22994-4

 

© Edilivre, 2016

1

J’ouvris enfin les yeux. La lumière du jour s’infiltrait déjà au travers des vieux volets verts. La poussière qui surgissait de l’ombre s’éclairait en tourbillonnant dans les premiers rayons du soleil. D’une oreille attentive, j’écoutais les bruits qui venaient de l’extérieur. Les oiseaux, nichés tout en haut du grand cerisier, offraient au monde alentour leurs premières mélodies. Le sifflement des mésanges, moineaux et autres passereaux s’entremêlait et ne formait qu’un tumulte incessant de notes hétéroclites. Puis, à peine perceptible, comme un chuchotement, le bruit sourd d’un train qui passait sur le pont du Grelet.

Un léger frisson parcourut tout mon corps. Les couvertures dans lesquelles je m’étais endormie la veille avaient disparu. Mes jambes étaient entièrement découvertes. La légère fraîcheur du matin me fit rappeler qu’on était le 1er mai. Un mois que j’affectionnais tout particulièrement pour les belles journées ensoleillées à venir, l’arrivée prochaine des grandes vacances, mais aussi et surtout parce que le 14 était le jour de mon anniversaire !

Cette année, j’allais avoir 7 ans ! Ma mère me répétait sans cesse :

– Ma fille, tu arrives enfin à l’âge de raison ! L’âge où l’on commence vraiment à s’imprégner des moments de la vie qui passent, des bons comme des mauvais ! Elle rajoutait même :

– Avant 7 ans on est trop petit pour comprendre les choses, pour se rappeler, alors on oublie tout… !

Allongée tout près de moi, le visage calme et détendu, Mathilde dormait toujours. Comme bien souvent pendant la nuit, elle s’était accaparée toute la place ! Même les draps et la grande couverture en laine avaient obéi aux lois de ses mouvements et l’entortillaient des pieds à la tête. J’étais juste au bord du matelas ! Pour ne pas tomber, je m’arc-boutai et poussai délicatement le corps inerte de ma sœur. Un instant, j’eus presque envie de la réveiller mais je connaissais trop bien ses sautes d’humeur et ne voulais surtout pas troubler le calme qui régnait dans la chambre.

Je repensais à la conversation que nous avions eue la veille au soir pendant le dîner. Nous avions décidé de préparer le muguet et d’aller le vendre route de Paris. C’était l’occasion rêvée pour se faire un peu d’argent de poche et nous ne voulions surtout pas la manquer ! L’idée était venue de Mathilde ! De 4 ans et demi de plus que moi, elle était volontaire, meneuse de troupes et savait jouer du pouvoir qu’ont les aînées sur leurs cadets avec une grande dextérité. Moi j’étais la plus jeune ! Je n’avais pas mon mot à dire ! Point final.

Je décidai donc de me lever. Je me redressai et m’assis sur le bord du lit en posant mon pied nu sur le carreau froid. Je scrutai d’un œil inquisiteur les endroits de la chambre toujours plongée dans la pénombre. Des jouets laissés depuis la veille étaient là, épars sur le sol. Une vieille poupée à moitié nue, les cheveux hirsutes, le corps barbouillé de traces de feutres maladroites, traînait entre la dînette et les losanges de construction que j’avais eus pour Noël. Plus loin, un tas de vêtements jetés en boule faisaient se confondre les couleurs et les matières des différents tissus.

J’entrepris alors de chercher dans ce désordre une paire de chaussettes. Je tendis la main vers un noyau qui semblait posé là et fus heureuse de m’apercevoir que je ne m’étais pas trompée. Mais, malheureusement, les chaussettes vont toujours par deux, et ma trouvaille était hélas… belle et bien unique ! Je la retournai, la remis à l’endroit et l’enfilai, tout en cherchant des yeux où pouvait bien se cacher l’autre. Je me levai délicatement pour ne pas faire trop grincer le sommier à ressort puis m’accroupis près du tas de linge. Je fouillai, furetai, séparant une à une les pièces de tissu qui s’y trouvaient. Mais décidément la chaussette restait introuvable ! Je me mis carrément à quatre pattes pour explorer la pleine obscurité du dessous du lit. Je cherchai d’une main hasardeuse, puis reconnus du bout des doigts ce qui ressemblait à une page de livre. Plus loin je ressentis enfin la texture moelleuse d’un petit morceau de lainage. Je tirai dessus et ramenai tout vers moi, y compris les nombreux « moutons « de poussière qui s’étaient installés là et qui habitaient les lieux avec toute leur douceur impertinente. Pouah… ! Je clignai des yeux pour mieux distinguer l’apparence de ma nouvelle découverte. C’était bien une chaussette mais… pas la bonne ! Alors, dégoûtée, je préférai quitter l’autre et abandonner ma recherche infructueuse.

