Loin

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160 pages

Description

Ce récit retrace l'expérience d'un dépaysement. Une ville étrangère en est le lieu : Mymia. Des femmes en sont l'instrument : Alix et Angèle, et d'autres, venues de plus loin, du temps immémorial de l'enfance.
Le dépaysement est d'abord vécu dans un sentiment de vacance et de légèreté. Il vire progressivement au malaise, à la dépossession de soi, à l'exil. Les séjours, réels ou imaginaires, dans la maison natale sont également marqués par le "loin".
Loin dit aussi l'éloignement du temps. C'est plus de vingt ans après l'épisode de Mymia que le héros s'en fait le narrateur. Il rouvre ainsi à son insu une plaie qu'il croyait fermée.

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Date de parution 01 mai 2018
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EAN13 9782072771279
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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J.-B. Pontalis
Loin
Gallimard
Jean-Bertrand Pontalis, membre de l'Association psychanalytique de France, est l'auteur de plusieurs essais et récits. ïl a animé pendant vingt-cinq ans la Nouvelle revue de psychanalyse et dirige aux Éditions Gallimard deux collections, « Connaissance de l'inconscient » et « L'un et l'autre ».
Pour Guillaume, dans quelque temps.
1
Il y a les femmes. Il y a les femmes avec qui l'on est bien, et puis les autres, celles qui emportent hors de soi, mettent dans tous les états, qui, longtemps après qu'elles ont disparu, viennent vous visiter la nuit, menacer l'abri de votre sommeil, tout comme autrefois elles venaient, dans un même mouvement, successivement creuser et remplir la faille qu'elles provoquaient en vous-même, minant sans répit la bonne image que, pour vivre, nous reconstituons chaque matin. Longte mps, j'ai voulu séparer ces deux espèces, les familières et les dépaysantes, les trop proches et les trop lointaines, pour mieux me protéger des unes et des autres. La vie à Mymia était on ne peut plus plaisante. La ville pourtant manquait de charme. Elle s'étendait en longueur sur une dizaine de kilomètres, traversée par de larges rues rectilignes, avec des immeubles en forme de cubes, variant peu dans leurs proportions et leur matériau. Edifiée le long de la mer, l'air y était humide et, à la saison où j'y arrivai, presque pois seux. « Ici, vous verrez, me dit Guillemin en m'accueillant, l'atmosphère est toujours lourde. Sauf l'été, mais alors la chaleur est insupportable. » Ainsi parlent les Français à l'étranger. Mais moi, j'y serais léger. Tout de suite, j'en eus l'assurance. Dès le premier jour, je trouvai une chambre dans un hôtel protégé de la rumeur par un jardin, tenu par des jumelles sexagénaires venues de Genève, je ne sus jamais pourquoi, s'exiler dans ce pays lointain. De la « Maison vaudoise » j'étais l'unique pensionnaire. Je pris contact avec l'établissement où j'étais censé enseigner le français, le latin, la philosophie, tout ce qu'on voudrait, aux jeunes gens et jeunes filles de la bourgeoisie locale. « En fait, vous aurez surtout des filles », me prévint Guillem in, les yeux plissés, le sourire goguenard. Dès le premier soir, j'étais reçu chez les T. – l'arrivée d'un nouveau se savait aussitôt – et je n'ignorais plus rien des lieux que je devais fréquenter : « Ah ! vous jouez au tennis, alors vous irez au club de Tayem, vous verrez, il y a d'excellents joueurs. Vous aimez vous baigner, la plage de Malagi est merveilleuse, nous y avons une petite maison dans les dunes. Le théâtre, cela tombe bien, nous venons de créer une troupe d'amateurs, pas mal du tout vous savez. En attendan t, venez, allons chez Tasoukis, il faut que vous goûtiez leurs crevettes. » J'avais tant erré à Paris, les mois passés, âme en peine cherchant en vain un corps assez réel pour y séjourner, que de me voir ainsi assigner mes plaisirs m'enchantait. Et le fait est que, dans les jours qui suivirent, le temps, comme de lui-même, trouva son emploi. J'étais en province, mais au bout du monde. Le matin, j'allais, dès huit heures, faire mes cours. Enfin, mes cours, c'est beaucoup dire. Mes élèves, gentiment ignares, à la fois rêveurs et attentifs, attendaient apparemment que nous passions ensemble des heures tranquilles comme, plus tard, ils jouiraient, les yeux mi-clos, à la terrasse d'un café ombragé, de la langueur des choses. Je les promenais à traversLa Princesse de Clèveset ses renoncements, tout au long du premier Livre desConfessionse), dansune pensée pour mes deux citoyennes de Genèv  (avec Les Métamorphosesou lesDialogues d'Hylas et de Philonoüs.
