Loin de Varanasi

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Français
205 pages
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Description

Serenet Didir est une sorte de Candide égaré dans notre monde ; d'origine indienne, il est Jaïn, et a des idées bien arrêtées sur l'Univers et l'Harmonie qui y règne ; il vit à Toronto, part à la recherche de sa meilleure amie disparue Ida. Et le voici qui s'égare... Il rencontre des gens étranges, part pour l'Afrique, est enlevé, sert d'otage, change d'identité, devient roi.

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Publié par
Date de parution 01 février 2008
Nombre de lectures 24
EAN13 9782296188464
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0098€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LOIN DE V"R"NAS$

Daniel Cohen éditeur

Littératures, une collection dirigéeparDanielCohen

Littératuresest une collection ouverte,toutentière, àl’écrire,quelle
qu’en soit laforme :roman,récit,nouvelles, autofiction,journal
;démarche éditoriale aussi vieillequel’éditionelle-même.Mais si
prescripteursdegoût ici, concepteursdelaformeromanesquelà, comptables
de ces prescriptionsetde cesconceptionsailleurs, assèchent levivier
des talents,l’approche deLittératures, chezOrizons, est simple— ileût
étévaindel’indiquerend’autres temps —:publierdesauteurs queleur
forcepersonnelle,leurattachementaux formes
multiples,voiremultiséculairesdu littéraire, a conduitsaudésirdefairepartager
leurexpérienceintérieure.Du texte dépouillé àl’écrit portépar lesouffle de
l’aventurementale et physique,nous vénérons, entretous lescritères
d’où s’exsudel’œuvrelittéraire,lestyle.
Flaubertécrivant:« j’estimepar-dessus toutd’abordlestyle,
etensuitelevrai »,il savaitavoir raisoncontretous lesdépérissements.
Nousen faisons notre credo.D.C.

Dans lamême collection:
Toufic El-Khoury,Beyrouth Pantomime,2008
Bertrand duChambon,Loin de V"r"nas#,2008
Jacqueline De Clercq,LeDit d’Ariane,2008
Gérard Laplace,La Pierre à boire,2008
HenriHeinemann,L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale endix
volumes,2007,2008etau-delà

Àparaître :
Odette David,Le Maître Mot,2008
Gérard Gantet,LesHauts Cris,2008

ISBN978-2-296-04682-5
© Orizons, chezL’Harmattan, Paris,2008

Bertrand du Chambon

Loinde V#r#nas%

roman

2008

Du même auteur

LaCouleur du soir, roman, Aubépine,1985.
Cous coupés,roman, Intertextes,1989.
Le Puits du Temple,nouvelles, Climats,1992.
Tierce Personne,roman, Climats,1993.
En Bord de Lergue,nouvelle, avec des peinturesdel’auteur,
Porteurde Torche,1994.
Amis dans la nuit, nouvelle, avec des peinturesdel’auteur,
Porteurde Torche,1997.
LesDémineurs,nouvelle, avec des peinturesd’Isabelle
Marsala, Casinada,1998.
Pasiphaé,nouvelle, Porteurde Torche, avec des peintures
del’auteur,1998.
TroisÉnigmes,nouvelles, avec des peinturesd’Aline
Jansen, Nacsel,1999.
Le Roman de JeanCocteau, essai, L’Harmattan,2002.
Flavie ou l’échappée belle,roman, AlbinMichel,2004, etLe
Livre de Poche,2006.
Loin de V"r"nas#,roman, Orizons,2008.

LeGange descend, deGomukh en passant par
Gangotri jusqu’àHardwar, c’est sûr.Je parle,
moi, d’un voyage inverse, pour notre
commodité.