Je poussai sur mes jambes, appuyant sur le matelas pour atténuer le grincement des ressorts et me dirigeai vers le gros vase de nuit que ma mère n’omettait jamais de déposer le soir au pied du lit. Sa présence dans la chambre était bienfaitrice, surtout à cette saison. Elle nous évitait de sortir en pleine nuit pour aller dans les toilettes du jardin, en passant par la buanderie et en prenant le risque de réveiller toute la maisonnée. J’ouvris le couvercle en émail. Le pot était déjà rempli à presque la moitié. Je me dépêchai de m’y asseoir pour éviter que l’odeur acide de l’urine ne se répande dans toute la chambre.

Je jetai rapidement un regard par-dessus mon épaule. Ma sœur dormait toujours. Elle avait légèrement bougé mais dans son sommeil encore profond, elle ressemblait étrangement aux anges que je regardais le dimanche dans l’église Saint Célestin pendant que le père Blanchard chantait la messe.

Une fois terminée, je me levai rapidement, refermai vite le couvercle, attrapai ma robe de chambre en flanelle posée à même sur la vieille commode bariolée d’autocollants et sortit de la chambre prudemment sur la pointe des pieds.

Je traversai la salle à manger en direction de la cuisine. Une bonne odeur de café chaud s’était répandue et embaumait toute la pièce. Quand j’entrai ma robe de chambre à la main, j’y trouvai ma mère, assise près de la fenêtre, agitant déjà d’une façon très habile ses deux aiguilles à tricoter. Mon père, lui, était toujours à table. Il était d’une lenteur exaspérante qui agaçait tout le monde ! Il finissait de boire son café. Il trempa son pain délicatement dans le bol et se pencha aussitôt pour attraper de sa bouche gourmande la tartine dégoulinante du liquide encore tiède.

Je vins d’abord embrasser ma mère. Elle me tendit la joue d’un air distrait, absorbée par son ouvrage. Quand elle remarqua que je n’avais rien sur le dos et encore moins dans les pieds elle faillit en oublier ses mailles :

– Habille-toi donc ! Tu vas attraper du mal comme çà ! Ce n’est pas le moment d’être malade ! »

– Je n’ai pas trouvé de chaussettes et avec les volets, je n’y vois rien dans la chambre ! Renchéris-je aussitôt.

– Mets au moins ta robe de chambre, tu es gelée ! Si tu es malade, il ne faudra pas venir te plaindre ! »

Mon père s’arrêta un instant, sa tartine suspendue au-dessus de son bol. Il tourna à peine la tête pour m’embrasser, et dit d’un ton blasé :

– Laisse-la donc ! Elle le verra bien si elle tombe malade !

– On voit bien que ce n’est pas toi qui les soignes quand elles ont de la fièvre sur le front ! » Lui répondit sèchement ma mère en levant vers lui des yeux agacés. Elle continua :

– On n’est pas assez riche pour se payer le docteur à tout bout de champ !

Mon père hocha la tête et reprit son activité gustative en silence. Sans dire un mot je m’assis à ma place et attaquai avec férocité les tranches de pain qui se trouvaient devant moi :

– Je peux avoir un peu de café ?

– Oui attend ! Je vais t’en donner ! Je finis mon rang. D’ailleurs, je vais m’arrêter ! Y’a trop de monde ici, je ne peux pas tricoter quand je n’ai pas l’esprit tranquille ! Dit ma mère.