Esse est percipi,il y avait du vrai là-dedans, trouvions-nous : effacer le relief et l'abîme de l'être par la continuité d'une vision, n'être sensible – mais alors sans réserve – qu'à l'épiderme du monde. Rares étaient ceux dont les parents étaient nés dans ce pays ; issus des régions, des continents les plus différents, ayant perdu leur Histoire, peut-être trouvaient-ils dans nos lectures et la fluidité de mon discours, eux, étrangers les uns aux autres, quelque chose comme u n dépaysement commun. Pour moi, comme ces robes claires, ces bras nus et dorés, me changaient des blouses grises d'internes que j'avais connues dans les lycées où j'avais été élève puis, les deux années passées, professeur ! A une heure, parfois plus tôt, j'étais libre. En fait, libre, je l'étais déjà pendant ces matinées complices. L'après-midi, j'avais le choix. Pas l'embarras du choix car jamais je ne me demandais, comme à Paris, ce que j'allais faire, hésitant entre une tâche et une autre. Oui, là-bas, j'étais voué – par quel maître ? – à la chose à faire, et même dans ce qu'on appelle plaisir, je demeurais tâcheron : irais-je mefaireun film au Studio Parnasse ou un livre à la B.N., passerais-jefairel'amour avec Françoise, toujours disponible, ou chez les Vigier, toujours sérieux,fairele sommaire du prochain numéro de notre revue ? Ici, à Mymia, je me laissais être choisi par l'air du jour ou saisi par un mouvement du corps (j'avais donc un corps qu i m'entraînait...). Mes pas me conduisaient vers ces lieux qui m'avaient été d'emblée désignés : les terrains de Tayem, la plage de Malagi, la salle du petit théâtre ; j'étais accompagné aussi bien de ceux avec qui j'avais dîné la veille que d'un collègue ami ou d'un élève souriant qui habitait dans ma rue. Je ne me souviens pas du quotidien d'alors. Autre t emps, autre espace. Je sais seulement que je découvrais les évidences du jeu. La vie m'était terrain de jeu. J'avais été, je l'ai dit, un jeune hom me plutôt triste. Non : désaffecté. Le tennis, dans les premières semaines, devint ma p assion. Le directeur du club m'inscrivit, sans même me demander mon avis, dans le tournoi qui comm ençait. Je fus battu au premier tour. Un tournoi « de consolation » était prévu pour les joueurs que, disait-on gentiment, le tirage au sort n'avait pas favorisés. Cette fois encore, je fus battu, bie n que mon adversaire fût médiocre. Loin de me décourager, ces déconvenues suscitèrent chez moi une sorte d'acharnement. En même temps que des progrès rapides, je fis une découverte que je m'empressai d'ériger en règle de vie : l'important n'est pas de jouer en champion mais de ne pas se laisser confiner dans le jeu de son vis-à-vis. Ce n'est pas l'autre qui gagne, c'est soi qui perd ! Il fallait d'abord perm ettre à l'adversaire de se découvrir puis, quand il se croyait maître du terrain, surtout ne pas lui donne r la réplique qu'il attendait mais jouer autrement – balles longues ou courtes, hautes et molles, croisées ou le long des lignes, c'était selon. Se déprendre, telle était la loi qui faisait le vainqueur. Pour n'avoir pas su cela, j'avais mal vécu, pris et même englué dans des activités studieuses, politiques, amoureuses qui, au fond, n'étaient pas les miennes. Etre pris ou se sentir vacant, c'était alors du pareil au même : « Qu'est-ce que tu fais ce soir ? – Je sui s pris. »« Quoi de neuf ? – Rien. » Les mouvements du corps, un corps en mouvement, quelle merveille ! C'est l'immobilité qui tue. Choses immobiles, personnes figées dans ce qu'a fait d'elles une succession de défaites inavouées. J'avais laissé ce monde-là derrière moi, me disais-je. Je bougeais. Le déplacement serait donc ma loi nouvelle. J'aimais nager aussi, des heures. Avant – je disais : avant, comme si, avec Mymia, allaient naître et se multiplier tous mes commencements – nager m'était i ncongru : quelque chose comme flotter en marchant à l'horizontale. Mais le sol, surtout le bitume des villes, et soi, ça fait deux. Là, je me mêlais à la mer. Il faut dire que le sable blanc de Malagi, les vagues cinglantes et le violet absolu de l'eau, je n'avais jamais connu rien de pareil. Je n'avais pas même soupçonné que cela pût exister. Lieux bien définis de
