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Libre parcours, variétés

De
127 pages
Des textes écrits au fil du temps, et classés arbitrairement ensuite , c’est dire qu’ils peuvent se lire dans n’importe quel ordre.Ils ne sont ni invention pure, ni reportage photographique.Les récits ont souvent un fond de vérité approximative, les nouvelles ont à voir, forcément, avec la mémoire. Ce qui en fait la personnalité, l’originalité, si elles existent, ne réside que dans la manière, les mots, le style.Quant au dernier texte, il s’apparente, modestement, à un bref essai sur l’écriture.
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Camille Houssay
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NOUVELLE
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2-7481-1887-1 (pour le fichier numérique) ISBN: 2-7481-1886-3 (pour le livre imprimé)
ÉditionsLe Manuscrit 5bis, rue de l’Asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com
EN SOUVENIR
A la sortie de la ville, des pavillons modestes, in-achevés, clôtures provisoires, tas de cailloux et de sable en attente, bétonnières sous des toiles de plas-tique transparent, ébauches de pelouses, ornées déjà de nains et de Blanches-Neiges, et de massifs bario-lés : voilà une banlieue provinciale récente, dune laideur ordinaire, agglutinée à un énorme supermar-ché, comme un vieux village autour de son église. Si seulement on pouvait remonter les années, sélèveraient à la place les manoirs dautrefois, en-châssés dans leurs parcs, -les arbres y touchaient le ciel et cachaient lhorizon ; aux lueurs du couchant sanimeraient les vitraux des jardins dhiver, qui abritaient en des touffeurs tropicales, lexubérance des lianes et des orchidées somptueuses ; et les serres, alignées sous la lune, dans des potagers luxu-riants et géométriques, auraient des pâleurs diffuses de voie lactée. Pas de supermarché, mais une mai-son dun siècle ou deux, grise et lézardée ; une cour devant, bordée dateliers ; au-dessus, létage dhabi-tation, et derrière, de plain-pied, un vaste terrain, et quelques dépendances. En façade, un mur surmonté dune grille, et un portail, assujetti par une barre de feron y jouait au « cochon-pendu »Cétait la demeure de mes grands-parents, et la mienne aussi quelquefois, où se conjugue mon enfance à limpar-fait mélancolique, où se déclinent mes souvenirs,
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accrochés les uns aux autres dans le désordre des saisons, et la fantasmagorie du hasard
Je venais là souvent passer quelques jours de va-cances. Je me précipitais dans lescalier, javalais les marches deux par deux pour embrasser ma grand-mère qui mattendait là-haut, et nous allions en ba-billant poser mon sac dans ma chambre. Tout y re-luisait dun soleil limpide, le lit à rouleaux, ses cabo-chons de cuivre bien astiqués, la commode en meri-sier fauve et le marbre dessus, où se reflétait, près dune statuette de la Vierge, un bouquet perpétuel damour en cage et de monnaie du pape. Je retrou-vais dans la même allégresse la tapisserie de rameaux entrelacés, avec ses oiseaux de paradis que jessayais de compter pour mendormir plus vite ; le sommeil me rattrapait toujours avant la fin. Dès laurore, en-core assoupie, jétais environnée de leurs chantsmais petit à petit, je mapercevais que laubade mon-tait du verger, presque assourdissante, où les moi-neaux séveillaient aussi joyeusement que moi. Le calme, la béatitude, et que de frayeurs pourtant ! Ces coups mystérieux et insistants frappés au plus téné-breux de la nuit contre la cloison, personne, jamais, ne put les expliquerEt cet accompagnement lu-gubre des chouettes, hululant dans le voisinageL« autre monde » affleurait tout dun coup, et cest à moi quil se révélait, -à mon corps défendant- telle une apparition. On en arrivait à croire les lieux han-tés par les âmes du Purgatoire, qui navaient pas en-core expié leurs fautes, et réclamaient lintercession des vivants. Alors je bafouillais un « Ave Maria » en guise dexorcisme, et des chapelets doraisons jacu-latoires ; je me pelotonnais sous lédredon, afin de ne rien entendreque la chamade affolée de mon coeur ; je suffoquais, je nosais même pas presser la poire pour allumer, tant je craignais dêtre agrippée