Elle leva la tête vers moi puis un œil vers la pendule accrochée au-dessus de la porte de la buanderie. Il était à peine huit heures.

– Mais dis donc, tu aurais pu dormir plus longtemps, y’a pas d’école aujourd’hui !

– Je sais. Mais c’est le 1er mai ! Avec Mathilde on a dit qu’on irait vendre le muguet du jardin !

– Ah oui… j’avais oublié… ! Vous pouvez toujours essayer mais faut pas croire que vous allez en vendre beaucoup ! Vous ne serez pas les seules ! Répondit ma mère qui ne pouvait jamais rien envisager sans voir seulement le mauvais côté des choses.

– Laisse les donc, ça va les amuser ces gamines ! Dit mon père en secouant la tête.

Tout en écoutant mes parents qui discutaient, j’engloutissais les tartines plus que je les mangeais. J’entendis le miaulement de la chatte qui était dehors derrière la porte vitrée de la cuisine. Elle s’était dressée sur ses pattes arrières et de ses grands yeux jaunes marbrés suppliait qu’on lui ouvre. Je fis mine de me lever mais ma mère qui était juste à côté en train de ranger les casseroles au-dessus de la vieille chaudière en fonte m’en empêcha immédiatement :

– Ne l’a fait pas déjà rentrer… ! Elle va nous mettre des pattes sales partout !

Je me résignai et pour une fois préférai obéir aux ordres de ma mère. Je n’avais pas le temps pour les fioritures. Je m’approchai quand même de la fenêtre et regardai par le carreau les nombreuses rangées de muguet qui se dressaient vers le ciel et qui nous attendaient patiemment à l’ombre du grand mur.

Vers neuf heures, Mathilde et moi étions débarbouillées, habillées et postées toutes droites sur nos deux jambes devant le parterre de fleurs. La mine réjouie, les yeux chargés d’allégresse, nous étions impatientes et animées d’une vive excitation. Nous profitions des derniers instants où nous pouvions regarder d’un air contemplatif les longues rangées irrégulières qui s’étendaient d’un bout à l’autre du muret. Les frêles et délicates tiges vertes, d’où perlaient encore de minuscules gouttelettes de rosée, étaient chacune ornée à leur sommet d’une multitude de petites clochettes blanches qui dodelinaient de la tête et qui semblaient danser sous les premières lueurs matinales. Hélas, leur ballet féerique allait bientôt se terminer ! Dans quelques minutes, tous ces petits brins verts allaient être arrachés de leur terre natale et disséminés aux quatre coins de Vierzon ou d’ailleurs. Le muret retrouverait alors son aspect terne des jours sans gloire ! A cet endroit de la cour, le soleil ne faisait qu’une brève apparition en début d’après-midi. Il s’y calait à peine deux heures et disparaissait derrière le gigantesque mur de l’entrepôt des chemins de fer juste en face de la maison. La cour restait alors plongée dans l’ombre, ce qui accentuait encore plus la grisaille des murs alentour, les rendant tristes et monotones.

Ma mère apparut enfin dans l’encadrement de la porte. Elle descendit les deux marches, une paire de ciseaux à la main et de l’autre, un vieux panier en osier qu’elle avait réussi à dénicher dans un coin de la buanderie. Détressé par endroits et de couleur jaune paille décolorée, il avait dû servir autrefois à mon père pour transporter son attirail de pêche : lignes, hameçons et autres moulinets quand il partait le dimanche matin taquiner le gardon sur le canal.

Ma mère, qui avait toujours peur d’avoir froid s’était emmaillotée d’un grand pull à col roulé et d’une robe chasuble de couleur foncée. Pour la circonstance elle s’était affublée d’un grand tablier de jardinier qui par-derrière, lui arrivait jusqu’aux chevilles, mais qui par-devant remontait d’une façon abrupte, tiré vers le haut par son gros ventre. Elle était enceinte de sept mois et attendait le bébé pour début juillet. Son ventre lui prenait toute la taille et sa proéminence contrastait nettement avec la maigreur de ses membres et de sa corpulence osseuse. Souvent elle se cambrait en arrière pour soutenir son ventre d’une main réconfortante et mieux supporter le poids de son fardeau.