mes plaisirs, espace sans fin de ma jouissance, on le voit, ne cherchant rien que ce que je trouvais, j'étais content de tout. La maison des T. sur la dune – une grande cabane plutôt – m'était ouverte. J'y emmenais parfois une jeune femme éprise comme moi de cette alliance rare de tendresse et de violence que donnait Malagi. Les maris restaient en ville, invoquant les soucis de leurs affaires. En fait, ils aimaient la sieste et sa lourdeur, le sucre des pâtisseries, la conversation entre hommes. Ils étaient gras, j'étais mince. Je crois que ce qui me surprenait le plus, c'est qu'on puisse ainsi, sans calcul et sans effroi, ignorer la contrainte. Je ne me souviens pas avoir une seule fois prononcé, à quiconque ou en moi-même, ces phrases encombrantes destinées à interdire l'éclosion du moindre désir : il faut que j'aille travailler, il faut que je rentre ; désolé, je dois voir Untel. Je ne distinguais plus entre le temps dit du travail et celui dit des loisirs. Pour rejoindre Malagi, on passait derrière des docks, à travers une banlieue sans forme. Une tannerie y dégageait une odeur forte, insoutenable. Le taxi roulait vite et, machinalement, je fermais les vitres. Ainsi je vivais à Mymia, totalement protégé à mon insu contre ce qui risquait de me soulever le cœur. Pour un oui pour un non, l'institution qui m'employ ait fermait ses portes. Cosmopolite par sa population, elle se devait de célébrer les fêtes religieuses et nationales de tous. A Mymia, la vacance était à l'ordre du jour, plus que les héros ou les dieux. Alors je quittais la ville, convié par les uns ou les autres dans quelque maison entourée d'eau et d'arbres. Une fois (là, je n'ai pas perdu le fil de l'événement), je saisis l'occasion d'un de ces intermèdes pour partir assez loin, dans un lieu dont on m'avait vanté la beauté nue. J'y emmenai Angèle, une fille que j'avais connue dans cette troupe de théâtre dont, faut-il le dire, je faisais maintenant partie et où, faut-il le dire aussi, j'excellais dans les rôles « de composition ». Enfin, je me trouvais excellent ! Angèle ne parlait guère et ne demandait jamais rien. Dans la pièce que nous montions alors, elle tenait sans avoir, elle, à composer, l'emploi de l'ingénue. Je ne savais rien d'elle, sinon qu'elle était très jeune, probablement un peu bête (mais va-t'en savoir !) et que sa bouche – charnue comme si, malgré tout, quelque chose du dedans voulait se porter à la rencontre du dehors – avait le parfum d'une fleur que j'étais incapable d'identifier : le géranium peut-être, qui avait imprégné mon jardin d'enfance. Guillemin, décidément bon garçon, m'avait prêté sa voiture, une guimbarde plutôt, mais c'était une denrée rare à l'époque. Pour atteindre Sama – c'était le nom du lieu où nous allions, les noms de lieux me restent alors que tant de visages se sont effacés –, il fallait emprunter une route longue et accidentée, traverser une région désertique. En d'autres temps, j'eusse pesté : pourquoi voyager ainsi, dans le soleil, le vent, le sable, avec pour seul rendez-vous un paysage sévère, risquer la panne en compagnie d'une fille dont la passivité, en cas de difficulté, me serait un souci supplémentaire ? Mais, ce jour-là, tant j'étais convaincu de l'état de grâce, entendre le bruit, somme toute régulier, du moteur, sentir le bras frêle d'Angèle autour de mon cou, apercevoir parfois un bouquet d'arbustes poussés on ne sait comment, ces petits riens me ravissaient. A Sama, nous devions rejoindre des amis, passer là trois jours à dormir sous la tente, à nous baigner nus – cela aussi, à l'époque, était un plaisir rare –, à pêcher. Survint un incident, hors programme. La dernière nuit, couché auprès d'Angèle, un crissement répété m'éveilla. Je sortis, le ciel était sombre. Je frappai mes mains pour éloigner ce que je supposais être quelque animal indiscret. Au matin, des voix
protestaient, déjà résignées : « Pas croyable ! Quel pays ! Porter plainte mais où ? Non, vraiment pas croyable ! » Je dis à mes amis que j'avais bien entendu quelque chose mais que, dans mon demi-sommeil, j'avais, me croyant dans une prairie tranquille de mon pays, attribué les bruits suspects au voisinage de quelques mulots. « Des mulots ! Mais où donc t'imagines-tu être ? » Où m'imaginais-je être en effet ? Les rires firent cesser les lamentations. On salua l'audace des rôdeurs qui, découpant la toile des tentes avec une lame de rasoir, avaient réussi à s'emparer de la plupart de nos affaires. Mes papiers avaient disparu. Je fus troublé mais content d'avoir ainsi perdu les insignes de mon ancienne identité. De retour à Mymia, je fus saisi