LokenathBhattacharya,LaDescente duGange

Chapitre 1

Dans lequel le personnage, supposé
principal, arrive place Saint-Michel

ans le hall de l’aéroport déjà, en quittant le tunnel qui
sorD
tait de l’avion comme àl’hôpital un tuyauduflanc d’un
enfantblessé,j’avais parlé àunchatet lesgens m’avaient
regardé.Icilesgens neseparlaient pas,ou très peu,
etcertainementils neparlaient pasà d’autresêtres vivants.Peut-êtrele
haut-parleur remplaçait-il lesdialogues ?Mais jen’avais pas le
tempsdeméditer surces questions:j’étais venuen Francepour
des motifsimportantset j’avaisfait un longvoyage.
Jevoulais rejoindremonhôtelà Paris leplus tôt possible.
Jepensais qu’il yavait unenavetterapideoudes taxiscomme à
Toronto.Mais j’entendis quelqu’un maugréercontreune grève
et jevis queles voituresétaientimmobilisées partoutautourde
cepetitaéroport.L’endroit s’appelaitRoissy.Je descendis
prendreun trainexpress nomméRERet je cherchaiunguideou
uncontrôleur.Il n’yenavait pas.Jepris place dans un wagon.
Mon voisinétait unhommeoriginaire del’Afrique,sansdoute;
il portait unbonnet noir orné du logod’unemarque de
chaussures.Jelui demandai, enfaisant trèsattentionàmonaccent:
–Savez-vous si cetrain vajusqu’à Saint-Michel ?
Il me dévisagea.Il regardamon turban.Ildit une courte
phrase–incompréhensiblepour moi.

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BERTRAND DUCHAMBON

Je me tournai vers un autre homme originaire de
l’Afrique et lui posai la même question. Il me dit :
– Il faut changer àGare du Nord.
– Merci, Monsieur.
Je joignis mes mains bien à plat et m’inclinai légèrement
dans sa direction. Il eut l’air surpris. Sûrement ces gens sont très
fiers et n’aiment pas qu’on les remercie, pensai-je.Étrange…
Puis je regardai le paysage. Il n’y avait rien.C’était effrayant. Il
n’y avait rien à contempler, rien à examiner, rien à aimer, rien.
Des entrepôts et des parkings ou des voies à perte de vue.
Paris n’est sûrement pas comme la Ville Sainte, pensai-je.
Il est impossible que ce soit le même genre de ville. J’examinai le
bout de mes chaussures, puis les portières du wagon, en jetant un
œil autour de moi le plus discrètement possible. Un homme
jeune lança un regard mauvais à mon voisin l’Africain, ainsi qu’à
mon frère l’Africain qui m’avait renseigné. Puis ce même homme
jeune me considéra d’une façon très méprisante. Je songeai que
mon turban était sûrement peu acceptable et bizarre aux yeux
des gens de ce pays.
L’homme jeune s’assit et alluma une cigarette. Très loin
dans le wagon, une voix cria :
–C’est interdit de fumer, ici !
L’homme jeune se leva et cria :
–C’est interdit d’être une c..., aussi !
Je ne comprenais pas le mot qu’il avait prononcé.
Furieux, il tira sur sa cigarette, inspira des bouffées d’air vicié et
descendit à l’arrêt suivant.
J’étais soulagé : il représentait un tel manque d’harmonie
que l’atmosphère était devenue lourde, pesante, et s’était un peu
allégée quand il était sorti du train. Mais beaucoup de gens
semblaient eux aussi être la proie d’entités négatives : l’ambiance

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dansle wagon était épaisse. On aurait dit une substance collante
qui risquait de se solidifier.De la chitine – les escargots ferment
ainsi leur coquille. Les personnes étaient closes. Il y avait du
goudron sous leurs pieds, derrière leur dos. Je me mis à prier.
Les gens à Toronto ne sont pas du tout comme ça.
Enfin je parvins à cette « stationGare du Nord ». Je tirai
ma lourde valise. Personne ne proposa de m’aider.
Heureusement, j’avais acheté un modèle à quatre roulettes doté d’une
poignée rétractile. Les gens ici paraissaient l’être. Rétractiles.Et
hostiles : déjà ennemis– avantde s’être parlés. Mais ils ne se
parleraient pas.
J’arrivai place Saint-Michel et je quittai les souterrains. Je
me sentais oppressé. L’air frais me fit du bien. Je détaillai avec
curiosité les petites maisons.Ainsi c’était cela, Paris ?De petites
maisons, des immeubles comme autrefois, une grande église.
J’étais très étonné.Et un peu rassuré aussi.Cela ressemblait un
peu à ma ville natale, en Inde. Mais cela ne ressemblait pas du
tout à Toronto. J’allai contempler le fleuve. Je posai ma valise
contre le parapet du pont et me penchai un peu. Un fleuve ! Un
petit fleuve, certes, mais quand même un fleuve. Il ne faisait pas
très froid. Je songeai à descendre sur le quai en laissant ma valise
auprès du fleuve et à m’y baigner. Mais il me fallait d’abord
savoir si c’était légal. J’avisai un homme qui faisait commerce de
livres, installé devant de grandes boîtes vertes.
– Monsieur, est-il licite de se baigner dans le fleuve ?
–Dans la Seine ? Non mais, ça va pas ? …Oh pardon !
Il me détailla.
– Pardon, je vois que vous êtes Pakistanais.
Je sursautai.
– Non monsieur, je suis d’origine indienne, répliquai-je.
–Ah ? Un Indien, de l’Inde ?