Elle approcha du muret et s’accroupit lentement, en écartant les jambes jusqu’à sentir sous sa main la terre encore fraîche. Elle souffla d’un mot :

– Ça ne va pas être facile avec ce gros ventre ! Fille ou garçon… il ne ferait pas mal de sortir… !

Ma mère commença à couper délicatement les tiges qui se pavanaient devant elle et les rassembla du mieux qu’elle put dans le grand panier vide. Elle peinait beaucoup et avait beaucoup de mal à garder son équilibre. Au bout de quelques minutes, jugeant sa position vraiment trop inconfortable, elle se redressa en soufflant et en chancelant, comme si elle venait de courir un « cent mètres ». Elle nous observa quelques secondes et donna les directives à Mathilde, plus vieille et plus adroite de ses mains que moi :

– Mathilde, tu vas prendre ma place. La terre est trop basse et mon ventre me fait mal.

Elle tendit les ciseaux à Mathilde qui, toute fière de la confiance que sa mère lui accordait, s’empressa de les prendre et continuer le travail commencé. Ma mère reprit :

– Tu les coupes juste au ras, sans enlever les racines… Fais attention quand tu les mets dans le panier, c’est fragile et ça casse vite !

Mathilde retenait son souffle, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, elle restait attentive et concentrée devant son travail. Elle les choisissait en fonction de leur taille, de leur aspect et prenait surtout ceux dont les clochettes étaient bien disposées et bien ouvertes. Puis elle les coupait à la base et les rangeait dans le panier en les superposant les uns par-dessus les autres, faisant attention de ne pas les écraser.

Quand le panier fut entièrement rempli, nous nous dirigeâmes toutes les trois autour de la table de la cuisine en riant, estimant qu’il y en avait bien au moins une centaine. Nous étions déjà toutes pétillantes à l’idée de l’argent que nous allions bientôt récolter :

– A combien on peut les vendre ? Demanda Mathilde.

– Oh je n’en sais rien ! Ça dépend de la grosseur et de la quantité des clochettes ! Répondit ma mère devant nos regards interrogatifs. Elle réfléchit un instant puis continua d’un ton calme et las :

– Tu peux dire aux clients qu’ils peuvent donner ce qu’ils veulent ! Ça paraîtra moins gourmand ! Même celui qui n’a pas beaucoup d’argent a bien le droit de s’offrir un peu de bonheur… !

Jusqu’alors, je n’avais fait qu’écouter ma mère et ma sœur aînée sans dire un mot. Je réagis aussitôt en entendant la douce sonorité du mot bonheur :

– Est-ce que c’est vrai que le muguet porte bonheur ?

– C’est ce que tout le monde dit… moi, j’y crois pas trop à leurs histoires ! Il paraît que chaque brin offert apporte du bonheur à celui qui le reçoit. Puis en baissant la tête, elle continua sur un ton mi-gai, mi-amer :

– Avec votre père, on a beau en avoir plein le jardin, ce n’est pas ça qui nous empêche d’avoir des fins de mois difficiles !

– Il n’y a pas que l’argent qui compte… ! Ma grand-mère prononçait souvent cette phrase. Je la replaçais dès que j’entendais la moindre allusion sur l’importance de l’argent et surtout de celui qui manquait.

– Il n’y a pas que l’argent qui compte mais si nous en avions un peu plus, ça arrangerait bien nos affaires… ! Ma mère continua en passant doucement une main sur son ventre rebondi :

– Vous comprendrez plus tard que ce n’est pas toujours facile… !

La préparation du muguet dura plus de temps que prévu. Chaque brin avait été minutieusement choisi, coupé, taillé, rassemblé en groupe de trois ou quatre et ficelé à l’extrémité par du fil noir. Ainsi regroupés dans le panier, ils formaient de jolis petits bouquets verts et blancs et ressemblaient à ceux que j’avais vus se vendre l’année dernière sur la place du Mail.

