Lutins, korrigans et ozégans
292 pages
Français

Lutins, korrigans et ozégans

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Description

Comment sont venus au monde les lutins, korrigans et autres poulpiquets?? Pourquoi aiment-ils à vivre dans les landes ou les bois et plus particulièrement là où se trouvent des mégalithes??Est-il vrai qu’ils fabriquent de l’or et qu’ils possèdent des trésors fabuleux??


Autant d’interrogations auxquelles répond cet ouvrage, qui nous dévoile les différents aspects de la vie quotidienne de ces êtres étonnants.En réunissant ces récits traditionnels, passés de la littérature orale à la plume des grands folkloristes, Dominique Camus nous montre que l’on tire de surprenants enseignements des mondes qu’ils nous font découvrir.

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Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 9
EAN13 9782843467561
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Extrait
Au pays des lutins et des korrigans


Lorsque l’on se promène en Bretagne, on ne manque pas de croiser les enseignes de commerces généralement des débits de boissons faisant référence aux korrigans et aux lutins. Si vos déambulations vous conduisent à faire halte devant la vitrine d’une librairie, vous aurez tôt fait de remarquer que ce petit bonhomme y est très présent, tant il apparaît dans de multiples bandes dessinées. Si vous poussez la porte d’une boutique de souvenirs, alors là ! ce sont des tribus entières de lutins qui attendent vos bras (et votre porte-monnaie). Manifestement ce personnage est très populaire en Bretagne. Mais qui est-il exactement ?


La croyance en l’existence des lutins ou des korrigans (mot qui signifie « nains » en breton) est fort ancienne et est attestée au fil des siècles par d’illustres auteurs, comme l’évêque de Paris Guillaume d’Auvergne qui mentionne leur installation dans certaines écuries de la ville au début du xiiie siècle, par le mathématicien et astrologue du xvie siècle Jérôme Cardan, qui déclarait apprendre les secrets de la nature de l’une de ces créatures, ou encore par l’écrivain Anatole Le Braz qui décrit très précisément le lutin qui avait élu domicile dans la maison de ses parents au xixe siècle.

Si ces êtres furent fréquemment considérés comme des esprits de la terre du fait de leur mode de vie souterrain, à cause de certaines de leurs activités ils furent aussi tenus pour des entités quelque peu démoniaques. Au tournant de l’an 1000, les documents qui relatent leurs méfaits s’accumulent et nous laissent un descriptif de semeurs de désordre, de voleurs, de causeurs de vacarme et de lanceurs d’objets, de pierres notamment.

Dès la première grande enquête relative aux follets due à Gervais de Tilbury vers 1210, l’affaire est entendue : nous sommes en présence de créatures particulièrement malfaisantes et d’autant plus dangereuses qu’elles semblent insensibles à l’eau bénite et rebelles aux exorcismes. À la Renaissance, lorsque débuta la répression des présumés sorciers, les démonologues et de nombreux théologiens virent dans les lutins et les esprits frappeurs des démons, des acolytes du Malin. Mais il semble qu’il fut plus facile de brûler des sorciers supposés que de se défaire de ces petits êtres, car les archives recèlent quantité de documents qui rapportent les interventions de religieux pour tenter de les expulser de leur lieu de résidence, généralement en vain malgré l’élaboration d’exorcismes spéciaux, constamment enrichis au fil du temps.

Ainsi, il est fait état de leurs agissements en 1615 dans un château du Dauphiné, en 1675 dans une maison et un couvent de Haute-Savoie, en 1680 dans un château en Picardie, en 1723 dans une maison du Perche…

Mais, depuis longtemps, les autorités judiciaires avaient conclu qu’il ne serait pas facile de venir à bout de ces créatures et qu’il serait avisé de faire « contre mauvaise fortune bon cœur » puisqu’en 1595 un avis du parlement de Bordeaux déclarait nulle « les ventes de maisons reconnues habitées par de vindicatifs lutins ».

Au xixe siècle, période qui voit le plein essor des enquêtes ethnographiques, c’est par centaines que se comptent les témoignages décrivant leurs faits et gestes, en particulier en Bretagne qui semble leur terre d’élection. « On croit encore fermement en Bretagne à l’existence des nains », écrivait alors le folkloriste René-François Le Men.

Sur ce point, nos conteurs apportent leur contribution au débat : « Autrefois, les follikeds étaient nombreux dans l’île et presque chaque maison avait le sien…, voici ce que mon père m’a raconté et ce qui est arrivé dans notre île », peut-on lire au début des « Korrigans de Bréhat ». C’est également sur le ton du témoignage que sont livrés les événements exposés dans « Les Lutins de Rune-Riou » ou dans « Le Crieur de nuit », les narrateurs y ayant été personnellement mêlés dans l’un et l’autre cas. C’est aussi sur ce mode que se conclut « Blanche-Neige » : « Toute la ville était à les regarder, et moi comme les autres. »

En terminant ainsi, la rapporteuse suggère que, si certains mettent en doute la véracité de ses affirmations, ils peuvent toujours interroger d’autres gens puisque « toute la ville » était présente. L’incrédulité n’est donc pas de mise, et cela est répété maintes fois, comme au début du « Fils des korrigans » : « Personne n’ignore en Bretagne que les korrigans ont pour souci de tourmenter les pauvres gens. »

Dans un tel cadre, de nombreux récits se développent sur le registre de la chronique villageoise qui situe très précisément les lieux où ils se déroulent.

Ainsi dans « Les Trois Jean de Brocéliande » nous apprenons que l’affaire se passe à Brignac, « une commune qui a le privilège de posséder en son sein la Terre sainte, constituée par les villages de la Ville Derée, Perqué et les Fougerêts », et dans « Teuz-ar-Pouliet » au « val Pinard, une coulée qui s’étend derrière la ville de Morlaix et où il y a beaucoup de jardins, de maisons, de bourgeois et de fabricants de fouaces »... Autant d’endroits connus de tous.

Il en va de même pour les personnes dont on rapporte les agissements, lorsqu’il ne s’agit pas des conteurs eux-mêmes. Comme le montre le début de « Petit Jean » (« La mère Bouillaud, du Fretay, en Pancé, me disait un jour… »), nous avons bien souvent affaire à des histoires énoncées sur le mode badin de la conversation qui se nouent en attendant son tour à l’étal de l’épicier ou du boulanger. On ne s’étonnera donc pas de relever que les narrateurs concluent souvent leurs récits en les commentant, généralement sur un ton sentencieux, comme dans « Les Lutins du moulin de la Hâtaie » où il est dit que « leur aventure prouve une chose, c’est qu’en ce monde il n’est malin qui ne rencontre un jour plus malin que lui » ou encore dans « Comment vinrent au monde les korrigans », où il est affirmé que « cela prouve qu’il ne faut pas se moquer des saints, car, tôt ou tard, la justice de Dieu s’en mêle ».