12

BERTRAND DUCHAMBON

–Oui, Monsieur. Il n’y en a pas d’autres.
–Aah, mais pardon ! Il y a des Indiens auxÉtats-Unis,
ils étaient même là avant lesAméricains et...
– Non Monsieur.Ce sont des gens de nationalité
cherokee, ou apache, ou ute. On les nomme :Cherokees,Apaches,
Utes. Les Indiens sont des peuples de l’Inde.C’estChristophe
Colomb qui a baptisé par erreur les personnes de l’Amérique :
Indiens, car il croyait être arrivé « aux Indes ».
–Aah, mais pardon !...
Toute cette discussion dura quelque temps. J’étais très
heureux d’avoir trouvé un interlocuteur. Mais à force de parler
de l’Amérique, de Vespucci, des grandes migrations, d’un texte
de Montaigne sur les sauvages, de diverses qualités de savon que
l’on peut acheter à Paris et bien sûr de l’Inde, je n’appris rien de
conséquent sur l’interdiction de se baigner dans ce fleuve qu’il
appelait la Seine. Pourtant, chez moi, en cette saison, à V#r#nas%,
tout le monde a le droit de se baigner dans laGange. (Nous
disonslaGange.Les étrangers lui donnent le genre masculin.
Pourtant, ici, les gens disent «la Seine, laGaronne…
»Cependant ils veulent à toute force direleGange.Étrange.) Je me
dirigeai vers mon hôtel en tirant ma valise avec ardeur.
Pourquoi donc étais-je venu à Paris ?
L’atmosphère de cette ville m’avait abruti. Je ne me
souvenais plus de rien. J’avais dormi quinze heures.
Le réceptionniste était désolé : il n’avait aucune chambre
avec cheminée. J’aurais voulu du bois et un vrai feu pour me
réconforter : impossible.
Dans la suite que j’avais réservée se trouvaient beaucoup
de meubles. Quelqu’un avait laissé un magazine
intituléTéléNouvelObs.Je le feuilletai et trouvai l’image d’une jeune
comédienne blonde. Une française qui était jolie, mais dont les yeux
étaient vides : une âme jeune. Ou peut-être une âme détruite.

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Est-ceque dansmon pays, il n’y avait pas surtout des
âmes riches, proches de l’épanouissement ?Et ici, des âmes
détruites ?Et à Toronto, un peu des deux ? Je méditai un instant
sur cette possible répartition des âmes.
Mais bientôt je trouvai cette classification absurde, et
j’eus honte d’imaginer la tête de mon père si je lui avais tenu un
tel discours… Je devais lui donner de mes nouvelles. J’ouvris
grand ma valise et cherchai le téléphone-satellite. Je vérifiai le
décalage horaire puis je téléphonai à mon père. Là-bas tombait le
soir. Il me demanda aussitôt si j’avais fait bon
voyage.Évidemment oui, lui dis-je.Et si j’étais fatigué.
– Les gens d’ici ne parlent pas, ou pas vraiment. Ils
semblent vides. Je vais changer d’hôtel.
–Changer d’hôtel n’arrangera rien, dit mon père
calmement.
Toujours été ainsi, le paternel : tranquille, grand, fort et
calme.
– Jele sais bien, Père, dis-je, un tantinet irrité. Je veux
seulement signifier que je ne me sens pas bien ici. Où chercher ?
Où commencer par chercher ?
– Monfils, tu es un Jaïn.Cherche d’abord dans ton
cœur.
– Oui,Père.Àbientôt. Je rappellerai à la fin de cette
semaine.
– Oui, mon fils. Quand tu le voudras.Amour.
–Amour, Père. Que la paix soit sur vous
tous.Embrassez Maman.
Il me dit qu’il le ferait et raccrocha. Je me retrouvai seul.
Je regardai par la fenêtre et je vis qu’il pleuvait à torrents. Paris
pleurait à chaudes larmes.