Mathilde avait beaucoup aidé sa mère. Elle était consciencieuse et plus habile de ses mains que moi. Malgré toute ma bonne volonté, je les avais vite éparpillés sur la table. J’étais trop désordonnée et dans mes doigts maladroits, certains s’étaient même pliés en deux et cassés par la moitié au moment où je m’apprêtais à tourner le fil autour de leurs tiges. Ce qui avait vite agacé ma mère et ma sœur, penchées sur leur travail. Finalement, au bout de dix minutes je m’arrêtai et préférai jouer avec la chatte, qui tournait déjà dans nos pattes, attirée par tous les bouts de fil qui pendaient et qui se tortillaient autour de la table. Pour m’amuser avec elle, je faisais exprès de lui amener le fil devant les moustaches et lui faisais faire une succession de bonds et de sauts en arrière, l’entraînant ainsi dans de furieux jeux frénétiques.

Il était presque dix heures lorsque les deux ouvrières eurent entièrement fini. Les filles devaient se dépêcher car il était déjà tard et les derniers passants rentreraient bientôt chez eux pour l’heure de midi. Mathilde se dirigea alors vers le buffet pour essayer de trouver quelque chose qui pourrait leur servir de porte-monnaie. Elle y trouva une vieille boîte de métal qui contenait les derniers bons points que nous avions gagnés pendant le dernier trimestre. Elle vida la boite précipitamment et la posa près du panier.

Arrivées dans la rue, ma sœur et moi portions le panier chacune par une anse. Il était lourd, embarrassant et me tirait sur l’épaule d’une façon qui me devint vite insupportable. Je me fatiguais déjà et ralentissais malgré moi la cadence. Je ressentais une légère brûlure qui commençait à me chauffer la paume de la main. Je pensais que j’allais sûrement revenir avec des ampoules tellement la douleur était déjà cuisante.

Tout le long du chemin je balayais de mon regard bleu les aspérités du trottoir qui déroulaient sous mes pieds. De temps en temps j’apercevais un caillou ou deux qu’en d’autres circonstances j’aurais envoyé voler de l’autre côté de la rue d’un seul coup de pied. D’habitude, c’était mon jeu favori, mais cette fois-ci, je devais malheureusement m’y abstenir ! De plus, pour faire plaisir à notre mère, nous avions dû enfiler les deux mêmes robes que notre grand-mère nous avait confectionnées l’année dernière. Celles-ci étaient toutes deux identiques, en tissu orange avec des pois de même couleur mais plus foncée. Une grande tulipe rouge surmontant une longue tige verte était cousue à même sur le côté droit. Avant je l’aimais beaucoup mais depuis un an j’avais grandi ! Maintenant elle m’arrivait jusqu’en haut des cuisses, découvrant mes longues jambes uniformes que je détestais et mes genoux écorchés. En partant, mon père m’avait dit en plaisantant pour me taquiner :

– Mais si ! Elles sont belles tes jambes ! On dirait deux baguettes de tambour… il rajouta en clignant des yeux et en souriant malicieusement :

– Tu as juste un peu grandi c’est tout ! Tu es comme les mauvaises herbes qui poussent trop vite et qui envahissent le jardin… !

J’avais souri en haussant les épaules. Je n’avais pas répondu mais avec mes gros godillots marron au bout des pieds, mes jambes menues paraissaient encore plus frêles et prêtes à se casser en deux au moindre effort.

En arrivant en bas de la rue Charles Fourier, je regardais la longue pente raide que nous allions devoir affronter. Je perdis aussitôt mon grand élan de courage. Je posai le panier à terre pour décrisper ma main droite et reprendre ma respiration. Mathilde, qui était plus résistante, s’impatienta :

– Regarde ! On est presque arrivées ! Quand on sera là-bas on aura plus qu’à s’installer près des feux et on aura tout le temps de se reposer.

D’une main retenue, elle se frotta le front et repoussa délicatement une mèche de cheveux qui lui tombait sur la figure :

– Dépêche-toi maintenant ! Il est tard !

Elle m’avait parlée d’un ton ferme qui ne me laissait plus aucune alternative. Je me devais de continuer ! J’obéis aussitôt à ses ordres. Elle s’était montrée particulièrement indulgente à mon égard et je savais pertinemment que j’aurais été incapable d’aller vendre ce muguet toute seule. Sans broncher, je repris l’anse du panier et m’armai de courage face à la pente.