d'une forte fièvre. Tout mon corps tremblait. Les dames suisses appelèrent un médecin polonais qui parla d'insolation. La force du vent m'avait caché celle du soleil. Je n'avais pas vraiment mal. Une activité incessante d 'images, un onirisme du jour, mêlait, dans une accélération épuisante, tous les âges de ma vie. J'entendis le mot « hôpital ». Les jumelles, convaincues que, dans ce pays, on n'entrait à l'hôpital que pou r y attraper le typhus ou le choléra, s'y opposèrent. Elles ne faisaient confiance qu'à leurs compresses et à leur aspirine. J'eus droit à deux semaines de congé. Comme si les fêtes juives, catholiques, orthodoxes, musulmanes ne suffisaient pas et qu'il fallait aussi célébrer la fête de ma peau brûlée. Je devais rencontrer Alix quelques jours plus tard. C'était chez les T. Ce soir-là, les invités étaient nombreux. La plupart m'étaient connus par ce qu'en m'avait dit Simone T., mettant en place d'un trait si précis ses personnages que je ne distinguais plus entre ceux que j'avais effectivement vus et ceux dont j'avais seulement entendu parler. D'Alix toutefois, l'image était restée banale : son mari, un avocat connu ; pour elle, un métier sans attrait dans un o rganisme international ; on ne lui connaissait pas d'aventures ; elle avait juste quelques années de plus que moi... Simone T. voulait-elle me l'offrir et ainsi mieux me garder ? Elle n'aimait guère qu'on lui échappât. La vie sociale à Mymia était faite de mille fils entrecroisant des rivalités de toute nature : politiques, amoureuses, d'ambition et de prestige. Déjà, sur le bateau, on m'avait mis en garde : « Ne vous laissez pas entraîner dans ce guêpier. Vous serez utilisé à des fins dont vous ignorez tout. » A entendre mes conseillers, tous, à des titres divers, « en poste à l'étranger », Mymia n'était que conspiration, où se mêlaient sexualité diffuse et activisme secret. « R égime instable, société vibrante mais sans force. Un changement de régime, je vous assure, n'apporterait rien, tout au plus une redistribution des privilèges. La décadence, on l'oublie, cela peut être une longue affaire, cela peut prendre des siècles. » Pendant la traversée qui dura plusieurs jours, j'écoutais, amusé, les litanies des experts, mais sans curiosité véritable. Ici, me disais-je, je ne viens pas m'établir, je suis un passant, une manière de touriste pas pressé, libre d'observer, d'aller et venir, de tirer mon épingle d'un jeu dont, de toute façon, je ne serais pas acteur ; dont, par définition, les règles me demeureraient extérieures. Mon contrat était limité dans le temps et certainement révocable. Il me suffirait, me disais-je, d'obtenir un certificat médical : quelques complaisantes amibes sauraient bien, si nécessaire, me tirer d'affaire... Comme toujours, j'ai craint de ne pas pouvoir faire machine arrière, comme toujours j'ai tenu à m'assurer du contraire ! L'ironie d'un rêve, au tem ps de mes premières amours, m'avait sans détour signifié ma devise :Toujours prêt... à décamper. Oui, resur mon fanion de scout affable, le mot d'ord s'inscrivait en lettres bien visibles. Alix, qui allait dérivant sur la terrasse sans s'amarrer à aucun groupe, nous accosta, Simone T. et moi. Elle parla un long moment avec Simone, échangea quelques mots de politesse avec moi. Je la trouvais
belle. Rien en elle n'était accordé. Soudain, elle se tourna vers moi : « Vous habitez loin, je crois. Voulez-vous que je vous raccompagne ? » Nous partîmes. Elle conduisait vite, sans jamais hésiter. J'appréciais. Mais ses démarrages trop brusques m'agaçaient. « Drôle d'endroit », me dit-elle en me déposant devant la porte de ma pension comme on se débarrasse d'un auto-stoppeur qu'on a pris pour tromper l'ennui, par faiblesse. Je regardai la voiture disparaître. Après, les choses allèrent très vite. Je dis : les choses car nulle stratégie consciente n'intervint. Le lendemain, il se trouva que je passai devant l'INFRA, où travaillait Alix, à l'heure de la sortie des bureaux. Elle ne parut pas surprise de me voir. Nous marchâmes longtemps. Je n'aimais guère, habituellement, le pas des femmes, trop court. Son allure à elle, souple, allongée – comme on dit d'un cheval – me plaisait. Nous ne savions pas où nous allions mais nous y allions sans traîner. Je ne lui posais pas de questions. Je la sentais à la fois trop près et trop ailleurs. Elle me quitta à un coin de rue sans me donner d'explication.