14

BERTRAND DUCHAMBON

Je songeai à mon appartement à Toronto.Est-ce que
Joanne K. penserait à nourrir Patsy, le chat ? Parfois certaines
personnes ne prennent pas soin des animaux.C’est la pire chose
que l’on puisse faire : négliger un être vivant qui vous a été
confié. Je me mis à prier pour mon chat.
Puis je pris ma valise et quittai l’hôtel. J’avais vu que je
n’étais pas respecté : des gens s’étaient moqués de moi.Dans le
métro, quelqu’un avait touché mon turban.Et le pire, c’était les
bousculades : les gens me bousculaient sans rien dire. Ils ne
souriaient pas ; ils ne demandaient pas à être excusés. Ils vous
heurtaient, brusquement, comme ça : on était un arbuste, ou pire, un
lampadaire.Àforce d’être bousculé, je sortis du métro et allai
m’asseoir. Je vis que des gens se trouvaient à une terrasse de café.
J’avais lu un livre sur Paris, dans lequel l’auteur expliquait que
les terrasses des cafés ont une grande importance dans la vie
parisienne. Je ne savais pas comment me comporter à Paris dans
ces circonstances, et tant pis ! je m’installai. Un garçon vint :
–Et pour Monsieur ?
– Un thé, je vous prie.
Il cria très fort :
– UnLipton-rondelle pour la vingt.Et trois
jambonbeurre. Un Ricqlès, un demi, une Suze-cassis.
J’avais sursauté : je ne pensais pas qu’il allait crier les
commandes.Et du Lipton ? Il n’allait quand même pas...? Hélas,
si. Il m’apporta de l’eau chaude, servit un sachet
cérémonieusement posé sur une soucoupe. Tant pis. Tant pis. Je n’allais pas
protester. Tout allait mal. Mais au moins, il était poli.
J’allai louer une voiture avec chauffeur. J’entrai chez un
loueur très réputé, dont j’avais déjà maintes fois utilisé les
services auCanada. La jeune femme au guichet était très attentive ;
elle me parla d’abord très posément, et elle m’écouta. Vraiment,
cela me surprenait agréablement.Et elle n’avait pas les yeux

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vides, comme l’actrice blonde dans le magazine.Elle avait les
yeux vifs. Lorsque je précisai ce que je désirais, voici qu’elle
balbutia :
– UneRolls-Royce ?Mais nous n’en avons pas,
Monsieur. Nous pouvons vous louer une limousine, avec chauffeur.
Une Mercedes ou uneBMW.
– Très bien, lui dis-je. La plus belle. Vous choisissez.
–Elles sont tout aussi belles l’une que l’autre,
Monsieur. Si vous souhaitez l’avoir tout de suite, laBMW 740est
disponible. Le chauffeur peut venir ici dans la demi-heure.Cela
vous coûtera mille cent-soixante euros par jour, plus le
kilométrage.
Évidemment, elle se croyait obligée de me préciser le
prix.C’était donc que j’avais l’air pauvre – ou en tout cas,
insuffisamment respectable. Je lui tendis ma carte de crédit et
indiquai que j’aurais besoin de la voiture et du chauffeur pendant
une semaine.Elle eut l’air franchement étonné, mais comme elle
avait pris l’empreinte de ma carte de crédit, elle ne fit aucune
difficulté.Elle sourit. Je pensai que peut-être je pouvais lui
demander son avis sur mon apparence.
– Mademoiselle, tenez, j’ai absolument besoin d’un avis
sincère.
Je glissai un billet de cinquante euros sous le cendrier,
sur le comptoir.Elle me remercia encore mais n’osa pas y
toucher.
– Oui ? dit-elle.
Elle avait les yeux bleus.
–Est-ce que j’ai l’air pauvre, ou méprisable ?
– Non, Monsieur.Absolument pas.
Elle rougit, et me regarda plus attentivement. Pour la
première fois depuis deux jours, je sentis un regard un peu
ami