Quand nous arrivâmes enfin, Mathilde faillit bien éclater de rire en voyant mon visage écarlate et ma mine décomposée :

– Ben dis donc ! Tu en fais une tête ! On dirait que tu viens de franchir le col du Mont Blanc avec cinq kilos de bagages sur les épaules… !

Puis, Mathilde retrouva son sérieux. Redressant la tête, elle examina d’un œil attentif l’emplacement de la rue qu’elles allaient pouvoir occuper. Du revers de la main elle s’épongea légèrement le front et finit par décider :

– Là-bas… on sera bien placées !

L’animation qui régnait route de Paris était surtout située sur le trottoir d’en face. Certains passants étaient venus là juste pour y flâner, d’autres, chargés de cabas, disparaissaient, comme soudainement happés par les portes de la boucherie et de la boulangerie situées de part et d’autre du Bar « Le Narval ».

A l’angle de la rue Charles Hurvoy, une femme vendait aussi du muguet. D’une grande planche et de deux tréteaux, elle avait improvisé une longue table qu’elle avait recouverte d’un long tissu de couleurs chamois. Elle semblait posséder à elle seule l’équivalent de cinq paniers semblables à celui que nous avions eu tant de mal à porter. Les clients qui sortaient des magasins se dirigeaient droit sur elle et s’arrêtaient instantanément, comme hypnotisés par la beauté pure de tous ces petits brins en fête et leur parfum si délicat.

Devant la fraîcheur et la beauté puérile de ce décor, les grands yeux de Mathilde sourcillèrent légèrement. Moi qui les connaissais bien pus reconnaître cette légère touche d’appréhension qui s’en dégageait ; elle dut lire dans mes pensées :

– C’est vrai qu’il est beau son étalage !

– Dis, tu crois que nous allons pouvoir en vendre ? » Lui demandai-je.

– Je ne sais pas mais à côté des siens notre panier fait un peu minable !

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Je sentis mon courage s’évanouir d’un seul coup et eus presque envie de faire demi-tour. Mais Mathilde, plus audacieuse, se ressaisit à toute volée :

– Allez ! On ne va pas se dégonfler maintenant ! On verra bien ! Aide-moi à porter le panier, on va s’installer comme on avait dit.

Quand elles arrivèrent aux feux, le vert s’éteint et l’orange vira justement au rouge. Une longue file de voitures s’arrêta. Par la vitre baissée d’une 304 Peugeot grise, une ribambelle de gamins qui chahutaient à l’arrière cessèrent aussitôt leurs chamailleries et nous dévisagèrent l’une après l’autre. Devant l’insistance de leurs regards, je ne pus m’empêcher de repenser à ma robe trop courte, à mes genoux écorchés et à la maigreur de mes jambes. La confusion empourpra davantage mes deux joues déjà rouges et je sentis une lourdeur embarrassante m’envahir toute entière. Un engourdissement qui persista quelques minutes et qui me rendit incapable d’oser le moindre mouvement. Ma timidité me rendait sotte et maladroite. J’aurais tant aimé être à l’extérieur cette petite fille capricieuse et turbulente que j’étais à la maison. Cette petite fille rebelle qui n’écoutait rien de ce que ses parents lui ordonnaient, cette écervelée qui se plaisait à rire de tout et de rien !

Pour oublier la rougeur qui s’était accaparée mes joues, je cherchai à tout prix un endroit pour poser mon regard. De l’autre côté de la rue, un vieux monsieur qui sortait de la boulangerie traversait en empruntant le passage piéton qui se trouvait face à nous. L’homme, grand et fort, devait avoir au moins cinquante ans. Son front large était plissé sur toute sa longueur et son nez était droit et épais. Sa moustache grise en bataille couvrait par endroit des lèvres fines et régulières. En nous voyant toutes les deux hésitantes, il sourit. Quand il nous adressa la parole, son visage s’éclaircit et devint moins rude, nous dévoilant que malgré son allure un peu rustre, il était doux et d’une grande bonté :

– Vous le vendez combien votre muguet ? Dit-il en souriant.