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soudain par un spectre à tête de mort, tintinnabulant du squelette
Je rangeais mes affaires dans un tiroir, où elles simprégneraient de naphtaline et de lavande, un mé-lange bizarre et tenace qui me rappellerait longtemps mon séjour. Et je filais au poulailler pour découvrir dans les nids, à côté des leurres en plâtre, des oeufs tout juste pondus, tièdes encore. Quelquefois, une poule que je navais pas remarquée, somnolant sur son perchoir, dégringolait en caquetant dans un en-vol colérique de plumes, de paille et de poussière. Je lâchais mon panier pour me protéger le visage de mes bras ; je fuyais à toutes jambes, et le volatile sécar-tait en se haussant du col. Je reprenais mon souffle près du clapier, au milieu de la prairie, un « trapé-zoèdre » mobile, (grâce à des roues escamotables, et à deux poignées), fabriqué par mon grand-père sur un fond de grillage à larges mailles, où les lapins rasaient lherbe aussi efficacement quune faucille bien aiguisée, -chaque extrémité se terminant par une case, où ils se réfugiaient immanquablement pendant que je magenouillais à côté, ou si lon poussait leur « roulotte » vers des nourritures plus touffues et plus fraîches. Puis, senhardissant peu à peu, ils revenaient dans leur réfectoire de plein air, et je les regardais à loi-sir, -à condition de ne pas bouger,- leurs oreilles fré-missantes, et mauves par transparence, leurs dents de perle, et le noeud-papillon de leurs moustaches, leurs yeux apeurés et fous, -des « gens » heureux qui navaient pas de leçons à apprendre
Je longeais les hangars, où séchaient les billes de bois, où tous les chats du quartier se réunissaient pour la sieste, après les jeux de cache-cache avec les souris, les feulements cruels, et les cris étouffés. Je
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traversais la « pièce », un champ planté de chico-rée sauvage, dun azur vif, éblouissant, surprenant comme le maquillage dune vieille coquette. Je scru-tais en vain le noyer, à la recherche des écureuils qui somnolaient sans doute, replets et dodus, au creux de leur peluche. Dans la haie, je cueillais une bras-sée de narcisses pour fleurir les autels immaculés et entêtants du mois de Marie ; leurs tiges baveuses me salissaient les mains, mais ils me transportaient en des instants mystiques, où la flamme des cierges vi-brait dans lombre, où vibraient aussi nos voix den-fants qui entonnaient le « Salve Regina », berçant ma méditation, ma prière ou ma rêverieEt jentrais au jardin par le portillon du fond que je refermais soigneusement, afin dempêcher les colonies de poussins de sengouffrer derrière moi, et de saccager les plates-bandes. Je passais dans lallée centrale entre deux bordures de buis, courts sur pattes, repaires descargots et de loches, dont je dénombrais les cadavres, autour des monticules de cendres disséminés tout du long. Je mattar-dais un moment près du bassin pour taquiner les têtards, -dune espèce rarissime, puisquils ne se transformaient jamais en grenouilles, ou bien elles disparaissaient aussitôt après, clandestines et invi-sibles. Et je courais vers la cuisine ; larôme sucré du tilleul métourdissait comme un début divresse, ou les bouffées de lilas qui contenaient toutes les délectations du printemps ; et la brillance de la lumière en cette acmé du jour, mémoustillait et me donnait des ailes. Dans un poirier moribond grim-paient les sarments dun rosier ; ses roses-pompons crème et parcheminées, où se posaient des cétoines gourmandes, ressemblaient aux fleurs en sucre des pièces montées, à la fin des banquets de Première Communion. Nous dressions le couvert du déjeu-ner : mes assiettes préférées avaient une maisonnette au centre, un pommier plein de pommes vermillon,
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