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BERTRAND DUCHAMBON

cal, presque maternel.Cela me réconforta beaucoup. Je faillis me
mettre à pleurer mais je me retins.
– Maisalors, est-ce que je donne à voir quelque chose
de... de non conforme?
– Oh... Monsieur, vous savez... ce qui est conforme...
– Je vous en prie. Un avis sincère.C’est ce dont j’ai
besoin.
– Vous... vous êtes inhabituel.C’est simplement ça :
inhabituel.
– Mais en quoi ? Je vous en prie : je viens de l’étranger,
je suis originaire d’une petite ville du Karnataka, je ne peux pas
savoir ce qui ne convient pas.
–Eh bien euh, votre... votre coiffure. Vous portez un
turban.C’est très rare.Et votre costume gris à rayures est beau,
mais paraît... désuet.Comme vous êtes jeune, votre tenue
semble... je ne sais pas !
– Vous voulez dire : incongrue.
– Oh non ! Non. Tout de même pas incongrue. Mais un
peu bizarre. Vous avez l’air d’un homme d’affaires indien qui
vient à Paris en croyant qu’il est à Londres. On s’attend à ce que
vous commandiez unchicken vindaloo.Et vous parlez avec...
mmh... vous parlez très bien le français, mais...
– Mais ?
– Maisavec volubilité. Vous parlez très vite, dans un
langage très choisi. Où avez-vous appris le français ?
–AuCanada. Je vis à Toronto depuis huit ans.
–Eh bien, dites-moi ! On apprend drôlement bien le
français aux gens, là-bas. Moi je croyais que c’était plutôt à
Montréal que...
– Oui, vous avez raison, mais je faisais des études à
Toronto, et je me rendais parfois à Québec ou à Montréal. J’ai fait

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desétudesde géologie, et aussi de français. J’ai perfectionné mon
anglais.Et je viens d’arriver à Paris.
–Excusez-moi, mais je n’arrive pas à deviner quel âge
vous avez. Je ne peux pas savoir si vous avez vingt ans, ou
quarante. Ne m’en veuillez pas.Ce n’est pas du tout pour vous
offenser, mais...
– J’ai vingt-six ans.Dans mon pays, c’est très flatteur
d’être pris pour un homme plus âgé : la supposée sagesse...
–Ah ? Mais alors, c’est bien. Tenez, Monsieur, voici
votre chauffeur.
Elle reprit un air professionnel, comme pour s’excuser
d’avoir paru humaine. Je supposai que notre entretien était
terminé. Je regrettai de n’avoir pas eu le temps de lui demander son
âge. Oh, et puis...
–Et vous, Madame. Quel âge avez-vous?
– J’ai vingt-huit ans. Je suis mariée, ajouta-t-elle.
– Très bien.
Je m’inclinai brièvement en joignant les mains. Le
chauffeur s’empara de ma valise. Il la mit dans le coffre de cette belle
voiture couleur de nuit que j’avais louée et m’ouvrit la portière
arrière droite.
–Attendez, lui dis-je. Ne m’ouvrez pas la portière. Je
préfère le faire seul.Et dites-moi comment vous vous appelez.
– Jérôme, Monsieur.
– Jérôme comment ?
– Jérôme Friedlander.
– Parfait, Monsieur Friedlander. Je me nomme Serenet
Did%r. Je suis indien, et je réside à Toronto. Je dois visiter
plusieurs endroits et rechercher quelqu’un. Vous me conduirez à
Versailles, je vous prie.

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BERTRAND DUCHAMBON

– Bien, Monsieur.
Jérôme Friedlander me regarda dans les yeux.Cela me fit
plaisir. Je pris place à l’arrière, rasséréné. Il conduisait bien. Il
n’insultait pas les autres conducteurs. Il ne se plaignait pas.
D’ailleurs il ne disait rien. Mais cette fois, cela ne me causa nulle
gêne. Une heure plus tard, nous étions à Versailles, rue du
maréchal Foch, et j’entrai à l’hôpital. Je voulais sans délai rechercher
Ida.

Chapitre 2

Où l’honorable narrateur fait connaissance
avec les médicastres de la France

isiblement, tout ce que j’avais prévu ne devait pas se passer
V
comme je m’y attendais.En partant de chez moi, j’avais
pensé que je visiterais Paris et deux ou trois autres endroits en
France – j’avais inclus les châteaux de la Loire dans ce
programme –, que je retrouverais Ida facilement, que je verrais si
son état de santé l’autorisait à se déplacer, et que je la rapatrierais
en avion à Toronto. Là-bas, je lui ferais reprendre ses soins avec
le Dr Labutte, en m’assurant qu’elle irait vraiment à toutes ses
séances de rééducation, puis certainement je lui achèterais une
petite maison ou un chalet dans le Saskatchewan puisqu’elle en
avait envie depuis longtemps (elle avait d’ailleurs deux amies à
Regina).