– Heu… je ne sais pas… vous donnez ce que vous voulez… !

Mathilde avait répondu avec une telle hardiesse que le bonhomme sourit de plus belle, découvrant ses dents jaunes et mal proportionnées :

– Oh… ! Pour une fois que le client peut choisir le tarif, j’aurais bien tort de ne pas en profiter ! Répondit-il en se cambrant en arrière et en glissant péniblement sa main dans la mince ouverture de la poche de son pantalon.

– Attendez, je vais voir ce que j’ai dans mes poches !

Il en sortit quelques pièces jaunes et blanches et les tendit vers Mathilde :

– Tiens, sers-toi Petite !

Ses mains étaient si épaisses et si calleuses que les pièces y semblaient minuscules. Mathilde ne savait laquelle choisir de peur de paraître insolente et trop gourmande comme sa mère le lui avait dit. Elle hésita.

– Prends donc celle de cinq francs ! Dit-il ! Un peu de bonheur pour ma journée ça vaut bien ça ! »

– Oh merci monsieur ! répondit Mathilde en ouvrant de grands yeux émerveillés.

– Carine, amène-moi la boîte ! »

Mathilde prit toutes les précautions pour l’ouvrir. Il remarqua qu’elle était vide et s’exclama :

– En plus je suis votre premier client ! »

Sa gentillesse m’avait donnée un peu d’assurance, j’osai enfin prononcer quelques mots :

– C’est le premier qu’on vend !

– Alors cela me portera doublement bonheur !

Il se pencha au-dessus du panier et choisit un brin avec délicatesse. Il se redressa, pointa ses yeux dans les nôtres et partit en nous saluant d’un ton solennel :

– Au revoir Mesdemoiselles… et Bonne Chance !

Il disparut en descendant la rue Charles Fourier, nous laissant derrière lui, triomphantes et émerveillées devant l’énorme pièce qui brillait au fond de notre boîte en métal. Cette première victoire nous réconforta ! Nous avions eu raison de persévérer et d’y croire avec autant de détermination ! L’obstination remportait toujours les victoires menées contre les craintes !

La vente se déroula ensuite dans la bonne humeur et notre joie confondues. Les gens qui s’arrêtaient en voiture baissaient leurs vitres et tendaient leurs mains pour acquérir cette part de bonheur qui semblait leur avoir été promise.

Quelques passants non plus n’hésitaient pas à traverser la rue. C’était devenu l’euphorie. En moins de deux heures le panier était déjà presque vide et la boîte en fer regorgeait de pièces toutes neuves. Mathilde était très douée. Elle abordait les clients et concluait l’affaire avec une facilité et une aisance que je ne lui connaissais pas. J’étais admirative ! A midi et demi il n’en restait plus un seul !

Au retour, nous étions légères comme des plumes, rieuses et enjouées. Au rythme de nos pas, on entendait le bruit mélodieux des pièces de monnaie qui s’entrechoquaient. J’étais impatiente de compter cet argent :

– On pourrait compter maintenant au lieu d’attendre d’être à la maison ?

– On ne va pas compter sur le bord du trottoir ! Tu peux bien attendre cinq minutes, on arrive bientôt !

Je fus surprise et me demandais bien pourquoi Mathilde était si raisonnable. D’habitude, c’était elle qui perdait patience la première. Songeuse, je me mis à balancer le panier d’avant en arrière, faisant crisser l’osier à chacun de mes mouvements. Je m’amusais à le faire rebondir sur mon genou tout en marchant et en dévisageant ma sœur d’un œil contrarié.

« Moi aussi j’aurais pu porter la petite boîte en fer ! Pourquoi Mathilde s’octroyait toujours tous les droits sous prétexte que c’était elle la plus grande ? » Comme je continuais de plus belle à faire tournoyer le panier, Mathilde commença à s’agacer :

– Mais arrête donc avec ce panier, je vais finir par le prendre dans la figure !

– Pourquoi tu ne veux pas compter l’argent maintenant ?

– Oh que tu es agaçante à la fin ! Tu ne vas pas la fermer un peu !