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19

Commejesavaisdepuisbellelurettequ’elle désirait
rendrevisite àsonfrère,qui habitaitVersailles,jem’étaisdit que
lapremière chose à faireseraitdevoircelui-ci.Jelui avaisécrit
pour leprévenirdemavisite; oril m’avait répondu très
sèchement.Sasœurétait« gravementatteinte », écrivait-ilenfrançais,
etellerésidaitdorénavantàl’hôpitalà Versailles,rue Foch.
Quantàlui, il nesouhaitait plus s’occuperd’elle : elle avait
commisdesactes très répréhensibles,lui avaitfaithonte etavait
mêmeréussi à éloignerdeluiunejeune femmequi comptait
beaucoup pour lui.En un mot, il nevoulait plusentendreparler
d’Ida, du moins pour une assez longuepériode.
Il n’entrevoyait pas, disait-il, àquel titrejeprétendais
venir larechercherenFrance.Certes,j’étais unami,mais pas
vraiment unami delongue date :jela connaissaisdepuis l’université
de Toronto où nousavionsfait nosétudesde français, et nous
avionseuencommun un trèsbeaucoursdelittérature française,
donnépar une damequi habitaitdésormaisSaskatoon.J’avais
l’intentiondem’occuperd’elle,maisenfin!jen’étais toutde
mêmepas son père !...
Voilà cequ’il m’avaitécrit.
J’enétais profondémentblessé.
Selon moi,siunepersonnesetrouvesur votreroute, ce
n’estassurément pas parhasard.Nous lesJaïns ne croyons pas
auhasard.Siunepersonnesetrouvesur votreroute, c’est qu’elle
doit jouer un rôle dans votrevie,siminimesoit-il, et vousdans la
sienne.Il s’agitdel’Harmonieuniverselle.Àfortiori,si cette
personne devient votre amiouamie,vousdevez vous soucierde
son sortexactementcommes’il s’agissaitdu vôtre.
Commentce garçon pouvait-il nepascomprendre cela?
Ilconstatait quej’étaisdésintéressé;celale gênaitd’autant plus.
Jevoulais –gracieusement,sans motifprécis – m’occuper
d’Ida.Elle avaitétémameilleure amie depuis
septannéesentières.Ellem’avaitfait supporter le climatduCanada,le froid,la

20

BERTRAND DUCHAMBON

neige, les parcs endeuillés par le vent.Elle m’avait appris à
prendre le métro au lieu de héler des taxis à tout propos.Elle
m’avait enjoint de vendre l’énorme limousine américaine que
j’avais achetée à New York dès mon arrivée sur cet étrange
continent.Elle m’avait emmené voir les chutes du Niagara et m’avait
permis de vaincre ma peur, mon vertige, ma terreur devant cette
masse d’eau insensée.Elle s’était promenée avec moi sur les lacs,
empruntant des bateaux, des vapeurs, des hors-bords.Elle
m’avait appris à conduire sur les immenses autoroutes toujours
encombrées qui rayonnent à cinquante miles autour de Toronto.
Elle m’avait fait arpenter Yonge street, la plus longue avenue du
monde, et fait entrer dans chacune des soixante-dix librairies de
livres anciens que l’on trouve par là-bas, très loin du centre-ville.
Elle m’avait montré comment on emprunte un livre à la
bibliothèque.Elle m’avait aidé à trouver un appartement non loin de
Victoria’sCollege.Elle était mon amie.
Lorsque j’avais appris son accident, je m’étais dit que
moi aussi, à mon tour, je devais m’occuper d’elle. Peu à peu, je
l’avais vue se transformer.Elle faisait des bêtises.Certains jours,
elle avait peur de tout.Elle entrait à la Poste pour demander que
l’on veuille bien appeler son médecin au téléphone.
Et elle était partie.
Au printemps, vous vous promenez dans la forêt toujours
humide, vous regardez les feuilles qui reverdissent, l’odeur de la
rivière vous taquine, certains oiseaux laissent quelques plumes,
vous les ramassez et les glissez dans la chevelure d’une personne
aimée : tout devrait aller à merveille. Mais pour moi tout était
resté comme en hiver. Ida disparue, point de printemps.
–Évidemment, m’avait ditBen, tu n’as pas d’autres
amies, tu ne veux pas avoir d’amis, tu n’as même pas de femme
ou de petite amie !Alors si quelqu’un comme Ida disparaît...
Ben était un ivrogne que je croisais parfois dans un bar
près de la fac où l’on servait un délicieux cappuccino. Tout le