– C’est toi ! Tu veux toujours tout décider et c’est toujours toi qui commandes ! Continuai-je en sentant que les larmes commençaient à remplir mes beaux yeux bleus. Je continuai malgré tout :

– Je vais le dire à Maman !

– Maman elle dira exactement la même chose que moi ! Ce n’est pas un endroit pour compter de l’argent ! Et puis, arrête avec tes pleurnicheries, on dirait une gamine de cinq ans !

Mathilde marchait d’un pas renfrogné ! Souvent, elle sentait la colère lui monter au corps quand elle me voyait courir dans les jupons de notre mère, pleurer pour un oui ou pour un non.

Quand nous arrivâmes enfin dans la cour de la maison, j’étais en larmes et Mathilde était furieuse après moi.

Alertée par nos jérémiades, ma mère qui était en train de préparer un rôti, sortit précipitamment pour voir ce qui se passait encore :

– Si ce n’est pas malheureux d’avoir des gamines qui ne peuvent pas s’empêcher de se disputer tout le temps ! Vous allez finir par me rendre malade toutes les deux !

Dans les cris et les larmes, nous essayions chacune de défendre nos intérêts et rejeter la faute sur l’autre :

– Elle ne veut pas me donner mon argent ! Dis-je entre deux sanglots.

– Mais si ! Mais elle n’arrête pas de me faire du cinéma ! Elle voulait que je compte l’argent dans la rue… comme ça… n’importe comment ! »

Ma mère nous écoutait l’une après l’autre. Elle ne savait plus laquelle de nous deux elle devait croire ? Et comment faire pour nous départager ? Un coup, elle expliquait à Mathilde que c’était elle la plus grande et qu’elle devait montrer l’exemple. Puis deux minutes plus tard, elle essayait de me raisonner en me disant que je pouvais bien attendre ! Bref, elle ne savait plus où donner de la tête !

Brusquement, Ma mère s’approcha de Mathilde et lui arracha d’un coup sec la boîte des mains tout en lui donnant une gifle à toute volée :

– Puisque c’est comme ça c’est moi qui les garde ! Vous les aurez plus tard quand vous serez calmées… !

Je restais un moment dans la cour, attendant que mes sanglots se soient enfin apaisés. Quand je rentrai, ma sœur me regardait les yeux chargés de rancune et de ressentiment à mon égard. Je la connaissais trop bien ! Je savais pertinemment que la vengeance se ferait tôt ou tard et qu’elle ne me ferait pas de cadeau ! J’avais tout intérêt de rester à « carreau » tout l’après-midi… !

2

Le rôti que ma mère avait préparé pendant leur absence fut mangé dans un profond silence de « grise mine ». On entendait juste le bruit des couverts qui s’entrechoquaient dans les assiettes et les bruits à peine perceptibles de leur mastication. La scène de colère qui avait eu lieu entre nous avait jeté un véritable froid.

Le nez penché au-dessus de mon assiette, je réfléchissais. En quoi de simples brins de muguet pouvaient ils avoir un quelconque rapprochement avec ce sentiment de bien-être que les adultes appelaient le bonheur et si convoité qu’il pouvait l’être… ! Ce « bonheur » existait-il vraiment ? N’était-ce pas tout simplement ces quelques moments éphémères, si furtifs et si fragiles qui nous tombaient dessus en friche sans crier gare et qu’il fallait se dépêcher de trier et de ficeler comme le muguet avant qu’ils nous échappent ! Avec ma sœur y aurait-il un jour, au moins un, où elles parviendraient enfin à vraiment s’entendre et garder leur sang-froid au lieu de se chamailler pour des broutilles comme des gamines de cinq ans !

Pendant tout le repas je ne pus m’empêcher de me poser une foule de questions auxquelles je ne trouvais pas de réponse. Mais à peine j’eus fini de manger ma portion de camembert, que je me levai et partis dans ma chambre pour retirer cette fichue robe qui m’étriquait et dans laquelle je me sentais si mal à l’aise :

– Plus jamais je ne porterais de robe ! Je fouillai dans la vieille commode et sortis un vieux pantalon rafistolé aux deux genoux.